‹ Le mensonge de l'artChapitre 22 sur 37 · L IMMORALITE DE L ART · texte numérisé non relu

L IMMORALITE DE L ART

agissaient «^n cela de bonne foi, et de poètes jaloux de la gloire de Racine, qui, non contents de faire parler les gens de bien, écrivirent plusieurs lettres anonymes, qu'ils empêchèrent enfin Aihalie d'être représentée sur le théâtre. On disait à Mme de Maintenon qu'il était honteux à elle d'exposer sur le théâtre des demoiselles, rassemblées de toutes les parties du royaume pour recevoir une éducation chrétienne, et que c'était mal répondre à l'idée que l'établissement de Saint-Cyr avait fait concevoir (1). » Des artistes mômes sont parfois choqués par Timmoralité spéciale de l'art. « Je ne tranche certes pas du moraliste, écrivait Schumann à propos des Huguenots de Meyerbeer, mais un bon i)rotestant est jeté hors des gonds, en entendant beugler sur les planches son cantique le plus cher, en voyant réduire aux proportions d'une parade de foire le drame le plus sanglant de son histoire religieuse et battre la caisse avec tout cela (2). »

Inutile d'insister davantage et de rappeler d'autres faits. Sans doute il s'est trouvé des défenseurs de l'union du christianisme et de l'art, et je ne saurais oublier Chateaubriand, et sans doute aussi je sais que des gens pieux peuvent prendre plaisir à représenter des scènes de l'Évangile, et la Passion par exemple. Cela s'explique assez naturellement. Quand un sentiment est très fort, il se satisfait par des manifestcitions artistiques, si la réalité n'y peut suffire, et, s'il se rencontre dans un

(i) Souvenirs de Madame de Cai/las.

(2) L'arUcle de Schumann est donné par M. Adolphe Jullien dans Musiciens d'aujourd'hui. 2" série, voir p. 79.

même esprit avec le génie littéraire, le génie du peintre ou celui du musicien, il tâchera de se subordonner ceux-ci et de les employer à lui donner le degré de satisfaction qu'il en peut attendre. Il n'en reste pas moins qu'il va alors directement contre sa propre nature, et même que bien souvent quelque chose d'inquiétant se mêle à son triomphe. On se méfie d'un christianisme trop littéraire et l'on suspecte aisément sa profondeur et son sérieux. Une morale trop mêlée d'art est soupçonnée d'être un prétexte à l'amusement ou, si l'art est pris au sérieux, de se subordonner à lui.

Les luttes de l'art et de la morale sont d'ailleurs continuelles. Je ne rappellerai qu'en passant les précautions que la société croit devoir prendre encore contre certaines formes de l'art, les rigueurs administratives ou pénales dont elle prévoit l'application. Mais on sait combien est fréquente l'accusation d'immoralité portée contre une œuvre de théâtre ou contre une œuvre littéraire, même contre un tableau ou une statue. Il est sans doute peu d'artistes sincères, hardis et originaux qui aient pu y échapper. Que cette accusation soit fondée ounon,elle est pourainsi dire nécessaire et il semble bien que la nature même de l'art l'y prédispose invinciblement.

Ainsi l'art, né d'une discordance entre l'homme et le monde, tend à aggraver cette discordance. Il en dé-

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tourne notre attention en substituant dans notre esprit à la réalité où cette discordance existe, un monde simulé où elle n'existe pas. 11 donne à nos désirs, sans transformer réellement le monde, une satisfaction illusoire et fictive. 11 se passe là quelque chose de très analogue en somme aux aberrations fréquentes de Tinstinct sexuel chez l'enfant ou chez Thomme qui ne peut arriver à la satisfaction normale de ses désirs, et la remplace par un succédané imparfait, une sorte de tromperie, de mensonge conscient et voulu. 11 est, en somme, et sous toutes ses formes, une sorte de « divertissement » en prenant le mot dans le sens où Tentendait Pascal. 11 nous détourne de la vie réelle et des biens solides pour tlatter nos instincts blessés et nous donner un monde qui nous plaise pour une raison ou pour une autre, mais un monde illusoire, sans solidité.

Ce monde fictif il l'organise en face du monde réel, et contre le monde réel. Il ne tend pas à le réaliser, à le rendre semblable à l'autre monde, aie substituer en fait à celui-ci, l'idéal artistique ne se réalise pas de la même manière que l'idéal moral ou l'idéal industriel. Si d'ailleurs l'art tendait à réaliser son monde fictif, il tendrait par là même à se supprimer lui-même, et ce serait une contradiction de plus à son actif. Mais celle-là ne serait pas spéciale à l'art, et ne l'opposerait plus de la même manière à la morale. Je n'insiste donc pas ici sur ce côté de la question.

Ce que l'art tend plutôt à faire, c'est, pour créer, conserver ou développer son monde fictif, d'y subordonner le monde réel; c'est défaire gouverner le monde par un

Paulh.vn.— Mensonge de l'ail. 18

mensonge qui s'organise et se développe en tant que mensonge. Si tous les événements de la vie, disait à peu près Flaubert, vous apparaissent comme une matière d'art, co iime des éléments destinés à entrer dans quelque œuvre future, vous êtes artiste . Cela est bien vu. Et c'est l'idéal de l'artiste en tant qu'artiste, de subordonner sa vie entière à la création de son monde fictif, et même d'y subordonner la vie et l'activité des siens et d'y subordonner aussi en général toutes les forces sociales et le monde entier dans la mesure du possible, de faire de sa fiction le centre de l'univers. Et comme le monde fictif de l'art, auquel tout se rapporterait, est lui-même l'effet et le symbole d'une désharmonie, d'une discordance qu'il accuse et que son développement accentue, l'idéal de l'artiste, c'est de faire concourir autant ([u'il le peut toute l'activité humaine et toutes les forces du monde à aggraver la discordance primitive, c'est de forcer le monde réel à se nier lui-même. Et c'est cela qui va directement contre la morale et contre la logique. Telle est l'immoralité essentielle de l'art.

Faut-il maintenant conclure de tout cela que l'art est méprisable et doit être condamné? Je [)rie qu'on ne me prête point une pareille pensée, et qu'on ne défende point sur ce terrain l'art contre ce que j'en dis. A mon avis, l'art est un de nos biens les plus précieux, une des plus admirables constructions (jue l'homme ait su élever. Etj'ajoute: une aussi des plus utiles, «ne desplus hautes, une de celles dont nous pourrions le moins nous passer, celle peut-être qui peut le mieux nous rendre la vie

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supportable. D'ailleurs, il ne faudrait pas croire que l'art soit une sorte de floraison accidentelle et qu'on pourrait supprimera volonté. Il tient aux conditions essentielles de l'existence de l'homme et, sans doute, de l'existence du monde.

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