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CHAPITRE PREMIER

La définition scientifique d’aucun objet de recherche ne peut être évidemment obtenue qu’à une étape déjà avancée de cette recherche. Étudier le mensonge, c’est entreprendre de chercher sa nature. La caractérologie à ses débuts ne peut donc, comme a fait toute science, que partir des mots du langage courant et des idées que le sens commun met en rapport avec eux. Tout le monde entend par mensonge, l’altération intentionnelle de la vérité.

Que peut signifier cette expression en psychologie ?

19 En ce qui concerne d’abord vérité, il est impossible au psychologue, et sans doute à qui que ce soit, de prendre ce mot en un sens ontologique. Pour que nous puissions altérer la vérité, 1l faut encore que nous connaissions ce que nous appelons vrai, et l’objet de cette connaissance ne serait-il qu’un phénomène nous masquant l'être en soi, l’acte, par lequel nous l’altérerons à son tour, n’en sera pas moins un mensonge. Pour un sujet, la vérité ne peut être qu’un rapport ; le faux, l'opposé de ce qu'il croit vrai. Pour qu'il puisse y avoir mensonge, il faut donc que les lois, qui déterminent la formation de la croyance, avec l’assentiment, aient préalablement produit,

(1) À défaut des remerciements personnels, que la mort récente de M. Heymans, professeur de philosophie à l’Université de Groningue, m’empêche de lui exprimer, je dois indiquer 1ci qu’il a bien voulu me communiquer des documents inédits de son enquête, que j’ai utilisés en plusieurs endroits et donné son agrément aux conclusions de la page 38. — Je remercie M. Jean Marsat, ancien élève de l’École Polytechnique, à qui j'ai dû des observations et des critiques utiles.

dans la conscience de celui qui ment, un jugement définissant le vrai pour lui (1). Ainsi, je dois m'être aperçu qu’une pièce de monnaie est fausse pour mentir en la proposant comme vraie; et même si cette pièce que je tiens pour fausse ne l'était pas, je n’en serais pas moins un menteur s1 je la croyais fausse en la disant vraie. Quand donc nous prétendons ou présumons qu’un sujet ment, nous supposons que la vérité, trahie par son langage ou son action, s’est définie et persiste de quelque façon dans sa conscience (2), juxtaposée au désir de l’exprimer inexactement.

Dans la définition de la vérité pour et, dans uneinégale mesure, par le menteur, il faut souligner la présence de ce décret de fixation par lequel l'esprit choisit et arrête le terme auquel un autre devra être rapporté. Dans toutes les démarches de notre pensée, il y a des éléments que nous écartons du débat pusqu'il ne peut y avoir de débat que par eux, et d’autres que nous livrons à la discussion. Quand deux représentations sont présentes à notre conscience et qu’elles se contredisent, aucune raison absolue ne contraint d’attribuer la réalité à celle-ci plutôt qu’à celle-là, à supposer que nous ne considérions qu’elles (3). Serait-ce à cause du caractère qualitatif et sensible de l’une ? Mais il y a des rêves et des illusions. À tout moment

() Que cette vérité, à laquelle nous rapportons, comme à un étalon, nos affirmations, soit susceptible, si l’on fait abstraction des conditions les plus profondes de toute pensée possible, de métamorphoses extraordinaires, c’est ce qui apparaît le mieux quand la réflexion se porte vers les conditions éventuelles de notre. connaissance empirique. C£. les pages de W. James, in Études et réflexions d’un psychiste, trad. franç. Paris, Payot, 1924, sur la difficulté de définir la « pure blague » et « la simulation »; par exemple pp. 326-327. Il en résulte que les recherches de psychologie n’ont de sens qu’en rapport avec le sens commun : c’est à quoi ne pensent pas assez souvent les psychiâtres.

(2) Comment s’est proposée cette vérité à laquelle le menteur va être infidèle, c’est le problème de psychologie de la croyance que nous n’avons pas à aborder dans cette étude, puisqu'elle ne porte que sur les altérations subies par cette vérité préalablement définie. Le livre de Halbwachs sur les Cadres sociaux de la mémoire. Paris, Alcan, 1925, aborde sociologiquement le problème par un cas particulier, puisque le souvenir est un mode de connaissance susceptible d’être vrai ou faux. La vérité varie comme la moralité objective. La guerre entraîne une crise de la vérité comme des mœurs, Cela complète, cela ne supprime pas l’étude des conditions éthologiques qui doivent être plus profondes, en tant qu’elles enveloppent des conditions organiques, que les conditions sociales, :

(3) Ceci est marqué aussi nettement que possible par W. James encore dans une lettre à Renouvier, Revue de Métaphysique ei de Morale, avril-juin 1929, p. 214.

la science sacrifie le perçu au pensé. Serait-ce au contraire à cause de l’intellectualité de l’autre ? Mais il y a des hypothèses fausses et de toute hypothèse l'esprit se demande quelle est sa relation avec le réel. Pour qu’un mensonge soit possible, il faut done qu'un décret, ancien ou récent, justifié ou arbitraire, et sans doute les deux à la fois, ait consolidé comme réel l’un des termes d’une confrontation, de même que, dans le Henri IV. de Pirandello, le personnage principal finit par décréter que la cour de fiction où il vit est le réel. Si nous ne supposons pas dans la conscience du menteur ce décret et tous ceux qui lui donnent un contenu, nous n’avons aucune raison de le tenir pour un menteur.

Qu’est-ce qui autorise cette supposition ? Il faut bien se poser cette question et avec quelque insistance. Car ce n’est pas l’une des moindres difficultés de la caractérologie que la dépendance des conclusions de celui qui la fait, envers son caractère propre. À mesure qu’elle se constituera, elle fondera une nouvelle critique, intermédiaire entre la critique transcendantale et la critique historique. Il peut se faire, et 1l arrive trop souvent que l'attribution de la mendacité à un sujet n’est vraie que de celui qui la lui attribue. On peut se révéler menteur à ce qu’on accuse un autre de l'être ; et au cours même de cette étude, nous aurons à chercher si de conditions collectives ou vidusles n’ont pas pesé sur les documents, que nous aurons à utiliser, ou leur interprétation. Il n’en suit pas que l’objectivité ne soit pas possible en éthologie, comme partout ailleurs, et que la convergence des raisons théoriques et inductives n’y puisse aussi autoriser des conclusions scientifiques et par conséquent vraies. Au moins en résulte-t-il qu’il est indispensable de préciser à quels signes nous reconnaissons qu'un sujet oppose, en lui-même, à ce qu'il dit ou manifeste, autre chose que ses paroles ou ses actes démentent. Cette précision ne sauvera pas nécessairement l’éthologiste de l'erreur. Il n’y a pas de critère absolument décisif de la vérité, même si l’on veut compliquer ce critère en le rémplaçant par un système d'indices. Mais la science physique ne se serait jamais constituée s’il fallait à la science, pour qu'elle se formât, un critère indubitable. Il arrive et peut toujours arriver en physique qu’un concours étonnant de circonstantes ou une

mystification rassemble, par une juxtaposition contingente, des données, qui ne vérifient la physique qu’où la nécessité les conjoint. Certaines expériences ne sont que des décors. Qu'il en soit de même en caractérologie, celle-ci n’en reçoit aucun discrédit. Il faudra que l’éthologiste flaire et écarte les faits qui lui paraîtront gâtés. La connaissance des indices de vérité lui facilitera cette critique.

L'expérience oblige ici de distinguer deux cas :

a). Il arrive que si la croyance, qui constitue l’étalon devérité pour le menteur, n’est pas et ne doit pas être directement reconnaissable en lui, puisqu'il la dissimule, elle le soit indirectement par un effet. C’est ainsi qu'un magistrat amène un inculpé à «se couper ». On en trouvera un exemple dans l’observation I :

OBsEervATION I. — Le sujet Paul P... est un garçon d’environ 7 ans, émotif, moyennement actif, très primaire. Son père rentre et lui demande : « Personne n’est venu ? » Légère hésitation de Paul. Il répond : « Non. » Puis apparence de sourire. Le père insiste. Paul avoue que M. X. est au bureau. Le sujet Paul est très porté à mystifier et à taquiner ; ce qui s’umit chez lui à la serviabilité des colériques.

Si, en effet, la représentation vraie coexiste dans la conscience du sujet avec la représentation fausse, eïle doit, en vertu des associations idéomotrices et intellectuelles, provoquer des effets moteurs et verbaux. Par exemple, dans cette observation, l'enfant s’amuse du contraste inhérent à sa mystification, il tend à en sourire, la présence d’autrui exerce sur lui une pression d'entraînement qui l'y amène. Ce sourire est l’effet révélateur de la présence de la représentation vraie dans la conscience du menteur ; de même qu'un document historique D, faux en ce qu’il diffère de l’événement E qu’il rapporte, révèle authentiquement cet événement à quiconque connaît la loi ED, et sait qu’elle devait s’appliquer en l’occurrence considérée. Le fondement de la vérité n’est pas l’identité, mais la nécessité.

Comme l’utilisation d’un témoignage historique, cette découverte indirecte suppose que la loi reliant la représentation vraie à l'effet révélateur convient au cas où on l’applique. Il y a done là une possibilité d’erreur. On prend très souvent le trouble

d’un accusé pour effet révélateur, comme par exemple, dans la méthode d'enquête de Iung par chaînes associatives, le ralentissement associatif (1) ; mais si la cause de son trouble peut être la perception de l’incompatibilité entre ce qu’il croit et ce qu'il dit, c’est-à-dire l’idée qu’il ment, ce peut être aussi bien la perception de l’incompatibilité entre ce qu’il est et ce qu’il voit les autres croire de lui, c’est-à-dire l’idée qu’il est accusé de mensonge. On ne peut même pas prendre l’aveu pour l’effet révélant indiscutablement le mensonge puisque beaucoup de faits judiciaires, et une fois de plus l'observation IL, vérifient que l’aveu peut être, non l'effet révélant un mensonge, mais un autre mensonge :

OgBsERvaTION II. — Une jeune fille m’a rapporté qu’à 5 ans environ, elle avait avoué à ses parents un vol de bonbons, qu’elle n'avait pas commis, pour se délivrer de leur insistance. Ce n’est que plusieurs années après qu’elle leur avoua, cette fois véridiquement, les avoir trompés par ce faux aveu.

C’est la première raison qui doit nous faire aborder l’étude du mensonge, non par la franchise mensongère, mais tout au contraire par le mensonge le plus franc.

b) Le plus souvent, cet effet révélateur nous manque; rien n’éveille notre méfiance. La perception d’une contradiction, partout indispensable à la naissance de la réflexion, n’est pas produite par les paroles et les actes d’autrui. Si donc ultérieurement nous déduisons qu’une parole ou généralement une expression a été un mensonge, c’est en partant de la croyance universelle que le sujet n’a pas pu, à cause des lois de la perception ou de la pensée abstraite, dont nous constatons l’exercice ordinaire dans notre propre expérience, ne pas former, dans telles conditions, telle croyance que l’expression dément. Nous ne sympathisons

(1) C£. in Gorphe, La Critique du témoignage, Paris, Dalloz, 1924, pp. 88-93, les appareils de psychodiagnostic ; pp. 95-96, le retard aux mots critiques (Tatbestandsdiagnostic) de lung. Gorphe observe justement que le procédé employé par lung et d’autres ne fait que rendre expérimental un procédé spontané des juges d'instruction qui pressentent un mensonge quand le temps de réaction employé par un accusé pour répondre s’allonge. Mais il est facile de voir que ce pressentiment est faillible.

plus avec une contradiction subjective dans le menteur, nous éprouvons une contradiction objective entre une situation de fait et une expression du menteur. La découverte de cette contradiction éveille généralement en nous le besoin de connaître l'intérêt qui a déterminé le mensonge. On le vérifie dans observation III (1) :

OgservarTion II — Un chasseur anglais, après avoir tiré sur une antilope, demanda à son serviteur noir s’il l’avait touchée. La réponse fut : « Oui, la balle lui est entrée dans le cœur. » Mais comme l’événement ne s’accordait pas avec cetie réponse, il pria un ami, qui connaissait la langue indigène, d’expliquer au noir qu'il préférait en toute occasion la vérité. L’indigène répliqua : « Il est mon père et j’ai pensé qu’il serait fâché si je lui disais qu'il a manqué l’antilope. »

Le mensonge est ici solidement établi. Sa preuve résulte du concours de trois raisons : le désaccord entre la situation de fait (la disparition de l’antilope) et ce qu’elle aurait dû être d’après le contenu du mensonge, l’aveu du menteur, la révélation dans l’aveu de l’intérêt qui a dicté le mensonge. Cette convergence fonde la possibilité de l’éthologie scientifique en lui assurant une matière de faits aussi solides que des faits physiques et pour les mêmes raisons. Pourtant, si ce fait reste isolé dans la connaissance que nous avons d’un homme, observateur moyen, qui n’est pas trop impulsif, hésitera encore. Le mensonge, non seulement apparent, mais déduit par systématisation, se renouvelle-t-1il ? Le même observateur, qui n’est pas trop méfiant, serait-ce dans l’appréciation des raisons de l'être, n’hésite plus. Il faut cesser d’hésiter avec lui si l’on croit la science possible. L'esprit critique doit être opportun, rien de plus. Il doit en être en caractérologie comme partout ailleurs en science. De même qu'il est plus facile d’avérer une loi que le lieu singulier où elle s’applique, il est plus facile de reconnaître vraiment qu’un homme est un menteur que d’avérer un de ses

(1} Livingstone, Expedition to the Zambesi, p. 309, cité in E. Westermarck, Origin and development of moral ideas (London, Macmillan, 1908), t. 11, p. 111, n. 3.

de M A

mensonges. La complexité de chaque fait psychologique est

si grande que la détermination de toutes ses conditions est

impossible ; mais de toute une série de faits peut se dégager, d'autant plus caractéristique que les faits sont par ailleurs plus variés, un rapport constant. Comme un tel rapport est l’objet central de toute science, la méthode statistique est au centre de l’éthologie.

2° Au principe de toute altération intentionnelle de la vérité, il y a donc une application des lois de la croyance qui en déterminent une. Comme on dit que les lois de la pesanteur se vérifient en chute libre, que la loi de l'offre et de la demande définit le marché libre, on pourrait dire que la vérité est psychologiquement ce qui se produit dans l’état de connaissance libre. On discute parfois si c’est la vérité ou le mensonge qui nous est naturel. Pour le psychologue qui, en tant que savant, ne peut pas ne pas faire abstraction de la volonté du sujet individuel et ne peut entendre par naturel que nécessaire, ils doivent ’être tous les deux. Mais de même qu'il y a, dans la nature extensive, des objets qui, par leur solidité, leur isolement et leur permanence s’approchent autant qu’il est possible des caractères d’un objet idéal, il y a, dans la nature psychologique, une cohérence, une pureté et une stabilité du vrai par rapport auxquelles le mensonge est second ; et comme la science de la matière a procédé de ce qu'il est le plus facile d’appréhender à ce qui est le plus labile, c’est à l’opération mentale qui pose la vérité que convient l'hypothèse de Libre ; par rapport à elle, le mensonge devra être dit compliqué, pourra être dit artificiel. La vérité paraît se faire en nous, le mensonge est fait par nous.

Cherchons donc quelles influences viennent s’ajouter aux conditions de l’affirmation de la vérité pour déterminer son altération, comme le physicien cherche quels facteurs s’ajoutent aux conditions de la chute libre pour en varier l’application. Elles nous permettront de définir sommairement « intention »; c'en sera une définition simplifiée, durcie, grossièrement inadéquate à la complexité psychologique ; mais toute science commence par la brutalité conceptuelle.

De ce que la représentation intellectuelle et claire d’une fin peut être plus ou moins distinguée de l’aspiration vers un but, enveloppée dans un désir, il n’en suit pas qu’il faille restreindre l’intentionnalité à l’une de ces deux instances ; et particulièrement n’admettre pour intentions que celles où la réflexion est intervenue pour les formuler. Au contraire, il y a intention chaque fois qu'une représentation subit une modification par l’action d’une tendance adventice. Un homme aurait traversé une rue suivant telle direction ; mais il s’est aperçu de lapproche d’une voiture, le désir de l’éviter, qu'il l’ait ou non exprimé, à lui-même ou à autrui, a déterminé une inflexion de sa marche. Ce détour a été intentionnel. Certains d’entre nous, lesquels ? ce sera à l’éthologie à le chercher, se pensent moins, les autres se réfléchissent davantage, et chacun de nous, suivant les événements. Chez les premiers, les intentions sont plus affectives ; chez les seconds, plus intellectuelles ; chez tous, elles sont l’un et l’autre, quoique à des degrés divers.

Sur ce fond commun, il faut distinguer des cas où l’altération intentionnelle de la vérité amène immédiatement et par ellemême la satisfaction de la tendance qui l’inspire, de ceux où elle apparaît comme le moyen d’un autre effet, duquel la tendance attend satisfaction. Dans le premier cas, la représentation crue vraie À devient par l’altération intentionnelle A? satisfaction de la tendance T ; dans le second, A? n’est produit que comme moyen de B qui satisfait T. Dans les deux, l’intelligence intervient plus ou moins clairement pour reconnaître que, soit A” soit le système A’—B, convient à T ; mais dans les deux, T est indispensable à l'opération. L’intention ne consiste pas seulement dans T, mais dans l’adaptation par laquelle À est altéré pour convenir à T. Est essentielle au mensonge cette contradiction ressentie par le mot entre la représentation À et celle que requiert T. C’est précisément à cause de cette contradiction que le mensonge doit être dit volontaire. Dans l’objet systématique, toute contradiction est exclue. Où elle est, le sujet doit être pour se la faire et en souffrir.

S’1l en souffre, 1l va chercher à s’en délivrer. Bien des manières d’y réussir s’offrent à lui, et on le vérifiera sur tous les exemples, si l’on prend soin de ne pas mettre en équations la situation

concrète où le moi se débat, de ne pas substituer à la multi-

plicité des données, plus ou moins proches, qui s’offrent à tous

nos départs d'action, un schéma comparable à ceux par lesquels nous nous théorisons à nous-mêmes les conjonctures concrètes de nos décisions singulières. De toutes ces manières, nous

pouvons distinguer trois espèces : le sujet peut respecter

l'intégrité de À et renoncer à satisfaire T ; ou altérer À pour satisfaire T ; ou retarder l’action jusqu’à une invention opportune, qui lui permettra à la fois de sauvegarder À et de satisfaire T ; comme devant un problème, si l’on ne veut en truquer

les données, 1l faut renoncer à le résoudre ou en inventer la

solution.

Ainsi, pour commencer par un exemple où l’altération A° doit satisfaire directement T, un optimiste, ému par une représentation déplaisante, comme la mauvaise mine d’une personne chère, pourra se mettre à travailler sur cette représentation; il l’atténuera, la corrigera, lui trouvera des raisons superficielles et sans gravité, jusqu’à ce qu’il s’en débarrasse pour donner satisfaction à son optimisme. Ce sera mentir. Il eût été bon de se l’avouer, d’en discerner les causes profondes, d’y remédier ; mais s’il avait été indifférent à la santé de cette personne, cette indifférence l’eût préservé du mensonge aussi bien que l’activité intelligente qui résout la contradiction. Le vendeur, qui loue mensongèrement sa marchandise, le fraudeur, qui donne à ce qu’il met en étalage un nom usurpé, se représentent plus ou moins nettement que la représentation des qualités, qu’ils leur attribuent faussement, déterminera le client à l’achat. C’est cet achat, qui est la fin de tout le procès essentiel au mensonge, non la représentation altérée. Mais ici encore le mensonge se place entre un plus et un moins, l’efficacité d’une publicité véridique et l’abstention de toute publicité.

C’est ce qui rend à la fois relativement vraie et relativement fausse l’affirmation usuelle que le mensonge est une impuissance. Il semblerait, d’après cette expression, qu'il pose un non-être; comme, pour une théorie objectiviste de l’erreur, celle-ci n’est qu’une absence d’objectivité. Mais ces deux réductions ne correspondent pas à la réalité psychologique, qui ne

peut jamais être tellé que par quelque positivité, deux fois positive en ce qu’un être est posé et que le sujet fait l'acte de le poser. Le mensonge est une puissance dégradée (1). Le menteur affirme, mais il affirme moins qu’il ne devrait affirmer dans les conditions où il affirme, moins, si l’on veut, que l’homme moyen n’affirmerait à sa place. Comme dans l’erreur ; mais tandis que dans l'erreur, le sujet, qui dégrade le vrai, est excusé par la considération des conditions objectives, qui s'imposent à lui, dans le mensonge, il est condamné. Dans l’erreur, il est écarté de la vérité et celle-ci est pour lui future, par rapport à son aflirmation ; dans le mensonge, il en est précipité et la vérité est par rapport à l’affirmation, un effectué. Mais dans les deux cas, puisque l’erreur et le mensonge ne se confondent pas dans l’ignorance, il y a quelque intention du sujet à leur principe, et avec elle responsabilité. Le sujet qui s’est trompé est blâmable puisqu'il n’y aurait pas lieu de l’en excuser, si le fait ne dépendait pas du tout de lui ; mais il est moins blâmable que celui qui trompe. Il est blâmé de s’être laissé tromper, le menteur de chercher à tromper. L’erreur a pour principe une intention faible, le mensonge une intention forte. Le menteur est dit à juste titre impuissant, faible ou lâche parce qu'il a les moyens de ne pas l'être et notamment la vérité ; mais sa volonté est engagée à

(1) Si l’on présentait cette idée en disant que le menteur, incapable et se sentant incapable de dire la parole vraie ou de faire l’acte vrai, compense, par une volonté de puissance se proposant un but fictif, son impuissance réelle, on se rapprocherait extrémement des idées d'Alfred Adler sur les névroses. On sait que sa théorie met à leur principe une Minderwertigkeit, une infériorité des organes, qui explique l’apparition dans la conscience d’un sentiment comparable au sentiment d’incomplétude de P.Janet. En opposition avec Freud (Cf. la confrontation des deux doctrines par Rud. Allers, Charakter als Ausdruck. Ein Versuch über psychoanalytische und individualpsychologische Charakterologie in Tahrbuch der Charakterologie, 1924, 17e année, 1°f vol. pp. 1-40), il marque l'indépendance du sentiment de personnalité, par lequel le moi cherche à satisfaire « une revendication de virilité », une exigence d'expansion. De là cette idée très féconde que beaucoup de nos aptitudes s’expliquent, moins par une sorte de donnée congénitale que par l'effort toujours marqué de finalité pour compenser les insuffisances et les lacunes de notre nature. Comme les petits hommes se redressent. L’exposé des idées d’Adler est fait dans la première partie de Ueber den nervôsen Charakter. Grundzüge einer vergleichenden Individualpsychologie und Psychotherapie. Wiesbaden. Bergmann, 1912,195 p. (trad. en français par le docteur Roussel, sous le titre : Le tempérament nerveux. Eléments d’une psychologie individuelle et applications à la psychothérapie, Paris, Payot, 1926, 363 p.). Cf. un résumé dela doctrinein A. Adler Les idées fondamentales de la psychologie individuelle in Revue de Psychologie concrète, Paris, Les Revues, 1929, 1e année, n° 1, pp. 89-101.

LA DÉFINITION DU MENSONGE {Il

un degré qui ne vaut pas pour l’homme qui se trompe (1).

Ces analyses, qui doivent rester très sommaires pour ne pas nous éloigner du sens commun, restreignent la liste des faits qui rentrent dans l'extension d’ « altération intentionnelle de la vérité ». Maïs elle reste encore très longue et très hétérogène. Toute fonction de la conscience, pour autant qu’en se définissant elle s’isole de la conscience entière, crée des abstraits, des extraits, que leur séparation rend fictifs et qui peuvent devenir la matière d’un mensonge, s’il se trouve quelqu'un qui, en connaissance de cause, propose l’un d’eux comme équivalent au contenu de conscience actuel ou actualisable auquel il est rapporté. Que l'artiste soit plus souvent qu’un autre accusé de mentir, cela provient d’abord de ce que la plupart des hommes sont plus attachés au sensible qu’à l’intellectuel, ensuite de ce que l’artiste cherche expressément à accentuer ce qui est donné dans la perception. Mais on pourrait alléguer pour l’art, que l’image fournie par l’art de la réalité est la plus riche qui puisse nous en être donnée, et qu’en tout cas, les déceptions, qu’il peut produire par l’inanité des êtres qu’il crée, ne sont pas plus redoutables qu'aucune de celles où peuvent aboutir d’autres fonctions séparées. La science est un art, en tant que le savant collabore avec les conditions du fait pour le produire. En marquant le caractère artificiel du fait scientifique, on indique que des intérêts de simplification, de stabilité, de maniabilité au moins interviennent dans son établissement ; et s’il n’est pas suffisant qu’une affirmation soit intéressée pour être fausse, car elles le seraient toutes, il est du moins toujours possible qu’elle le devienne, quand l'intérêt sera inopportun.

(1) G. L. Duprat, in Le Mensonge (Paris, Alcan, 1903), définit, p. 30, le mensonge «un fait psychologique de suggestion, orale ou non, par lequel on tend plus ou moins intentionnellement à introduire dans l'esprit d’autrui une croyance positive ou négative, qui ne soit pas en harmonie avec ce que l’auteur suppose être la vérité ». Cette définition coïncide avec la nôtre par deux éléments : existence d’une croyance tenue pour vraie par le menteur, intention d’altération. Le troisième, si fréquent soit-il, nous paraît accidentel. On peut se mentir à soi-même, on peut mentir seul. Celui qui déforme le souvenir d’un événement par violence affective, le déforme pour lui, en lui, aussi bien et en même teraps que pour les autres. — De même, G. Prezzolini, dans l’Arte di persuadere présente bien le bugiardo comme l’uomo eminentemente sociale (p. 8) ; mais il reconnaît aussi qu’il y a un arte di persuadere se stesso (p. 7) ; cf. page 30, les méthodes de l’ « autopersuasione ».

Plus le sujet qui y cédera sera conscient d’y céder, plus l'erreur se fera mensonge. La correction d’un chiffre empirique est l’altération intentionnelle du constaté : elle peut servir à retrouver la vérité, elle peut aussi servir à s’en éloigner. De même il arrive qu’un savant utilise une hypothèse, qu’il sait, fausse pour en déduire des conséquences, dont il espère qu’elles ne le seront pas. Il ne fait pas autrement que le questionneur qui plaide le faux pour savoir le vrai. Tout mensonge n’est pas égoïste, du moins de destination ; quelle que soit l'intention d’un mensonge, c’est un mensonge ; car il suffit qu’une intention s'oppose aux raisons, qui définissent la vérité à un moment et dans des limites données, pour que celle-ci soit ou compromise ou au moins menacée. En métaphysique même, l’effort pour présenter et maintenir une table de catégories ou tout système d’abstractions, comme l’expression adéquate du réel qui les déborde infiniment par sa complexité, en sacrifant le concret à l’abstrait, envelopperait une intention de mensonge.

Dans l’action, le mensonge est partout où le vouloir ne sait pas concilier le devoir de se décider, qui sort de toutes les situations urgentes, avec le devoir de ne pas détruire les îlots théoriques ou les systèmes sensibles, que l’amour de la vérité a déjà construits. Il définit l’état de guerre, puisqu'il y a guerre partout où deux contradictoires recevant chacun son actualité d’une volonté, cherchent à se supprimer l’un l’autre, au lieu d’être lorigine d’un effort de réflexion et de construction. L'amour de la vérité, ou plus simplement la curiosité, qui nous portent vers la vérité inconnue, la véracité, qui nous conserve les vérités connues composent la moralité intellectuelle ; mais celle-ci est déjà toute la moralité, puisque le vrai doit se confondre en définitive avec l’être. Le mensonge est donc l’immoralité même, sous chacune de ses trois formes, comme mensonge verbal quand il donne comme vraie une affirmation fausse, comme mensonge «pragmatique » quand il présente comme telle chose, ce qui n’en a que l’apparence, comme défaut de sincérité, quand il présente le moi autre qu’il est. Il ne se limite pas aux relations entre hommes. C’est mentir que de prendre un animal au piège, car c’est lui présenter une fausse apparence pour le décevoir.

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