Que doîs-je penser de moi-même
Inventé ceci pour me consoler de la continuelle
médiocrité de mes efforts vers une vie sainte : On ne fait pas ce qu'on devrait, on fait ce qu'on peut, c'est-à-dire ce que Dieu donne de faire.
II faut bien que ce soit vrai, autrement nous serions juste autant que des Dieux et nous n'aurions plus qu'à créer le monde.
Si je ne sentais pas ma misère, comment pourrais-je sentir ma joie qui est fille ainée de ma misère et qui lui ressemble à faire peur ?
27. — Après des courses pénibles et vaines, un inconnu tout^à-coup m'aborde dans une rue de Montmartre, se disant ami de de Groux et passionné admirateur de moi. Son nom: Quelconque. Sa figure : aperçue çà et là depuis toujours^ — espèce de figure impersonnelle qu'on croirait d'un Invisible, ayant revêtu juste assez d'apparence humaine pour accomplir un message. Me parlant comme s'il était tout-à-fait au courant de ma détresse, il me désigne un Chausson, compositeur de musique, collectionneur et homme très-riche, qui doit être un de mes lecteurs et sur la générosité de qui je pourrais compter, pour l'acquisition des quelques pièces qui me sont restées de la tombola.
Chaleur terrible dans notre puisard d'enfer.
28. — J'écris à ce Chausson, si étrangement révélé, pour lui demander une entrevue.
La chaleur augmente et la vermine pullule.
Gomme si rien ne devait nous être épargné, il a fallu que les travaux de maçonnerie de l'immense et laide maison, qui se construit à côté de nous, eussent lieu précisément aux jours les plus chauds, sous un soleil dévorant. Nous ne respirons, nous ne mangeons, nous ne buvons que du plâtre. Nul moyen de nous évader, de mener Véronique en quelque lieu moins atroce, pendant les heures les plus pesantes.
Il est vrai qu'il nous faudra, n'importe comment avoir délogé, le 15 juillet. Dieu y pourvoira, sans doute.
Les pauvres sont des riches sans le sou, et les riches d'infâmes pauvres comblés d'argent.
Ma souffrance de vivre est comme un vieux mur de faubourg insulté depuis trente ans, au pied duquel deux générations auraient... passé. Des hommes célèbres qui m'ont vu souffrir sont morts depuis longtemps et en poussière. Ma souffrance de vivre n'a pas changé. Combien de temps encore, ô Seigneur ?
29. — C'est aujourd'hui que saint Pierre est délivré de sa prison par un ange: Nunc scio uerè.
Ma chère Jeanne, me voyant agoniser, me berce avec ceci: — Pierre n'est pas libre, parce que la porte s'ouvre. La porte s'ouvre, parce que Pierre est libre.
Elle est persuadée que je suis libre et que la porte va s'ouvrir — vltro.
Jeûne rigoureux. La journée s'achève dans le silence de toute la terre. C'est une merveille qu'un écrivain tel que moi, lu, sans doute, par quelques milliers de gens, parmi lesquels un certain nombre de passionnés, ne reçoive presque jamais une lettre amie !
30. — Obsession de ce vers tout chrétien de Juvénal, dans sa satire sur la misère des gens de lettres :
Servis régna dabunt, captivis Fata triumphos.
Jeanne entreprend la Mystique de Gôrres et y renonce, n'ayant lu que très-peu de pages.
— C'est un livre, me dit-elle, inspiré par l'esprit d'orgueil et d'impureté. C'est pour moi une joie immense et comme un principe de résurrection, de voir avec quelle facilité ma chère femme lit dans l'Absolu.
Parlé de la médiocrité inconcevable du Clergé. Quel est le prêtre de paroisse ou le religieux qui trouverait tout simple qu'on l'apppelàt, de préfé-
rence au médecin, pour un cas d'hystérie, de catalepsie ou d'épilepsie? L'un et l'autre trouveraient cela ridicule, ou bien ils auraient peur de se faire des affaires avec les hommes et avec le Diable.
Je pense à ce que je pourrais écrire, à propos des occultistes, sur ce clergé sans foi qui en est à ne plus savoir quelle puissance Dieu lui a donnée.
On demande des Prêtres.
JUILLET
!•'. — La chaleur orageuse, la puanteur, la poussière de plâtre et les privations de toute sorte nous assassinent.