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Le mendiant noir

— C'est la première fois qu'il me refuse! murmura-t-il; cet homme pervertira son cœur... mais j'y pense... derrière Saint-Sulpice, a-t-

il dit... et cette lettre? Je ne

comprends pas, mais j'ai peur !

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Il s'élança sur les traces des deux amis.

Ceux-ci avaient de l'avance j le mendiant ne put les apercevoir qu'au moment où ils tournaient l'angle du marche' Saint-Germain.

Pour hâter sa marche, il prit à la main ses lourds souliers ferre's et redoubla de vitesse.

Au moment où il débouchait dans la rue Servandoni, les deux amis entraient sous une porte basse et disparaissaient à ses regards.

Le mendiant continua néanmoins

sa route, et ne s'arrêta que devant la porte même qui avait donne' passage à ceux qu'il suivait.

Cette porte s'ouvrait sur une e'troite et tortueuse alle'e au bout de laquelle on apercevait un escalier tournant.

Au premier aspect , la maison semblait inhabite'e.

Les cinq fenêtres de sa façade e'taient fermées, et des jalousies dont les planchettes étaient tournées sens «lessùs dessous, c'est-à-dire inclinées vers r intérieur, empêchaient le re-

gard de pénétrer au-delà de leur verte barrière.

Il en était de même aux trois étages qui composaient la maison.

Nul bruit ne s'échappait de l'intérieur.

Tandis que tout était vie et mouvement dans les defmeiires voisines, cette maison semblait morte.

Et pourtant peu de minutes se passaient sans qu'un ou plusieurs nouveaux arrivants s'engageassent dans l'allée.

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Avant d'entrer, la plupart jetaient à droite et à gauche leurs regards inquiets : on eût dit qu'ils avaient frayeur ou honte.

Le mendiant noir ne connaissait que bien imparfaitement notre civilisation, mais à cause de cela même, il se défiait.

Ce qu'il avait vu, depuis son arrive'e en France, en e'tonnant parfois sa naïve raison, l'avait jetë dans une vague appréhension des hommes, non pour lui-même, mais pour un être bien cher à qui sa vie était dévouée.

IS 'entrevoyant la société que de

loin et d'en bas, il s' exage'rait plutôt qu'il ne se dissimulait ses périlleux mystères.

Sans pouvoir se rendre compte du motif de sa crainte, il soupçonnait un danger derrière les silencieuses murailles de cette maison e'trange.

Autant pour reprendre haleine que pour faire le guet, il s'assit sur une borne et attendit.

Pendant ce temps une foule d'indices , insignifiants en apparence, vinrent augmenter son inqiiie'tude.

Parfois les jalousies du plus haut e'tage se prenaient à remuer, comme si nue tète les ciU soulevées ; alors

un éclat de rire fe'minin descendait jusqu'à la rue, et l'on entendait un bruissement métallique , quelque chose comme le son d'une poignée d'or qu'on jette sans compter sur une table.

D'autres fois c'e'tait un valet qui sortait et appelait un des fiacres stationnant au bout de la rue.

A ce signal on voyait approcher non-seulement le fiacre, mais une nuée de mendiants qui abandonnaient, à bon escient sans doute, leur poste de la porte latérale de Saint- Sulpice.

Puis un liomme sortait, la tête haute ou le froiii tristement courbé, le sourire ou le blasphème à la bouche, rouge de joie ou livide de désespoir.

Dans le premier cas, la cohorte des gueux entourait le fiacre et demandait l'aumône comme on exige un tribut j dans le second, elle se dispersait en haussant les e'paules avec mépris.

— Que se passe-t-il là-bas.^... pensait notre nègre.

Au bout d'ime heure environ ,

Carrai se montra à la porte de l'allée.

A la vue du mendiant noir, il fit un geste de dëpit et sembla hésiter.

Mais , se remettant aussitôt , il franchit re'solument le seuil et descendit la rue à grands pas.

Xavier restait seul à l'intérieur.

Le noir s'agita sur sa borne 5 la fièvre le gagnait.

Tout-à-coup, une ide'e lui traversa l'esprit et fixa son incertitude.

Les hommes qui sortaient, les uns dësespére's , les autres fous de joie, quelques paroles échappées aux pauvres de Saint-Sulpice, l'aspect de la maison, tout cela concordait.

Il était en face d'un tripot.

Mais pourquoi cette fuite de Carrai? pourquoi cette lettre mystérieuse ?

Cela devait cacher un piège.

Le mendiant quitta sa l)orne et traversa la rue.

— Il faut que je le voie, murmu-

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rait-il; il faut que je lai parle!...

An moment d'entrer, il s'arrêta.

Trois hommes en costume noir tournaient le coin de la rue et s'avançaient vers lui.

Il s'effaça pour les laisser passer.

Les trois hommes passèrent en effet ; mais, au lieu de monter, ils demeurèrent dans lallëe jusqu'à l'instant oii la tête d'une escouade de sergents de ville parut à I extrémité de lame.

Comme s il n eût attendu que

cela , celui des trois hommes qui semblait le chef tira de sa poche une e'charpe blanche, dont il ceignit ses reins par dessus son habit.

— Montons, messieurs, dit-il.

Le mendiant se frappa le front.

— Je comprends! je comprends!

s'écria-t-il avec angoisse.

La lettre!... on a voulu le perdre! et moi je ne puis le sauver ! . . .

Voici ce qui s'e'tait passé depuis

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une heure à l'intérieur de la maison :

Lorsque Xavier et Carrai, après avoir monté l'escalier tournant, frappèrent au premier étage, un valet vint les recevoir et leur demanda ce qu'il y avait pour leur service.

Carrai répondit en se faisant reconnaître.

Le valet ouvrit une seconde porte et introduisit les deux amis dans une vaste salle éclairée par des bougies, bien qn'on fut en plein jour.

Il y avait dans cette salle une grande table oblongue, entourée d'un triple rang de joueurs.

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Au centre, un croupier taïUait ie trente- et-quarante .

A l'entrée de nos deux amis, personne ne tourna la tête.

Chacun e'tait si absorbe' par les chances incessamment variées, qu'il eût fallu la chute d'un plafond ou l'arrivée d'un commissaire de police pour faire diversion a la préoccupation générale.

Carrai et Xavier eurent néanmoins à qui parler.

Un monsieur, dont le corps étique et anguleux supportait une physionomie patibulaire, s'avança ver^s eux

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gg LE MENDIANT NOIR.

et salua Carrai d'un air de connaissance.

C'était le maître de rétablissement.

— Comment va ! dit-il. Monsieur est des bons?...

Il prononça cette dernière question à voix basse et en clignant énergiquement de l'œil.

— Monsieur est mon ami, répondit le mulâtre.

— Enchanté de faire la connaissance de monsieur, reprit alors le

maître en adressant à Xavier un sourire d'intelligence qui manqua complètement son effet. Mon établissement est très fort à votre service.

Nous avons ici le trente-et-quarante ; dans la salle de droite l'e'cartë, dans celle de gauche la bouillotte... au second étage, nous avons la roulette, le whist et le brelan... c'est à choisir.... Quant au troisième étage...

— Cela suffit, monsieur Moutet, p. interrompit Carrai.

— Hé! hé' fit M. Moutet avec iiu sourire cynique, — monsieur n'est

donc pas amateur de ce que nous avons au troisième étage ?...

Carrai lui imposa silence d'un geste.

— C'est bon , c'est bon ! grommela M. Moutet en tournant le dos; que vous perdiez votre argent au premier, au second ou au troisième, c'est tout un ; ça ne sort pas de la maison.

Xavier , pendant cette conversation , se sentait un poids sur le cœur.

Son regard, faisant le tour delà

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table , passait en revue les joueurs, et ne pouvait point se reposer sur un visage supportable.

Une repoussante et uniforme avidité' animait tous les yeux, braque's sur la main du banquier.

La plupart des gens qui entouraient le tapis vert avaient des costumes misérables ; un linge sordide et noirâtre apparaissait entre les jointures grimaçantes de leurs redingotes boutonnées

Et pourtant ils remuaient l'or à pleines mains.

Quelques femmes , brillamment parées, se, mêlaient çà et là aux joueurs.

Elles faisaient partie de ce que M. Moutet avait au troisième étage.

— Nous ne sommes pas venus pour observer, dit Carrai.

Ce n'est pas séduisant à voir

Mais qu'importe?... Savez-vous le whist ?

— Non, répondit Xavier.

' — Et l'écarté.^

Un peu.

— Ce n'est pas assez Et la

bouillotte ?

— Encore moins.

— Alors il nous faudra choisir entre la roulette et le trente-et-quarante. , . lequel préférez-vous ?

— Je ne connais ni l'un ni l'autre.

— Ceci n'est point un obstacle, très cher. La roulette et le trenteet-quarante sont des jeux également estimables et inventés tous les deux

28 LE MENDIAM NOIR.

à l'usage des ignorants de votre espèce... Vous ne jouerez pas vousmême, le banquier se chargera de ce soin. Voyons, dites votre avis, suivez vos inspirations.

L'avis de Xavier e'tait de se retirer sur-le-champ ; mais, trop avance, il n'osa reculer.

— Va pour la roulette ! dit-il.

Carrai passa son bras sous le sien,

et ils montèrent un étage.

Monsieur Moutet les avait pre'céde's.

— Monsieur veut tâter de la roulette? dit-il^ — j'ai le plaisir de lui souhailer bonne chance.

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Le salon du second étage était l'exacte reproduction de celui du premier; seulement, au milieu de la table, couverte d'un tapis vert, autour de laquelle se pressaient les joueurs, il y avait une sorte de bassin rond dont les rebords se divisaient en petites cases alternativement rouges et noires.

Ces cases portaient chacune un nume'ro.

Au centre du bassin, qui s'adaptait à un trou pratique' dans la table, et restait mobile, une manivelle se dressait et servait à communiquer

à l'appareil un mouvement de rotation.

Tout autour du bassin la table e'tait couverte de chiffres encadre's, et progressant de 1 à 56.

— Voici la roulette, dit Carrai.

Jouons !

Il entraîna Xavier, et le fit asseoir à une place que venait de quitter un pauvre diable, ruine' par la fatale me'canique.

Xavier s'assit et regarda.

D'abord il ne comprit rien.

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Les explications de Carrai, qui se tenait debout derrière lui, ne servaient qu'à embrouiller ses idées.

La manivelle tournait; une petite bille, fort adroitement lance'e par le croupier, tournait aussi en sens contraire, et côtoyait les rebords du bassin; puis, quand elle e'tait tombée dans quelque case, la voix du banquier s'élevait , somnolente , monotone, et disait en langage inconnu :

— Bouge, impair et mangue.

Ou bien encore :

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— Noir, pair et passe.

Puis Tun des banquiers ramenait à lui, à l'aide d'un petit râteau très mignon, l'argent des perdants, tandis qu'un autre lançait aux gagnants, avec une adresse sans e'gale,

des pièces de cinq francs ou des louis d'or.

Au bout de dix minutes, Xavier prit deux louis dans sa bourse.

— Ou faut-il mettre cela ? demanda-t-il à Carrai.

— L'inspiration, très cher, l'in-

spiration ! répondit celui-ci avec emphase, — mettez où vous voudrez.

Xavier poussa sa mise, qui s'arrêta sur l'une des cases du tapis marqué du numéro 25.

— Le jeu est fait ! dit le banquier. Rien ne va plus.

Le bassin et la boule, lancés en

sens contraire, se prirent à tourner avec une prestigieuse rapidité.

Puis la boule oscilla : elle entra dans un casier, en ressortit, tomba dans un autre, dont elle sortit en-

core pour s'arrêter définitivement dans un troisième.

— Vingt-trois, rouge, impair et manque, prononça la voix automatique du banquier.

— Gagné, dit Carrai avec surprise. — Vous avez joué comme un fou ; mais c'est au mieux ! — Continuez.

Le banquier jeta trente-six louis sur la mise de Xavier.

Celui-ci ne comprenait pas davantage, mais ce gain subit l'exalta.

Il approcha son siège, mit ses deux coudes sur la table, et, pris par ce de'mon qui plane sans cesse au-dessus du tapis vert, il donna au jeu son âme tout entière.

Quand Carrai le vit ainsi occupé, il s'esquiva doucement.

Le jeune homme ne s'aperçut même pas de l'absence de son compagnon.

Il jouait avec passion, avec fureur.

Oublieux de son inexpérience, il

tentait les chances les plus folles, et presque toujours le succès couronnait sa hardiesse.

Il avait devant lui, au bout d'une demi-heure, un monceau d'or et de billets.

Les autres joueurs le regardaient avec envie, et M. Moutet lui-même suivait son jeu avec un inte'rêt évident.

Les croupiers seuls, machines insensibles, qui servaient d'interprètes au hasard sans subir ses chances, continuaient de mener le jeu avec leur indiffe'rence habituelle.

Xavier avait perdu la tête.

Son visage était rouge et plein de sang.

A mesure que son trésor s'augmentait, un fiévreux délire lui montait au cerveau.

— Je joue tout cela... d'un seul coup ! s'écria-t-il enfin, en poussant son gain devant lui.

Il y avait au moins 30,000 fr.

Le banquier interrogea de l'œil M. Moutet pour voir s'il fallait tenir.

M. Moutet fit un signe affirmatif.

Les autres joueurs retirèrent leurs mises, et chacun se pencha pour

attendre le re'sultat de ce grand coup.

Le croupier mit en mouvement la roulette.

Mais, à ce moment, M. Moutet, dont Je regard s'e'tait tourné vers la porte, jeta un cri étouffe.

Quelques-uns levèrent la tête et répétèrent le même cri.

Un frémissement électrique et universel parcourut la triple ligne des joueurs.

Xavier seul continua de suivre le mouvement de la roulette.

Il ne voyait, il n'entendait rien.

Nous l'avons dit, il fallait un événement bien extraordinaire pour de'tourner ainsi l'attention des joueurs : la chute du plafond, par exemple... ou l'apparition néfaste d'un commissaire de police.

L'une de ces deux catastrophes était advenue : l'homme à l'habit noir et à l'écharpe blanche était debout sur le seuil.

M. Moût et, à la vue du commissaire de police, avait pris un visage contrit :

— Je suis ruiné ! murmura-t-il d'une voix dolente.

Les joueurs firent un mouvement comme pour s'esquiver, mais le commissaire leur barra le passage.

En cet instant d'effroi et de silence général, la roulette, achevant sa dernière révolution, s'arrêta.

La boule toucha une case.

— Gagné! gagné! s'écria Xavier hors de lui.

Puis, Voyant que le banquier restait immobile, il ajouta :

— Eh bien! qu'attendez-vous?...

Payez !

Ces mots aggravaient, pour ainsi dire, le flagrant délit.

Les assistants baissèrent la tête,

et le commissaire de police s'avança.

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