‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 61 sur 109 · LE CORTÈGE DE LA FIANCÉE · texte numérisé non relu

LE CORTÈGE DE LA FIANCÉE

La Femme qui trouble malicieusement Tâmo d'un vidangeur et qui ne se livre pas, aussitôt après, à ce vidangeur, sera jugée par un tribunal de prostituées et d'homicides. Telle est la loi, vérifiée par dix-neuf siècles de christianisme.

— Tu nous fais crever do désir et de désespoir, ô Jardin suspendu de la Volupté, que soutiennent toutes les colonnes sociales.

(1) Inédit. Le premier poëme, IdiVi^e abandonnée, i^nbMé en mars, avait obtenu l'insuccès convenable à un genre de pubUcation qui ne peut prétendre au suffrage d'aucun bordel. On comprend qu'un tel résultat était de nature à m'encourager.

De Oraux, dont un magnifique dessin devait, une fois encore, illustrer .mon texte, comptait, il est vrai, pour cette nouvelle tentative commerciale, sur la « parole d'honneur » d*un individu qui se déroba.

Tu es haute et folle comme la mer, et tu cribles de tourments les malheureux qui « reçurent leur âme en vain»».

Horrible Vierge aux entrailles inaccessibles, Verseuse de poison, Echansonne de la mort, Brute sublime!... les petites étoiles qui roulent dans le fond du ciel nous sont plus proches que toi, beaucoup plus proches, et c'est effrayant de penser à la multitude morose des cochons noirs qui te font cortège et qui auraient pu demeurer des hommes, si tu avais eu le cœur assez grand pour devenir, tout de bon, une gourgandine I

Or, tu es une vierge sage^ qui ne laisse pas éteindre sa lampe, et tu es toujours prête aux délectations et transports de l'Epoux qui vient sans être attendu. Tu n'as souillé, ni ta robe, — à peu près absente, il est vrai, — ni ta chair très-pure, et cela t'est bien égal, n'est-ce pas ? si tous ces morts qui sont derrière toi, si ces pauvres morts sans de profundis, tendent leurs ombres de mains pour te supplier.

Tu crois si bien, Gueuse atroce, que le firmament t'adore, que la mécanique des cieux fonctionne pour toi et que tu ne dois rien à la Vermine.

Mais, prends garde, ils sont patients, les petits convives de la pourriture des jolies femmes ; ils sont tout à lait patients et tout à fait immortels — et ils ont rongé la tète des Dieux !

Puis, encore une fois, nous sommes troublés, nous

autres, les humains fragiles, nous sommes troublés d'une manière épouvantable, et ce trouble est parmi les choses que Jésus porta dans son Agonie.

Cette amertume sans nom, de concupiscence déçue, est la lie même du Calice qu'il lui fallut boire. Car c'est la plus hideuse des tortures. C'est le supplice qu'il est impossible de magnifier, celui de tous qui efface le mieux la Forme de l'homme, parce que c'est le seul qu'il ne peut choisir.

Des êtres faits à l'Image du Dieu qui souffre, et dont les âmes eussent pu être comme des torrents vers un Pacifique de lumière, ont perdu, à cause de toi, Idole imbécile, cette Ressemblance d'origine qui les configurait à la Raison étemelle.

Roulant dix mille marches, ils sont devenus plus bêtes que toi, pour t'accompagner, sur leurs quatre pieds, jusqu'à cette eau noire, — là-bas, sous cette guenille de la lune.

Ceux-là sont les vivants, les prétendus vivants de la terre.

Mais tu es toute pleine de morts.

Qui les comptera, depuis tant de siècles? N'es-tu pas, dès toujours, le lieu commun de la plus banale misère des enfants des hommes?

Tondeuse du faible Samson, Exterminatrice des innocents, Prophétesse des tourmenteurs;

Vierge putride, Vierge inclémente. Vierge infidèle ;

Miroir d'injustice et Trône de folie ;

Vase de matière, Vase de honte, Vase de blasphème;

Tubéreuse des asphyxies, Tour de la faim, Donjon des pleurs et des grincements ;

Porte des lieux souterrains ;

Etoile funèbre ;

Agonie des Agonisants et Cîonsolatrice de ceux qui ne sont pas affligés;

Notre Dame de Recouvrance pour tous ceux qui ne seront jamais chrétiens ;

— Regina Tenebrarum et locorum Trisdtiœ ;

C*est Toi qui promènes, in visiblement, par toute la terre, la Tête coupée du Précurseur, dont te paya rérotomanie du vieux tétrarque I

On te nomme, exactement, la Jeune Fille du monde, de ce « monde » pour qui le Sauveur a déclaré qu'il « ne priait pas »» (non pro mundo rogo).

Tu es, en effet, la Pucelie cochonne et saturée de parfums, dont nos prêtres sont édifiés, qui communie régulièrement à sa paroisse, qu'aucun homme n'a contaminée et qui s'agenouille, avec élégance, pour recevoir le Corps de son Dieu dans les latrines de son cœur I...

Songes-tu, mignonne, que tous ces morts, tous ces lamentables morts, sans yeux et privés d'entrailles, sont incorrigibles de ta beauté, qu'ils ne cessent do hennir vers toi, du fond de la terre, et que les promesses d'une fille coquette sont, pour elle, d'authentiques et d'indissolubles fiançailles à la Pourriture?

Ils te réclament, ces putréfiés. Implacablement, ils détiennent la cédule de tes sourires, de tes regards, de tes postures amoureuses, et les noirs pourceaux qui te courtisent, dans le Salon de la Nuit, sont inhabiles à les supplanter. Que tu veuilles ou ne veuilles pas, il faudra qu'ils te possèdent, ces incocufiables époux, car il n'est pas de promesse qui no se doive infailliblement accomplir, à la fin des fins!

Et regarde 1 — ô Dieu tout puissant! — regarde! La fosse nuptiale est tout près de toi I

— Nous serons punis, me dit Jeanne, pour ce que nous n'aurons pas fait, et que nous aurions pu faire.

Nous serons récompensés pour ce que nous n'aurons pas Tait, et que nous aurions pu faire.

JUILLET

l*'' — Le prince Ourousof m'a envoyé quelqueargent. Lettre pour le féliciter.

Apothéose funèbre de Carnot. Camionnage au- Panthéon. Foule immense. Le morose figurant dui Guignol des potentats, ayant été assassiné de même façon qu'Henri IV, attrape la grandeur, com« me il attraperait une mouche, — dans son agonie,^ — et se profile, tout à coup, en Roi-martyr;

2. — Notre chère petite Véronique ! Nous nous, demandons sérieusement si cette enfant de trois ans n'aurait pas reçu quelque don qui déterminerait en elle une mystérieuse faculté de vision. Combien de fois Tavons-nous surprise, parlant à> des invisibles à qui elle tendait amoureusement ses petits bras !

Souvent, elle appelle «Marie», à très-haute voix^

Il y a aussi je ne sais quel être, réel ou imaginaire, qu'elle dénomme fort étrangement et dont elle parait, de temps en temps, vérifier la présence.

Je n*y songe pas sans émotion. Le Surnaturel a tenu une placé si énorme dans mon exceptionnelle vie, et je porte, sur tous les points de mon âme, des stigmates si profonds d'une Douleur qui parut être sans mesure, que je ne serais pas étonné de trouver, en cette petite créature sortie de moi, quelque trace lumineuse de mon passé.

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