‹ Le mensonge de l'artChapitre 25 sur 37 · I.A MORALITÉ INDIRECTE DE l'aRT · texte numérisé non relu

I.A MORALITÉ INDIRECTE DE l'aRT

férence, ce qui, dans la nature, nous froisse et nous déplaît. De plus il s'accompagne souvent d'un souci de l'esthétique, du métier, du procédé. Les préoccupations techniques redressent la barrière qui sépare l'art de la réalité.

Le plus actif, c'est peut-èlre un art vaguement idéaliste, qui flatte nos instincts sans s'élever très haut et n'accentue pas trop vivement ses diftérences d'avec le réel. Naturellement ses effets varieront beaucoup selon la nature de l'œuvre et selon les esprits qui s'y appliquent. L'œuvre peut être très haute ou assez médiocre, elle peut déterminer, selon les esprits, des impressions d'art pur, ou des sentiments de la vie réelle, ou un mélange, en proportions très variables, de ces deux ordres de faits.

Et, en effet, l'art a souvent été employé en vue d'un but pratique, pour répandre des croyances ou propager des sentiments. Signalons rapidement les récits à moralité', les fables par exemple, les pièces à thèse, les satires littéraires ou politiques, celles de Boileau, ou les Châtiments, les récits à tendance pratique, hygiénique, économique, la littérature socialiste, par exemple, ou anti-alcoolique, et, dans une autre direction, la littérature et l'imagerie pornographiques.

Le rôle de l'art se voit clairement en tout cela, comme aussi ce qui le prépare à influer sur l'intelligence, le caractère et la conduite. Il s'agit toujours de faire naître une idée, de la fixer, de l'implanter dans un cerveau, de lui prêter la force nécessaire à son développement. Le principe de l'art est mauvais à ce point de vue puis-

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qu'il tend à restreindre l'activité de l'idée qu'il entoure d'une sorte de muraille isolante. Mais ses procédés sont excellents. Il faut donc tirer parti de ces procédés et détruire ou pervertir l'etl'et de son principe, et c'est ce qui se produit assez souvent.

Une morale nue apporte de l'ennui,

Le conte fait passer la morale avec lui.

On trouve dans ces deux vers, en en généralisant convenablement le sens, la raison de la valeur de Tart comme moyen de propagande. Ilplait^ il intéresse. Son caractère essentiel, qui est de donner satisfaction à des tendances contrariées par la réalité, lui donne nécessairement un certain ascertdant sur l'esprit. Il peut en faire profiter les idées qu'il amène ou qu'il suggère. Toutes les qualités de l'art le rendent plus propre à remplir cette mission accidentelle. Naturellement, une œuvre ne sera pas d'autant plus efficace qu'elle sera plus haute et plus belle, elle le sera plutôt dans la mesure où elle s'adaptera au goût public ; mais, toutes choses égales d'ailleurs, elle le sera à peu près d'autant plus que ses quaUtés artistiques seront plus grandes. Et si le principe essentiel de l'art est de rester en dehors de la vie réelle, on arrive à cette singulière conséquence que l'art est, en certains cas, d'autant plus infidèle, en fait, à ce principe essentiel, qu'il réunit mieux les conditions qui lui permettent de le réaliser.

Mais cela ne se produit pas toujours. Quelquefois, au contraire, les qualités esthétiques peuvent nuire à la portée pratique d'une œuvre. L'éclat des images, les

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splendeurs du style, la force de la composition peuvent accroître la force de propagande d'une œuvre, s'ils servent à faire naître, à maintenir, à développer des sentiments et des impressions qui peuvent influer sur la conduite. Ils agiront en sens inverse s'ils se font remarquer pour eux-mêmes, s'ils attirent Tattention au détriment de la réalisation pratique. Et l'effet final dépend sans doute pour une part des intentions de l'auteur et de la façon dont il a su les faire vivre dans son œuvre, U dépend aussi pour une part importante des esprits qui reçoivent l'œuvre. Les Châtiments, ^çtSiV exemple, ont pu exercer une influence appréciable sur les idées politiques des lecteurs. Mais il est à croire que ceux qui ont le plus admiré les vers de Hugo en tant qu'œuvre d'art, ne sont pas ceux qui y ont puisé le plus d'indignation contre Napoléon lll, et réciproquement, encore que les deux genres d'impressions ne soient nullement incompatibles.

L'art, qui ne fait pas appel aux sentiments ordinaires de la vie, se prête moins à l'action et à la propagande. Mais nous avons affaire ici à des réalités indécises et fuyantes, aux aspects changeants.

Tout d'abord, la musique qui, sortie ou non des sentiments de la vie pratique, s'en est assez éloignée peut y revenir accidentellement. Ce n'est pas, il est vrai, sous ses formes les plus hautes. Mais l'union de la musique et des paroles peut faire profiter certains sen-

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timents, certaines idées de la facilité avec laquelle la mélodie s'impose à Tesprit, de la puissance subjective du rythme, de Fexcitation générale que donne Tliarmonie, et que produit même un bruit quelconque, à plus forte raison le bruit systématisé. Il me suffira de rappeler ici des effets très divers et. par exemple, l'influence du ranzdes vaches qui portait, dit-on, à la désertion les mercenaires suisses, la place qu'ont pu prendre ta Marseillaise dans les guerres de la république et dans certains mouvements politiques, ou l Internationale dans des manifestations socialistes, ou bien encore le succès des chansons de Béranger que la musique a contribué à répandre, en vulgarisant en même temps les idées et les émotions qui s'y incarnaient.

Remarquons en passant que l'adaptation de la musique aux paroles est une chose bien variable et à laquelle il ne faut pas demander une graade rigueur. Le même air peut servir à chanter bien des parolles différentes, à exciter et à répandre des sentiments bien différents. Quand un air esl connu, populaire, il y a intérêt à s'en servir en des circonstances pour lesquelles il n'a point été fait. On a chanlé les louanges des Boers sur l'air de la Painipolaise, et celui de Viens, Poupoale, a servi à chansonner le Président de la République et les souverains qu'il recevait. La Marseillaise a été adaptée à des cantiques. L'excitation dégagée par la mélodie et le rythme peut servir à renforcer, plus ou moins heureusement d'ailleurs, bien des sentiments différents.

Inversement, des airs composés pour un but prali(iue

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peuvent redevenir des œuvres d'art pur, quand ils sont placés dans de nouvelles conditions, quand les impressions qu'ils provoquent se parquent dans les barrières que l'art élève. Cela se produit quand ils arrivent à un auditoire plus artiste que patriote ou intéressé par les sentiments de vie pratique qu'ils excitent, quand ces sentiments sont étrangers à l'auditoire parce qu'ils sont trop anciens, ou se rapportent à une autre civilisation, à un autre pays. Les rappels de la Marseillaise, que Schumann a placés dans les Deux Grenadiers ou dans l'ouverture de Hermann et Dorothée, peuvent, au moins à présent, servir d'exemple. Et la façon dont Schumann y a modifié et défiguré l'air dont il s'est inspiré, selon, sans doute, son propre génie, contribue à Teflet.

Les formes musicales les plus élevées, la symphonie, le drame lyrique ont moins aisément des rapports avec la pratique. S'ils y interviennent, ce n'est point directement. La musique à programme même un peu imprécis peut agir encore, mais assez peu, semble-t-il. Pourraiton attribuer quelque influence, par exemple, k la symphonie pastorale pour nous faire aimer la campagne, ou, dans un autre sens, à la symphonie héroïque, à la symphonie en ut mineur, à la symphonie avec chœurs? En vérité, ce n'est guère la peine de s'attarder à de pareilles suppositions. Quelle que soit la solution qu'on adopte, l'effet serait singulièrement disproportionné avec sa cause, si on rimaginait créée pour lui.

L'action de Fart le plus haut serait plutôt de donner à lesprit le goût, le besoin de l'harmonie générale, de développer en lui l'amour du beau, l'aversion pour le

laid sous toutes leurs formes. Ces sentiments, une fois acquis et fixés, peuvent se généraliser, gagner de nouvelles régions de Tesprit, arriver à le dominer de plus en plus. Le beau, dans la pratique de la vie, ressemble au bien, le laid au mesquin et au mal. 11 se peut qu'on se sente ainsi meilleur, après l'audition d'une belle symphonie, la lecture d'un poème, plus enclin à s'attacher à de grandes choses, à dédaigner de petites satisfactions, vulgaires ou basses. Faire de sa vie une belle œuvre d'art, c'est lui donner une certaine valeur morale, très variable, il est vrai.

Qu'un certain art ait ainsi une influence moralisatrice sur des personnes déjà bien disposées à le recevoir, le fait ne semble pas douteux. Mais il ne faut pas trop compter sur celte influence. On peut être un grand musicien ou un grand poète sans mettre un art très supérieur dans ses relations de famille ou d'amitié. Tant de causes peuvent mettre en échec la tendance à généraliser l'harmonie de l'art, et cette tendance apparaît si peu à l'individu comme imposant une obligation, que des obstacles l'empêchent très souvent d'aboutir et même de se manifester de manière appréciable. Elle tend plus a'isément à se développer en profondeur qu'en superficie, en se confinant dans le domaine spécial qui est le sien.

Mais, par là, elle regagne une partie de son influence et efle tend, comme nous l'avons aperçu déjà, à organiser la vie, et par conséquent à réaliser au moins une morale spéciale et professionnelle.

Elle tend en ettet à se concréter et à se développer

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