‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 65 sur 109 · A Julien Leclercq · texte numérisé non relu

A Julien Leclercq

« Mon cher Monsieur, Vous êtes le premier^ l'unique, jusqu'à ce jour, et je m'honore de solliciter votre amitié. Je ne sais si je vaux mes livres, mais il n'est

(1) Après trois ans, je prie ce mystérieux ami de vouloir bien se faire connaître.

pas au-dessus des forces de Thomme de me serrer la main sans dégoût, malgré les légendes et les clichés, veuillez le croire.

«t On a fort écrit sur moi, vous le savez. La fameuse consigne du silence fut, maintes fois, inobservée, hélas! et les âneries les plus savoureuses ne furent pas toujours écrites par ceux qui me haïssaient. Vous êtes un des très-rares qui m'ont applaudi sans m'exaspérer.

« ViveBloyl « dites- vous. Soyez tranquille, Bloy vivra, quoi que puissent feire tous les salauds. Il vivra comme il a vécu, pour ses ennemis et ses amis. On a pu le faire crever de misère, pendant des années, mais quoi ? Il a traversé les famines et les deuils, bafoué par les météores, mangé par les plus sales vermisseaux, sans parvenir, une seule fois, à se dessoûler de son Dieu. Il est, il sera toi^ours » Celui qui ne voulait rien savoir », soldat noir, autobiographie dans Sueur de Sang, qu'on ne pouvait pas démolir et qu'un chef prussien dut assiéger à coups de canon, comme une citadelle.

» De quoi me plaindrai-je? Aurais-je pu écrire le Désespéré, le Salut par les Juifs, etc., si on ne m'avait pas avantagé de cette existence de démon qui me fut divine ?

• 1® Tout ce qui arrive est adorable. — 2° Accord parfait de la liberté divine et de la liberté humaine. De toute éternité. Dieu sait que tel jour, tel individu accomplira librement un acte nécessaire, — 3** Enfin tout ce qui n'est pas strictement, exclusivement, éperdument catholique, doit être jeté aux latrines.

n Eu conséquence de ces trois points, je prononce que tout individu qui ne pense pas exactement comme moi, est, tôt ou tard, dans la nécessité absolue de s'avouer lui-môme chenapan, cafard ou imbécile ; — et je déclare que le premier de tous les devoirs, pour un homme qui n'a pas renoncé à l'usage de la raison, est d'affliger, autant que possible et par tous les moyens imaginables, cet individu. Qui non est mecum, contra me est.

» Voilà mon fonds. Je vous le dévoile. Impossible de tirer autre chose de moi, in œtemum. Quand Je ne le dis pas en propres termes, je le dis en allégories, comme vous le verrez par les Histoires désohli^ géantes qui vont paraître. Mais ne l'avez-vous pas admirablement compris ?

» Encore une fois, cher Monsieur, je vous offre mon amitié. Elle n'est pas vierge, mais je vous jure qu'elle n'a presque pas servi. Voici donc mes deux mains, de tout mon cœur.

y» LÉON BLOY. »

1er — ^^ Qjj çgt toujours ce qu'on croit être, mais à Tenvers, dans le miroir ». J'écris ces mots tels qu'ils me sont venus nettement, en rêve.

L Incarnation est la Création consommée. Ce monde étant un système de « choses invisibles manifestées visiblement », on peut dire que la Création se renouvelle chaque fois que notre œil perçoit une réalité sensible. La Genèse commence par le Fiat Lux.

3. — En vue d'un article pour le Mercure^ j'entreprends la lecture de Lourdes. Le pédantisme et la sottise de l'auteur m'accablent. Tous les lieux communs les plus bas du journalisme de province et de la table d'hôte de commis-voyageurs, sont là, s'étalent dans ce livre abject, comme des vérités lumineuses. Pas un n'est oublié.

Et quel style de gendarme, d'usinier, de gardebarrière sentimental et cochon! Ah! la besogne me sera facile.

Quelle brute ! Je disais, ce soir, à un ami, que Zola, ayant une donnée telle que la Tisane, première de mes Histoires désobligeantes (170 lignes), il lui faudrait, au moins 500 pages pour débobiner le ténia de cette fiction.

Correction des épreuves du nouveau livre. A la mention habituelle des ouvrages qui ont précédé, j'ajoute ceci :

« Le Désespéré étant, jusqu'à co jour, le plus connu de mes livres, je crois devoir informer les bonnes gens qui me font l'honneur de me lire, que l'édition Tresse et Stocks publiée l'an passé et antidatée de six ans^ est apocryphe, défectueuse et absolument désavouée par moi, — ayant été livrée au public d'une manière clandestine, à mon préjudice et à mon insu. Je ne reconnais pour mien que le texte de l'édition Soirat, publiée réellement en 1887 et devenue, aujourd'hui,

presque rare.

» LÉON Blot. »•

Cet avis, déjà donné sur la couverture des Cochons f sera, je veux l'espérer, désobligeant pour les éditeurs malins, en attendant que je sois en état de leur jeter un avocat dans les jambes.

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