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CHAPITRE IV

Nous avons constamment supposé et dit jusqu'ici que, l'art créant un monde fictif, ou que l'iiomme feignant par Tatlitude artiste de contempler un monde fictif, ce qui est une sorte de mensonge redoublé, il fallait faire abstraction dans la contemplation artistique, de la vérité, de Tutilité et de la morale. Cette idée s'imposait par la clarté de l'étude et de l'exposition. Mais elle est beaucoup trop simple. Nous aurons plus tard à voir l'appréciation et l'usage que l'on peut faire de l'art au point de vue de la morale, il faut examiner pour le moment comment l'art peut considérer l'utilité, la moralité et la vérité, comment il peut en tirer parti et les faire servir à des fins qui ne sont point les leurs et qui vont même contre celles-ci.

J'ai dit que pour apprécier au point de vue de l'art un système philosophique, il fallait ne pas vou-

loir radmettre comme vrai ou le réfutor, j'ai opposé raititude artiste à l'attitude philosophique et critique qui cherche à le juger, à le rectifier, à le déclarer vrai ou faux ou partiellement vrai, partiellement faux.

Cependant il serait plus juste de dire que quand nous prenons l'attitude artiste vis-à-vis d'une théorie quelconque — et même vis-à-vis d'un fait quelconque sans doute — nous la considérons comme vraie. Nous écartons non point les faits et les idées qui la continuent, car ils en font logiquement partie, mais ceux qui la contredisent. Seulement nous ne sommes pas tout à fait dupes de notre adhésion, nous savons qu'elle ne fait point partie do notre vie réelle, qu'elle est isolée, momentanée, qu'elle est un monde à part dans le monde où nous vivons réellement. Nous nous mentons à nousmêmes en n'acceptant que ce qui soutient la théorie contemplée, mais nous nous mentons aussi en l'acceptant et nous ne sommes pas dupes de ce double mensonge, quoique notre attitude puisse varier du doute assez conscient à l'adhésion presque complète et presque aveugle.

Ce qui fait l'objet de notre contemplation, c'est une harmonie, une systématisation, une perfection relative. Si c'est l'harmonie d'un système philosophique ou religieux que nous contemplons, nous écarterons, instinctivement et pour un moment, toutes les contradictions internes du système et tous les démentis de la logique et de l'expérience. Nous tendrons à les dissimuler, à les laisser hors de notre regard.

C'est dire que nous tendrons à accepter le système comme vrai. Car qu'est-ce que la vérité sinon l'harmo-

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nie interne d'une doctrine et l'absence de contradictions de la part de la logique et de rexpériencé? Nous n'en avons ni d'autre preuve, ni même d'autre conception. Et c'est dire qu'une doctrine vraie serait, toutes choses égales d'ailleurs, plus belle et plus favorable à la contemplation artistique ((u'une doctrine fausse. Je dis: toutes choses égales d'ailleurs, et cette restriction est nécessaire pour plusieurs raisons. Une doctrine fausse peut être plus compliquée, plus riche en idées secondaires, elle peut suggérerplus d'impressions et de sentiments qu'une vraie et regagner en beauté par là ce qu'elle perd par la moindre rigueur de sa systématisation. Une doctrine vraie peut nous faire penser plus qu'une théorie fausse à ses conséquences pratiques, elle peut nous entraîner plus vite dans le domaine de l'industrie ou de la morale et nous faire sortir de la contemplation artistique.

Car c'est le système qui fait le vrai comme c'est le système qui fait le beau. Et pourtant le beau ne se confond pas avec le vrai. Peut-être à la limite s'uniraientils et deviendraient-ils indiscernables. En tout cas dans notre monde relatif et disloqué le vrai et le beau ne se confondent point. Ils ont des côtés communs et ils diffèrent. Les qualités du système n'y sont point les mêmes : dans le vrai la systématisation doit être aussi rigoureuse que possible, dans le beau elle doit être surtout large et riche. Il importe moins que quelque contradiction y subsiste si l'on peut s'empêcher pour un moment de la remarquer explicitement. Et la contradiction qui détruit la vérité n'est pas celle qui gêne le plus la

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beauté. La beauté admet des degrés et des nuances que repousse la conception ordinaire du vrai. Et pourtant il n'y a ni de beauté sans quelque vérité, ni de vérité sans quelque beauté.

L'art et la science paraissent se distinguer nettement. Le genre de contradiction que supporte l'art est contraire à l'esprit de la science, et réciproquement la science constate des oppositions et des dé'sordres que l'art eftace très souvent. La science a pour critérium l'expérience réelle et Tari a pour but de remplacer cette expérience réelle par un ensemble de phénomènes désirés. Mais les faits que la science enregistre, les lois qu'elle trouve, par cela même qu'elles offrent quelque harmoniecorrespondent aussi à quelque désir. A cause de cette barmonie, ils peuvent ainsi devenir des objets de contemplation. Et c'est ainsi que des médecins peuvent contempler en artistes une " belle » maladie.

Mais pouvons-nous continuer à opposer aussi nettement Part et la vie réelle ? Le contraste subsiste en se transformant quelque peu. La vie réelle et tout ce qui s'y rattache, la science, la morale peuvent nous offrir des faits, des idées, des sentiments systématisés. Ces faits peuvent être à ce titre des objets de contemplation artistique. Mais alors ils sont isolés du monde vrai, par l'attitude artiste. L'art, en ce cas, prend

son monde dans le monde réel, mais il le met à part, il Tisole, il le rend faux en le séparant de ce qui l'entoure. Le médecin qui admire un beau cas, ne le traite pas, pour le moment, en médecin, le moraliste qui s'intéresse à un (' beau » crime, ne le traite pas en moraliste, et l'homme qui admire la religion qu'il croit vraie, à ce moment-là, il ne la pratique pas, il ne la traite pas en homme religieux.

Seulement ici la contemplation peut être déterminée par la vérité même. Ni le médecin ne contemplerait aussi volontiers un cas imaginaire, ni le moraliste un crime de roman, ni le croyant une religion fausse. En sorte que la vérité même, par ce qu'elle offre de particulièrement systématisé, par l'harmonie spéciale qui la constitue devient quelquefois la base même du mensonge de l'art. Et l'attitude artiste peut avoir de bons effets sur le savant, le moraliste ou le dévot. Tant l'homme est ingénieux à combiner vers une même fin les forces qui semblent s'opposer le plus directement !

Au reste, si la vérité peut servir Tart, elle lui nuit bien souvent. D'abord, les vérités que nous connaissons — et qui sont toujours mêlées de quelque illusion — sont souvent peu esthétiques. Elles sont trop fragmentaires, trop sèches, trop froides, trop difficiles à généraliser sûrement et à poursuivre dans toutes leurs conséquences exactes. Tout cela nuit au système artistique et le monde de l'art reste souvent terne et froid si l'imagination ne l'étend, ne le colore et ne l'échauffé. Et il est trop évident que si fart naît du besoin de substituer au monde réel un monde qui satisfasse mieux soit

l'ensemble de nos tendances, soit quelques-uns de nos désirs, la vérité sera, par sa nature même, assez souvent dangereuse pour Tart.

Le bien se comporte dans l'art à peu près comme le vrai. Qu'il puisse s'introduire dans un monde fictif, cela n'est pas un instant douteux. Une bonne partie de nos œuvres d'art comporte une certaine appréciation morale ou utilitaire des personnes, des idées, des affections et des événements. Cela est au moins vrai pour certaines œuvres littéraires ou plastiques. Et il me suffira de rappeler l'importance que Taine étudiant Tidéal dans l'art a cru devoir attribuer à la « bienfaisance du caractère o, ce qui est, en somme, un autre nom de son utilité ou de sa moralité.

Pour ne prendre qu'un exemple concret, il est hors de doute que les tragédies de Corneille tendent à nous faire admirer ses héros et à nous les faire admirer pour leurs qualités morales. Le Cid pour son jeune courage? Auguste pom' son empire sur lui-même, Nicomède ou don Sanche pour leur héroïsme hautain. Et c'est une tradition de l'art idéaliste, dans le roman, dans la tragédie, dans la comédie même, de nous présenter des personnages qui excitent notre admiration ou notre sympathie par la beauté, c'est-à-dire souvent par la moralité de leur caractère. Si cette tendance a produit des œuvres où la platitude est plus évidente encore que l'intention morale, c'est ce qui nous importe peu

pour le moment. Ou peut-être même cela montre-t-il la force d'une poussée qui agit sur toute une lignée d'esprits, des plus hauts aux plus médiocres.

C'est que, en etfet, l'action morale, la vertu est une reproduction ou une idéalisation delà nature qui répond bien à la nature de Tart, et l'on en dirait autant d'ailleurs de l'immoralité quand elle dépasse les proportions du monde réel. La moralité aussi est une systématisatiou. Un acte est vertueux quand il tend à l'harmonie supérieure du monde, quand il crée, quand il prépare, quand il constitue, ou même simplement quand il symbolise un monde plus harmonisé que le monde actuel.

Le monde harmonique que révéla morale est, comme celui que tâche de découvrir ou de construire la science, analogue, par son caractère de systématisation, au monde de l'art. Comme celui de l'art, il n'est pas réel. Mais à l'inverse de celui de l'art, il aspire à se réaliser. Cette différence les sépare suflisamment, mais cette ressemblance suffit à faire du premier un objet de contemplation très appréciable, soit que l'on se plaise, comme dans le drame ou le roman, à s'imaginer des morales réalisées, concrétées en des actes et des sentiments précis, en des êtres humains fictifs, mais vivants, soit que l'on se contente d'une contemplation abstraite. Il est possible d'admirer ainsi esthétiquement, sans leur donner son assentiment réel, l'édifice sévère que forment la morale stoïcienne ou la morale de Kant, ou les plus riantes perspectives de l'abbaye de Thélème. Des mondes abstraits, fictifs et assez bien coordonnés viennent remplacer en nous, pour un moment, la réa-

lité discordante et grossière. La morale abstraite devient alors une sorte de refuge pour les âmes contemplatives, comme la musique ou la peinture. Et l'âme peut même être assez charmée de ces rêveries pour ne plus beaucoup se soucier d'en venir aux difficultés de l'application pas plus qu'elle ne songe à voir entrer dans un salon les héros de Corneille ou à imposer aux forêts des murmures wagnériens. 11 semble qu'un certain nombre de personnes satisfont ainsi leurs bons instincts, selon la nature de leur imagination, par la lecture de romans vertueux, par la représentation de drames où le vice succombe et par des exaltations morales sans aucune conséquence pratique au sujet de belles idées qui, chez elles, restent infécondes.

Comme nous faisions, tout à l'heure, abstraction delà vérité d'un système pour l'admirer en objet d'art, de même nous ferons maintenant abstraction delamoraUté réelle des héros moraux ou du système de morale. J'admirerai la morale de Vlmitation sans être chrétien et la franchise héroïque de Polyeucte sans me soucier le moins du monde que sa manière d'agir devienne la forme générale de l'activité humaine. L'attitude artiste produit ici les mêmes effets que dans le cas précédent. Nous irons aisément jusqu'à supporter, jusqu'à admirer des bandits et des scélérats qu'il nous répugnerait peut-être d'approcher de trop près dans la vie réelle. Et plus l'immoralité est grande, c'est-à-dire plus le système d'actes et d'idées qui va contre les formes sociales admises est fort et cohérent, plus il attirera notre admiration. La qualité de systématisation qui fait lamo-

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raie, faitaiissi rimmoralité selon le sens dans lequel elle s'emploie. C'est ainsi que nous prenons un plaisir d'art et un plaisir d'art idéaliste à suivre les grands scélérats de Balzac ou de Shakespeare ou les personnages dominés par un vice qui les envahit peu à peu et les anéantit : lago, par exemple, ou le baron Hulot.

Au fond, c'est la même chose que nous admirons dans les uns ou dans les autres, c'est le degré de cohérence et la richesse de l'organisation d'une tendance. Les caractères que Taine a appelés le degré d'importance et le degré de bienfaisance des caractères sont, au fond, un seul et même caractère, si nous considérons l'importance générale et la bienfaisance générale. Toute force systématisée est un bien, prise en elle-même, elle est un mal pour les forées qu'elle contrarie. Notre idée du bien ne peut être que celle d'une harmonie. Une passion quelconque est toujours en elle-même une harmonie puissante; à cet égard, elle est un bien. Elle peut empêcher ou ruiner d'autres harmonies. C'est alors que, selon leur importance, et aussi selon le point de vue que nous choisirons, elle deviendra un mal. La haine de notre société est une passion qui peut contribuer à la beauté et à la moralité spéciale d'une secte de révoltés. Elle sera d'autant plus morale à ce point de vue, d'autant plus immorale au point de vue opposé, qu'elle sera plus puissante, plus souple et plus riche. Et l'on comprend aisément comment la moralité et l'immoralité peuvent être des matières dart, en nous offrant des mondes plus systématisés que le monde réel et capables de remlacer celui-ci.

I/avantage resterait à la moralité, comme il restait tout à l'heure à la vérité. Lamoralité, enetfet,ce serait l'harmonie complète, absolue; l'immoralité, c'est l'harmonie partielle et fragmentaire, opposée à d'autres harmonies, supérieures ou jugées telles. Il en résulterait que le caractère esthétique s'accroît avec la moralité. Seulement, nous ne pouvons connaître lamoralité absolue, nous n'en avons aucune idée, et toutes nos morales ne sont, en somme, que des tentatives vers une harmonie supérieure qui pourrait à la rigueur, daus notre ignorance du fond de l'univers, n'être au bout du compte, et pour qui connaîtrait l'ensemble total des choses qu'une immoralité plus grande. Et, de plus, lamoralité absolue est une chose contradictoire, ce sur quoi je n'insiste pas ici. Mais il faut bien reconnaître encore que la moralité, sous la forme la plus élevée que nous puissions connaître, reste abstraite et parle très peu à notre organisation et à notre cœur. De là son infériorité artistique. Elle reperd ainsi une partie des avantages que nous lui reconnaissons, de même que la vérité se trouvait, à certains égards, inférieure à l'erreur ou à l'hypothèse comme matière d'art. Les inconvénients sont ici les mêmes. Il est souvent difficile de réaliser un système assez riche avec une morale abstraite, dont toutes les conséquences et toutes les incarnations ne peuvent être prévues. Et^, d'autre part, celles que l'on peut prévoir n'ont souvent aucun intérêt artistique, on les connaît trop, et si, comme il est ordinaire, on adopte comme vraie la morale de son milieu ou une morale analogue, on est fatigué de les avoir

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entendu énoncer et recommander. Les préceptes et les considérations de la morale commune sont trop devenus une série de lieux communs sans intérêt, quand ils ne sont pas réduitsàun mécanisme purement verbal, pour qu'on ait du plaisir à les contempler. Si l'on réagit contre son milieu, on est souvent porté vers l'attitude du moraliste, du praticien, du lutteur plus que vers l'attitude artiste. Ou si l'on s'intéresse vraiment à la morale commune, alors on regardera comme une profanation de la considérer en œuvre d'art, et cela serait en contradiction avec son principe même. Voilà bien des raisons pour qu'une morale qu'on accepte vraiment soit une mauvaise matière d'art, encore que cela ne soit pas nécessaire. Il y a des esprits à qui l'attitude artiste est si naturelle qu'ils la prennent instinctivement à tout propos. Il y en a d'autres à qui les froissements de la vie, le dégoût de la lutte ou la faiblesse, l'impossibilité de réagir contre trop de gens et trop de forces sociales l'imposent plus accidentellement.

Au contraire, une morale théoricpie ou réalisée qu'on ne prend pas à son compte peut otTrir un charme de fruit défendu si l'on n'est pas très scrupuleux, ou, si on l'est un peu plus, faire éviter l'apparence de légèreté, d'immoralité même que donne la contemplation en artiste d'une partie importante de la vie réelle. L'attitude artiste permet de concevoir et de développer des pensées qu'on n'oserait se permettre si on les prenait au sérieux, et la fausseté, à nos yeux, d'une morale nous permet de la prendre sans remords comme objet de contemplation.

Tout ceci varie selon les différences des esprits et des caractères. Il est difficile ou impossible de dégager ici

beaucoup de lois générales, tellement les faits sont changeants, nuancés et compliqués. On peut dire que les esprits pour qui la morale — soit réalisée dans une action, un drame, un roman, soit théoriquement présentée sous forme de système — fournira une bonne matière d'art sont ceux qui s'intéressent aux questions morales sans les prendre trop au sérieux, et sans avoir des principes absolument arrêtés. Ceux que les considérations morales ennuient se garderont avec soin d'en faire l'objet de leur contemplation, mais ceux qui se passionnent pour elles tâcheront de les vivre plutôt que de les condenser en un monde réel et factice qui n'existe qu'en eux et pour eux.

L'utile ne peut se distinguer du bien. Il n'en est, selon le sens qu'on lui donne, qu'un aspect ou qu'une partie. Au sens ordinaire, la valeur de l'utile comme matière d'art suggérerait les mêmes considérations que la valeur du vrai et du bien. Différents individus l'apprécieront très différemment. Très pratiques, ils prendront l'utile trop au sérieux pour le contempler avec le désintéressement de Tartiste. Très dégoûtés des réalités vulgaires que l'usage considère, avec une incontestable étroitesse, comme représentant surtout l'utilité, ils n'auront aucun plaisir à les regarder. L'idée d'une combinaison utile, d'une idée pratique, d'une théorie appliquée leur répugnera comme une sorte de souillure ou de dégradation. En regardant un torrent rapide (|ui court libre

et pur dans un vallon, un homme pratique pensera aux usines que cette eau « inutile » pourrait alimenter, un contemplateur de paysage verrait dans ce projet une sorte de sacrilège. Et ni l'un ni l'autre ne s'amuseront à le contempler d'une manière désintéressée. Pourtant, il comporte une combinaison compliquée de moyens et de tins qui peut intéresser un moment ceux qui, sans être ingénieurs, et même en préférant, pour leur agrément personnel, voir couler de l'eau propre, sont des Imaginatifs comprenant la beauté précise (et bien troublée) des phénomènes sociaux. Us se consolent des difficultés de l'exécution, ou de quelques déboires, en faisant des projets qui ne doivent rester pour eux que des projets, en rêvant à des entreprises grandioses qui renouvelleraient la nature et l'homme et changeraient le régime économique d'un pays. Peut-être aussi s'arrêteront-ils plus volontiers à ébaucher de grands poèmes d'industrie et de technique si la richesse de leurs aptitudes les condamne à ne développer qu'une partie de leurs énergies, ils satisfont ainsi de leur mieux les tendances que des désirs dominants ont refoulées. Et c'est bien à cela que sert essentiellement l'art, à nous donner dans le rêve cette vie harmonieuse que nous refuse la réalité.

Une idée d'utilité, un projet technique et pratique peut développer en nous des éléments et les y coordonner, comme un poème ou comme une symphonie. Comme ceux-ci, il est un tout systématisé, une harmonie, qui peut en gêner d'autres, mais qui vaut par ellemême. Ceux qui ne peuvent pas l'apprécier seront ceux

Paulhan. — Mensonge de lait. 7

qui ne sauront pas prendre l'attitude artiste vis-à-vis d'une œuvre d'utilité : hôpital ou usine, locomotive ou machine agricole. Soit qu'elle les intéresse trop au point de vue pratique, soit qu'elle ne les intéresse en rien, qu elle choque leurs goùls ou froisse leurs aspirations, ils ne peuvent la faire sortir de la vie réelle pour la faire entrer dans le monde fictif qui est celui de l'art.

Ainsi, de tous les côtés, la vie assiège et pénètre l'art, tandis que l'art emprunte constamment à la vie réelle. Elle lui fournit des objets de contemplation. C'est que la vie est par elle-même un système. Et toutes les formes, tous les produits que crée l'homme et qui sont le but (les grandes fonctions sociales, comme la science, la religion, la morale, et tous les sentiments, toutes les idées, tous les actes qui les constituent ou qui en dérivent sont, à quelque degré, systématisés. C'est pourquoi le bien, l'utile, le religieux, le social, le vivant s'imposent si souvent à l'art. D'une part, il prend '. la réalité des éléments pour fabriquer son monde fictif en les abstrayant, en les transfoi-mant, en les combinant. D'autre part, il se borne à en isoler certaines parties et à les considérer comme si elles ne faisaient point partie du monde réel, si elles étaient destinées à la contemplation pure. Au fond, si différents qu'ils soient en apparence, les deux procédés reviennent au même. Il s'agit toujours de créer un monde fictif destiné à remplacer le monde vrai. Seulement ce

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monde peut être fictif par lui-même, il peut le devenir par notre volonté de le considérer comme tel. Dans le premier cas, notre imagination, ou Timaginationdu créateur de Fœuvre d'art, crée un monde; dans le second cas, nous le volons, nous nous l'approprions. Dans le premier cas, nous prenons au monde réel les éléments à combiner, dans le second, nousprenonslacombinaison toute faite. La différence de l'esprit qui choisit le premier procédé à celui qui se sert du second est celle du voleur qui prend un peu partout, en mille endroits, les matériaux dont il fera une machine et celui qui dérobe une machine toute faite. L'essentiel, pour lui, c'est d'avoir sa machine. L'essentiel pour celui qui souffre violemment ou sourdement du monde réel, c'est d'avoir un monde idéal.

Mais ce monde idéal est envahi constamment par des fragments de réalité qui s'y installent. Le réalisme, l'attitude artiste, la contemplation artistique des vérités scientiiiques, des idées morales ouprati(|ues,nous montrent cet envahissement. Même Fart le plus idéaliste et le plus abstrait est souvent troublé par des éléments réels et humains. Une symphonie excite des impressions de tristesse ou de gaieté, d'amour ou de désespoir. Ce n'est pas son rôle le plus haut, mais notre nature s'y traduit ainsi. Et même si Ton considère la forme essentielle la plus élevée de l'art, si haute qu'elle soit, et pour inaccessible même qu'elle devienne, ce qu'elle réalisera, si ce n'est pas un momie réel c'est un monde qui tiendra la place du monde réel, c'est-à-dire qui sera bien forc('' de lui ressembler en quelque chose, qui sera

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au moins l'activité parfaite vers laquelle nous voudrions voir évoluer la réalité.

Et on peut entrevoir qu'à une limite qu'il serait peutêtre contradictoire de supposer atteinte — ce qui est le caractère des limites — l'art et la vie se confondraient, que la systématisation parfaite y prendrait à la fois les caractères du vrai, du beau, du bien, de l'utile, etc. De même, si l'on prolonge tous les méridiens jusqu'au pôle, ils se confondent dans un même point qui les représente tous.

Bornons-nous, quant à présent, à rappeler quelles variétés de formes peut prendre l'art. Nous commençons, il me semble, à entrevoir que ce n'est pas un phénomène isolé, une sorte d'exception plus ou moins brillante aux formes ordinaires de la vie. H se mêle constamment à notre existence, et ceci deviendra, je pense, de plus en plus évident, et notre existence aussi se mêle à lui et le pénètre. Cette création d'un monde fictif plus ou moins vasle, où nous nous réfugions loin de la vie, est un fait constant qui prend des formes extrêmement variées, et dont je suis bien loin d'avoir indiqué toutes les catégories Nous en vçrrons d'autres que nous n'aurions point comprises avant d'avoir étudié l'attitude artiste. Mais auparavant il nous faut examiner encore une question connexe, un fait qui se mêle souvent à l'art, qui n'en constitue pas l'essence, qui ne lui est peut-être pas nécessaire, mais qui lui est en fait intimement uni, je veux parler de l'idée et de l'émotion du beau. Et ce point, nous ne l'aurions pas compris non plus sans avoir vu ce que c'est que l'attitude artiste.

Lattitude artiste, en effet, c'est ce qu'il y a de plus essentiel dans fart. Ce qui fait qu'un objet est réel, ce qui fait qu'il est utile, ce qui fait même qu'il est beau, c'est sans doute,, jusqu'à un certain point, l'attitude que nous prenons vis-à-vis de lui-même, c'est aussi, pour une part qu'on peut estimer très considérable, sa nature propre. Au contraire ce qui fait qu'un objet est un objet d'art, ce n'est pas tant sa nature propre que notre attitude. On peut dire qu'elle fait à peu près tout.

L'art est une chose subjective, c'est avant tout une façon de nous servir des objets, c'est une attitude, ou, si l'on préfère, une sorte de geste de l'esprit, une forme de son activité. Un habitant de la Chine ignore mon existence, je n'en existe pas moins, ma réalité ne dépend pas de lui; que nous ayons ou non pénétré les lois des phénomènes, ces lois ne s'imposent pas moins à nous et ne nous font pas moins sentir leurs effets. Quelle que soit notre appréciation sur la moralité d'un acte, il se peut que cet acte déroule ses conséquences presque de la même façon ; que nous en connaissions ou non les motifs, ces motifs n'en sont pas moins réels et de nature à s'accorder avec l'existence du milieu social dans lequel ils ont pris naissance, ou à le contrarier. La moralité d'un acte ne dépend pas de la connaissance que nous en avons et de la conception que nous en prenons, du moins elle n'en dépend pas absolument. Et son utilité non plus.

La beauté même n'est pas tout à fait sous notre dépendance. Sans doute, c'est en nous que se produit

rémotion du beau, mais les rapports qui provoquent cette impression, la perfection qui la légitime, si c'est nous qui les faisons en partie, nous ne les créons pas complètement, et en bien des cas nous n y intervenons guère que pour les percevoir, non pour les produire. Ce n'est pas moi qui fais la beauté de la Victoire de Samothrace, si c'est moi qui la sens. J'en crée une partie sans doute, j'en crée ce qu'y ajoutent les impressions, les idées, les images qui viennent l'entourer dans mon esprit, mais elle n"en est pas moins belle sans moi et en dehors de moi. Et si la beauté a quelque chose de subjectif, c'est ce qui la lie étroitement à l'art lui-même.

Au contraire, il n'y a pas d'art sans attitude artiste, et dès que cette attitude existe, l'art est créé, l.a Victoire de Samothrace n'est une O'uvre d'art, que parce qu'elle réalise une conception d'artiste, ou parce que nous la contemplons. Pour un commerçant non artiste, elle serait une matière de négoce; pour un archéologue non artiste, elle serait un objet de science, une matière à discussion. Et inversement, n'importe quel objet de science, de piété, n'importe quel produit d'industrie peut devenir un objet d'art, si je fais le geste artiste en le regardant, si je le contemple en lui-même, et s'il me sert à me séparer de la vie réelle et active. Si riiomme ne crée pas le beau, il crée l'art, et l'art n'est que le résultat de son attitude, de même il ne crée pas le vrai, mais la science, il ne crée pas le bien, maislamorale.

Et par là il me semble que s'esquissent déjà les rapports de l'art et du beau.

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