Je songe à dédier ainsi un livre futur
« A la très-haute amie intellectuelle, à Madame la Duchesse d'Uzès, qui m'a si noblement et si magnifiquement secouru dans mon indigence ».
3. — L'autre, le Chausson de la semaine dernière, m'envoie une dépèche navrée. Réponse :
« Monsieur, Le télégramme dont vous m'honorez me comble d*orgueil. J'étais sûr que Texpérience réussirait. Vous êtes riche et je suis un pauvre notoire. Je savais donc, d'une manière absolue, que vous seriez trop « occupé *• pour me recevoir et que vous M regretteriez vivement » cette occasion de me dire à quel point vous êtes mon « admirateur •».
«* Agréez, Monsieur, l'expression de ma gratitude.
» LÉON Bloy. »
Nous parlons de l'horreur de vivre, en ce monde, et de la ressemblance avec les démons cpie le manque de christianisme confère positivement à la plupart des contemporains, riches ou pauvres.
4. — Nous parlons de l'Invisible. Je dis que tout ce que nous voyons, tout ce qui s'accomplit, extérieurement, n'est qu'une apparence, — un reflet énigmatique, per spéculum^ — de ce qui s'accomplit, substantiellement, dans l'Invisible. Qu'y a-t-il de plus apparent^ de plus extérieur dans ma vie? C'est qu'ayant déclaré la guerre au monde, le monde est déchaîné contre moi. La réalité substantielle de cette espèce est, peut-être, à faire peur aux plus grands Anges. Il n'y a que Dieu qui sache ce que j'ai déchaîné en 1878...
A cette époque se déclara mon destin, mon hétéroclite destin, demeuré si indéchiffrable pour les fantômes qui font semblant d'apparaître autour de moi.
J'ignorais, alors, les gémonies littéraires. Je ne savais pas même encore que mes contemporains existassent, et je marchais, en pleurant d'amour, sur les tapis d'or du Paradis.
5. — Je lis les Evangiles comme un psaume, de même que je lis habituellement les Psaumes comme un évangile. Jamais M. Chausson ne pourrait comprendre ça.
Après une journée peu ordinaire, lecture du psaume CXVIII. Je m'endors, ainsi qu'un enfant consolé^ sur la harpe du saint Roi.
6. — J'ai parlé à un mort et il me répond comme il peut, du fond d'un abime....
Lu, dans le Figaro, un long article sur Naundorif, en qui presque tout le monde, aujourd'hui, voit Louis XYII. Il serait bien étrange que le fils de ce Fantôme de la Royauté des Lys devint le plus valable des prétendants, et que la fin du siècle reçût son caractère historique de l'héritier du Drame le plus sombre qu'on ait jamais vu.
7. — A contre-cœur, et parce qu'on me pousse fort, j'écris la lettre suivante :
A Gabriel Hanotaux, ministre des Affaires Etrangères :
« Mon cher Gabriel, Un ami, demeuré fidèle, a fait une démarche auprès de M. Lebon, en vue d'obtenir une somme de 500 fr., qui m*est absolument nécessaire, avant le 15, pour préserver ma femme et ma petite fille de la plus banale catastrophe.
n Cet ami pense que je serais impardonnable de ne pas m'adresser, avec confiance, à un camarade ancien devenu puissant. Votre Léon Bloy. *»
Ah 1 sans doute, ce n'est pas bien fier, Hanotaux m'ayant lâché le plus vilement du monde, le jour même où il parut devenir quelqu'un, et s'il
s'exécute aujourd'hui, je prévois trop que ce sera par Tunique peur d*étre manifestement trop ignoble, en ne faisant rien. J'ai beaucoup connu, autrefois, ce pauvre Gabriel, devenu — si fâcheusement pour notre prestige, — un homme d'Etat^ et je ne peux me faire aucune illusion sur l'ingénuité de son âme.
Qu'importe, après tout ? Ne suis-je pas éligible et, par conséquent, habile à participer aux fonds secrets dont un prévoyant Trésor inonde nos ministères?
Pourquoi repousserais-je^ d'ailleurs, un secours qui n'est pas des hommes^ quelle que soit la main qui l'apporte ?
Mais surtout, de quel droit destituerais-je^ moralement, ce lamentable successeur de Richelieu, en privant, par mon reins, de ce qui peut justiûer son élévation ?
10. — Hanotaux s'est exécuté. Enfin, son passage au ministère aura du moins servi à cela. Maintenant, selon toute apparence, il n'a plus qu'à se préparer à une déconfiture prochaine. (1)
(1) Cette préTision se réalisa bientôt et Gabriel Ait restitué, pour quelque temps, « à ses chères études». Mais nous sommes devenus un si fier peuple que le besoin de cet excellent ministre ne tarda pas à se faire sentir, derechef.
12. — Remarqué ceci dans la Passion selon saint Luc: — Herodes autem viso Jesu, gavisus est valdè'.erat enim cupiens ex nmlto tempore videre
Un matin, le 22 septembre 96, je courus au quai d'Orsay, où j'essayai inutilement de voir Hanotaux, toujours invisible pour moi, depuis 84. Navré, je Tavoue, d'une immense course vaine et ne sachant plus chez quel monstre me présenter, je dus me résigner à laisser une lettre où je le conjurai de me faire passer un secours, immédiatement, un secours quelconque. Quelques heures plus tard, un garçon du ministère m'apportait la somme de.... VINOT francs, et me donnait à signer un imprimé : « Reçu de M, le Ministre des Affaires Etrangères la somme de vingt francs, à titre de secours ».
La situation était telle qu'il me fallut accepter cela!...
Hanotaux est, aujourd'hui, académicien, ami du sultan, de l'empereur d'Allemagne, de l'empereur de Russie, de la reine d'Angleterre et de Paul Bourget. Tout s'explique. On assure même qu'Abdul-Hamid, en récompense de ses bons services, lui a conféré le pachalik... Gela nous met rudement loin de « Mignonne » et des petits déjeuners de la rue Monge. Vous en souvient-il, Gabriel %
Note du mendiant ingrat. Août 4897,
Cest une chose à faire peur, de découvrir dans mes notes que ce fût précisément le même jour qu'ayant été implorer mes anciens amis, les PP. Augustins de l'Assomption, — • rédacteurs de la Croix, organisateurs de pèlerinages et manipulateurs de millions, — je reçus cette réponse qui n*a, sans doute, jamais été faite par aucun religieux à aucun pauvre, depuis le commencement de l'ère chrétienne, et qui semble sortie d'on ne sait quelle fosse du paganisme, pour transir et confondre les étoiles:
La RÉeLB DB NOTRB ORDRB NOUS DÉPBND DB FAIRB