‹ Le mensonge de l'artChapitre 10 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L ART ET LE BEAU

L'impression de beauté, c'est celle que nous donne normalement la contemplation désintéressée d'un tout harmonisé de perceptions, d'images, de sentiments. Je crois bien que toutes les définitions du beau peuvent se ramènera celle-là qui n'en est pas la plus agréable, mais qui en est la plus abstraite et la plus générale.

La beauté, nous venons de le voir, peut exister indépendamment de notre personnalité — telle est la beauté d'une symphonie ou d'une statue — et même indépendamment de toute personnalité et de toute contemplation, si les rapports aux(iuels se rapportent l'impression du beau, et, par conséquent, le <' beau » lui-même, abstraitement considéré, peuvent continuera exister. Pour qu'une action héroïque soit belle, il n'est pas nécessaire qu'elle soit connue et appréciée, même de celui qui l'a commise.

104 LE MENSONGE DE 1,'aRT

Le beau dans l'art, le beau cherché et voulu, le beau même d'une machine ou d'un objet d'industrie quelconque est ainsi réalisé par le rapport des moyens aux fins, parl'harmonie des éléments assemblés dans l'unité d'une œuvre. Plus les éléments sont nombreux et compliqués eux-mêmes, plus l'harmonie est voisine de la perfection, plus aussi la beauté objective augmente.

Mais, d'autre part, cette beauté objective, pour être perçue, doit éveiller dans notre esprit tout un système (Timpressions, d'images, d'idées. Ce cortège altère, déforme, transfigure ou complète la nature primitive de l'objet de la contemplation. Et alors on observe un double effet. D'une part la beauté de certains objets est complètement méconnue parce que nous ne savons pas nous assimiler l'œuvre qui la renferme. Et d'autre part, au contraire, certains objets nous paraissent beaux sans l'être en eux-mêmes, c'est nous qui, en vibrant à leur contact, créons leur beauté, que nous répandons généreusement sur eux. Ce qu'd y a de beau, alors, ce n'est pas leur nature, ce sont les idées, les émotions, les images, c'est l'ensemble, le système de faits psychiquesqu'ils suscitent en nous. Un poids quelconque en tombant sur une touche de piano peut faire naître un son harmonieux. La beauté, l'harmonie, n'est pas dans le poids, elle est dans le son.

Les exemples de beautés méconnues sont innombrables. La beauté d'une symphonie n'existe pas pour celui dont l'oreille est fausse et dont le sens musical n'est pas exercé. 11 ne peut réaliser en lui le monde harmonieux qui lui est offert. Il est trop clair que la

l'art et le beau io5

beauté d'un poème échappe pour la même raison à celui qui n'en entend pas la langue. Et de même la beauté propre d'une locomotive est inconnue à celui qui n'en voit ni le mécanisme, ni les effets. Mais souvent la beauté d'une œuvre industrielle passe inaperçue, parce que des impressions d'un autre genre nous empêchent de rapercevoir. C'est que nous pensons trop à son utilité, ou que nous sommes trop impressionnés par de petits détails désagréables, que nous sommes prévenus, d'une manière générale, contre l'industrie en général comme source de beautés et que nous avons trop d'autres occasions plus faciles d'exercer notre sens du beau. Il faut une certaine éducation technique, une certaine somme de connaissances et d'habitudes, pour que le système qui nait en nous ait la richesse et l'ampleur voulues. Lorsque l'objet contemplé excite des sentiments que presque tout le monde connaît pour les avoir éprouvés, ou pour désirer les éprouver, l'émotion esthétique est facile. Presque tous les hommes peuvent être impressionnés par un roman. Quand il s'agit de choses plus spéciales, l'impression est plus difficile et plus rare, elle est presque réservée aux spécialistes, ou à ceux qui, sans l'être, savent à l'occasion se faire une âme de spécialistes. Ainsi, un ingénieur appréciera plus volontiers la beauté d'une machine; un ouvrier des champs, celle d'un chargement de paille ou de foin; un paysan, celle d'un jardin potager. Et la beauté de toutes ces choses sera méconnue par bien des lettrés et par bien des artistes. Et quand des esprits trop différents semblent admirer

une même chose, ce n'est pas la même chose qu'ils admirent, et ce n'est pas pour les mêmes raisons. Un paysan admirera une meule de paille pour la façon dont elle est construite, un peintre pour lestons qu'elle prend au soleil couchant, un citadin pour les impressions champêtres qu'elle éveille en lui. Un lecteur ordinaire et un lettré un peu blasé n'admireront pas un roman pour les mêmes qualités. Et celui-là trouvera la beauté dans réveil de quelques impressions d'amour et de pitié, ou dans quelques complications d'intrigue, tandis que celui-ci s'émerveillera de rharmonie, du rythme des phases, du choix des mots, et de la vivacité des images. Le peintre admire dans un tableau des qualités de facture qui échappent au profane et celui-ci s'émeut de l'intérêt du sujet auquel le premier peut ne pas prendre garde. Chacun, selon ses habitudes de penser, de sentir et d'agir, crée ainsi en lui-même un monde différent et c'est ce monde qui lui donne l'impression de la beauté s'il est assez riche et assez harmonisé. Si non, le spectateur reste froid, ne comprend pas la beauté de ce qu'il voit, et souvent, raille, s'eniuiie ou s'en va. Si les beautés méconnues sont innombrables, les beautés que nous créons ne le sont pas moins. 11 est assez habituel d'attribuer aux objets une beauté qui n'existe que dans les impressions ([ue nous avons en les percevant. Bien des beautés naturelles paraissent être dans ce cas, les impressions de repos, de tranquillité, de fraîcheur, de pureté, ne semblent guère avoir d'admirable que le système qu'elles forment en nous, que leur pouvoir d'éveiller en nous des sen-

ART ET LE BEAT

timenls, des ensembles d'images et d'idées qui nous isolent de la vie réelle. C'est notre contemplation qui fait leur beauté. Les forces naturelles que nous admirons ont sans doute quelque chose de réel. ïl y a une puissance dans la mer, dans le vent, dans l'orage, à laquelle, prise en elle-même, on peut trouver quelque beauté. Pourtant, cette beauté est bien peu de chose si Ton songe à l'incohérence des forces physiques et de leurs etfets. Si notre rêve ne les embellissait, elles seraient bien pauvres. La beauté de la mer est faite d'émotions humaines. Elle est dans la contemplation qu'elle nous impose par son contraste même les conditions ordinaires de notre vie. Elle est encore dans les images que nous nous faisons delà vie des matelots, des hommes qui vivent d'elle et sur elle, de ses révoltes et de ses colères, des êtres vivants étranges et variés qu'elle nourrit, de ses mystères et de notre impuissance devant elle. Mais, même dans les œuvres humaines, que de beautés nous créons! George Sand a placé, dans un de ses romans, un futur artiste qui se donne sa première émotion esthétique en tapant au hasard sur un piano et qui ne retrouve plus d'impression comparable à celle-là. C'est là un fait dont les analogues sont de chaque moment. Il y a des heures où tout nous charme, comme il y en a où tout nous dégoûte, et nous accordons ou nous refusons alternativement la beauté selon les caprices de notre tempérament ou de nos rêves. Une personne peu raffinée trouve belle une œuvre quelconque, si elle excite en elle quelque sentiment qui lui plaît. Le raffiné peut s'y plaire aussi, seulement il connait mieux

io8

ses émotions, il distinguera le beau de l'amusant ou de l'agréable, et il verra mieux ce riu'il met de lui-même dans son impression qui, d'ailleurs, aura changé de nature. Et il pourra bien ne plus porter un jugement de beauté sur une œuvre d'art qui, cependant, lui fera plaisir. Il résulte de tout cela que si notre impression du beau correspond bien à une forme de notre activité mentale, cette forme est mobile et changeante, et les occasions selon lesquelles elle se réalise sont très variables, c'est là ce qui a tant compliqué la question du beau, ce qui la rend insoluble si on la pose d'une certaine façon.

Le beau ainsi compris est-il inséparable de l'art? Il semble bien (jue l'attitude artiste, que nous la prenions à l'égard d'une œuvre faite pour l'art, ou d'une réalité quelconque, s'accompagne toujours d'une tendance k éprouver l'impression du beau, c'est-à-dire de quelquesunes des conditions de cette impression, par exemple de la formation dans l'esprit d'une harmonie d'images, de sentiments et d'idées ; mais il paraît aussi que cette tendance n'est pas toujours satisfaite. La contemplation artistique n'aboutit pas toujours à l'émotion du beau. Elle n'est pas toujours assez développée, assez réfléchie, ou assez bien organisée pour cela. Elle conduit parfois au simple agrément, qui a toujours quelque beauté, mais ne fait pas toujours naître la sensation du beau.

Mettons à part les cas où l'œuvre d'art est manquée.

L ART ET LE BEAU IO9

Quand nous regardons une œuvre laide, avons-nous une impression de beauté ?

Il ne faudrait pas se hâter de répondre non. La laideur est du genre de la beauté. C'est une beauté négative. La laideur et la beauté, étant opposées, sont de même ordre.

L'impression de simple plaisir ou de simple peine est plus générale, et, parfois, c'est elle seule que produit la contemplation artistique, surtout dans ses formes les moins hautes. Lart ne vise pas toujours au beau, et même lorsqu'il y vise, il lui arrive souvent de le manquer.

L'émotion du beau peut être encore arrêtée par les difficultés de la réalisation du monde esthétique. Il est des œuvres dans lesquelles on ne pénètre pas très aisément. Un amateur peut se perdre dans une symphonie à la première audition. L'édifice musical se construit en lui, mais il ne s'y reconnaît peu, il n'en voit pas le plan, il n'en comprend pas les perspectives et les harmonies. Et tout cela nuit à la contemplation. L'art a rempli son office, il a interrompu la vie actuelle, mais il Ta imparfaitement rempli, et la vie harmonieuse qu'il lui a substituée est restée un peu trop extérieure à l'esprit. Celuici a pris l'attitude artiste, mais d'une manière gauche qui n'en laisse pas se développer les effets. Tout ce que j'ai dit des conditions nécessaires ou utiles à l'émotion du beau, de l'éducation, de l'organisation qui doit la préparer, nous explique ce fait. Le manque d'habitude n'est pas seul à le produire, ou, si l'on préfère, il prend des formes très variées, comme des idées préconçues

no LE MENSONGE DE L ART

sur le beau, une conception étroite, en retard ou trop en avance, de tel ou tel art, une gaucherie native compatible avec des dons assez remarquables, parfois un goût trop pur ou trop élevé pour être satisfait par l'œuvre cju on voit ou qu'on entend. Toutes ces circonstances empêchent l'œuvre d'art de produire l'émotion du beau, sans l'empêcher, cependant, de remplir sa fonction d'œuvre d'art. La vie harmonieuse qu'elle substitue à la vie réelle ne nous satisfait pas pleinement, elle choque quelque chose en nous. Au fond, c'esl toujours le cas à quelque degré. Il y a toujours en nous quelque chose défroissé, même par l'art, comme il y a toujours quelque chose de froissé par l'existence réelle. Nous sommes tous des nids de contradictions, et ce qui apaise un de nos penchants en fait hurler d'autres, ou les irriterait s'ils ne sommeillaient un peu à ce moment. Ils ne laissent pas de sentir sourdement l'aggression, sans que nous en soyons toujours prévenus.

Il ne faut pas s'attendre à ce que l'art nous donne jamais une vie absolument harmonique et parfois même sa vie sera moins harmonieuse, au fond, que la vie réelle ; seulement, à de certains moments ell(> repondra mieux à des besoins opprimés, momentanément assez vifs. L'émotion du beau correspond à une certaine forme de cette satisfaction idéale de nos tendances. Elle sui)posc une organisation assez avancée, sans l'être trop.

L ART ET LE BEAU

Dès ma première visite au Louvre, je fus très frappé par quelques tableaux, notamment parle portait d'Hen- (Irickje Stoffel. 11 m'a fallu au contraire un temps assez long et de nombreuses stations dans le salon carré pour être ému de la douce, forte et riche harmonie des Noces de Cana. Je n'y avais pris d'abord à peu près aucun plaisir. De même j'ai été saisi par Lohengrin à la première représentation que j'en ai vue ; mais il m"a fallu plusieurs auditions i»our prendre goût à Touverlure des Maîtres chanteurs, alors que celle de Tannhauser m'avait conquis d'emblée. Et je me souviens très bien avoir été dérouté par des morceaux de piano assez simples, dont la pensée m'échappait. En revanche, un esthéticien, dans d'intéressantes études sur la musique, déclarait ne percevoir aucune mélodie dans le chant de matelot qui ouvre le premier acte de Tristan et qui me semble à moi d'une limpidité parfaite.

11 y a une sorte d'organe du beau, dont la base première est innée, qui se forme plus ou moins spontanément, qui se développe plus ou moins vite. L'esprit apprend à répondre harmoniquement à certaines excitations et a apprécier en même temps cette harmonie. C'est là une faculté, un organe tout à fait analogue à nos autres pouvoirs intellectuels et même aux appareils qui nous pei'mettent de recevoir et d'apprécier des sensations quelconques.

Il y a un sens du beau, comme il y a un sens du bien.

OU du juste, ou un « sens commun », comme il y a un sens de la vue et un sens de l'ouïe. Le « goût » esthétique est un sens comme le tact mondain et comme la conscience. Toutes ces facultés supposent que nous sommes sensibles à certaines excitations, que nous savons les combiner rapidement, les apprécier, réagir convenablement. La psychologie n'a pas assez étudié ces demi-instincts rapides, et souvent sûrs dans la mesure où nous avons besoin d'eux. Ils ne difterent des sens de la vue ou de l'ouïe que parce qu'ils sont moins organisés, plus complexes et, pour cela, plus variables dans le cours des siècles, à ce qu'il semble, plus différents aussi d'un individu à l'autre, bien que certaines formes de « goût » et de « sens moral » soient assez générales et fort répandues.

Ce sont des appareils psychologiques que nous surprenons constamment en train de se former, de se reformer et de se transformer et qui peuvent donner une idée assez exacte de la façon dont ont évolué les organes des sens et peut-être même tous les organes de l'homme, même ceux que l'on ne considérerait pas volontiers comme intéressant la psychologie.

Ces demi-instincts, ces organes psychiques se forment peu à peu mais très différemment. Quelquefois ils semblent presque innés. Le sens musical est remarquable souvent par sa précocité. Mais toujours, sur un fond d'hérédité ou d'innéité, l'expérience, les suggestions diverses viennent agir. Nos goûts se développent et se transforment à mesure que nous voyons plus de choses et que nous les comparons, à mesure aussi que nous

L ART ET LE BEAU

subissons rintluence de nos maîtres, de nos amis, de notre milieu et que nous réagissons contre elle. Ils se fixent peu à peu, après des variations plus ou moins grandes et des hésitations, des tâtonnements, des emballements en des sens divers, qui varient beaucoup d'un esprit à Tautre. Nous finissons ainsi par réagir presque instantanément, par décider immédiatement si une œuvre est laide, belle ou médiocre, comme nous décidons si un corps est chaud ou froid, et avec la même tendance à donner à notre impression une valeur absolue, alors qu'elle exprime seulement notre nature d'abord, puis dans une certaine mesure, la nature de nos ancêtres, de notre civilisation, de nos amis, et aussi la nature de l'homme ou de l'être vivant en général, et peut-être encore la nature de l'existence même.

Le sens du beau n'est pas absolument en proportion de la tendance artistique. Je veux dire que l'on peut être très porté à s'en tenir à la contemplation, à sortir de la vie réelle pour recourir au monde imaginaire de l'art sans être pour cela très prompt à apprécier la beauté. Oq peut s'en tenir à des rêveries agréables, au jeu, aux formes frustes de l'art que nous examinerons plus loin et qui ne comportent pas forcément un très vif sentiment de la beauté. Inversement on peut être actif, peu porté à la contemplation et avoir cependant par moment de vives et peu durables impressions de beauté.

Pauliian. — Mensonge de l'art. 8

Il4 LE MENSONGE DE l'aRT

Autrement dit le sens du beau peut être très formé sans que l'on ait un besoin urgent de l'exercer autrement qu'en passant et d'une manière assez peu suivie. Il peut aussi ne pas s'être développé parla contemplation. Lire un roman simplement pour y lire des scènes d'amour ou des scènes horribles, et exciter artificiellement ses sentiments tendres ou cruels, c'est de l'art, à mon point de vue, puisque on s'ouvi'e ainsi un monde artiticiel pour lequel on quitte Tautre, ce n'est point une preuve de sens esthétique. Le sens du beau s'exerce quand on dépasse ce premier point pour contempler de façon plus désintéressée l'objet de la contemjilation artistique, pour remarquer en lui les qualités qui l'adaptent à nos sentiments personnels, et pour être touché de leur agencement. Éprouver une impression tendre eu lisant une pièce de vers, ce n'est point se montrer sensible au beau, admirer l'ensemble de moyens par lequel l'auteur a su nous la suggérer, c'est une impression esthétique. Et c'en est une aussi que d'admirer et de sentir à part la richesse même de nos impressions, leur profondeur et leur harmonie.

Le sens du beau, mie fois formé, tend à se transformer, comme toutes nos tendances, en s'organisant de plus en plus. Il finit par fonctionner avec la sûreté d'un instinct ou d'un organe sensoriel. Tous les éléments qu'il analysait d'abord, qu'il examinait à part, il en prend à peine conscience, il levientpar un détour à un état semblable à la forme primitive de l'esprit, mais singulièi'ement plus fin et plus délicat. Quand nous commençons à lire des vers nous sentons un peu inconsciem-

LART ET LE BEAU ll5

ment le charme berceur du rythme. Nous y prenons un plaisir dont nous ne démêlons pas trop la nature, ni les conditions. Nous trouvons cela agréable plutôt que nous ne le trouvons beau. Puis nous étudions la métrique, nous distinguons les différents vers, et dans un même genre de vers, la différence des coupes et la distribution des accents toniques, la rareté et la richesse des rimes, la sonorité des mots, Tampleur de la période, les enjambements et les rejets, les conventions qui proscrivent ou autorisent l'hiatus, etc. Alors notre sens esthétique s'est développé, à chacune de ces particularités du vers correspond une impression variable et dont nous apprécions la saveur et l'opportunité. Nous nous faisons aussi des idées sur les avantages artistiques du vers par rapport à la prose. Nous apprenons à percevoir très vite les moindres nuances de rythme ou de sonorité. Nousapprenonsaussi à remarquer la composition d'une pièce, le rapport des moyens employés avec le sujet choisi, les modulations, les changements de caractère des vers correspondant aux différentes intentions successives du poète, et bien d'autres choses encore, et de toutes ces impressions élémentaires qui nous arrivent, nous tirons une impression générale accompagnée d'un jugement de beauté, de médiocrité, de laideur. Alors le monde de l'art nous est connu, nous l'avons exploré, nous avons créé en nous l'instrument qui nous permet de l'explorer à notre gré.

Mais comme toute tendance, celle-ci, une l'ois organisée, se simplifie. Tous les détails tendent à se tondre en un ensemble. L'analyse devient inutile. En écoutant

llb LE MENSONGE DE L ART

un vers nous sentons ce qu'il vaut sans avoir à le décomposer. Sans compter les pieds nous savons bien s'il en a, oui ou non, le nombre voulu. Sans mesurer les coupes, nous savons bien si le vers est partagé en deux, trois, quatre parties, égales oui négales.Notrejugement de vient instinctif et notre impression aussi. Les petits éléments qui avaient leur vie relativement indépendante tendent à se fondre maintenant dans un vaste ensemble. Et même rémotion, en se simplifiant, tend à décroître et à se rapprocher du phénomène intellectuel. Sans doute nous pourrions, s'il le fallait, justifier nos jugements d'ensemble par une minutieuse analyse, mais il se peut que nous n'en prenions plus la peine. Et si nous tenons à conserver l'émotion, il faut chercher des raffinements nouveaux qui l'excitent encore. Après l'agrément confus du début, le plaisir vif, analysé, précis, de la seconde époque, est venue une période de jugement instinctif et trop rapide pour être bien ému. Et Ton revient à un agrément synthétique comme celui du début, mais bien plus systématique, plus fin, plus sûr, plus régulier, et qui peut aller lui-même en s'alfaiblissant dans l'organisation toujours croissante.

C'est là un schéma qui représente des cas réels, mais surtout une tendance. S'il est des gens qui se blasent, il en est d'autres qui se développent en enrichissant toujours leur fonds ou qui le renouvellent, ou qui enfin n'arrivent pas k cette organisation définitive pour diverses raisons comme l'alternance des activités de l'esprit dans la vie. Mais il est aisé de se rendre compte des faits par sa propre expérience. Nous n'avons plus les mêmes

L ART ET LE BEAU lly

impressions esthétiques que jadis, et surtout à propos des mêmes œuvres. Un roman lu trop souvent, un tableau trop souvent regardé, une mélodie trop entendue perdent une partie de leur influence sur nous. Nous les connaissons mieux, nous les apprécions au moins aussi bien que jamais, si nous ne nous laissons pas aller à une sévérité inspirée par l'ennui, le dégoût de la répétition, mais nous ne vibrons plus de la même façon à propos d'elles.

Ainsi limpressiou du beau naît, se développe, et tend à disiiaraitre sans que l'art disparaisse, ou perde ses caractères essentiels. Elle naît, mêlée à bien d'autres, confuse, indistincte, méconnaissable. Elle est en germe dans tout plaisir, dans l'éclat d'une couleur vive, dans le charme d'un son, dans la douceur d'une soirée d'été. Elle se dégage peu à peu. Il est des sensations agréables d'où l'on n'a pas encore généralement su l'extraire, et par exemple les sensations tactiles et les sensations du goût. Les mots « agréable » ou « bon» suftisent à la i)lupart des hommes pour les caractériser. Et cependant l'opinion commune qu'il ne peut rien y avoir de « beau » dans les sensations tactiles ou gustatives est certainement une erreur. Il est facile de constater des appréciations esthétiques dans ce domaine ; seulement, elles ne se développent pas, elles demeurent particulières à certains individus, et comme tout le monde ne les éprouve pas, elles restent méconnues.

IlO LE MENSONGE DE L ART

Mais j'ai entendu des amateurs parler de leur plaisir à palper un meuble d'art ou un cristal en termes qui indiquaient une sensation esthétique presque aussi nette que celle que leur donnait la vue. Et il ne me paraît point douteux que certaines préparations culinaires, en elles-mêmes, par la complexité combinée de leurs saveurs n'offrent, à un goût exercé, les éléments d'une émotion esthétique. A plus forte raison le beau se produit lorsque, comme dans Texemple de la tasse de lait de Guyau, « où toute la montagne avait mis son parfum », le système des émotions, des idées et des sensations s'enrichit et s'élargit. Le plaisir esthétique comprend plusieurs degrés et ils sont partout analogues. Satisfaction simple du goût ou de l'ouïe, satisfaction plus compliquée, mais encore restreinte au goût et à l'ouïe même, satisfaction du goût et de l'ouïe avec éveil d'idées et de sentiments variés, voilà trois degrés de valeur différente réalisés par la musique comme par la cuisine. Il faut convenir (fue celle-ci arrive beaucoup plus rarement au troisième.

Cette évolution commencée de l'esthétique du goût et du toucher, développée parfois chez quelques individus, mais socialement incomplète, et, en ce moment au moins, arrêtée, nous permet de bien comprendre, à ce qu'il me semble, le fait général de l'évolution de l'impression estliétiqu(î. et comment elle naît. Les habiles qui arrivent à se blaser, ou qui se perdent en des minuties de plus en i)lus ténues et négligent l'ensemble qu'il faut apprécier, (pii se tigent en de certaines attitudes convenues et deviennent incapables de sentir

L ART ET LE BEAU 1 I9

leur beau parce qu'ils le connaissent trop, et d'en apprécier un autre, parce qu'ils sont trop habitués à celui-là, peuvent montrer où elle aboutit et aussi comment elle peut dévier.

Et pendant cette évolution et ses transformations, l'art continue à garder ses caractères essentiels. L'attitude artiste se transforme aussi ; mais ces transformations, quoiqu'elles ne soient pas sans rapports avec celles de l'impression du beau, ne les suivent nullement de très près. L'attitude artiste peut préexister à l'impression du beau, elle peut aussi lui survivre, elle peut être déterminée par elle. 11 peut arriver que ce soit une harmonie, la beauté d'un visage de femme, la splendeur d'un coucher de soleil qui nous arrache à nos préoccupations de la vie réelle et nous impose, par l'admiration, l'attitude artiste. Il arrive aussi que nous commençons par la contemplation. Nous sommes fatigués, ennuyés, nous sentons le besoin de rejeter pour un moment la vie, ses tâches et ses soucis, et nous nous isolons volontairement, nous prenons l'attitude artiste, par avance, arbitrairement. Nous entrons au concert. Il peut se faire que ce que nous y entendons ne nous donne pas l'impression du beau, tout d'abord; mais peut-être en recommençant l'épreuve une autre fois, nous arriverons à la faire naître. Il se peut aussi que nous entendions un morceau très connu, trop connu. Et nous nous laissons aller machinalement à l'entendre, avec un plaisir facile qui ne nous donne pas une impression de beauté.

Aussi n'est-il pas rare qu'un sons artistique développé

fasse éprouver des impressions esthétiques bien moins vives qu'un sens artistique rudimentaire. 11 ne faut pas trop généraliser, car les faits sont complexes et changeants, trop de causes y interviennent pour qu'il s'y manifeste une grande régularité ; mais ce ne sont pas toujours les meilleures connaisseurs qui s'extasient le plus et poussent le plus d'exclamations. On peut même croire que le contraire est plus fréquent. Les personnes à sensibilité vive, un peu inexpérimentées déclarent admirables des tableaux qu'un connaisseur ne regarderait même pas, pour ménager ses yeux. Elles créent le beau, elles le tirent d'elles-mêmes avec quelque naïveté. Ce qui cause leur enthousiasme, ce n'est pas tant l'œuvre même que leur résonnance, la vivacité de leurs impressions, la force des émotions qu'elle excite. Elles ne se rendent compte, en général, ni du travail de l'artiste, ni des qualités techniques et spéciales de l'œuvre, mais elles vibrent. Le sens du beau manque, chez elles, de spécialisation savante, d'expérience, mais il peut être puissant et actif. Au contraire, précisément parce que chez le connaisseur, l'organe esthétique est très perfectionné et très bien adapté, l'habitude peut lui rendre le beau presque insensible et la moindre laideur très pénible. On dit que la plus haute formule d'admiration d'un grand artiste devant une œuvre était « rien ne me clroque ». Et l'on voit ici l'envahissement de l'automatisme et aussi comment l'aptitude artistique évolue un peu différemment de l'aptitude à s'émouvoir devant le beau. Ce n'est pas que la tendance à la contemplation n'ait ses transformations assez analogues à

L ART ET LE BEAU 121

celles du sens du beau, elle peut, elle aussi, devenir plus automaLique,etrinirparêtre même une tendance de la vie réelle. Par une singulière contradiction, le monde lictif de l'art devient alors l'objet d'une tendance régulière, bien organisée, tout à fait semblable aux tendances les plus positives, comme celle de manger et de boire, et c'est une des façons dont le monde fictif de Tart peuf, sinon se réaliser précisémeut, au moins organiser et transformer, dans le sens qu'il indique, le monde réel. Mais ces transformations de l'attitude artiste et de Faptitude à vibrer de l'émotion du beau ne sont pas exactement parallèles.

Nous avons aussi bien des cas (jui nous montrent très nettement que l'art ne recherche pas toujours le beau. H se contente très souvent de l'agréable qui en diftere tout en en contenaut le germe. Le beau est une sorte de superllu qui vient s'y ajouter plus tard, mais n'est pas le but premier et essentiel de l'art.

Le but de l'art, en effet, c'est de nous donner un monde qui nous satisfasse, soit en général, soit à certains égards spéciaux et plaise à certains désirs précis, plus que le monde réel. Cela n'implique pas forcément que ce monde nous donnera une impression de beauté, et de fait, il ne nous la donne pas toujours, et même lorsque nous connaissons bien l'émotion du beau, lorsque nous l'avons plusieurs fois éprouvée, ce n'est pas toujours elle que nous recherchons dans

Tart. Et alors même que nous la désirons, nous ne la cherchons pas clans les œuvres qui nous la donneraient avec le plus de force et d'éclat.

Souvent, en effet, l'art, et c'est là son origine, et c'est de là que vient sa fonction essentielle, Tart n'est qu'une sorte de dérivatif. 11 nous sert à employer les énergies que la réalité laisse inemployées, à exercer les facultés, à satisfaire les désirs que le monde vrai contrarie. La rêverie sans but pratique, la rêverie pour le plaisir est déjà une attitude d'artiste et nous y ébauchons une véritable œuvre d'art. Cependant nous n'y recherchons l)as toujours le beau, nous y cherchons pkitôt l'agréable. Dans le jeu, qui est aussi, nous le verrons, une sorte d'exercice artistique, nous ne recherchons pas encore toujours le beau et nous n'en avons pas très communément l'impression, mais bien plutôt encore et souvent d'une manière à peu près exclusive, la satisfaction harmonieuse de désirs et de besoins organiques ou psychiques.

Et même lorsque nous avons affau'c à de véritables œuvres d'art, nous nous occupons parfois assez peu de l'émotion du beau. Il m'arrive de fredonner des mélodies tout à fait insignitîantes et que je n'estime point. J'y prends le plaisir que donne une activité systématisée et assez facile. Mais ce plaisir je ne l'appellerais point une émotion de beauté. Et pourtant il y a des moments où j'écoulerais plus volontiers la mélodie banale versée par un orgue de barbarie dans la rue, sous une fenêtre, qu'une symphonie exécutée avec scène par un bon orchestre. Ce n'est pas que j'aie la

l'art et le beau 12.3

moindre hésitation sur la valeur respective des deux œuvres. Mais quand je suis un peu fatigué, énervé, ou trop déprimé, écouter une symphonie avec l'attention voulue, pour la comprendre et en apprécier la beauté, me serait un travail plutôt pénible. Au contraire, Tactivité aisée et presque automatique que me donne la banalité connue que j'entends, peut m'ètre une distraction.

Et de même j'estime plus les oraisons funèbres de Bossuet que les Trois Mousquetaires, et je trouve les tragédies de Corneille bien supérieures en beauté au Chapeau de paille d'Italie. Pourtant, à de certains moments j'aurai plus de plaisir à relire les Trois Mousquetaires ou le Chapeau de paille d'Italie. Le rcaid me donnerait une impression de beauté plus grande, mais il me faudrait faire quelque effort pour y arriver. En relisant une œuvre médiocre à bien des égards, mais amusante, je n'ai point l'impression du beau, mais j'obtiens les avantages de l'attitude artiste.

J'.'d bien souvent remarqué que ceci ne m'est point personnel. Il est des esi»rits très cultivés et très lettrés qui se complaisent en des lectures très médiocres, ils s'y amusent sans en recevoir très certainement Timpression du beau. Et quand Darwin se complaisait à la lecture des romans et déclarait qu'une loi devrait les empêcher de « mal linir », ce n'est certes pas l'impression du beau qu'il y cherchait, mais une distraction, un divertissement, enfin un monde qui l'éloignât du monde réel, où prédominaient pour lui les recherches scientifiques.

Sans doute, dans tous ces cas, il y a quelque beauté

dans Tœuvre, si pauvre qu'on la suppose ; mais celte beauté, on n'est pas obligé d'en avoir l'impression pour prendre plaisir à l'œuvre. Gela supposerait même une réflexion qu'on ne veut point se donner. On se contente en pareil cas du plaisir immédiat. De même que Tenfant qui rêve aux jeux dont il est privé ne se demande point si sa rêverie est belle. 11 lui suffit qu'elle soit agréable. Et tout agrément suppose quelque beauté ; mais on peut sentir l'agrément sans sentir la beauté en tant que belle. Et d'ailleurs à ce point de vue, on pourrait voir de la beautépartout, dans l'industrie ou dans la religion comme dans l'art. On peut même réaliser en soi l'adaptation factice que donne l'art sans en sentir positivement l'agrément. Le but de l'art n'en est pas moins atteint quand le monde factice, si pauvre, si fragmentaire qu'il soit, remplace en nous le monde réel et y remplit la fonction que celui-ci ne pouvait arriver à remplir.

Ainsi, si quelques-unes des conditions de la beauté sentie, je veux dire l'activité systématisée d'une part et la contemplation de l'autre se retrouvent à des degrés différents dans toutes les formes de l'art, la perception et l'émotion de la beauté, en tant que beauté, ne s'y réalise pas toujours. C'est que quelques-unes de ses conditions peuvent y manquer encore ou qu'elles en ont déjà disparu. Ou bien encore des circonstances particulières que nous avons entrevues, comme lafatigue, le

l'art et le beau 125

défaut d'exercice, la difficulté de l'œuvre les empêchent d'aboutir.

Il ne serait donc pas exact — et nous nous en convaincrons de plus en plus en examinant les formes inférieures et imparfaites de Tart — de dire que Fart a pour but l'impression de beauté. La beauté se rattache étroitement à l'art sans s'y perdre. Elle est une sorte d'invention liumaine, faite à propos de l'art. Elle couronne l'édifice artistique, elle n'en est pas le fondement.

Page 1