‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 62 sur 109 · A Henry de Groux · texte numérisé non relu

A Henry de Groux

« Mon cher ami, Voici tout ce que j'ai pu faire, jusqu'à présent, pour votre projet d'illustration des Portraits du prochain Siècle de l'ami Roinard. La lecture du bouquin est redoutable, et je pense que les notes ci-incluses, inspirées par cet examen, n'ont rien de fracassant. Je m'estimerai satisfait, néanmoins, si elles peuvent vous suggérer quelques crayonnages...

f> Première page de V Argument. Du haut en bas, poètes cocasses, se congratulant, se serrant les mains, s'étreignant par couples ou par trios, les uns coiffés de laurier, d'autres auréolés, d'autres encore lançant des rayons par le front ou par les narines, etc.

» Deuxième page du dit Argument, Un arbre impossible, dont la cime envahit le ciel de la page et dont le pied jette ses racines au-dessous du texte de Roinard, La « porcine foule » est vautrée à l'ombre. A

travers les rameaux, s'aperçoivent un soleil et une lune, comme dans les illustrations d'almanach.

» Stéphane Mallarme. — Dessiner en marge tout ce qui peut paraître symbolique de ce qui est impénétrable. Des portes verrouillées et garnies de triples barres; des murs de clôture surmontés de culs de bouteilles ; des « cartons n soigneusement cadenassés ; une serrure monstrueuse fermant un tout petit endroit ; une vieille fille hermétiquement boutonnée et gardée par deux dragons; etc , etc.

n Alfred de Vigny. — Une petite « tour d'ivoire »», dans la nuit la plus ténébreuse.

»» Baudelaire. — Quelques croquis de Tenfer; sur « un trône splendide »», un pot à teinture pour les cheveux, avec le pinceau.

" Edgard Poe. — Une bouche surmontée d* « une moustache de serpents «. Un « aérolithe » tombant dans le chapeau de Mallarmé.

» GÉRARD de Nerval. — Des mains portant le « laurier du précurseur ».. Le Rêve et la Vie jouant aux dominos. Ruines d'un « bazar "•

>* HuYSMANS. — Un mobile assis sur un pot de chambre, sac au dos, entre Là-Bas et Là-Haut.

»» liAUTRÉAMONT. — Henry de Groux invitant un monstre à pénétrer dans son atelier.

»» Flaubert. — Vomissant sur le prochain siècle.

» Les Goncourt. — Deux brocanteurs unis par une membrane.

« Becque. — Un vol de Corbeatuv au-dessus d'un

« vieux lion dans son fourré ^. Lion gâteux livré aux médicaments.

» Vallès. — Un voyou jetant Homère dans les latrines. Autre voyou compissant «« les Tables de la Loi ».

» Ernest Renan. — Platon embêté devant une porte où il est écrit : Il y a quelqu'un.

» Taine. — Un entrepreneur de maçonnerie écrasé par sa « bâtisse ».

» Tolstoï. — Le Christ chassé du temple par des marchands de livres russes.

» Balzac. — Un œil immense, rien qu'un œil.

» Veuillot. — Une gueule atroce, une paire de battoirs, M"® de Sévigné et Vlmitation de Jésus- Christ.

» Barbey d'Aurevilly. — Une femme voilée de noir, brisant une croix au-dessus d'une tombe à demi-noyée de son ombre, où ne se lisent plus que ces mots : Saint-Sauveur. A droite et à gauche, d'autres tombes sur lesquelles on aperçoit des caractères hébraïques.

» Ernest Hello. — Un cercueil vide sur un chevalet. (1)

» ViLLiERS DE l'Isle-Adam. — Chute de la Chimère dans des gouffres.

» Ibsen. — Un gorille écrivant le mot Fatalité.

» Bjôrnson. — Un ours étudiant la constellation de l'Ourse.

(1) Voir plus haut, 7 février 1894.

» Stendhal. — Têtes de mort ailées, voletant audessus d'un cœur de cochon.

n Tristan Corbière. — Un requin au bordel.

» Jules Laforgue. — Lune, mirlitons, pantins, chevaux de bois, boutique à treize.

»» Arthur Rimbaut. — Un avorton qui se soulage au pied de l'Himalaya .

» Paul Verlaine. — Un ange qui se noie dans la boue. Portail d'église et devanture de mastroquet.

f> Ouf I Le reste plus tard. Il va sans dire, mon cher Henry, que vous devez tout vous permettre. Ce que vous ne pourriez pas dessiner, il faudra l'écrire, tout simplement. Plus ce sera fou, plus ce sera

"• « Votre LÉON Bloy. -

4. — Réponse de Jules Destrée, avocat-journaliste belge, à l'envoi de ma brochure.

Aussi sotte, cette réponse, que je pouvais la prévoir. Jules Destrée me conseille, me réprimande et me protège.

5. — A l'issue d'un repas sinistre, nous décidons que, désormais, personne ne sera admis à notre table, sans le préalable Signe de Croix.

6. — Je pense que je ne dois jamais avoir de succès par mes livres, non à cause des circonstances extérieures, mais pour des raisons essen-tielles. Il importe, peut-être, à ma destinée, que je n'aie pas de triomphe littéraire et que l'argent.

si j'en dois posséder un jour, ne m'arrîve pas de cette manière. Le livre le mieux conditionné pour le vacarme et le plus capable d'exciter la curiosité publique, deviendra nécessairement et subitement invendable, s'il est signé de mon nom. Cela s'est vérifié pour Sueur de Sang et se vérifie encore bien plus pour mes Cochons.

7. — Lu un livre, horriblement écrit, sur la Franc-Maçonnerie en Angleterre, mais plein d'une salutaire et rafraîchissante exécration pour la race anglaise! Depuis quinze ou vingt ans, je suis dans la même pensée, la même vision. Je vois toujours une victorieuse armée d'un million d'hommes, autour de Londres : — Que tous ceux qui aiment Marie, Marie sanglante^ et le blanc Vicaire du Christ viennent à nous, et qu'ensuite vingt mille pièces de l'artillerie la plus puissante tonnent sur la ville damnée, sans lassitude et sans pardon, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un immense amas de poussière.

L'Angleterre est au monde ce que le Diable est à l'homme. A développer dans mon livre sur Napoléon.

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