LE CHRIST AUX OUTRAGES
Sa Majesté Léopold II, probablement fatiguée du renom de béotiens dont s'exaspèrent quelques-uns de
(1). Deux mois auparavant j'avais annoncé une nouvelle œuvre d'Henry de Oroux, en les quelques lignes que voici : {La Plume, 1«' janvier 1892).
** Les Vendanges ! Quel titre pour la nouvelle œuvre de^
LE MENDIANT LNGRAT 13
ses plus fidèles sujets, vient d'envoyer gracieusement « franco de port et d'emballage », à Henry de Groux, à l'extrémité de Paris, dans le lointain Vaugirard où cet artiste extraordinaire s'est provisoirement installé, l'Immense tableau de désolation et de colère qui détraqua si profondément les imaginations brabançonnes, quand il fut exposé pour la première fois, l'an dernier, au Salon Triennal de Bruxelles.
L'énormité de la toile et le poids effroyable d'un tel colis qui décourageait les camionneurs, avait forcé le peintre errant à l'abandonner à la sauvegarde de l'Etat Belge, pour un temps indéterminé, comme un éléphant immobile.
On peut, en effet, se représenter l'embarras étrange
Henry de Groux, le peintre efifrayant du Chnst aux Outrages^ — rafale immense de déchaînés contre un pauvre Dieu .qui tremble !
n Henry de Groux paraît être, aujourd'hui, le seul peintre assez tourmenté par Tinsomnie de son propre cœur pour exprimer, en son art, les réalités profondes.
» Ah ! les bourgeois, les phénix d'entre les bourgeois, ceux qui peuvent encore tressaillir en voyant onduler une poitrine de désespéré, sentiront, cette fois, Tinexprimable danger d'avoir toujours été des pourceaux dans une société qui sanglote en voyant approcher sa fin.
it L'Artiste visionnaire, simplifiant tout à la façon du génie, creuse un lit unique au torrent des catastrophes. Il choisit, pour les crétins volontaires et les satisfaits, pour les semeurs d'amertume et les jardiniers d'ignominie, la trésplausible extermination par les supplices.
» Dès lors, plus de pitié pour le spectateur giflé d'effroi. Ce tableau panique et molestateur ne s'interrompt pas d'étaler
d'un artiste dénué de tout vestibule princier et condamné à tramer sans relâche un laissé-pour-compte si colossal qu'il faudrait une basilique pour l'abriter confortablement,
Mais enfin, grâce à la munificence du roi des Belges, le Christ atuc Outrages, élargi de sa catacombe de Bruxelles, est visible désormais — en attendant une exposition publique et retentissante — dans la provinciale rue Alain Chartier, au fond d'un vaste hangar connu seulement de quelques pigeons, où le soleil le fait flamboyer chaque matin comme un incendie, pour l'étonnement inexprimable des visiteurs.
Le Christ aux Outrages, «« rafale immense de déchaînés contre un pauvre Dieu qui tremble », disait quelqu'un, œuvre presque intraduisible par l'écriture, tellement elle est douloureuse!...
Tangoisse affreuse d'une multitude qui, pour la première fois, confabule humblement avec les montagnes dans l'ignoble espoir d'en être écrasô.
» C'est le grand carillon Pascal des mugissements de la douleur, la Pentecôte effroyable des langues arrachées et des calcinantes effusions de la Justice, la Toussaint lugubre des cabestans et des scorpions. Cela, dans un incendie de couleurs écrasées sur la palette la plus lumineuse et la plus taillée dans du cœur de chêne, qu'on ait encore vue depuis Delacroix.
i> Telle est, en aussi peu de mots que possible, la pantelante impression d'un homme admis à contempler l'ébauche terrible du tableau qu'Henry de Grouz se propose d'exposer au printemps prochain, sous la frondaison redoutable du mancen illier de la critique. »
Il est difficile de savoir exactement ce que les âmes contemporaines sont capables de porter. Sans doute on peut les croire préparées à la sensation des plus terribles images, après tant d'expériences morales ou d'opérations esthétiques infligées à Tintelligence humaine depuis trente ou quarante ans.
Mais ici, pourtant, je ne sais plus.
Cette peinture est si épouvantablement anormale, si prodigieusement en dehors des traditions ou des procédés connus, si résolument séquestrée dans ses concepts, et Yanachronigue inspiration religieuse dont elle est sortie, y promène si farouchement ses luminaires de cruauté, qu'on no parvient pas à conjecturer de façon précise Teffet d'une semblable vision sur des êtres peu disposés à partager Tagonie d'mi Rédempteur véritablement torturé.
Le célèbre tableau de Munkacsy ne gênait personne. Son Jésits devant Pilate était Tanodin Sauveur préconisé par des apôtres tels que Renan et le R. P. Didon, un Christ rassurant et cosmétique, élevé dans les salons et qui savait ce qu'on doit aux gens du monde.
L'élégance de ses manières et l'irréprochable correction de son maintien écartaient heureusement l'idée gothique et populacière d'un Seigneur Dieu ruisselant de sang.
Enfin, c'était un Christ roublard, très milieu de siècle, respectueux envers les riches, tout à fait à la hauteur de sa mission et d'un équilibre surprenant, que les dames les plus exquises pouvaient contempler sans
effroi et qui se fût bien gardé de rinconvenance d'une rigoureuse douleur.
La renommée devait donc emboucher toutes ses trompettes et crever pour lui tous ses tambours.
Au point de vue de la parfumerie et du savoir-vivre, le tableau d'Henry do Groux est évidemment dans une situation de profonde et déplorable infériorité. Je crois néanmoins au succès bruyant de cette œuvre et voici pourquoi :
D'abord, on s'embête ferme. Les divertissements se clair-sèment et les émotions se raréfient.
On ne se gifle pas tous les jours au Parlement et les bousculades ministérielles manquent de carnage, les théâtres se lézardent visiblement et le sâr Péladan lui-même, vexé par la Russie, interrompt ses farces.
D'autre part, un étrange courant nouveau se manifeste et se précise.
Les intellectuels demandent un Dieu. Beaucoup même ne craignent pas de demander, ouvertement et publiquement, Notre Seigneur Jésus-Christ, «des Dieux le plus incontestable », disait Baudelaire.
C'est une chose infiniment digne d'être observée que cette impulsion mystérieuse des jeunes esprits dans le sens d'un renouveau du Christianisme. Evolution jusqu'ici toute littéraire, qui paraît avoir commencé aux Fleurs du Mal et que Paul Verlaine a miraculeusement accélérée dans ces derniers temps.
Celui-ci, le seul grand poëte qui ait franchement apporté son cœur à l'Eglise depuis une demi-douzaine
de siècles, — rajeunissant par un tour de force de génie toutes les vieilles images que l'athéisme ou l'accoutumance avaient déteintes jusqu'au ridicule, — glorifia le Saint Sacrement et la Prière en des vers si beaux que l'incroyante jeunesse de la poésie contemporaine fut forcée de les admirer avec enthousiasme et d'en devenir l'écolière.
C'est à tel point qu'aujourd'hui le Catholicisme est devenu comme une espèce d'aristocratie pour la pensée.
Ajoutons que les artistes modernes, et surtout les peintres, offrent peu de consolations aux pétitionnaires du Sublime.
Une récente exposition trop fameuse n'a servi qu'à démontrer, une fois de plus, l'enfantillage décrépit de ces prétendus novateurs, pointillistes ou luminaristes, dont Rembrandt n'eût pas voulu pour broyer son chocolat et qui ne paraissent, en fin de compte, que d'incultes manouvriers du matérialisme.
Pour toutes ces raisons, j'estime vingt fois assuré le triomphe du Christ attœ Outrages, tentative la plus formidable de spiritualisme chrétien qu'on ait accomplie, en peinture, depuis les prédécesseurs de ce paganisme édulcoré qui s'appela la Renaissance.
Remarquez bien qu'il ne s'agit pas du tout d'un sujet que pourrait conjecturer facilement l'imagination des critiques et dont une exécution plus ou moins divine, sauverait la banalité. Cela se trouve, au contraire, à des distances télesoopiques de tous ies lieux communs supposables de l'inconographie religieuse»
C'est la Souffrance du Christ, telle que Tont racontée les saints visionnaires dans des livres de diamant qui survivront au jugement dernier des littératures; telle que Font certifiée les Anciens Témoins qui se firent « égorger » pour obéir à l'ordonnance d'être « configurés à sa mort » ; telle enfin que l'Eglise, non du Moyen-Age, mais de tous les siècles, renseigna dans son effrayante Liturgie.
C'est l'ouragan des tortures inimaginables, sans le contrepoids d'aucune efficace pitié pour l'Agonisant volontaire dont le Dernier Soupir éteint le soleil et trouble les constellations.
On a parlé de vitrail et de Primitifs, de cauchemar et du sombre génie des Flandres, on a parlé de Rubens et de Delacroix. De quoi donc, ô Seigneur! n'a-t-on pas parlé, puisque toute la presse de Belgique a poussé des mugissements autour de ce monstre de magnificence dont l'aspect décontenançait la sagesse d'une race peinturière immobilisée depuis deux cents ans?
Ahl c'est pourtant bien simple et cela n'exige vraiment pas tant d'érudition, puisque c'est précisément ce qu'il faut pour qu'ime vieille poissonnière du pays basque ou de la Flandre Occidentale se prosterne contre terre en exhalant des gémissements de pitié, comme si on lui plantait devant les yeux quelque triptyque de Jean de Biniges ou quelque sanguinolent JEcce Homo d'Alonzo Cane I
Car il est bien incontestable, je suppose, que tel doit être l'objectif suprême de tout travail d'art exclusi-
vement religieux. Une image pieuse devant laquelle ne pourrait prier aucun pauvre ne semblerait-elle pas ce qu'on peut imaginer de plus identique à une prévarication sacrilège ?
Voici donc le tableau d'Henry de Groux dans sa trèspuissante simplicité :
U Homme des Douleurs est debout, sur le Mont fameux que la tradition désigne comme le tumulus du premier Désobéissant.
A sa droite, une impassible et raillarde brute prétorienne surmontée d'un panache éclatant et qui pourrait être le berger de ce bétail militaire, d'un abrutissement si complet, qu'on aperçoit à l'arrièreplan.
A sa gauche, un individu inexprimable, mélange d'ennuque et d'équarrisseur, qu'on croirait l'ostensoir vivant ouïe reliquaire de plusieurs mille ans de crapule humaine.
Celui-là, c'est le cornac du lamentable Seigneur qu'on va crucifier, le cicérone indiciblement abject des ignominies, des malédictions et des épouvantes.
Il vocifère en désignant la Victime à la multitude. Et tel est le signal de la plus démoniaque poussée de canailles qu'un peintre, brûlant sur lui-même comme un solfatare, ait jamais eu l'audace de représenter.
La rage de cette populace aux poings crispés, parait avoir, selon l'esprit des quatre Évangiles, quelque chose de prophétique et de surhumain.
Les petits enfants eux-mêmes, — détail panique! —
hurlent à la mort et brandissent leurs faibles bras contre la poitrine saccagée de TAgneau divin.
Clovis et ses Francs sont diablement loin, oui certes! et plus on regarde, plus on s'aperçoit qu'ils sont loin, indiscernables au-delà des siècles, dans le fourmillement du chaos barbare I
Jésus est seul, absolument seul et face à face avec ce monde condanmé par lui, monde horrible qui n'est rien que la balayure de l'antique Paradis perdu, nettoyé parles Chérubins.
Ce Dieu fait homme s'est si complètement dépouillé lui-même qu'il n'a pas voulu garder seulement l'atome de Divmité qui lui eût été nécessaire pour n'avoir pas peur. Il souffre et tremble dans sa Chair, ainsi que les faibles d'entre les plus feibles.
Qu'il se soutienne maintenant comme il pourra. Les Anges même ont décampé, les Anges brillants descendus du ciel pour son réconfort.
Il est temps que cela finisse, car il ne lui resterait plus de Sang à répandre pour ces possédés sur la pauvre Croix salutaire.
Il saigne en effet, terriblement^ par toutes les piqûres de sa Couronne et surtout par les innombrables plaies de cette Flagellation miraculeuse que la franciscaine Marie d'Agréda évaluait à plus de cinq mille coups de lanières plombées. Il est tellement rouge sous la pourpre de son haillon qu'on croirait, en vérité, que c'est lui qui est le bourreau des autres..
Mais ses Mains qui seront percées tout à l'heure, ses mains exsangues de supplicié, si brûlantes par la dou-
leur qu'on les devine capables de consumer le firmament, — je les recommande particulièrement aux explorateurs d'abîmes qui ne craignent pas de se pencher sur la Misère infinie.
La très-prochaine exposition publique de cette œuvre extraordinaire dont l'intensité surpasse les paroxysmes les plus vantés, obligera vraisemblablement la critique à modifier un peu ses formules.
Quelques-uns comprendront sans doute, non seulement qu'il s'agit d'une toile à laquelle rien ne ressemble dans toute la peinture contemporaine, mais, avant tout, qu'on est en présence d'une force absolue représentée par un étranger à qui l'avenir appartient.
Mais, est-ce bien un étranger, cet Henry de Groux, né à Bruxelles, il y a vingt-cinq ans, d'un père Français et même Breton d'origine, qui fut lui-même un peintre de très-haut mérite, dont les musées nationaux s'enorgueillissent là-bas de posséder quelques ubleaux ? — car la Belgique est peut-être le premier pays du monde pour glorifier les artistes,... quand ils sont morts dans l'obscurité et que leurs carcasses n'ont plus besoin de personne.
A la réserve de quelques jeunes écrivains dont la Belgique s'étonne, il semblerait que le roi Léopold fut à peu près le seul de son peuple à deviner la grandeur de cet adolescent de génie, copieusement insulté parla multitude, hideusement renié par quelques-uns et contraint de se réfugier à Paris qui est l'éternel pavillon de ces lapidés sublimes.
C'est donc à Paris, exclusivement, à l'intellectuel Paris, où la juste gloire n'est pas toujours économisée, qu'il appartient désormais de se prévaloir d'un semblable naufragé du ciel I (1)
LÉON Bloy.
27. — Notre entreprise de pension pour jeunes filles Scandinaves est décidément enfoncée. Voici Tavant-dernière de ces jeunes oies qui nous plante. . . C^est vrai qu^on s*amuse peu dans la maison.