‹ Le mensonge de l'artChapitre 24 sur 37 · LA MORALITE INDIRECTE DE L ART · texte numérisé non relu

LA MORALITE INDIRECTE DE L ART

exemple, ne se produit que grâce à quelque trouble, à quelque incoordination. La volonté, qui lui ressemble tant, dépend de conditions semblables. L'activité indépendante des éléments psychiques, caractéristique des désordres mentaux, est souvent employée par Tesprit à la production d'une plus haute harmonie.

Les choses ont sans doute certains caractères définis, elles ne se prêtent pas toutes également k tous les emplois, mais le rôle de chacune d'elles peut varier singulièrement et c'est, pour une grande part, la façon dont elles sont employées qui détermine leur nature et leur valeur.

Sans doute, des manipulations culinaires ne changent pas une pomme de terre en ananas, mais elles la peuvent rendre plus ou moins agréable au goût. Et les personnes qui, comme Racine — dont l'impression fut vive, — ont goûté l'olive telle qu'on vient de la cueillir, ne sauraient trop admirer les artifices humains qui en font un produit mangeable. Mais rtiomme en général et la société ne font pas autre chose que manipuler et cuisiner constamment, pour s'en nourrir, les produits de l'esprit. Souvent, sans s'en bien rendre compte, ils font sortir la paix de la guerre et la raison de l'illogisme, comme un médecin s'applique à faire revenir la santé en employant l'arsenic ou le mercure. On a beaucoup admiré, et avec raison, le catholicisme pour avoir assimilé, en les utilisant, des esprits qui, comme saint François d'Assise, auraient pu, dans un organisme moral moins souple, devenir des hérésiarques dangereux. On peut admirer aussi bien Thumanité d'avoir tiré parti, tant bien que mal,

(Vime immense foule d'erreurs, de folies ou de crimes.

Ne l'admirons pas trop cependant. Elle a souvent fait preuve d'une souplesse bien maladroite et d'une ingéniosité^ bien aveugle. Elle a, en revanche, laissé perdre bien des idées virtuellement fécondes, méconnu bien des vertus, gaspillé bien des eftbrts. On ne sait s'il faut davantage admirer sa sagesse ou s'émerveiller de sa stupidité. Elle a vécu jusqu'à ce jour, c'est ce qu'on en peut dire de mieux ; mais, quand on songe au temps qu'il lui a fallu pour arriver à l'état d'aujourd'hui et à ce qu'est cet état, on n'a pas envie de la féliciter bien chaudement.

Enfin, voyons ce que l'homme a pu faire de l'art, et comment la création d'un monde artificiel, sans réalité, destiné à remplacer le vrai monde, arrive, en certains cas, non pohit à séparer l'homme du réel, mais au contraire à le faire mieux agir sur lui, à le rendre plus maître des forces extérieures, à lui apprendre à s'en servir plus ou moins heureusement pour la systématisation générale de la vie et de l'univers, et, par consé- (pient, voyons comment l'art, essentiellement illogique, anti-pratique et immoral, sert cependant la logique, la pratique et la morale. Nous avons aperçu déjà quel- (jues exemples de cette action.

Il ne faut pas oublier que si l'art est essentiellement immoral, c'est par souci de la moralité. Ou, si l'on préfère, la tendance qui produit l'art est aussi celle qui.

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en d'autres circonstances, devient la tendance morale par excellence. Habituons-nous à ces contradictions qui sont de tous les moments, qui sont dans toutes les choses, disons mieux: qui sont toutes les choses, car si rien n'existe ni ne subsiste que par l'harmonie, rien n'existe ni ne subsiste que par la contradiction, et la contradiction se trouve dans l'harmonie elle-même.

En etfet, si l'homme construit un monde artificiel, c'est que le monde réel est mauvais pour lui. L'art témoigne à la fois de la désharmonie entre le monde et l'homme, du sentiment qu'a l'hounne des défauts du monde et de son impuissance à y remédier. C'est donc un souci d'harmonie, un besoin de systématisation qui prodmtle désaccord que nous avons précédemment étudié. L'immoralité essentielle de l'art est une conséquence de son essentielle moralité.

Ce qui le prouve, c'est que toujours l'art substitue ou tente de substituer à la réalité, un ensemble de représentations mieux systématisé, au moins par certains côtés, qui sont essentiels à l'œuvre. Et il s'élève d'autant plus qu'il y parvient mieux et que l'harmonie qu'il crée est plus haute, plus large et plus profonde. Il la recherche, et quand il le peut, il y parvient de plusieurs manières, soit par l'idéalisation du sujet, la recherchedu beau, l'épuration directe de la nature, soit par l'excitation plus vive et moins troublée des sentiments normaux de la vie humaine que cette vie contrarie toujours un peu, par Taccentuation des caractères dominateurs des êtres et des choses et la subordination des éléments de l'œuvre, par un parti pris de voir la nature dans un

sens donne en la déformant, par la savante combinaison des procédés qui servent à Texécution de Tœuvre d'art: roman, statue, ou tableau, soit même par la coordination d'(''léments non empruntés à la réalité, comme ceux qu'emploie la musique. Toutes les formes d'art: l'art idéaliste, l'art mystique, l'art sentimental, l'art réaliste, l'art pur, l'art qui n'a d'autre but que l'art lui-même et la satisfaction esthétique, même l'art simplement provocant emploient, toujours en vue du même but général, l'un ou l'autre de ces procédés et même plusieurs à la fois. Et le résultat est toujours le même, abstraitement considéré: c'est la création, par un système combiné de moyens, d'un monde plus systématisé que le monde réel.

En somme, l'art manifeste une aspiration contrariée vers le bien, vers le beau, et même vers l'utile. On peut dire d'ailleurs que le bien, le beau et l'utile sont une même chose vue par des faces différentes, que tout ce qui est bien est, en même temps, et pour les mêmes causes, utile et beau, mais que certaines raisons nous obligent à remarquer, selon les cas, tantôt l'utilité, et tantôt la moralité ou la beauté.

Si c'est là le principe général de l'art, ce que j'ai dit précédemment nous en indique les limites. L'art recherche l'harmonie, et c'est là sa seule raison d'être, mais il ne peut la réaliser que dans et par une discordance grave: la création d'un monde fictif qui s'oppose au monde réel.

De plus, cette harmonie est fragmentaire, non générale. Et ceci ressort de ce qui précède ou s'y rattache;

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l'art peut donner une satisfaction, réelle ou illusoire mais au moins réelle autant qu'illusoire, à certains de nos désirs. Cela est, en soi, moral. S'il est parfois immoral de satisfaire un désir, en effet, c'est que la satisfaction de ce désir, en empêchant d'en satisfaire d'autres, nuit à la systématisation de l'ensemble (psychique ou social) plus qu'elle ne la sert. C'est là une considération importante pour la morale, qui se préoccupe de l'ensemble et de la réalisation, et qui, parla, peut condamner la satisfaction accordée à tel ou tel désir, mais elle est nulle pour l'art. L'art ne s'inquiète point de Tharmonie générale à réaliser. Il est une sorte de morale factice, et en outre restreinte, relative, « élémentaire » au sens exact du mot. Les besoins comprimés qui lui donnent naissance et qu'il salisfait tant bien que mal peuvent être plus dangereux qu'innocents. L'art n'en sera pas moins l'art pour les satisfaire, et sa valeur d'art ne dépendra pas uniquement, et il s'en faut, de la valeur morale des sentiments pour lesquels il est une sorte de succédané de la réalité.

Cependant, il ne faut pas attribuer à cette dernière considération plus de valeur qu'elle n'en doit avoir. On pourrait dire aussi que c'est une morale, mais une morale « élémentaire » que celle qui nous porte à satisfaire tous nos désirs sans nous préoccuper de leurs suites. On pourrait ajouter que nous ne pouvons même connaître qu'une morale de ce genre-là, parce que, comme nous ne pouvons suivre jusqu'au bout le retentissement de nos actes, ni saisir les relations d'un désir avec tous les autres désirs qui s'agitent en ce

monde, nous sommes donc obligés de n'avoir qu'une morale toujours relative et, en quelque sorte, fragmentaire. Notre morale est toujours un peu une morale de bandits, plus ou moins isolés dans le monde où ils vivent. Et, d'autre part, il est vrai que, plus l'art s'élève, plus il vise à une harmonie générale, en sorte que, à la limite, l'art suprême et la suprême morale auraient peut-être le même idéal. Ainsi Fart et la morale seraient entièrement comparables, et il y aurait quelque erreur et quelque préjugé dans l'opinion courante que l'art sentimental ou sensuel, l'art inférieur est encore de l'art, mais qu'une morale de bandits, ou la pratique d'un criminel ne sont pas une morale, mais indiquent plutôt un manque de moralité. Toute pratique systématisée serait ainsi une morale.

Sans rechercher ici s'il est légitime de penser ainsi ou s'il vaut mieux réserver le nom de morale à la plus haute morale concevable, ce qui peut se soutenir peut-être, nous voyons comment ces considérations précisent et limitent nos remarques. En tout cas, nous pouvons constater une contradiction inévitable de l'art, qui est essentiellemcMit immoral, avec une aspiration essentielle vers la moralité relative.

Cette moralité essentielle de l'art, ce n'est pas celle dont nous étudierons maintenant les elïets directs. Nous n'envisagerons pas le rôle de l'artconsidéré en lui-même, comme création d'un monde tictif et la place que tient dans la vie humaine cette création, mais je voudrais parler seulement des services indirects qu'elle rend à la morale même et examiner la manière dont elh; arrive

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à les rendro. Quant à son importance directe dans la vie hnmaine et à la nature de son rrMe, elle ressort, je pense, suffisamment de l'ensemble de ce travail.

C'est une loi connue et souvent rappelée que toute idée tend à se réaliser, tout sentiment à s'extérioriser, tout fait psychique à se développer. Ainsi se manifeste la loi d'association systématique.

L'art, en nous suggérant des sentiments et des idées, tend donc par cela même à diriger l'esprit et la conduite, malgré qu'il en ait et bien que cela soit contraire à son principe. Mais sa situation est, à cause de cela, assez singulière et àbiendeségardsdéfavorable. Ilsouffre d'une contradiction interne qui rend son influence inégale, irrégulière et forcément incohérente à quelque degré.

L'art, en effet, à le considérer dans ses effets psychiques, exerce naturellement une certaine inhibition sur les idées et les sentiments qu'il excite, ou il provoque et prépare leur inhibition. Ces faits |)sychiques naissent, pour ainsi dire, inhibés, ils le sont par destination, ils doivent rester comme parqués dans une enceinte dont il leur est interdit de sortir, mais qui n'est pas infranchissable. Ils ressemblent càdes acteurs sur la scène, qui n'en peuvent sortir. S'ils en descendaient, leur présence, leur action, leurs costumes seraient une singulière absurdité.

En effet, notre vision d'un objet peint, les idées, les sentiments que suscitent en nous un drame lyrique ou

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une tragédie doivent rester à part dans l'esprit; ils sont repoussés de la vie réelle, ils n'essayent même presque pas de s'y introduire. Quelques confusions de gens naïfs qui vont huer le traître à sa sortie du théâtre ou qui préviennent la victime des intentions de son ennemi (quand ces gens naïfs ne sont pas de simples farceurs) ne font que mettre en relief la contradiction de l'art, et comment à la fois il tend à faire vivre des idées et des sentiments en tendant à les enrayer, ou tout au moins en les laissant enrayer, en préparant leur inhibition par la vie réelle.

Dans l'art, la puissance active de l'idée est donc à son minimum, quand il s'agit, bien entendu, d'influencer les tendancesde la vie réelle, car dans son domaine propre, celui de la construction idéale, l'idée reprend toute sa force. L'art est une sorte de barrière. Il isole une bande d'idées et d'impressions dans un parc restreint, où elles sont extrêmement libres, à l'abri des attaques de leurs ennemis qui rôdent au dehors, mais d'où elles ne doivent pas sortir.

Seulement la barrière n'est pas haute partout, ni toujours solide, et tantôt elle se rompt, et tantôt elle est franchie. Et l'on ne peut éviter des incursions réciproques des idées et des tendances artistiques dans le domaine de la vie, des idées et des tendances de la vie dans le domaine de l'art.

La force expansive de l'idée ou du sentiment peut être

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enrayée par l'art, elle n'est pas détruite. A la moindre occasion favorable, elle agit. Et comment ne s'en produirait-il pas? Les idées que l'art éveille, les émotions qu'il provoque ressemblent souvent trop à celles de la vie réelle pour ne pas entrer en conllit ou en accord avec elles, et pour ne pas se substituer à elles en certains cas.

Cela leur sera d'autant plus facile à certains égards que l'art imite la vie de plus près. Il s'étudie précisément, sous quelques-unes de ses formes, à représenter la vie aussi fidèlement que possible, à éveiller des idées, des impressions, des images, des sentiments qui ressemblent le plus possible à ceux que donne la vie- Ils tendent par conséquent à produire les mêmes effets, et n'en sont empêchés que par la barrière de l'art.

Tant que cette barrière reste haute et solide, les confusions sont rares. Mais elle ne l'est pas chez tout le monde. Bien des gens n'ont pas un tempérament d'artiste très développé. Chez eux la barrière est basse, elle manque par endroits. L'art et la vie se mêlent alors, se confondent, s'influencent réciproquement.

Et chez les autres mêmes, chez les artistes, un fait très important les relie. C'est que les éléments psychiques qui tiennent une place dans le monde artistique en tiennent une aussi dans la vie réelle. Ce sont les mêmes pensées, les mêmes impressions qui se tiennent, selon l'occasion et le moment, d'un côté de la barrière et de l'autre côté. Et alors, il est aussi naturel que les sentiments qui ont été fortifiés ou atténués par l'œuvre d'art, se retrouvent, dans la vie, plus vigoureux ou plus affaiblis.

Les exemples de ces diverses actions sont trop nombreux et trop connus pour que j'aie à démontrer leur existence. Chacun accordera, je pense, que la lecture de certains romans sentimentaux ou sensuels, la vue de peintures licencieuses peut fort bien ne pas rester sans influence sur la vie réelle, sur la sensibilité et les mœurs au moins de quelques sujets prédisposés. Et tout le monde est plus ou moins prédisposé à montrer telle ou telle manière d'être. Au reste, le souci universel de soustraire les enfants à certaines influences esthétiques, et de leur faire connaître, au contraire, des œuvres dont à tort ou à raison on juge reflet moral, établit suftisamment la croyance à de telles influences. Les faits ne manqueraient pas pour en établir la réalité. Les formes en sont diverses, et sans doute il faut compter parmi elles les succès amoureux des acteurs et des actrices, il ne faut pas trop supposer que l'esprit se laisse partager facilement en compartiments bien distincts, à cloisons parfaitement étanches. La solidarité qui en l'elie les éléments n'est certes pas absolue, mais elle est assez grande pour que ces éléments, même (juand on veut les tenir isolés, s'influencent bien souvent, et pour qu'on ne puisse jamais peut-être afflrmer leur indépendance absolue et durable.

C'est sans doute l'art humain, l'art s'adressant aux sentiments de la vie réelle, qui est le plus actif, le plus dangereux ou le plus protitable. Je ne dis pas l'art réaliste. Celui-ci précisément a peut-être moins d'influence spéciale, parce qu'il reproduit aussi bien, sinon de pré-

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