‹ Le mensonge de l'artChapitre 1 sur 37 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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INTRODUCTION

La vie de riiumanité est assurée ou rendue possible par de grandes fonctions sociales, Tart, la religion ou la science, qui dirigent Tliomme en le trompant. Ces fonctions ne sont ni éternelles, ni invariables, elles se transforment et peuvent mourir. Mais, tant qu'elles s'accomplissent, Thomnie se méprend constamment, d'une façon normale et obligatoire, sur leur nature et sur leur portée, et surtout il se méprend, grâce à elles, sur les sujets qu'elles lui montrent. Il se méprend en diverses façons, et l'illusion artistique, à demi-consciente, à demi-voulue, n'a point les mêmes caractères que Tillusion scientifique ou l'illusion religieuse. Les services que rendent ces différents mensonges sont différents aussi, de nature et de valeur, mais ils répondent, au fond, à un même office général, qui est de conserver et de développer l'esprit et la vie, et quelques caractères généraux leur sont communs à tous. Il peut

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être intéressant de recliercber comment chacune des grandes fonctions collectives réalise ses caractères généraux et sert à sa manière Tensemble de la société. C'est de l'art que nous nous occuperons ici particulièrement.

Ces diverses fonctions apparaissent comme presque nécessairement attachées à certaines matières. 11 y a « des œuvres d'art » et des « religions », des « faits scientifiques » et des « théories philosophiques ». Mais c'est là déjà une apparence illusoire sur laquelle j'aurai bien souvent à revenir. En fait ce qui caractérise les différentes fonctions, c'est 1' « attitude » de l'homme vis-àvis des choses. Une << religion » peut être un « objet d'art » ou un « fait scientifique », s'il nous plaîl delà considérer ainsi. El cela a plu h quelques-uns qui ont considéré la religion en artistes ou comme un objet de science. Et de même une œuvre d'art peut être un objet de commerce ou d'industrie, oubien provoquer des émotions religieuses. Ce qu'il y a de vrai dans l'opinion courante, c'est que certaines idées, certains sujets, certaines réalités sont plus aptes à provoquer, chez la plupart des hommes, telle ou telle attitude déterminée, l'attitude religieuse ou l'attitude artiste. Mais il n'y a là rien d'absolu, et ce qui constitue essentiellement l'art, ou la religion, ou la science, c'est l'attitude de l'homme.

En traitant de l'art, de sa nature et de ses origines, nous considérerons surtout la nature psychique ou

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sociale de ce qui est essentiel en lui, l'attitude qui le crée, plus que les objets aue suscite cette attitude ou qui la provoquent. Il arrive que pour nous parler de l'origine de l'art, on tâche de nous restituer les premières formes de la peinture, de la musique ou de la sculpture. C'est quelque chose d'assez ditférent que j'essaie comme au reste cela ressortira suffisamment de cette étude. Je ne veux maintenant que prévenir un malentendu. Naturellement, d'ailleurs, nous ne pouvons étudier l'attitude artiste qu'en examinant ditïérents objets auxquels elle s'applique, et la variété même de ces objets servira à mieux définir cette attitude.

Le caractère général le plus important de l'art, c'est, il me semble, de créer une réalité illusoire et superficielle, destinée à déguiser, à remplacer provisoirement, et même, en certains cas, à remplacer pour toujours la vraie réalité, c'est de nous faire vivre dans un univers qui n'existe pas, ou qui n'existe guère, mais qui correspond à nos désirs. L'art consiste essentiellement à remplacer un monde réel qui nous froisse, qui ne nous satisfait pas, par un autre monde, moins vrai, mais plus satisfaisant.

Ainsi l'art se rapproche à la fois, d'un côté, des autres grandes fonctions comme la science, la religion, ou l'industrie, et, d'autre part, il s'en sépare nettement.

L'art, en effet, comme la morale, la religion, ou l'industrie, et comme en général toutes les formes indivi-

duelles ou collectives de la pensée humaine, tend à substituer une réalité supérieure, mieux systématisée, à une réalité inférieure, moins systématisée. Cela est assez évident. Nous retrouvons partout cette tendance à la conservation et au développement de la vie des éléments psychiques, de la vie de l'esprit, de la vie des sociétés. L'industrie y tend par la transformation du monde matériel, la morale par la systématisation de la volonté, la science par la systématisation de l'intelligence, la religion par la transformation de l'âme, par l'adaptation de l'homme et du monde, en tant qu'il dépend de l'homme, aux volontés d'êtres supérieurs. Mais nous trouvons bientôt une bifurcation importante. Tandis que toutes ces grandes fonctions visent à des transformations réelles du monde, ou recherchent la vérité qui permettra ces transformations, l'art ne tend que vers la création d'un monde illusoire et tictif, et ne se soucie guère de la vérité. La transformation qu'il produit est, sous quelques réserves que j'indiquerai plus loin, subjective, provisoire ou superficielle, mais singulièrement rapide, complète dans son domaine, et, parfois aussi, efticace. L'imagination, qui est la créatrice de l'art, nous présente comme accomplies des transformations que l'industrie et la science unies n'accompliraient pas en plusieurs années.

L'industriel et le savant peuvent les concevoir aussi vite, mais pour eux c'est là un point de départ, une hypothèse ou un projet. 11 s'agit surtout de les faire passer dans le monde réel. Pour l'artiste c'est une sorte d'hypothèse qui est la réalité même, il ne s'agit point pour

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lui de l'incarner dans le monde vrai, mais de la réaliser et de la faire vivre sous sa forme irréelle et cependant durable. Et il ne cherche point, comme le ferait un politicien, par exemple, ou un avocat peu scrupuleux, à nous donner comme vrai sou mensonge. Il lui assure, dans une certaine mesure, les caractères de la vérité, plus ou moins selon les cas, et selon ses goûts ou ses aptitudes, mais il sait très bien que nous ne le prendrons pas pour la vérité même, et c'est ce qu'il veut. Un peintre cherche à faire un portrait ressemblant, non à le faire passer pour le modèle. Un romancier, même réaliste, ne souhaite point qu'on lise son roman comme un compte rendu de cour d'assises.

En disant que l'œuvre artistique est « subjective » et imaginative, tandis que l'œuvre industrielle ou morale est « objective » ou réelle, j'exprime d'une façon assez grossière et un peu inexacte une vérité incontestable. Tl suffit donc d'indiquer les réserves qui s'imposent. L'œuvre d'art est objective en un sens. Une symphonie, un tableau existent en dehors de nous aussi bien qu'une paire de pincettes. Seulement leur valeur objective n'est pas la même, ou plutôt le rapport de leur valeur objective à leur valeur subjective. H n'est pas besoin, d'ailleurs, d'insister longuement sur la différence qui distingue une forêt peinte ou décrite, d'une forêt réelle.

D'autre part, si l'art ne vise point essentiellement à

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réaliser son œuvre comme la morale ou l'industrie, cette œuvre ne reste point sans influence sur le monde réel et Tart produit indirectement des effets tout à fait opposés k sa tendance essentielle. La poésie, le roman ne sont certainement pas sans influence sur le monde des esprits, ni peut-être la peinture et la sculpture sur le monde matériel. Ainsi l'art pourrait être une sorte de moyen très spécial et inconscient d'industrie et de morale, malgré sa nature propre qui l'oriente en un sens entièrement opposé. Comme à l'origine de leur existence, les grandes fonctions psycho-sociales arriveraient à se rejoiudre aussi au terme de leurs destinées, peut-être. Parties d'un même point, elles arriveraient, par des chemins très différents, à un même but. C'est ce que nous aurons à voir.

Examinons l'art, tout d'abord, dans son rcMe de créateur d'un monde lacticc et illusoire (ju'il substitue au monde réel qui nous gône.

Le point de départ de son action est évidemment dans le désaccord qui existe soit dans l'esprit même de l'homme, soit entre l'homme et son milieu. Toute son activité impli([ue le manque naturel ou la rupture de l'équilibre psychique et de l'éciuilibre social. L'art remplace cette harmonie absente par la feinte réalisation d'une harmonie supérieure. Et nous avons à examiner, de ce point de vue, les différentes formes de l'art. Nous verrons comment cette feinte se produit difte-

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remment en chacune (relies. Nous étudierons aussi la façon dont l'homme, par l'attitude artiste, transforme en objets d'art une foule de choses que leur nature destinait à un autre sort, et qui servent effectivement, selon les individus, leurs aptitudes et leurs besoins, à des fins très ditierentes. Nous examinerons les rapports de Fart avec l'émotion du beau qui s'y rattache, mais pas aussi essentiellement qu'on le suppose. Elle en est comme l'achèvement et la perfection. Nous aurons aussi à considérer les rapports de l'art et du jeu. Et nous pourrons, je pense, rendre vraisemblable c(>tte conclusion que Part n'est pas un jeu, mais que bien plutôt le jeu est une forme spéciale et intéressante de l'art. Ceci nous amènera à parler de plusieurs formes frustes de l'art, de formes indifférenciées, et insuflisamment étudiées ou trop méconuues, d'arts tout subjectifs et personnels, mais dont l'importance est considérable et qui nous aideront k comprendre la vraie nature et les origines de l'art. Nous dirons quelque chose, enfin, des rapports de l'art avec le bien et le vrai comme avec le beau, avec la morale en général considérée comme embrassant toute la théorie de la pratique vraie. Et, après avoir enfin tenté le résumé synthétique de tout ce qui se sera ainsi dégagé, nous tâcherons d'en voir les conséquences.

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