A Georges d'Esparbès
** Je ne suis pas content de moi, mon cher d'Esparbès.Vous m'avez conté, hier, une chose admirable et je n'ai pas su vous dire mon émotion qui fut très-puis-
santé. Elle dure encore. Elle s'est tenue au milieu de moi dans le grand calme de la nuit et J'ai senti sa présence dans tous les plis des ténèbres.
«> Cette fosse du Chaos qui engloutit mi front de bataille, cette gueule de la terre qui ingurgite, en une seule fois, les cavaliers et les fantassins, les canons et les clairons, et les tambours, enfants du tonnerre, et tout le vacarme de la mêlée autour des drapeaux ; cet avalement soudain, par la Mort, d'une multitude en conflit avec la Gloire ; et ce creux du Globe d*où remonte péniblement, — comme une lente araignée du gouffre sur le fil pâle de l'eflroi, — l'aphone clameur de majesté, le frisson d'insecte mourant, presque inaudible déjà, qui fut l'Oraison Dominicale de la Hturgie du Potentat, sanglotée maintenant, tout au fond, par un peuple en agonie, dans les intestins de l'abîme I...
« C'est prodigieux, cela, mon ami, et je me croirais criminel si je ne vous le disais pas aussi fortement que je le puis.
» Cest un devoir strict et la plus noble charité du monde que de remplir un homme évidemment supérieur du sentiment de sa propre force. Je le sais, moi, qui n'obtins presque jamais cette aumône.
» En conscience et en toute vérité, mon cher d'Esparbès, je ne connais pas un contemporain capable d'inventer un tel poëme. J'en suis obsédé.
t» Votre LÉON Bloy,»»
27. — Dans le Mercure de France, long article sur moi. OEuvre d'un petit Suisse allemand qui
s'est beaucoup gavé à ma table, l'hiver dernier. On ne saurait être malveillant de façon plus basse et il est di£Bcile d'être plus bête. Cet effort mérite salaire :
* Très-assurément, cher monsieur William Ritter, il vous était loisible de ne voir en moi qu'un pamphlétaire scatologue, ii^uste, orgueilleux, féroce excitateur des sentiments les plus abjects, commis exclusivement, ou peu s*en faut, à des besognes de vidangeur, etc. Telles sont vos amicales expressions. Vous n'avez omis que répithète gracieuse de mendiant ingrat, oubli fâcheux qui contristera, n'en doutez pas, de très-nobles cœurs.
f II vous était permis également, c'est incontestable, de ne pas adorer mes livres et de m'of&ir même quelques conseils, tels que celui d'écrire pour « les jeunes filles nobles »! ! ! Que dis-je ? Aucune loi n'exigeait de vous l'acceptation d'une amitié, compromettante, il est vrai, que je vous donnais de bon cœur.
» On a toujours le droit d'avoir des sentiments bas et d'exprimer des opinions sans génie.
» Mais trahir l'hospitalité la plus... imprudente au point de mêler, en termes odieux, le nom des miens à la divulgation d'une pauvreté dont j'ai peut-être le droit de m'enorgueillir, l'ayant préférée au putanat fructueux de mes ennemis littéraires, cela, mon très-cher monsieur, est simplement une vilenie. J'ignore le suisse ; mais, en français, il n'existe pas d'autre mot pour qualifier exactement une cochonnerie de ce tonneau.
n II VOUS manque même, c'est effrayant, cet instinct
de justice épicière qui, à défaut de noblesse, vous eût averti du préjudice matériel que ce reportage indécent pouvait me causer.
t» En conséquence, je vous prie de me renvoyer immédiatement les deux dédicaces qu'à la demande d'un ami commun j'ai eu la sottise d'écrire pour vous Je ne veux pas que vous puissiez, à l'avenir, vous prévaloir faussement d'une amitié ou d'une estime que je vous refuse désonnais.
»» Devenu mon ennemi déclaré, vous me dégoûterez infiniment moins.
» LÉON Bloy. »
28. — « Nous n'avons pas besoin de chiens enragés ». Réponse de Fernand Xau à qui ma collaboration était proposée.
29. — Je touche à la fin du Salut par les JuifSy œuvre horriblement di£Bcile et qu'il m'a fallu élaborer dans des circonstances où la rédaction d'un mémoire de fumisterie eût été décourageante pour un héros.
La difficulté est si grande que j'ai senti, ce matin^ une heure de profond abattement. Exemple. Le XXIIP chapitre d'Ezéchiel à expliquer ainsi : Oolla est la Synagogue et Ooliha est l'Eglise, mais comment dire cela? Puis, il faut prendre une allure de prophète et annoncer que l'Eglise traitera l'Esprit- Saint comme la Synagogue a traité Jésus. Terrible I
Et ce n'est pas tout. Il est nécessaire de revenir au « Figuier maudit » et aux excréments qui le font revivre, pour que le Salut par les Juifs soit la conséquence d'une fructification nouvelle de cet arbre symbolique. Etc. Tout l'art du monde est inutile, il faut des idées et des faits. Mon œuvre sera vaine et absurde si ma conclusion n'est pas parfaite, et me voilà très-anxieux.
3d. — J'ai trouvé ma conclusion. Je vais donc enfin pouvoir m'évader de cette brochure qui me tient captif depuis plus de deux grands mois.
Je suppose que, désormais, il n'y a plus pour moi, d'amis espérables dans ce qu'on appelle le monde catholique.
Il se passe de jolis petits drames autour de nous. C'est effrayant de penser aux choses qu'on ne sait pas, aux bêtes venimeuses qui se cachent et dont le voisinage est immédiat.
SEPTEMBRE
!«'. — Fin du Salut par les Juifs.
Visite fort imprévue d'un artiste du Michigan ou de rillinois. Cet américain a traversé le Pacifique et TAsie, et a pris son élan vers moi du sommet de la grande Pyramide. Malheureusement il ne parle que l'Anglais. Notre conversation est plutôt pénible.
2. — Relu quelques pages de Balzac {Peau de Chagrin) presque avec ennui. La faiblesse de style de ce grand homme me parait extrême, et mes récentes préoccupations scripturales me font voir cruellement le rien de cette intelligence toute extérieure qui n'alla jamais plus loin que les surfaces.
Il est clair qu'un vaste abime vient de s'ouvrir et que me voilà séparé profondément des plus fortes impressions de ma jeunesse.
4. — Encore la Peau de Chagrin. Balzac me reprend un peu le cœur. Forme toujours nulle et pensée trop souvent débile. Mais il a le don mystérieux de la vie et il parait bien que cela suflSt. N'importe, je ne retrouve plus le Balzac de ma jeunesse.
6. — De Groux me déclare qu'il « a honte de porter des breloques pendant que je crève». Et il me fait passer cinquante francs.
7. — Entendu dans un café : « Je me baisse toujours pour l'argent ».
Raconté par de Gourmont. Un journaliste va interviewer un professeur de théologie de Saint- Sulpice sur le Saint-Esprit. Réponse : « Il a fait son temps » !!!
8. — De Gourmont me dit sa colère contre Huysmans qui lui a fait une préface ridicule pour le Latin mystique. Oh ! nous nous entendons trèsbien.
dO. — A Henry de Groux.
« Cher ami,... Avec une stupéfaction indicible, j'apprends que, fittigué d'être un grand artiste, vous êtes sur le point d'accepter un emploi de Irotteur chez un marchand de tableaux qui vous offre le salaire éblouissant de cinq francs par jour.
»» Vous n'avez pas compris que vous seriez ainsi le
pigeon bénévole d'un joli truc dont profiterait évidemment Taimable S. qui se donne les airs de vous mépriser et qui, de concert avec le brocanteur trois fois odieux, vous ferait suer le sang pour entretenir les putains chlorotiques de son choix.
» Vraiment, j'étouffe de rage de vous voir si désarmé, si dupe de toutes les canailles, alors qu'une attitude ferme vous ferait sûrement triompher.
n Car il crève les yeux que vous êtes, en ce moment, le SEUL peintre et qu*on a besoin de vous. Gomment faut-il vous le dire?
» Vous valez cinquante mille francs par an, au moins, et c'est parce qu'on a une confiance illimitée en votre bêtise d'homme de génie, qu'on vous offre, sachant que vous êtes sans le sou, une place de fille du tube à cent sous la passe.
» Vous consentiriez à cela, vous, l'artiste le plus grand que je connaisse à l'heure actuelle! Non, n'est-ce pas ? On m'a raconté une blague.
t» Votre seul ami, peut-être, l'homme rude qui vous dit la vérité comme il vous aime.
42. — Lu article de Timmonde Lepelletier sur Barbey d'Aurevilly, qu'il proclame grand homme, trois ans après l'avoir traîné dans la boue, le jour même de l'enterrement.
20. — « M. Adrien Demay, libraire, 21, rue de Châteaudun, à Paris, vient de mettre en vente un
nouveau livre de Léon Bloy, récrivain audacieux dont le nom seul épouvante la presse entière :
» LE SALUT PAR LES JUIFS t L'auteur, franchement hostile aux antisémites dont il démontre le néant intellectuel, ne craint pas de prendre parti pour la race d'Israël, au nom des intérêts les plus hauts, et il va jusqu'à prétendre que le salut du genre humain est solidaire de la destinée des Juifs.
n Ce livre où Léon Bloy , si connu pour son éloquence extraordinaire, parait s'être surpassé, sera, sans doute, regardé comme la réponse la plus décisive aux agressions furieuses d'un parti dont l'Eglise catholique, elle-même, condamne les emportements.» {Prospectus d^éditeur.)
Article de Remy de Gourmont dans le Figaro.
Très-habilement fait. Il m*avait annoncé Tironie. Elle est absente. Le sujet parait Tavoir saisi.
Demay m'apprend que Georges L., l'ami de trente ans qui m'a si salement lâché, est venu, en mon absence, lui conseiller insidieusement la modération. Qui donc a député ce petit Judas ?
Dédicace entre autres :
« A vous, mon très-cher ami, Georges d'Esparbès, ce livre écrit dans la caverne des Molosses équitables, pour que vous ayez, s'il se peut, la vision de cette Epée flamboyante qui tourne, dont il est parlé dans le Livre. »
2d. — Reçu : Au Ciel /volume de poésies eucharistiques de Jean Casier, lyrique belge. Idiot.
24. — Journée douloureuse. Notre vie ressemble à un pauvre bateau criblé qui ne peut tenir la mer une seule heure.
Mon éditeur ne vend pas un exemplaire.
26. — Le Gil Blas me reprend. Autant cet argentrlà qu'un autre, et tous les journaux se valent. Les pauvres n'ont pas le droit d'être
OCTOBRE
3. — La nécessité de chercher des sujets d'articles pouvant s'ajuster, en même temps, à moi et au Gil BlaSy m'exaspère ! Ce cochon de journal et ce journal de cochons prodigue, ce matin, de tels éloges à Renan qui vient de crever, que je rate la belle chronique invoquée par cette charogne. La Fin d'une charmante promenade est certainement une exécrable tartine dont je ne m'absoudrai jamais.
6. — Vraiment, je ne puis croire encore que je sois condamné à cette ignominieuse collaboration au Gil Blas.
8. — A Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, en lui envoyant «Le Secret de Renan ».
« Mon cher Vallette, je vous avais promis le commencement de mon Exégèse des Lietuc Communs,
et vous me voyez affligé de ne pouvoir, aujourd'hui, tenir ma parole, car je suis un homme exact et trèsfier de cette vertu que mes seuls amis connaissent.
» Vous n'aurez donc pas ma copie, cette fois, mais, par grand bonheur, j'ai beaucoup mieux à vous oflfrir.
» Voici un ancien article, assez court, d'Ernest Hello, le grand Méconnu, sur le dieu des lâches qu'on vient d'enterrer avec équité, comme une vieille vache pourrie.
» Cet article publié par la Revue du Monde Catholique, le 10 novembre 1863, me paraît une chose forte et curieuse à reproduire, au lendemain des oraisons funèbres de ce Judas... machàbée,
n II ne fut enchâssé, je crois, dans aucun des livres du pauvre grand homme — livres profondément ignorés, d'ailleurs, — et je pense que le Mercure ne sera pas déshonoré par cette insertion.
y» Veuillez agréer, etc.
« Léon.Bloy. » (1)
9. — Entendu parler de Georges L., l'ami de trente ans. Il n'y a pas à dire, il m'a complètement et irrévocablement lâché. Son parti est pris. Il soutient avec acharnement qu'une croix a existé sur la tombe de d'Aurevilly, tout le long des trenter trois ou trente-cinq mois durant lesquels aucun œil humain ne la put apercevoir. Une dame le lui
(1) L'article de HeUo, « Le Secret de Renan » a été publié, avec cette lettre, dans le Mercure de France, novembre 1892.
a dit, et cela lui suflSt. Il avoue me devoir beaucoup, il ne nie pas que, sans moi, il serait exactement au-dessous de rien, mais la vie est ainsi faite que les meilleurs amis se brouillent à la fin, hélaalj^us concluons au gâtisme.
4^J^%oix de saint Paul. I Cor. XIII, 13.
(c Nirneautem manent, fides, spes, charitas ; tria hsec : major autem horum est charitas ».