LE PSEUDONYME APOCALYPTIQUE DE BAR-JEHOUDDA
La vie de Bar-Jehoudda jusqu'en Tannée onzième de Tibère, soit 777, nous échappe complètement. Mais en Tan 782 (4) il lance son Apocalypse sous le pseudonyme que son père avait pris pour le Thème du monde.
(1) Actes des Apôtres^ xi, 27.
(2) C'est très probablement à cause de Lucius qu'on a mis plus tard un Evangile sous le nom de Luc.
(3) Les Actes des Apôtres (xiv, 1, 4) le reconnaissent en donnant ce titre à Saùl et à Bamabas qui d'ailleurs ne le méritent aucunement dans le sens où les Actes l'entendent. Dans les Lettres de Paul (aux Romains, xvi, 7) on donne le titre d'apôtres à Andronicus et Junias qui, s'ils étaient parents de Saûl comme on le dit, furent des apôtres franchement anti-jehouddiques.
(4) ff L*an quinzième de Tempire de Tibère César, Pontius Pilatus étant gouverneur de la Judée; Hérode, tétrarque de Galilée; Philippe, son frère, de l'iturée et de la province de Trachonite, et Lysanias, de l'Abilène, Hanan et Raïaphas étant grands-prêtres, le Seigneur fit
Ne croyez point que Bar-Jehoudda ait été assez sot pour produire V Apocalypse sous son nom de circoncision. Quand on voulait imposer aux Juifs, on signait Moïse, Enoch, Elle, et cette fois, comme le prophète révélait Taccomplissement du thème qu'avait exposé son père, il mit son œuvre sous le nom de Joannès« L'Eglise, au milieu de ses inventions les plus folles, convient que l'auteur de V Apocalypse était à Bethsaîda sous Kaïaphas et contemporain de Pilatus. Complétons cet aveu. Il n'y a jamais eu au Jourdain de baptiste appelé Jochanan pendant la procurature de Pilatus ; Joannès n'est que le pseudonyme de Bar-Jehoudda. C'est en ce sens que le Coran a pu dire : « Personne avant lui n'a porté ce nom » (1), et c'est en ce sens seulement, car des centaines, des milliers de Juifs portaient le nom de Jochanan au temps de Bar-Jehoudda. Mahomet d'ailleurs se trompe, car le père de Bar-Jehoudda avait, lui aussi, porté le nom de Joannès dans les Ecritures de la secte. Ne Toublions jamais, Bar-Jehoudda n'est qu'un disciple, mais revêtu d'une mission à laquelle le premier Joannès ne pouvait prétendre; il est le Joannès-nazir, le Joannès-jésus, chargé d'administrer le baptême d'eau.
C'est bien le Joannès ou Oannès-nazir que Pilatus va crucifier le 14 nisan 788. Celui que le Talmud de Tibériade appelle Ben-Sotada, le Talmud de Babylone
entendre sa p.irole à Joannès, /Us de Zachâri, dans le désert. » (Luc, m, 1 et siiiv.)
ï.e scribe de ces versets a pris la filiation du Joannès dans la Nati. vite du Joannès-jésus selon Luc et il vient de procéder à la fausse Xa/ioile (le Jésus au Recensement. Il n'est pas exact qu'Hanan fût grand-pnHre pendant la prédication du second Joannès, mais il était grand-prêtre quand le premier Joannès a prêché le refus du tribut.
(1) Coran, ch. xi, Maria, v. 8.
l'appelle Oannôzri (1). Or, qu'est-ce que ce nom? Une contraction d'Oannès et de Nazir^ Oannazir, nous dirions Jeannazir.
Lucien, quoiqu'il ait été visiblement sophistiqué, trahit encore aujourd'hui cette vérité capitale : le crucifié est celui qui expliquait les ouvrages des prophètes (son père et son oncle), qui en a composé et qui luimême, (( a introduit cette doctrine (du baptême de Rémission) dans le monde » (2). Mieux que cela, Lucien donnait son vrai nom qui était et dans Josèphe et dans Celse l'épicurien (3).
Le bon empereur Julien qui, avec tout son entourage, perça Timpostureévangélique, si transparente au fond, ne pouvait être dupe du pseudonyme sous lequel Jehoudda et son fils avaient placé leurs Révélations. « Dieu, dit-il, ne s'est point occupé exclusivement des Juifs, mais il veille sur toutes les nations et il n'a donné aux Juifs rien de bon, rien de grand, tandis qu'il a comblé les païens de faveurs beaucoup plus remarquables. Les Egyptiens peuvent citer chez eux les noms d'une foule considérable de sages dont un grand nombre ont succédé à Hermès (il veut parler des Joannès avec lesquels Moïse entra en contestation). Les Chaldéens et les Assyriens en ont eu autant depuis Oannès et Bélus et les Grecs des milliers depuis Chiron. Et depuis lors se sont montrés toutes sortes d'hommes inspirés et interprètes des choses divines : privilège dont
(1) Voyez là-dessus, si vous ne voulez pas remonter à la source juive, les théologiens catholiques Wagenseil [Sota, déjà cité) et Pfeitfer {Theologiée judaïcœ et mahumelicœ principia)^ combien d'autres!
(2) Emprunté presque textuellement à Peregrinus,
(3) Qu'il ne faut pas confondre avec Celse le platonicien, ami de Julien et auteur de la Vérité sur les jésu-christiens.
se vantent exclusivement les Juifs. (1) » Avant Julien, Apulée ayant à repousser une accusation de magie répond qu'il s^intéresse aux sciences occultes en ce qu'elles ont d'inoffensif et cite le Joannès — Tégyptien ou le chaldéen — parmi les révélateurs dont il a vu les ouvrages dans les bibliothèques publiques (2). Et cette déclaration est accueillie comme un aveu par les murmures de ses ennemis : ne Tavaient-ils pas accusé d'adorer en secret le a scélérat » qui avait signé Y Apocalypse ?
l'apocalypse de 782
C'est une erreur énorme de croire que le Joannès ait prêché la fin du monde. La fin du monde eût été le MataiosLugiley la Mauvaise nouvelle. L'attente de la fin du monde eût tari la source de tout courage, brisé le ressort de toute énergie. C'eût été la paralysie totale de l'effectif christien. On ne se serait pas fait tuer pour un Christ qui aurait détruit complètement le monde, on mourut pour un Christ qui allait venir renouveler éternellement le bail du Juif avec la terre. Cette distinction éclaire tout. On voit pourquoi, dans quel intérêt de race les christiens dits Galiléens ont montré une foi,
(1) C'est à tort que M. Talbot dans sa traduction de Julien (Paris, 1863, in-S", p. 336; a mis Ninos où il y a "Avvou, ce que d'ailleurs il reconnaît. Ninos n'est qu'une corruption d'Annos, comme Ninive n'est qu'un dérivé d'Annive. Les armes parlantes de Ninive, o^est un poisson oannique .
(2) Apologie^ prononcée devant Maximus, proconsul d'Afrique sous Antonin.
un esprit de contention qui nous étonne encore après dix-neuf siècles, et pour quel motif l'annonce du cafaclysme limitedy que tous les hommes d'aujourd'hui prennent pour la fin du monde, a pu être nommée r Évangile, la Bonne nouvelle. L'Évangile de Jehoudda et de tous ses apôtres, c'est la terre purgée de tous les païens, de tous les Juifs insuffisamment Juifs, et renouvelée, après le baptême du feu, pour une seule espèce d'hommes, les Juifs élus du Christ. Cette terre-là, c'est la Terre Sainte définitive, le monde aux Juifs in detev" num.
Le christianisme ne fut pas du tout une superstition triste et qui fît des mélancoliques. Joie nationale, au contraire, et plénitude sociale en perspective. Le premier article du code est qu'on ne travaillera point.
V Apocalypse faisait partie des Paroles du Rabbi (1) d'abord écrites en araméen par Philippe, Jehoudda dit Toâmin et Mathias, les deux premiers, frères, le second, neveu de l'auteur. Nous n'en possédons plus que l'adaptation judéo-grecque dite Apocalypse de Pathmos, adaptation incomplète, infidèle, plusieurs fois revue et corrigée par l'Eglise après additions et retranchements, jusqu'à ce que la personnalité du Joannès et les preuves de son identité avec le crucifié de Pilatus eussent disparu. Les trois premiers chapitres de l'adaptation grecque sont, avons-nous dit déjà, un Envoi (2). Un disciple du Joannès et qui prend son nom rappelle aux Juifs millénaristes dispersés en Asie les promesses et les Révélations faites à leur maître commun par
(1) Les Logia Kuriou de Papias, les Livides du Jésus de Valentin, nous verrons cela en son lieu.
(2) Nativité selon V Apocalypse^ p. 121.
Dieu, promesses dont la réalisation est suspendue, mais immanquable, étant donné leur origine.
On ignore de quelle époque est cette adaptation, on en est réduit aux hypothèses. Au fond elle est de plusieurs époques, où domine toutefois celle d'Antonin. Je donnerai mes raisons pour ce qu'elles valent, sans insister sur ce point d'importance secondaire. Le texte qui nous est parvenu contient des additions qui ne sauraient être antérieures au quatrième siècle. Mais, la vérité souffre beaucoup plus des retranchements opérés dans l'original araméen que des additions faites à la version grecque.
U Apocalypse ne saurait être née à Pathmos ; peutêtre y a-t-elle été déportée. L'homme qui Ta datée de Pathmos se console de son exil avec ce petit livre de prophéties obscur pour tout le monde, pour lui plein de clartés sublimes et de sous-entendus glorieux. Mais il ne la donne pas comme étant de lui, au contraire, il la réédite ])ourle réconfort des millénaristes d'Asie. Gomment a-t-ou pu croire que V Apocalypse avait été composée au milieu de la mer d'Ionie? Païenne, consacrée à Vénus, hélas ! Tile de Pathmos s'effondrait Tune des premières dans le cataclysme qui devait emporter tout ce qui n'était pas la Judée. La première victime de la prophétie, c'était le déporté. Précipité au fond de Tabîme dès le prologue, il n'eût jamais habité la nouvelle Jérusalem que le Christ Jésus devait bâtir sur les ruines de l'ancienne.
L'Apocalypse de Pathmos ne connaît point d'autre Royaume de Dieu que le Royaume millénariste, point d'autres fondateurs de la secte christienne que Jehoudda
et Zadoc et point d'autres prophètes montés' au ciel. Comme Josèphe, l'adaptateur judéo-hellène ne connaît pas de secte qui aurait été fondée par un certain Jésus, de Nazareth ou de Betléhem au choix. C'est si bien V Apocalypse de 782 que TAssomption de l'auteur n'y figure pas, non plus que celle de ses frères. Bar- Jehoudda en est encore à l'Ascension de son père et de son oncle.
Ce rugissement du lion de Juda serait anachronique sous Domitien. L'anathème aux rois, aux tétr arques et aux chiliarquesest une date politique. Sous Domitien il n'y avait plus de tétrarques en Galilée — cela, depuis les fils d'Hérode, — il n'y avait plus de rois, plus de chiliarques depuis les Agrippa. Mais, dira-t-on, il y avait les rois d'Asie. Eh I qu'importent les rois d'Asie au Juif relégué dans Pathmos? A quels rois, à quels tétrarques, à quels chiliarques en veut-il, sinon à ceux dont ont pâti Jehoudda et sa famille ? Les Juifs ont souvent défendu leur liberté, jamais celle des autres.
Depuis l'entrée des légions de Pompée dans le Temple et la tache de servitude imprimée sur le peuple par Auguste, le nationalisme juif a le droit d'appeler Rome la grande Babylone, d'en souhaiter, d'en prédire, d'en décrire l'agonie dans les flammes. Avant de s'appeler Tibère, la Bête s'est appelée Pompée, César, Antoine, Grassus, elle s'appelait Auguste au temps de Jehoudda.
La haine des Juifs contre la Babylone d'Occident n'a pas attendu Néron pour faire explosion. Pour fourbir poétiquement son glaive et faire crouler lyriquement les étoiles, le Joannès n'a pas attendu que ce grimaud de Domitien s'en allât réciter aux divinités infernales un peu de Martial et de Quintilien. Josèphe, Tacite et Sué-
tone, le premier d'après les Apocalypses des Joannès juifs, les seconds diaprés les histoires antérieures, sont unanimes à dire que l'idée de la Mission juive avait envahi l'Asie bien avant Néron; que le mouvement christien devait commencer en Orient — Josèphe précise et nomme Babylone; que le Christ viendrait en Judée et que de là partiraient les (douze) puissances surhumaines auxquelles l'Occident succomberait fatalement. Il fallait d'abord que les Quatre animaux (Keroubim) du grand fleuve Euphrate fussent déliés et, en desséchant les fleuves, ouvrissent la voie aux rois mystérieux qui emporteraient l'Empire. Ces rois étaient d'autant plus certains de la victoire qu'ils n'avaient plus la Méditerranée devant eux pour leur barrer le passage, Bar-Jehoudda la supprimait.
Pour le fond allégorique, toutes les Apocalypses des Jehoudda sont pillées. Si les visions qu'elles contiennent leur appartenaient en propre, les Joannès auraient eu le mérite de les avoir rêvées. Mais pas un trait qui ne soit effrontément plagié. Jehoudda et Bar- Jehoudda sont des imposteurs revêtus de la peau de poisson des Joannès chaldéens. Libre au Joannès-jésus d'intituler son livret : Révélation du Christ Jésus^ de dire que Dieu la lui a octroyée pour annoncer à ses serviteurs ce qui doit bientôt arriver, qu'il la lui a signifiée par un ange terrestre (son propre père), que, par conséquent, il est un attestateur de la parole de Dieu et un témoin nculiiire du Christ Jésus, nous sommes fixés, ce sont d'impudents coquins qui n'ont rien vu, rien entendu, rien deviné. Mais qui eût osé les contredire ? Le Fils de l'homme, sauveur des Juifs et bourreau des
païens 1 Comment eût-on douté qu'ils l'eussent vu? Il était si ressemblant!
Sans essayer une reconstitution de VApocalypse, telle qu'elle était en 782, nous pourrons indiquer, parfois avec la plus grande précision, les points sur lesquels s'est appesantie la main frauduleuse de TEglise.
LA COLOMBE DE l'âRCHE CELESTE
L'Evangile des Naziréens ou Ebionites, premier monstre évangélique, et les Sagesses valentiniennes, la plus ancienne glose faite sur cette fable, disent en quoi consistait l'Investiture céleste du Joannès-nazir. Dieu lui envoyait le Verbe Jésus sous la forme d'une colombe, le Verbe étant pour la blancheur à la ressemblance de cet oiseau que le Précurseur appelait, de son côté, par son naziréat virginal. Dans ces écrits que nous n'avons plus, tel celui des Naziréens, ou qui nous sont parvenus dénaturés, tels ceux des Valentiniens^ mais que tous les christiens du second siècle, soit millénaristes, soit gnostiques, ont eus et suivis, on ne racontait pas comme aujourd'hui le fantasmagorique baptême d'un certain Jésus de Nazareth par le Joannès Nazir. L'Investiture parla colombe provenait de V Apocalypse où le Joannès expliquait lui-même, autobiographiquement, à la première personne, sa mission, son onction, son état de christ. Il disait quelle messagère était descendue pour lui révéler le mystère du salut et quelles paroles il avait entendues. Ces paroles n'avaient
rien de nouveau pour personne et c'était leur force. (1) 11 les avait prises dans les Psaumes de son père David (2).
Les Evangiles sont obligés de renier V Apocalypse; ^u moins ne renient-ils point son auteur, comme a fait TEglise. Aucun ne peut avouer que le Joannès ait laissé une Révélation écrite : avouer cela, ce serait avouer pour christ-jésus Jehoudda, fils de Jehoudda. Jésus^ que les évangélistes ont logé dans le corps duNazir (3), use •d'un subterfuge des plus curieux pour déguiser cette vérité que l'auteur de V Apocalypse s'était dit christ dans r Apocalypse même, mais il la fait avouer par Isaïe (4) : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, dit-il (5), c'est pourquoi il m'a consacré par son chrisme (onction) et m'a envoyé... publier l'An de grâce du Seigneur et le jour de la rétribution. »
« Mou Père (selon la thèse même de son père terrestre) m'a envoyé TEsprit-Saint sous la forme d'une colombe », dit le Joannès-jésus dans les écrits valentiniens (6). Et ainsi revêtu de la grâce divine, il a pu révéler des mystères inouïs, à travers toutes les
(1) Dans certains écrits, celui de Celse, par exemple, 1 oiseau révélateur n'était pas proprement une colombe, mais un volatile qui, attendu le voisinage du Jourdain, pouvait fort bien être un canard — il y en a d'immortels. Mais passons, nous n'en sommes pas réduits à de basses distinctions ornithologiqucs.
(2) Psaume ii, 7.
(31 V. la scène de Jésus dans la synagogue des Naziréens. Luc, iv, 17-li).
(4) Isaïe, Lxi, 1.
(5) Allusion à son naziréat. V. p. 206, verset 66.
(6. Deuxième Sophia valentiniennc dont Fauteur, juif ou non, se sert d'un Kvangile où Jésus ne se faisait pas encore baptiser par le Joannès, car c'est le Joannès lui-môme qui parle ici sous son surnom ■de Jésus.
épreuves qui Font mené à la croix. Car cette colombe, c'est Taile du Verbe, c'est la Parole ailée. On n'arriva pas du premier coup à détacher Jésus de la colombe et à en faire un être qui va et qui vient sous la forme d'un homme. On n'osait pas. La colombe fut longtemps l'unique image qu'il eût prise pour traverser les airs x colombe envolée de l'Arche céleste pour annoncer au Joannès le salut contre le feu, comme autrefois la colombe envolée de l'arche terrestre était revenue pour annoncer à Noé le salut contre Teau.
L'arche que jadis avait conduite Noé venait des hommes, charpentée par lui et par ses ouvriers avec une hache et du bois. Combien plus noble et plus haute l'Arche du baptême que Bar-Jehoudda allait mener sur le lac de Génézareth ! Elle venait du ciel d'où, aidé par Dieu lui-même dans ce génial ouvrage, le grand Zibdéos de l'Evangile l'avait tirée, afin qu*au jour dit ses fils pussent y monter pour jeter leurs filets et pêcher les Juifs.
Toutes les allégories de l'Evangile, le Charpentier Joseph^ Zibdéos le Faiseur de poissons, ses fils les Pêcheurs d'hommes, la Barque du baptême, ces images sur lesquelles ânonne depuis des siècles la pauvre exégèse théologique, tout cela est descendu du ciel sur les ailes de la colombe. Tombée dans l'encrier des évangélistes, elle est remontée au ciel, à moitié plumée, laissant dans Tair, avec le remords d'être venue, la longue tache que lui ont imprimée les impostures humaines.. Vous la chercheriez en vain dans la marmite de l'Eglise, on n'y trouve que des pigeons. Mais, avant de monter dans la barque de Pierre, pape à Rome — ineffable piperie ! — Shehimon a voulu dire un dernier adieu à la vieille
Arche construite par son père, Tarche qui devait déposer Israël au port de salut [1).
Il n'y avait pas deux personnes au Jourdain pendant la descente de la colombe^ il n*y en avait qn'one, le Joannès, fils de David. C'est à lui que le Verbe remettait la clef du Royaume et renouvelait la promesse faite à Fancètre. a L'Esprit-Saint, disait-il, descendit sur moi sous la forme d'une colombe, et une voix du ciel vint qui jadis avait parlé à David : « Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui (2). » Il était âgé de quarante-deux ans lorsque Dieu Vengendrait. Voilà Tantique version qui de V Apocalypse avait été transportée et mise à la troisième personne dans l'Évangile dont se sont servis Valentin et l'auteur du Tryphon et qui', dans cette teneur originale, a disparu des Écritures canoniques. Et cela se conçoit, car elle ne pouvait provenir que d'un écrit antérieur aux Évangiles actuels et dont le héros ne devenait fils de Dieu que par l'Investiture. Et en effet, dans cet écrit, c'est Bar-Jehoudda qui est en scène sous le pseudonyme de Joannès. Cette leçon : « Je t'ai engendré aujourd'hui, Ego hodiè genui te », qui s'oppose à toute intervention de Dieu dans la naissance du Jésus, elle était encore dans l'Evangile
dont se servaitAugustin,évêqued'Hippone, au cinquième siècle (3), mais déjà ce n'était plus la réédition d'une parole apportée au Joannès par la colombe de 782, on
(1) Première des deux fausses Epitres de Pierre^ m, 20, 21. L'auteur reconnaît que la barque du baptême est l'équivalent de celle de Noé adaptée à d'autres fins.
(2) Psaumes, ii, 7.
(3) Confessiom, 1. XI, ch. xni. L'Evangile d'Augustin était sans doute celui d'Ambroise de Milan.
en avait enlevé tout ce qui en décelait la source apocalyptique, tout ce qui rappelait l'identité du bénéficiaire. Au cinquième siècle la métamorphose du Joannès en Jésus était presque complète^ et Jésus était le Fils de Dieu, non depuis 782, mais depuis la Création^ depuis le ciel, depuis toujours!
Les scribes du Quatrième Évangile ont eu à leur disposition l'Apocalypse dans laquelle le Joannès disait de lui-même : « J'ai vu l'Esprit descendant du ciel comme une colombe et s'arrêtant sur moi. » Ils ont conservé la phrase, mais quand on introduisit Jésus dans la fable^ on fit sauter le m,oi d'un simple petit coup de pouce^ et on le remplaça par un lui qui vient fortifier grammaticalement Thypothèse d'un deuxième individu présent à la scène. Dans cette version le Joannès ne parle plus de lui, mais de Jésus dont il dit : « J'ai vu la colombe s'arrêter sur... lui. » Le beau est que le moi primitif est resté, simplement reculé d'un mot : • .. Moi^ reprend le Joannès, je ne le connaissais pas (1). » Que de temps avant d'en arriver à Timpudent histrionisme d'aujourd'hui, à cet indécent procédé de pantomime anglaise grâce auquel Jésus remplit aux côtés du baptiste le rôle subalterne du baptisé l Scène tellement scandaleuse que le scribe ne peut s'empêcher d'en rougir. « Mais, s'écrie le baptiseur, c'est tout le contraire de ce qui devait se passer ! » (Littéralement : « C'est moi qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi (2) ! ») Le scribe emploie le présent puisque c'est le mode dans lequel il place l'action, mais c'est l'imparfait qui convient. « Seigneur, pense le Joannès,^c'est vous
(1) Quatrième Evangile, i, 32, 33.
(2) Mathieu, m, 14 et 15.
qui deviez me baptiser de feu et voilà que je vous baptise d'eau! C'est le renversement de toutes les Apocalypses de la famille! Elle est bien bonne, comme on dit à Lutëcel » Elle est bien bonne, en effet! Mais Dieu, s'il a quelque honneur, doit la trouver mauvaise.
Et TEglise veut que Jésus ait été cousin du Joannès, nés à cinq mois d'intervalle l'un de l'autre 1 Leurs parents ont des rapports tellement intimes qu'ils se communiquent l'état des grossesses dans chaque ménage ! Leurs mères ont des rapports tellement étroits qu'elles se feraient scrupule d'accoucher Tune sans l'autre! Mais vous avez entendu le cri de la vérité par la bouche de cet homme que les évangélistes ont dépouillé de tout, de son père, de sa mère^ de ses frères, de ses sœurs, de son investiture, de sa crucifixion même, pour les donner à Jésus : « Je ne le connaissais pas! J'étais venu baptiser dans l'eau afin qu'il fût manifesté dans Israël (1) ! » Vérité irréfutable à tous les points de vue. Ni corporellement, ni même spirituellement le Joannès n'a connu le Jésus de la mystification dont il demeure le seul protagoniste en chair. Alors quelle sorte de Christ annonçait-il donc ? Quel Verbe a-t-il « manifesté dans Israël », ce fils de David que Dieu engendre en la quinzième année de Tibère? La suite de son Apocalypse va nous l'apprendre.
Ah! les Manichéens avaient bien raison de dire à Augustin qu'il n'y avait pas un seul exemplaire de l'Evangile qui n'eût été falsifié ! Ils avaient bien raison de lui montrer, avec preuves à l'appui, que le crucifié de
1) Quatrième Evangile^ i, 31.
l'Evangile ne pouvait être Jésus, Messie-fantôme^ {sic) lancé dans le monde par les judéo-christiens aux abois. Et comment Augustin n'aurait-il pas cru Faustuset les autres évêques manichéens ? Ils avaient en main VApoc8Llypse originale avec tous les écrits de Bar- Jehoudda ! (1).
Bar-Jehoudda fut donc pendant sept ans tout le salut.
Lui-même, en se proclamant fils de Dieu, christ par révélation, ne prétendit pas être l'objet d'une exceptionintransmissible. Il fut le prototype de l'oint, de l'enfant de Dieu que tout Juif pouvait devenir par le baptêmed'eau. Vienne le baptême de feu et tout baptisé était admis aux mille ans de vie ! Par la faculté qu'il avait de transmettre ce pouvoir, il était le sauveur, le jésusde sa génération.
Ce qu'on a essayé de cacher le plus possible dan» TEvangile, c'est qu'il avait été surnommé je'sus par les uns et christos par les autres. On a laissé échapper le second fait, mais on a presque réussi à en éliminer le premier, qui n'est pas moins constant. 11 n'en reste plus^ qu'une preuve, d'ailleurs saisissante.
Si le nom de Jésus est le nom propre du Verbe dansla fable, il ne lui revient pas au point de vue baptismal ; dans les Evangiles primitifs Jésus ne baptise pas. Cecri des pharisiens à Bar-Jehoudda crucifié : « Toi qui sauves les autres^ sauve-toi maintenant toi-même 1 »•
(1) Nous le montrons au clmpitre, Les Paroles du Rabin : et nous re* viendrons sur le cas vraiment inouï de cet Augustin qui, après avoir professé l'inexistence de Jésus, requiert persécution contre ceux qui la discutent ou la nient.
ne peut donc s'adresser qu'à un Juif connu par le pouvoir qu'il s'attribue de remettre les péchés. Refuserezvous d'écouter Jésus lorsqu'il viendra vous dire dans la Sagesse de Valentin que « jésus » était le surnom da Joannès baptiseur ?
« Le Baptiste Joannès a prophétisé sur moij dit Jésus, en disant (1) : « Moi, à la vérité, je vous baptise dans l'eau pour le repentir et la Rémission de vos péchés ; celui qui viendra après moi m'est supérieur (il n'est pas encore question de sa chaussure) (2) : il a son van à la main et purifiera son aire ; la paille, il la brûlera dans un feu inextinguible, mais le froment, il le rassemblera dans son grenier (3). » La vertu qui était en jésus a prophétisé sur moi j sachant que j'amènerais les mystères au monde (par la révélation), afin de purifier les péchés de ceux qui croiraient en moi, qui m'écouter aient, afin que je les fasse pure lumière et que je les introduise dans la Lumière. »
Jésus a donc deux acceptions dans TEvangile ; tantôt il est mis pour Joannès-jésus : alors c'est un homme qui parle et il mesure humblement la distance qui le sépare du Christ Verbe, quoiqu'on l'appelle Rabbi, le maître ; tantôt il est la personnification de ce Verbe,
1 Pislis Sophia, trad. Amelineau, p. 183. Les Juifs valentiniens - Valentin était Juif — niaient formellement la venue en chair de Jésus. Ils avaient leurs raisons pour cela, ayant contribué à la fabrication du Jésus actuel par la correction du Joannès-jésus et de ses frères, car ils sont antimillénaristes déterminés.
'2 On a introduit la chaussure de Jésus dans la phrase quand on eut décidé de lui donner les pieds avec lesquels il vient au Jourdain.
3 Ils se servent ici de l'Evangile dit des Naziréens ou Ebionites, disciples des fils de Jehoudda, et qui nièrent, eux aussi, l'existence de Jésus, ([uand on leur présenta un jésus autre que le Joannès.
et en ce cas on l'appelle du nom que les disciples proscrivaient radicalement parmi eux : Seigneur, pris dans le sens absolu.
Pour marquer la différence, nous accompagnerons le Rabbi jusqu'au tombeau, (1) après quoi nous reconduirons le Seigneur jusqu'au ciel (2). Chacun chez soi.
(1) Cest la matière du volume intitulé Le Roi des Juifs, et qui succède à celui-ci.
(2) C'est la matière du volume qui sera spécialement consacré à la fabrication de Jésus et des Evangiles,