Ma femme bien-aimée me dit
— Tout s'agite, tout change, tout périt, excepté Dieu. Et^ par sa volonté, les images les plus humbles de Lui-même ou de ceux qui l'ont aimé, demeurent et nous apparaissent immuables. Pendant que les générations se précipitent, et
que changent continuellement nos pensées ou nos affections, un peuple innombrable de figures saintes, par toutes les églises du monde, se tient immobile, dans TAdoration perpétuelle.
9. — Entendu une conférence plus que médiocre de Laurent Tailhade sur les Mages. Il se moque de Péladan et de Huysmans. Mais il vante Guaita, Papus, etc., il admire Simon le Magicien (!) et autres gnostiques. Je ne vois donc pas très-bien en quoi il s*exhausse au-dessus de ses ridicules adversaires.
19. — Discours de Zola aux étudiants. A conserver. Cet idiot remplace Dieu par le travail,
25. — Reçu la Légende de VAigle^ de d'Esparbès. Lecture vaine et fatigante. Ses contes sont, quelquefois, amusants et paraissent même assez beaux, lus isolément dans un journal ; mais réunis en volume, c'est monotone et enfantin. Toujours le même récit. Puis il a tenu sottement à faire passer sa mauvaise pièce : Un Régiment, que je l'avais tant pressé de supprimer.
30. — Hier soir, vers 10 heures, en notre absence, attaque et siège de notre maison par un groupe de pions qui se prétendent offensés.
On aurait pu croire que c'était, enfin, la giboulée de ces patriotes saxons qui me menacèrent en
mars. La forteresse, défendue par une jeune fille et une enfant de deux ans, ne se laissa pas surprendre et put, fort heureusement, tenir jusqu'à l'arrivée de quelques voisins, — ces messieurs ayant négligé de se munir d'une catapulte ou d'un mangonneau capable d'enfoncer la porte du premier coup. Mais le vacarme fiit horrible, et les assiégées auraient très-bien pu mourir d'effroi.
En attendant une équitable rétribution, dont je me charge seuU les fonctionnaires que cela regarde sont informés de la présence de malfaiteurs anonymes et des mesures, probablement efiBcaces, vont être prises.
Mais quel flair ils ont eu, ces cochons enragés, de venir en l'absence de Marchenoir!
JUIN
3. — Vu, au Champ de Mars, les deux pastels de de Groux. C'est la même couleur hallucinée, le même rêve d'intensité folle. Sa Tribu errante est confuse et la principale figure de sa Fille de Pharaon est traitée comme un accessoire. Mais ces choses donnent l'obsession etcela tient, sans doute, à l'âme visible du peintre. S'il parvenait à se refréner, quel paysagiste effrayant !
Le reste de l'exposition, à peine vu, est exécrable. A noter, un tableau de Frappa, montrant Coquelin Cadet, Silvestre,Coppée,etc., en costumes religieux, prélats ou moines. L'infamie de ce vitrier est inexprimable.
Reçu le volume de Pontavice de Heussey, sur Villiers de l'Isle-Adam. J'y jette les yeux et, aussitôt, je suis accablé d'une insupportable amertume.
154 LE MEIfDlÀNT INGRAT
L'auteur, un très-pauvre homme, ])araU s'être inspiré de Huysmans, adjudicataire de Tagonie du grand écrivain, et il a dû être indignement trompé sur tous les points essentiels. L'impression d'horreur est si forte que ma femme cache le livre. Plus tard, je raconterai, peut-être, le vrai drame.
7. — Je communie à la gloire de Joseph, pour que Dieu lui «ouvre les lèvres», et qu'alors soit tiré de sa prison Celui qui peut expliquer les songes.
iO. — Reçu la Fin des Dieux, de Henri MazeL A ne pas lire.
11. — Alcide Guérin, qui a vu Tailhade, m'apprend que ce bizarre individu a le projetd'une conférence sur moi, en octobre, etqu'il veut meparler, un de ces jours, afin de ne rien dire qui ne me soit agréable.
17. — OUendorff, sondé par un ami, refuse d'accepter la série de mes contes militaires (Sueur de Sang), Editeur de Maupassant, il ne saurait être le mien, à l'heure même où cet auteur, indignement calomnié par moi, agonise. Farceur !
20. — Dentu, moins honorable, sans doute, qu'OUendorff, consent volontiers, Camille Lemonnier m'ayant, il est vrai, chaleureusement recommandé.
25. — Saintes Ecritures. Plus je comprends, plus je m'enfonce dans les ténèbres. Dit à Âlcide Guérin, l'ami fidèle: — Vous êtes fait pour le silence et la joie. Je suis fait pour le bruit et la douleur.