L EXISTENCE UNIVERSELLE DE L ART
J'ai distingué, autant que je fai pu, l'activité artistique de l'activité pratique, morale, scientilique, religieuse, pratique, logique. Il fallait évidemment tout d'abord prendre une idée aussi précise et aussi nette que possible de cette activité et pour cela la différencier d'avec les autres. Mais nous avons dû voir des forces différentes et mêmes opposées converger cependant, à certains égards, tendre à se confondre, et surtout à se mêler. C'est ce côté à peine entrevu de la question que je voudrais explorer maintenant. Et il me semble que notre conception de l'art s'achèvera ainsi en s'assouplissant, et nous nous rendrons mieux compte de sa nature et de son rôle en en retrouvant partout des ébauches et des fragments.
L'activité scientiffque, l'activité industrielle, l'activité religieuse, l'activité morale ont également leur con-
(lition dans une discordance, et, comme ractivité artistique, elles commencent par des idées, des impressions, des images ébauchant plus ou moins la réparation de cette discordance, et formant un système. Je rappelle encore, pour fixer les idées, l'exemple initial que j'ai choisi. Et souvent ces états de différentes activités se ressemblent au point que leurs conséquences seulesles distinguent, qu'engendre la variété des attitudes prises vis-à-vis d'eux. Une idée industrielle peut su^'gir chez un littérateur, mais s'il la reçoit en artiste, il ne la réalisera pas en. œuvre d'industrie, il la développera en idées et en images, il l'introduira dans quelque roman, il la fera réaliser par quelque personnage imaginaire. Elle ne sortira pas pour lui du domaine de Fart. Mais si elle naît chez un industriel, celu^-ci essaiera de la réa^ser, il en sera tenté du moins. Il se peut qu'elle n'arrive pas à la vie réelle. Alors riu|i|ustriel considérera son idée comme un avortement, il n'en fera pas une œuvre ,d'art ppfîiplète- Cepen(lant cette idée, ce prpjet ébf^i^ché, piûs en lui-niè«ie, c'est bien une sorte (d'qeuyre d'art, un monde fjptif et harmonique ou qui tend à yè\>ve. Mais il a toujours été considéré comme devant être réalisé, comme n'ayant point sa fin eu Un-mèmp. Pourtant il n'en a pas eu d'autre que sa propre ex^steupe. Comparez son sort avec celui de l'œuvre d'art, qui, fajte ppuj:" un monde imaginaire, a,boutit quelquefois pu nipnde rp,el, le transforme à son ipiage et (injt pc^r s\v réaliser, et vous saisirez à la fofs les 4ifférences et les rapports des deux activités. Qn peiit dire que, en ce cas, l'grtjstp, Jp littérateur a été i|p industriel ou un
l'existence universelle de i.'art 3(>3
moraliste involontaire et inconscient, que rindustriel a été, malgré lui, une manière (fartiste.
Le fliioraliste qui éditîc un système de préceptes encore inappliqués et qu'on pe suivrapas de longtemps, l'industriel qui veut faire travailler une chute d'eau ineiflployée, riiomme d'Étiat qui ébauche un projet de loi organisant UD impôt nouveau, ou qui médite quelque conquête, le savant qui conçoit une hypothèse, l'homme religieux en qui une croyance nouvelle vient à s'ébaucher, tous commencent par se construire un u),onde idéal.
Ce monde idéal, comme chez l'artiste, se substitue au njonde réel, au moins de temps en temps et par intervalles. Il s'oppose à celui-ci. Réfugiés dans le monde de leurs projets ou de leurs hy[»othèses, le moraliste, l'homme politique, l'industriel, sont en dehors de la vie actuelle. Et, comme l'artiste, les autres inventeurs trouvent dans ce monde non seulement un remède au mal auquel il doit directen^ent parer, mais aussi ou surtout un refuge contre les préoccupations, les ennuis, coûtée la vie agitée et troublée.
Leur monde, con;ime celui de l'arjtiste, se constitue et se développe à part, il faut le préserver contre les heurts unpeu rudes <Le laréalité, contre les forces actuellement triomphantes, surtout tant qu'il est jeune et chétif. Sans doute une idée morale, scientifique, industrielle ne doit pas être préservée de la même façon
qu'une idée artistique. Il faut, au contraire, la mettre en contact avec l'expérience, mais dans des conditions choisies ; ne pas la lancer ou essayer de la réaliser trop tôtetsansravoirfortifiée. EtTartaussidoit bien affronter, lorsqu'il se réalise quelque peu, les chocs de la réalité. Il faut souvent que l'œuvre s'inspire du réel et il faut aussi qu'elle cherche à s'incarner dans quelque matière, et qu'elle tâte son public. Les analogies, en tout cas, sont considérables, et les différences essentielles que j'ai signalées ne doivent point nous abuser sur elles. Si nous nous rappelons aussi ce que j'ai dit sur la tendance de l'art à pénétrer dans le monde pratique, nous verrons qu'il y a des ressemblances profondes entre les grandes formes de l'activité sociale. Leur point de départ est le même, et, bien inconsciemment dans beaucoup de cas, elles tendent vers le même but ; les procédés qu'elles emploient se ressemblent aussi.
A part ces ressemblances et ces rapports généraux et nécessaires, il en existe d'autres en quelque sorte accidentels. L'art s'écarte de son principe pour réaliser un monde idéal. Il se rapproche souvent de la morale, de la religion, de l'industrie. Mais de même les autres grandes fonctions sociales subissent assez souvent des déviations qui les rapprochent les unes des autres, et, ce qui nous intéresse ici, de l'art en particulier.
Gela arrive d'abord dans le cas de l'attitude artiste sur laquelle j'ai assezinsisté et que nous pouvons prendre
l'existence universelle de l'art 365
vis-à-vis triine œuvre industrielle, d'une religion, d'un système de morale ou d'une théorie scientitique, et, en général, vis-à-vis de n'importe quelle réalité. Nous pouvons de même prendre l'attitude morale, ou Tattitude scientifique, ou religieuse, ou politique vis-à-vis d'une œuvre d'art, si, au lieu de la contempler, nous tâchons de la classer, de l'expliquer, de la juger au point de vue religieux ou moral. Et tout les phénomènes ainsiproduits l'enchevêtrent et se compliquent à l'infini. Le résultat de notre attitude industrielle vis-à-vis diine œuvre d'art, nous pouvons l'envisager en artiste, admirer notre habileté d'acquéreur ou de revendeur, et ainsi de suite.
Mais en outre il faut tenir compte de l'attitude artiste inconsciente, involontaire, qui va même contre les intentions de celui qui la prend. Et j'entends par là le geste mental de l'homme qui, croyant ou voulant faire une œuvre religieuse, scientifique ou industrielle, fait en réahté une œuvre d'art.
L'art s'introduit partout, sous un déguisement. Nous le retrouverons dans la science, si au lieu de vérifier le plus possible ses suppositions, de contrôler des lois, de s'assurer de l'existence réelle des faits, le savant imagine légèrement les uns et les autres, s'il ne s'inquiète pas suffisamment de les éprouver par l'expérience, de les systématiser avec les données de la perception et du raisonnement par les procédés rigoureux qui sont la spécialité de la science, et s'il cherche surtout à satisfaire avec eux les idées qu'il a déjà, ses sentiments, ou son désir général d'harmonie intellectuelle, d'idées et de représentations bien coordonnées.
Bien (les gens veulent être des savants qui sont plutôt, malgré eux, des artistes, et souvent de mauvais artistes. Pendant bien longtemps, Tesprit scientifique est ainsi resté engagé dans lesprit artistique et aussi dans l'esprit religieux. 11 s'en est dégagé peu à peu, et c'a été une des grandes tâches du dix-neuvième siècle que de lui donner une existence plus nette, plus pure et plus indépendante. Mais on retrouve encore des traces de cette confusion. Des mots fameux comme « mon siège est fait » peuvent rillustrer assez bien.
Le monde scientifique, lorsque le savant n'a pas un souci suffisant de la vérification, devient tout cà fait analogue au monde de fart. Une histoire fausse ne diffère pas toujours d'un roman historique, ni une théorie erronée d'une fantaisie sur la science. Par quelques points sans doute on peut les distinguer, mais surtout peut-être par des caractères assez secondaires, comme les intentions et i)lulôt encore les illusions des auteurs. Et les intentions comme les illusions sont souvent des phénomènes si peu précis, si mobiles, si changeants, si difticiles à apprécier rigoureusement qu'on ne peut toujours discerner tout à fait fœuvre d'art de l'œuvre de science.
Une question un peu embarrassante se pose : Suftiraitil de quelque imperfection dans une (euvre de science pour la transformer en œuvre d'art ?Et alors quelle est l'd'uvre de science qui mériterait vraiment ce nom ?
C'est évidemment une affaire de degré. Une erreur, quelques erreurs ne transforment pas la science en art; autant vaudrait nier la science, ce qui d'ailleurs serait
l'existence universelle de l'art 367
assez logique si Ton voulait prendre la scienee au sens absolu, comme il serait logique de nier l'art absolu. L'ensemble des caractères d'une œuvre permet en général de la classer à peu près exactement. Mais, en fait, cette classitication n'est pas rigoureuse. Il reste toujours un peu d'art inconscient dans la science. Notre expérience ne peut embrasser l'univers, nos conceptions générales sont toujours plus ou moins hypothétiques, nos constatations les plus minutieuses et les plus sûres contiennent encore une part d'induction, c'est-àdire d'hypothèses. Et à mesufe que nous nous éloignons de l'observation immédiate, pour aller vers les inductions plus compliquées, vers des lois plits spéciales et vers des lois plUs géhét-ales, synthétiques et abstraites, les rapports dtl monde intérieur, de notre représentation et du monde réel (tel même que noUs pouvons ou pourrions le connaître) deviennent, eu bien des cas, de plus en plus douteux.
Par conséquent, il y a toujours une partie d'art dans la science, une partie plus ou moins considéi-able selon que le savant est plus ou moins consciencieux, plus ou moins attentif, plus ou moins hardi, plus ou moins habile, qu'il a plus ou moins d'imagination et d'intelligence. Et ce sont parfois les défauts et les lacunes de son esprit qui l'entraînent vers l'art, parfois aussi ce sont ses qualités. Le savant, le logicien, le phildsophe tous ceux qui cherchent à construire un monde de vérité, un monde d'idées et d'images correspondant au monde réel, sotit toujours, à des degrés dififérents et très va- Habies, des artistes. Des artistes inconscients parfois.
mais qui parfois aussi savent un peu ce qu'ils sont et s'y résignent parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement, ou s'en plaignent parce qu'ils ont un autre idéal que celui de l'art, ou même y prennent quelque plaisir.
L'art se mêle à la religion comme à la science et à la philosophie. Je ne parle pas ici de l'art accepté comme tel, employé pour illustrer, répandre, orner des croyances religieuses, et comme tel subordonné à ces croyances. Mais qu'est-ce qu'une religion, dans son ensemble, si elle n'est pas vraie, sinon un art puissant, poussé jusqu'à l'illusion complète ? Et combien y a-t-il de religions non erronées? Au plus une, sans doute. Toutes les autres, sauf celle-là, que chacun peut choisir à son gré, seraient donc les œuvres d'art, grandioses ou mesquines, des œuvres d'art méconnues. Et s'il n'y en a même pas une de vraie, c'est cela qu'elles sont toutes.
En effet une grande religion fausse est un monde imaginaire d'idées et de sentiments, de manifestations variées, de gestes, de cérémonies inventé pour parer aux discordances du monde actuel. Elle explique nos maux, elle leur donne des satisfactions fictives par l'espérance et l'imagination d'un meilleur avenir, soit dans ce monde où nous vivons, soit dans le monde d'une vie future. Elle subvient à rinq)uissance de notre science et de notre philosophie en nous donnant les explications des choses ignorées ; elle subvient à notre incapacité d'agir; elle console nos sourtVances en nous promettant
i.'existexce universelle de l'art 369
l'appui des êtres supérieurs ou de lointaines récompenses. L'homme qui, pour expliquer le monde, en fait la création d'un dieu, ou qui, dans sa soulfrance, invoque une puissance suprême et imagine sa joie future, agit à peu près de la même façon que l'enfant qui, n'ayant pas sa soupe, envoie tout de même sa cuiller dans son assiette et la porte en suite à sa bouche. Partout et toujours la religion nous donne, comme l'art, un monde idéal où, d'une manière ou de l'autre, les tendances froissées et déçues par la vie se trouvent satisfaites. Et si ce monde idéal n'est point, par miracle, réel, s'il est aussi fictif que le monde de l'art, il est comme lui isolé du monde réel. Et l'on sait jusqu'à quel point il lui ravit l'homme pour l'accaparer. Qu'est-ce qu'un solitaire religieux, ou le membre d'une communauté, sinon un artiste qui vit, loin du monde réel, isolé ou avec quelques âmes amies, son rêve d'art?
Sans doute il subsiste des ditîerences entre la religion et l'art et je les ai assez indiquées, ilfallait montrer aussi ce qu'elles ont de relatif et de mobile. Et de même sont celles qui séparent l'art de la morale.
La morale aussi reste fictive et vaine en partie. Pour qu'elle ne le fût pas il faudrait qu'elle se réalisât pleinement. Mais quelle est la morale qui peut se réaliser pleinement, être universellement pratiquée ? 11 ne pourrait y en avoir qu'une, mais il n'y en aura vraisemblablement point. Ni la morale bouddhique, ni la morale stoïcienne, ni la morale chrétienne, ni la morale de Kant, ni l'utilitarisme n'ont conquis le monde. Elle n'ont pas même conquis leurs propres partisans, en ce
Pallhan. — Mensonge de l'art. 2i
sens qu'aucun d'onlre eux ne les a jamais pleinement pratiquées. Qui a constamment rendu le bien pour le mal, ou toujours agi de manière à ce que son acte put dégager une maxime universelle ? La morale demeure ainsi toujours, même dans l'esprit qui l'accepte comme vraie, un monde subjectif, séparé du monde réel, où se réparent aussi les imperfections du monde réel, mais d une façon idéale, un monde fictif qui nous console ou nous désole, selon notre tendance à nous sentir consolés ou désolés, mais qui, comme le monde de l'art, s'oppose au monde réel, et pour l'harmonie et pour la réalité.
Et si, par impossible, la morale venait à se réaliser, on n'aurait plus besoin d'elle, elle disparaîtrait par ce fait même. Ce serait l'évanescence, c'est dire que la morale, en tant qu'elle existe, a toujours quelque chose d'artistique, de tictif et aussi de faux, car une prévision complète, et une prévision même purement morale, est impossible à l'homme.
L'industrie même n'est pas plus séparée de l'art que la science, la morale ou la religion. Comme l'art, l'industrie part d'un obstacle opposé à la satisfaction de nos désirs. Comme l'art, elle imagine un monde actif, réel et fictif qui corrige ces défauts et augmente l'harmonie.
Elle diffère de l'art en ce qu'elle tend à réaliser son monde fictif, et nous avons vu le caractère relatif de cette différence. Mais combien de projets avortent avant de s'être développés complètement même dans le cerveau de l'industriel ! Et parmi ceux qui se réalisent,