L EXISTENCE UNIVERSELLE DE L ART
combien se réalisent exactement tels qu'ils ont été conçus, et opèrent, dans tous ses détails, la transformation qu'ils ont préparée ? Aucun sans doute, et nous trouvons ainsi les caractères de l'art jusque dans l'industrie. Même il est souvent difficile de discerner, à l'origine, un rêve d'une idée pratique. La forme reste parfois assez longtemps indistincte. Nous savons tous qu'on traite de rêverie certaines idées qui se montrent plus tard pratiques et fécondes, et que bien des gens ont cru réalisables des projets aussi éclatants et aussi peu solides que des bulles de savon.
Et que dire aussi de la politique et des sciences sociales ? Combien de projets de lois, d'idées de réorganisation sociale, de conceptions politiques n'ont été que des rêves plus ou moins beaux. Une utopie, qu'est-elle, une œuvre d'art ou un acte politique ? f.es deux peut-être, en tout cas pas exclusivement Tan ni l'autre. Vraiment ceux qui manient les hommes en essayant de déterminer et d'orienter la marche d'une société, ceux qui rêvent les grands empires et les larges modifications de frontières paraissent presque toujours, autant que des hommes pratiques, des poètes actifs, bienfaisants ou dangereux. Et comme, surtout lorsqu'ils sont morts depuis quelque temps, et que nous ne ressentons plus directement et bien consciemment les résultats heureux eu malheureux de leurs effets, nous sommes disposés à prendre, vis-à-vis de leur œuvre, l'attitude artiste, autant que fattitude du moraliste et de l'historien !
Allons plus loin, et après les produits, examinons les facteurs ; après les grandes fonctions sociales, étudions, du même point de vue, les fonctions psychiques et les phénomènes de l'activité mentale, nous trouverons encore épars et diffus, pour ainsi dire, les caractères essentiels de l'œuvre d'art.
Qu'est-ce, en etiet.que les idées, les images, les sentuiients, la conscience en général, sinon des signes d'un fonctionnement imparfait de l'activité mentale, et en même temps une occasion de remédier à ces défauts ou de les compenser, des signes à la fois d'une activité défectueuse et d'une activité réparatrice ? L'action bien organisée est inconsciente. Si elle est un peu entravée dans certaines conditions que je n'ai pas à indiquer ici, la conscience se produit, sous les formes variées que nous lui connaissons. Mais les nouveaux phénomènes qui se produisent ainsi ont aussi cette fonction de remédier au désordre qu'ils indiquent. Le sentiment de suffocation, par exemple, qui nous annonce que la respiration se fait mal, nous incite à lui donner de meilleures conditions d'exercice. Et alors, le mal réparé, il disparaît. La conscience, comme toutes les activités, tend à se supprimer elle-même.
Tous les faits conscients qui naissent continuellement en nous et s'y développent signalent ainsi les imperfections, parfois très bien comprises par nous et parfois aussi méconnues. Ils tendent directement ou non à les
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corriger, ils sont au moins un des éléments possibles de la tendance rectificatrice, mais généralement ils n'arrivent pas à cette fm. Ils forment un petit système, né à propos d'une impuissance de l'activité, un petit monde plus ou moins isolé dans Tesprit et qui souvent acquiert ainsi une existence individuelle plus ou moins en désaccord avec les autres formes de l'activité, les autres idées, les autres sentiments, les autres impressions.
Et ce sont là quelques-uns des principaux caractères de l'art. La nature désintéressée et subjective de l'art vient précisément de ce que le monde de l'art reste plus ou moins isolé en nous, soustrait aux influences extérieures et intérieures qui le nieraient ou le combattraient. Ce caractère se retrouve à quelque degré dans tous les phénomènes conscients. Ils sont tous isolés par rapport à quelques-uns des autres faits de même ordre, et, s'ils ne le sont pas à un moment donné, ils le sont certes à un autre moment. J'ai insisté ailleurs sur la vie indépendante des éléments psychiques. Il y a dans chacun d'eux quelque chose qui existe en soi et pour soi, qui le met à part de l'ensemble dont il fait partie, une certaine individualité qui ne disparaît jamais complètement tant que rélément subsiste comme tel. Plus ou moins soumis à l'activité de ceux que l'entourent, il ne s'y soumet jamais complètement, pas plus qu'il ne s'en sépare complètement jamais. C'est direqu'ilest, jusqu'à un certain point, une sorte depetit monde isolé et« fictif», puisque le caractère de la fiction n'est, après tout, qu'un caractère d'isolement et de discorde.
Par conséquent, à certains égards, tout fait conscient,
intellectuel ou affectif peut être considéré comme une sorte d^ruvre d'art. Comme Fœuvre d'art, il présente ce double caractère d'harmonie interne et de discordance avec l'extérieur, d'indépendance relative et d'isolement plus ou moins marqués. Il a sa vie propre qui est l'indice d'une discordance dans ses rapports avec ce qui n'est pas lui. Si l'on comprend la part d'invention et de volonté qui entre dans tous les phénomènes psychiques, à côté de leur part d'invention et de suggestion, d'automatisme et de routine, peut-être sera-t-on moins surpris de cette conclusion.
Il ne faut pas sans doute insister longtemps pour rappeler tout ce qu'il y a de personnel, d'illusoire, dans nos perceptions, nos images et nos idées et aussi dans nos désirs et nos volitions, et ce qui demeure en tous ces états d'inefficace et d'inutile, mais d'harmonisé en soi. Et dans toutes les combinaisons que nous en faisons, les mêmes caractères éclatent. Nos projets, nos amours, nos ambitions, nos croyances sont toujours, par quelque côté, des mondes fictifs et consolants, de véritables œuvres d'art.
Ils en ont le caractère symbolique en même temps que le caractère fictif, ('hacune de nos pensées, chacune de nos impressions, chacune de nos idées, chacun de nos gestes est le symbole d'un univers entier, de l'universqui s'harmoniseraitavec lui ;il l'appelle, crie après lui et l'évoque dans la mesure de ses forces. Le désir de l'amoureux tend à créer un univers d'amour et le geste de l'ambitieux un monde de grandeur. Et ces mondes sont contradictoires entre eux et ils sont aussi,
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pour harmonisés qu'ils semblent, contradictoires en euxmêmes. Aucun n'arrivera à la pleine existence, mais, comme le monde de l'art, ils s'ébauchent un moment en nous et s'épuisent à colorer diversement l'incohérence du monde réel, qui n'est fait, en somme, que de leurs fragments déchiquetés.
Sans doute on pourrait pousser plus loin encore l'assimilation partielle de l'œuvre d'art aux phénomènes plus élémentaires. On en retrouverait les caractères plus atténués et plus vagues dans les phénomènes inconscients, dans les faits biologiques, et même sans doute dans tous les phénomènes, parce qu'ils sont tous des ensembles systématisés et aussi des symptômes de désharmonie et d'impuissance. Ils sont réels en eux-mêmes, comme l'œuvre d'art ; ils ne sont pas (( vrais », en ce sens qu'ils n'entrent point dans une harmonie universelle, qu'ils vivent, pour une part, en eux-mêmes et pour eux-mêmes.
Et tout cela est bien plus visible encore, si, au lieu de regarder au-dessous de nos idées et de nos sentiments nous regardons au-dessus. L'homme est, lui aussi, un système imparfait et toujours, à certains égards, isolé de tout et de tous, isolé dans la société, isolé dans tous les groupes dont il fait partie, qui utilisent et qui favorisent aussi certaines de ses tendances en froissant et en blessant les autres. Et ces groupes sont plus ou moins isolés dans chaque société ou dans un
ensemble plus vaste, et les sociétés les plus conipréhensives elles-mêmes sont isolées dans l'humanité, qui est isolée dans le monde. Elle lutte contre la planète qui la porte et qu'elle exploite en la transformant ; elle lutte contre les êtres vivants qu'elle utilise aussi et qu'elle modifie. Tout au plus peut-elle imaginer, dans ses songes les plus hardis, quelque vague confédération de planètes, ou même de systèmes astronomiques qui resterait encore perdue dans le temps et dans Tespace.
Si l'on ne craignait pas l'anthropomorphisme, on dirait que la matière, le monde, l'homme, l'humanité sont des espèces d'œuvre d'art, des jouets gigantesques pour nous, par lesquels un Dieu s'est distrait de son impuissance à être, à être pleinement, à remplir l'univers, à créer l'harmonie universelle, les poèmes ébauchés ou avortés par lesquels il s'est consolé. Et comme son impuissance est essentielle, comme son rêve est irréalisable, il est lui-même une sorte d'œuvre d'art, et l'art se retrouve au fond de tout, il est dans l'essence même des choses, il exprime ce qu'elles ont de fictif et d'illusoire, la part de contradiction qui est au cœur du réel. Dégageons cette conception de ce qu'elle renferme d'inadmissible et nous aurons une vue à peu près exacte, sembie-t-il, des rapports de l'arl avec le monde.
Mais quand je dis qu'il y a de l'art partout, il ne faut pas entendre que tout est de lart. Tous les états de conscience pourraient également être comparés à des œuvres d'industrie, de science ou de morale. Ils tendent
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tous à faire connaître, et à faire agir, à rétablir les fonctions entravées, àcréerdes combinaisons nouvelles. Nous pourrions retrouver ainsi, si c'en était le moment, en toute activité, les rudiments de l'activité industrielle, scientifique, morale, ou religieuse. Et nous avons vu qu'on les retrouvait même dans l'art. Ce que nous appelons du nom spécial de morale, d'art ou de science, c'est une activité complexe où domine seulement, où paraît dominer tout au moins, une forme spéciale, une catégorie d'éléments.