‹ Le mensonge de l'artChapitre 21 sur 37 · L IMMORALITE DE L ART 2Ï>I · texte numérisé non relu

L IMMORALITE DE L ART 2Ï>I

à créer un monde fictif, qui d(3it remplacer le monde réel. Son monde lictif, il est vrai, tend à se rapprocher le plus possible du monde réel, il n'en est pas moins irréel par essence, et, comme tout ce qui est tîctif, directement opposé au monde réel. On peut même considérer que, en certains cas, sa ressemblance avec le monde réel va encore aggraver la discordance foncière que révèle Tart, en ce que le monde fictif semblable au monde réel pourra même remplacer celui-ci dans certains esprits et les en détacher plus aisément. Le réalisme sympathique peut otîriraux sentiments ordinaires une occasion d'excitation qu'on aura moins besoin de rechercher dans la vie réelle. Le réalisme antipathique peut arriver au même résultat, d'une manière différente, en nous d('tournant de Texistence vraie, qu'il nous fait considérer dans ses aspects les plus rebutants et les plus écœurants. Comme un certain idéalisme, il peut la faire paraître trop terne et trop vide par rapport aux rêves de l'imagination. Il peut encore détourner certains esprits de recherches vraiment positives par sa prétention à remplacer réellement de semblables recherches, de même qu'un idéalisme inférieur les conduisait à mépriser le résultat de ces recherches, à les mettre au-dessous des jeux de l'imagination. Toutes ces raisons et d'autres qu'on pourrait apporter n'ont point une portée universelle. Elles ne visent que certains cas particuliers et montrent simplement comment peut se différencier, selon les formes diverses de l'art, et selon les esprits qui les créent ou qui les admirent, la nature

foncière et l'influence générale de l'art considéré dans ses caractères les plus essentiels.

Nous retrouverions cette influence générale, toujours semblable à elle-même, avec des variations plus ou moins grandes et dont je viens d'indiquer quelques-unes en examinant les ditférentes formes de Tart, depuis l'art qui s'éloigne le plus de la vie, l'art extra-humain, la musique symphoniquesans programme, par exemple, jusqu'à l'art décoratif le plus humble. Inutile d'ajouter que l'influence de l'art ne varie pas seulement en qualité, mais aussi en quantité, si je puis dire. Toujours elle se manifeste par l'aggravation de la discordance qui se trouve à son origine et qui le caractérise essentiellement.

Le caractère d'immoralité essentielle de l'art nous apparaît plus frappant quand nous prenons l'attitude artiste vis-à-vis d'événements quelconques qui n'ont point du tout été faits pour répondre à des besoins artistiques, qui ne sont pas des « œuvres d'art » ou qui ne devraient pas l'être.

Quand on s'est intéressé à la peinture de paysages, on considère volontiers un paysage réel comme un tableau. Devant un site on pense volontiers : voici un Hobbema, ou un Van der Neer, un Claude Lorrain ou un Pointelin. 11 est des jours où la nature présente les apparences classiques d'un Poussin, et d'autres où elle prend l'aspect d'un tableau impressionniste. Cela peut

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paraître assez inotfensif et bien ries gens jugeront même qu'il vaut mieux considérer esthétiquement un ruisseau que songer à lui faire laver son linge ou même à détourner ses eaux pour faire marcher une usine. Mais si nous examinons le procédé en lui-même, nous voyons qu'il est exactement celui de ISéron devant l'incendie de Rome. Il consiste, en effet, à traiter un monde réel où nous vivons, où se débattent aussi les autres hommes, comme un monde fictif créé pour le seul usage de notre contemplation.

Il isole en quelque sorte une portion de la réalité et nous la fait considérer comme un tableau, comme une page de roman, comme un ensemble systématisé qu'il faut regarder en lui-même, sans nous préoccuper de ses rapports possibles avec notre conduite, avec le bien-être des autres hommes ou avec notre propre bonheur.

Par ce procédé, nous introduisons évidemment une violente discordance dans le monde, nous le détruisons en quelque sorte, nous lui enlevons quelques-uns de ses éléments pour en former une sorte de monde conventionnel et fictif, analogue au monde de l'art et que nous traitons comme lui, mais qui est cependant réel. A la contradiction essentielle à tout art vient s'ajouter ici une autre contradiction, celle qui résulte de la négation de la réalité même, ou de notre refus de la prendre au sérieux et de la traiter comme une réalité, et c'est cette contradiction même qui avive le plaisfr de celui qui prend l'attitude artiste. 11 jouit de savoir que l'objet de sa contemplation est un objet réel, et en même temps, de refuser de le traiter comme un objet réel et de le

Iraiter en matière artistique. L'homme qui admire » un beau crime » l'admirerait moins s'il ne croyait point à sa réalité. Et le monde réel offre aussi bien un genre de systématisation, c'est-à-dire de beauté qui manque par définition à toute image fictive.

Celui qui se complaît ainsi à prendre toutes choses par le côté artistique est proprement ce que l'on appelle un dilettante. Il est par essence, et en faisant abstraction des contradictions qu'impose à nous tous la nature humaine, inditïérent à tout ce qui n'est pas l'émotion esthétique. Il ne se soucie ni du vrai, ni du bien, ni de l'utile; le monde et tout ce qui compose le monde, les peuples et les hommes, la nature et la vie ne sont pour lui que des spectacles. L'immoralité foncière d'une pareille manière d'être éclate par la comparaison avec celle du moraliste, ou de quiconque s'intéresse à une portion de la réalité en tant qu'il s'y mêle ou qu'il se reconnaît l'associé de ceux qui y sont mêlés, de l'ingénieur et du savant, du commerçant ou du philosophe. Ceux-ci ne se bornent point à faire du monde réel une sorte de monde fictif, à le traiter comme l'œuvre d'un artiste qui n'aurait voulu ([ue nous donner une occasion de nous distraire de la réalité, ils visent soit à le transformer, soit à le comprendre, et à le comprendre de manière à ce que nous puissions ou mieux nous adapter à lui ou mieux l'adapter à nous.

La différence de l'attitude artiste et de l'atlifude morale, pratique ou scientifique, est à son maximum lorsque le dilettante prend l'attitude artiste vis-à-vis de quelque réalité, tandis que d'autres prennent une

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attitude opposée à rattitudc artiste devant une œuvre d'art. Le premier contemple en artiste, admire ou dénigre à ce point de vue un crime ou un acte d'héroïsme; l'homme pratique devant un tableau se demandera combien il pourra se vendre, et s'il lit un roman supputera le nombre probable des éditions. Le savant tâchera de rechercher les lois de formation, la genèse de l'œuvre d'art, son rapport avec la civilisation ambiante, le sol et le climat ; le moraliste se demandera quels ettets pourra i)roduire telle pièce du théâtre et si elle est susceptible de détourner ses spectateurs de la vertu ou de ley enc ourager. Toutes ces considérations-là, l'artiste peut certes s'y intéresser, mais alors ce n'est point en tant qu'artiste. C'est qu'il a, en même temps, certaines dispositions de moraliste, d'industriel ou de savant. L'opposition de l'art à la pratique, à la science, à l'industrie n'en reste pas moins évidente, et si nous entendons par morale l'ensemble ou plutôt la généralisation des techniques, la technique générale de la conduite humaine, ou l'ensemble des théories et des pratiques propres à rapprocher autant que possible l'ensemble du monde d'un état idéal d'harmonie, l'opposition de l'art et de la morale devient de plus en plus évidente, attitude artiste, vis-à-vis d'un fait réel quelconque, est exactement l'antithèse de l'attitude morale. Le dilettantisme est diamétralement opposé à la préoccupation du moraliste (1).

(i) On peul voir cotte atUtude réalisée dans la plaisanterie longue et lourde, quoique amusante par endroits, de Th. de Quincey : De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts.

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Le monde de Tart a quelque réalité en tant qu'il n'est pas réel. S'il n'était pas réel à quelque degré et de quelque manière, il ne « serait » pas fictif. Il ne serait absolument rien, et ce n'est pas ce que nous voulons dire en disant qu'il « est » fictif. Le verl^e être est bien employé ici comme impliquant l'attribution de l'existence. Le monde de l'art existe, mais il existe en tant que n'existant pas. Cela signifie simplement qu'il n'a pas le genre d'existence que certaines de ses apparences tendraient à lui faire attribuer. Il est un ensemble de phénomènes très réels, mais il n'est pas ce qu'il parait être, et ce pour quoi il feint de se donner.

Mais en même temps que nous connaissons et que nous sentons très bien le caractère d'irréalité du monde de l'art, nous sommes portés aussi à croire à sa réalité. Il ressemble par bien des caractères au monde réel. L'arbre peint nous donne quelques-unes des impressions et des suggestions de l'arbre réel. Nous distinguons son espèce, nous avons l'impression de la solidité de son tronc ou de la flexibilité de ses rameaux, de riiumidité fraîche de son ombre. Nous avons à la fois, devant une œuvre d'art, et cela est évident au moins pour les arts qui imitent la réalité, l'impression du réel et l'impression du fictif. Nous affirmons et nous nions à la fois la réalité du monde artistique. Et les deux tendances à l'affirmation et à la négation sont également nécessaires à l'impression artistique. Si nous affirmons seulement, il

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n'y a plus d'art, l'impression esthétique disparaît. Voir une sculpture peinte en trompe-l'œil et la prendre pour une sculpture réelle, ce n'est nullement avoir une impression artistique. Ce n'est que quand elle est connue comme trompe-l'œil, c'est-à-dire quand l'illusion est affaiblie, enrayée, reconnue, sans toutefois cesser de se produire, que nous pouvons la considérer — jusqu'à un certain point — comme une œuvre d'art. Mais, d'autre part, si l'œuvre d'art ne nous donne aucune impression de réalité, nous ne nous y intéressons pas, nous n'entrons réellement pas dans le monde qu'elle nous offre.

Par conséquent, l'effet de l'art est encore ici d'introduire une discordance dans l'esprit, de réaliser un mensonge essentiel qui nous fait considérer le même fait à la fois comme vrai et comme faux. Il faut que nous ayons quelque illusion, au moins un commencement, un germe d'illusion, mais il ne faut pas que cette impression soit trop faible, il ne faut pas non plus qu'elle soit trop vive. Il faut que l'art ait une certaine vérité, mais il faut aussi qu'il mente, il faut qu'il mente, mais il faut que nous connaissions son mensonge et que nous en soyons un peu dupe. L'art implique la division du moi et la contradiction dans ses opérations, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus essentiellement opposé à la logique et à la morale, qui tendent à la réduction de toute discordance.

On pourrait croire que ce qui vient d'être dit des arts qui sont fondés sur l'imitation de la nature ne s'applique pas à la musique. A mon sens, ce serait une erreur. Tout d'abord la musique dramatique, la musique à programme, la musique chantée intervient efficacement pour réaliser

Paulhan. —Mensonge de l'art. 17

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les contradictions dont j'ai parlé. Elle produit un double effet. D'un côté, elle tend à renforcer Tillusion en accentuant les situations qu'elle accompagne, les sentiments exprimés par la parole, les faits qu'elle illustre ou les impressions qu'elle suggère. Elle tend à réaliser en nous avec plus d'intensité le monde artistique et, par là, à nous le faire accepter comme vrai. Mais en même temps elle souligne bien plus encore le caractère fictif de ce monde, elle en exagère Tinvraisemblance, elle l'éloigné encore plus du monde réel, de la vie ordinaire où ce n'est point la coutume de s'exprimer en chantant. Et elle exagère encore la contradiction naturelle de la création artistique.

Reste la musique pure, la sonate, la symphonie. Ici, bien évidemment, les choses changent d'apparence. Il me semble qu'au fond elles restent les mêmes. La musique nous crée un monde qui ne ressemble pas au monde où nous vivons notre vie réelle, mais elle nous crée un monde spécial et nous retrouvons ici la même contradiction, le monde spécial nous y apparaît comme réel et nous savons bien qu'il est fictif. Sans doute, nous sommes certains que le monde de la symphonie n'a pas une existence semblable à celle du monde social par exemple, et cependant il nous scmblebien,autantquej'en puis juger, qu'il est une autre existence que celle d'une série d'impressions subjectives. Pendant un moment, nous avons l'impression, non point que nous entendons simplement des combinaisons de sons, non point même que nous réalisons en nous un meilleur édifice d'états d'âme,mais que c'est nous qui sommes transportés dans

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un monde étrange et prodigieux, qui ne ressemble pas au monde extérieur, mais qui existe tout de même autant ou peut-être davantage, dans un monde de vie intense et subtile, profonde et ebangeante, apaisée ou fiévreuse, lente ou précipitée, active ou doucement bercée, mais plus pure, plus dégagée, plus libre quenotre vie. Et c'est bien toujours la môme contradiction.

Même remarque à faire k propos de l'attitude artiste prise vis-à-vis des événements ou des sentiments de la vie réelle. Seulement ici l'illusion est en quelque sorte renversée. Nous savons que les événements sont réels, mais nous les traitons comme s'ils ne Tétaient point, comme s'ils étaient pure matière à contemplation artistique. Nous aflîrmons la réalité de ce que nous admirons, et c'est même parfois cette réalité qui cause l'impression artistique ou qui l'augmente, mais en même temps nous la nions implicitement, en agissant comme si cette réalité n'était qu'une apparence ou qu'une simulation.

Le monde artistique n'est donc pas harmoniquemeiit relié à celles de nos tendances qui s'exercent généralement dans la vie réelle, pas du moins de la même façon ni aussi complètement à bien des égards que ce que ces tendances sont unies entre elles (quoiqu'il le soit mieux à d'autres égards et quand nous nous isolons de la vie réelle, ce qui est sa raison d'être). Il est mieux barmonisé en lui-même, mais il nous isole du monde réel et laisse en repos bien des idées, des désirs et des tendances qui se rapportent à celui-ci. En somme, il n'excite pas nos tendances dans leur ensemble, il ne

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los réalise pas sous leur forme concrète et dans leur harmonie pleine et entière. 11 n'en éveille qu'une partie, et celles qu'il éveille ainsi, il les isole des autres et les sépare. Il compense cette pauvreté relative par une systématisation plus rigoureuse, et par des harmonies spéciales plus riches et plus pures.

Nous retrouvons à ce point de vue la fiction et le mensonge dans les arts qui, comme la musique, ne semblent pas, à première vue, devoir donner une impression d'illusion parce qu'on pense, à tort, qu'ils ne doivent pas donner une impression de réalité. Le monde de la symphonie excite nos tendances et nos désirs d'une manière très systématisée, mais aussi très abstraite, d'une qualité d'abstraction qui varie avec les différents esprits. Il n'excite guère nos tendances dans leur réalité concrète. 11 le fait quelquefois accidentellement, ou, lorsqu'il le fait d'une manière suivie, il sort pour ainsi dire de son idée et ne réalise pas sa vraie nature. Il y parvient moins que la peinture ou que la littérature. Et en cela l'illusion qu'il produit est moindre, mais surtout elle est différente.

Le monde fictif qu'il crée, l'art ne se borne pas à le substituer momentanément à l'autre, il l'implante dans la réalité sans le réaliser toutefois; en lui laissant son caractère fictif, il en fait le centre d'une activité psychique et sociale très réelle. Tout d'abord, c'est à lui (|u'il fait rapporter une partie des sentiments ordinaires de la vie courante, en même temps que des sentiments plus abstraits ou purement esthétiques. C'est ainsi ([u'agil la litléraUu'c, par exemple, et aussi la peinture

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et la sculpture et, d'une façon un peu différente, la musique. Ainsi parfois nn roman, une pièce de théâtre sont des occasions d'éprouver des émotions très humaines et auxcfuelles, pour diff'érentes raisons, la vie ne paraît pas fournir une malière suffisante. On se complaît aux sentiments romanesques, aux amours irréelles, aux merveilleuses activités que l'on est incapable de réaliser dans la vie. Les sentiments, les forces psychiques qui devraient logiquement et moralement s'appliquer à des réalités qu'elles feraient durer ou qu'elles transformeraient, à des possibilités qu'elles transformeraient en réalités, l'art les détourne et les fait converger vers un monde fictif et les emploie à un mensonge.

Déplus, il organise autour de ce mensonge toute une vie réelle qui tend à le faire durer, à le multiplier, à le reproduire. 11 en fait le centre d'une tendance importante et le point de convergence d'un nombre considérable de faits individuels ou sociaux. De la simple rêverie individuelle à l'immense tourbillon d'idées, de désirs, d'actes, d'impressions diverses que représentent par exemple les représentations théâtrales de Bayreuth, on voit l'imposante évolution qui s'est effectuée. Là il ne s'agit que d'un fait individuel et fugitif. Ici c'est toute une grande partie de la vie réelle d'un grand nombre d'individus appartenant à plusieurs peuples qui est subordonnée aux convenances de la contemplation esthétique. Les chanteurs, les musiciens de l'orchestre concourent directement à l'œuvre qui reste comme l'objectivation de l'àme d'un homme de génie ; ajoutez à leur travail celui des architectes qui ont dirigé la construc-

tion du théâtre, des ouvriers qui ont suivi leurs plans, tout le labeur des machinistes, des employés divers, l'industrie des hôteliers et des restaurateurs, les peines des paysans, des ouvriers, des cuisiniers, les désirs, les idées, les impressions des spectateurs, leurs voyages, les modifications qui en résultent dans les occupations des employés du chemin de fer, des ingénieurs et des ouvriers, les critiques et les comptes rendus, les travaux des imprimeurs, la formation de courants intellectuels qui évoluent et se transforment plus ou moins vite, les conversations, les modes diverses qui dérivent de tout cela, et tant d'autres faits que j'oublie ou que je ne puis même indicjuer, vous aurez une vague idée de toutes les forces psychiques, sociales, physiques, chimiques, physiologiques, qui peuvent être coordonnées et subordonnées à la contemplation esthétique, au mensonge de l'art.

L'art devient ainsi une force réelle et agissante, un principe non point seulement d'activité intellectuelle et morale réelle, mais un pi'iiicipe de commerce et d'industrie. Une foule d'hommes ne travaillent guère que pour produire, pour rendre accessible à un plus grand nombre, pour faire connaître l'œuvre d'art, pour en pratiquer, pour en surveiller la production, les manifestations ou le commerce. Écoles d'art, théâtres, librairies, marchands de tableaux, experts, auteurs de tout genre et de toute valeur, critiques, imprimeurs, voilà une partie des institutions ou des individus dont l'activité est généralement subordonnée à la création des fictions de l'art. Le monde imaginaire s'est soumis

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une grande portion du monde réel. Et c'est là, bien évidemment, une singulière aggravation de la discordance primitive qui est l'origine et la raison d'être de l'art, c'est l'organisation de cette discordance même, non point sa réparation, mais sa mise en valeur. C'est la subordination de Tharmunie individuelle et sociale au mensonge et à la désharmonie voulus et recherchés comme tels, c'est-à-dire ce qu'il y a en solde plus directement opposé à la systématisation complète de la vie et de l'esprit, à la logique et à la morale.

L'immoralité essentielle de l'art telle que nous l'avons envisagée tient à la nature abstraite et générale de l'art. Elle se retrouve dans tous les arts et dans toutes les formes d'art, quelles qu'elles soient, dans toutes les œuvres, même dans celles qui paraîtraient le moins opposées à la morale, si elles ne semblaient devoir l'appuyer. Cela pourrait nous suffire. Cependant, il est des considérations d'un autre genre qu'on peut faire valoir et qui tendent à faire admettre que l'art, immoral par essence, doit l'être aussi dans ses manifestations concrètes, et que, s'opposant à la morale en général, il doit souvent, dans un état social donné, s'opposer à la morale particulière de cet état.

Le monde fictif de l'art ne serait pas créé, si ce n'était pour supplanter le monde réel et donner satisfaction aux instincts que celui-ci comprime ou qu'il blesse. 11 en résulte que les sentiments auxquels il va

donner satisfaction seront, outre le sentiment spécial qui accompagne la contemplation esthétique, les sentiments qui ne trouvent pas dans le cours ordinaire de la vie une satisfaction suffisante, qui sont contrariés par elle ou qui, tout en étant satisfaits ne le sont pas encore suffisamment, ceux, en un mot, pour lesquels l'offre subjective, si je puis dire, est supérieure à la demande objective, ceux dont la source est trop abondante pour que les canaux puissent faire écouler régulièrement toute Teau qu'elle fournit.

Quels sont ces sentiments? Ce sont, pour une part, ceux qui forment l'idéal accepté en un temps donné et qui n'est jamais pleinement réalisé. Seulement, en tant qu'acceptés officiellement par la morale, ces sentiments se satisfont à quelque degré, en bien des cas, autrement que par des œuvres d'art. La prédication, les écrits des moralistes, des ouvrages, des conférences d'édilîcation et d'exhortation y sont employés, et avec moins d'agrément peut-être, mais aussi avec plus d'autorité qu'on n'en attendrait de l'œuvre d'art.

Aussi, sans que les vertus du moment soient sévèrement exclues de l'œuvre d'art, on peut dire qu'elles n'y font pas très bonne figure sous leur forme ordinaire et moyenne. Elles n'intéressent guère. Sans doute nous les aimons, mais nous en concevons plus volontiers la nécessité pour les autres et nous n'avons pas un grand plaisir à les voir réaliser, au dedans de nous, dans un monde fictif et créé pour cela. L'honnêteté ordinaire, la chasteté, la générosité, le juste soin des convenances, le courage à la dose qu'il faut, tout cela

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sans doute nous intéresse, on ne peut pas dire que ces qualités déparent absolument une œuvre d'art, mais enfin nous en avons tellement entendu parler ailleurs que nous n'éprouvons pas le besoin qu'on nous crée un monde spécial pour nous les faire savourer. Et môme un roman ou une pièce de théâtre où nous reconnaissons le parti pris de les exalternous déplaît pour cela même. Nous y sentons comme un parl'um de prédication qui n'est pas ce que nous cherchons pour le moment, si nous n'aimons pas la prédication, et si nous l'aimons, l'œuvre d'art nous parait une sorte de parodie vaguement sacrilège, une imitation atl'aiblie, prétentieuse et sans sérieux.

Il faut alors se rejeter sur les vertus excessives, sur celles qui, par leur développement insolite, deviennent invraisemblables ou bien se transforment en défauts et en vices. Et c'est en effet ici un des procédés de l'art. 11 prend une qualité quelconque, physique, intellectuelle ou morale, une de celles qui constituent l'homme idéal que se figure chaque génération et il nous la montre sous des formes qui nous surprennent ou nous choquent. Le roman amusant, celui de Dumas père, par exemple, repose, en même temps que sur la complication des intrigues, procédé du même genre, sur l'intérêt et l'admiration que nous inspirent des héros exceptionnellement vigoureux, exceptionnellement courageux, exceptionnellement intelligents, héroïques ou subtils (au moins dans l'intention du romancier) : Bussy d'Amboise ou le comte de Monte-Cristo, Salvator ou d'Artagnan. L'art idéaliste agit de même en employant des procédés un

peu plus raffinés (quel que soit d'ailleurs le génie ou le talonl des auteurs). Voyez par exemple les héros de Corneille, ou ceux d'Octave Feuillet. Le roman naturaliste nous présente, au contraire, avec Balzac, les petitesses, les manies, les ridicules de la vertu, ou nous montre la qualité se transformant en vice, en danger permanent (le père Goriot, Popinot, Balthazar Claes, même Eugénie Grandet). Avec Flaubert ou Zola, il nous découvre volontiers les dessous mesquins ou répugnants, cactiés sous les apparences des vertus recommandées. Mais déjà nous sommes dans un monde qui inspire quelque crainte, et parfois quelque horreur, aux amis de la morale. Ils n'aiment pas beaucoup les héroïsmes surluunains qui déprécient la vertu quotidienne un peu terne et médiocre, ils n'aiment pas non plus les vertus trop reluisantes, trop subtiles, mais ils n'aiment pas davantage (ju'on joigne à la vertu des dehors un peu ridicules, qu'on en montre les ressorts cachés souvent désagréables, ou qui contrastent trop avec l'effet visible, qu'on ait l'air de la déprécier ou d'inspirer le doute à son égard.

Restent enfin les défauts positifs, c'est-à-dire les qualités psychiques et morales qui vont contre l'idéal du jour, sinon contre l'idéal secrètement accepté par cliacun, au moins contre l'idéal officiellement proclamé- (Vest peut-être ici, en effet, un des principaux domaines de Fart. 11 est impossible de ne pas être frappé de la place qu'y tient l'amour et tout ce qui se rapporte à l'amour. Mais l'amour qui intéresse l'art, ce n'est guère lamour permis, normal, et (|ui est considéré comme

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louable, c'est plutôt Tamour passionné, exalté, que son exaltation même ou les circonstances rendent coupable, celui de Phèdre, celuide Juliade Trécœur, celui d'Amélie, c'est encore parfois l'amour monstrueux et dévié, celui de la Fille aux yeux d'or, celui qu'ont chanté Baudelaire et Verlaine. Dans un autre genre de littérature, c'est l'amour sensuel simple et cru, c'est le libertinage et la polissonnerie, c'est même l'obscénité.

11 est assez naturel, en effet, que l'art cherche à flatter les sentiments que la morale, que les convenances, que les nécessités sociales compriment. 11 donne leur revanche à des désirs, à des idées, à des tendances qui sont plus ou moins enrayés, mais qui ne sont pas morts, et il s'en faut. C'est précisément parce que la morale et d'autres forces sociales s'opposent à eux que l'art doit leur donner satisfaction. C'est là sa fonction essentielle. Ces désirs comprimés tendent donc à se satisfaire, ils veulent se dévelopijer dans l'esprit autant qu'ils le peuvent, ils l'envahissent, s'imposent par les rêveries, les jeux de l'imagination qui donnent naissance à l'art et que l'art vient renforcer. Ils ont d'autant plus volontiers recours à l'art, quand la satisfaction réelle est impossible, que cest l'art à peu près seul qui peut leur donner le degré de contentement au«iuel ils peuvent arriver, qui peut compléter ou préparer la satisfaction réelle, souvent d'ailleurs insuffisante. Sans doute l'art qui aboutit à la satisfaction réelle perd son caractère, il devient une sorte de moyen pratique, mais c'est parfois accidentellement qu'il y arrive, et son caraclère, pour être parfois plus mêlé, ne s'en cou-

serve pas moins, jusqu'à un certain point, le même.

Ainsi Part d'une civilisation ne traduirait pas surtout l'idéal officiel de cette civilisation. Il le traduit sûrement parfois, comme on l'a souvent remarqué. H suffit sans doute de rappeler ici la sculpture grecque et les cathédrales gothiques. Et s'il le traduit, c'est qu'il faut aussi l'imposer et qu'il n'est pas accepté sans résistance. La « littérature honnête » est souvent le produit d'une réaction contre la « littérature immorale ». L'art conforme à la morale traduit, lui aussi, des sentiments insuffisamment satisfaits par la vie réelle ou par les autres moyens indirects que l'on peut employer, et des sentiments combattus, inhibés par les circonstances de la vie, par d'autres sentiments qui, pour n'être pas toujours avoués, n'en ont pas moins de force, s'ils n'en prennent pas quelquefois davantage. Si l'art traduit la morale, s'il donne quelque satisfaction aux sentiments moraux, c'est que ces sentiments sont encore combattus et insuffisamment satisfaits.

Mais on comprend qu'il doive très souvent donner satisfaction aux sentiments opprimés par les conventions morales et par l'ensemble des conditions sociales. Il y a là une cause d'immoralité concrète et plus accidentelle, qui vient s'ajouter à son immoralité essentielle et générale, qui se rattache directement à elle, qui en dérive logiquement (1).

(i) M. Brunetière, dans sa conférence sur l'Art et la Morale, conclut, pour des raisons différentes des miennes, à l'immoralité virtuelle de l'art.

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Il est naturel que Tart, avec le caractère que nous lui avons reconnu, ait suscité de graves hostilités. Les gens qui prennent la vie an grand sérieux ont une tendance naturelle à ne pas l'aimer. Parfois ils sont artistes euxmêmes, parce qu'ils ne se rendent pas bien compte de la cause profonde de leur aversion, ou parce que rien n'est plus naturel à l'homme que Tillogisme à une certaine dose et le jeu indépendant des tendances diverses. Maison sent bien souvent chez eux une opposition instinctive à l'art. On la retrouve dans toute la série, depuis les grands réformateurs des religions jusqu'aux petits « bourgeois » qui ont le respect des conventions même insignitiantes et qui, s'ils s'en affranchissent quand ils y trouvent quelque plaisir ou quelque profit, n'aiment point qu'on s'abstienne de leur rendre hommage. Ce fut un sentiment assez fort, naguère, que le mépris et la crainte de l' « artiste », de l'homme qui ne se conforme point à la morale courante et aux usages reçus. Et l'on peut voir, d'après ce qui précède, ce qui explique et, je ne dirai pas justifie, mais rend au fond moins ridicule cette impression et lui donne même des fondements étroits mais assez profonds.

Les religieux rigides, les moralistes austères témoignent souvent un certain éloignement de l'art. Le théâtre, les romans sont très mal vus par eux. Lors de l'assassinat du président Lincoln, qui fut frappé au théâtre, on sentait clairement, s'il m'en souvient bien, dans certaines

R'flexions des journaux religieux, un blâme pour l'emploi que la victime avait fait de cette soirée. Le protestantisme a été souvent présenté comme un ennemi de l'art. C'est prendre un peu trop les choses en gros et c'est bien vite oublier aussi la peinture hollandaise et la musique allemande ([ui constituent, je pense, de belles manifestations esthétiques. Mais la constatation est cependant juste à certains égards. Le jansénisme aussi mériterait le même reproche ou la même louange. D'une manière générale, un homme très convaincu n'aime guère voir l'objet de sa croyance devenir une occasion d'amusement et se prêter au mensonge de Tart. Il est des chrétiens qui ne veulent même pas que Ton chante les louanges de Dieu, la musi(|ue suffit à enlever du sérieux à la prière. Les mystères du christianisme ont passé pour n'être point « susceptibles » u d'ornements égayés ». C'est un de nos « grands écrivains », qui s'est malheureusement exprimé ainsi. Il ajoutait :

« Et de nos fictions le mélange coupable Même à ses vérités donne l'air de la fable. »

Racine fut traité par Nicole d' « em|)Oisonneur public », et la façon dont les petites élèves de Saint-Gyr savaient rendre la tragédie inquiétait Mme de Maintenon et lui faisait écrire à Racine : « Nos petites filles viennent de jouer votre Andromfi/jue, et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront plus, ni aucune autre de vos pièces. » Et quand, après Esther, on pensa à faire jouer Athalie, '< Mme de Maintenon reçut de tous côtés tant d'avis et tant de rei)résentation de dévots qui

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