Parler de soi
Le colérique est plus apte à la sympathie; et quand il parle, il doit tendre vers la parole, qui donne à la fois satisfaction, en lui-même, aux tendances favorables à autrui comme aux égoïstes. Le nerveux ment avec candeur, en ce que la vérité est profondément refoulée dans sa subconscience ; le colérique ment avec bonté, en ce qu’il cherche à satisfaire autrui.
Les formes de ce mensonge altruiste sont très diverses :
49 Il y a d’abord le mensonge de ménagement, particulièrement
aux enfants, par lequel les parents cherchent d’ordinaire à ménager leur avenir. Il est dangereux que des enfants soient prématurément instruits de la nature des rapports sexuels : on répondra à leurs questions par des explications illusoires. Ils peuvent faire un usage maladroit de tel secret : on altérera les faits à leur usage. La souffrance et la mort les épouvanteraient : on ajourne la vérité à l’âge où ils sembleront être à même de la recevoir. Cet usage si général, auquel ne manquent guère que les personnes qui ont fait de la véracité une règle de principe, a lintérêt de montrer qu’on craint de heurter l’émotivité enfantine par certaines vérités. On ment aux enfants par sympathie pour leurs dispositions affectives et par conséquent sous leur influence : nouvelle vérification de l’action d’un des facteurs indiqués. Mais comme le sentiment, qui inspire le mensonge nous vient d'autrui, et qu’il vise le bien d’autrui, ce mensonge peut être appelé altruiste.
C’est encore par un mensonge de ménagement qu’on trompe un malade sur son état. Que ce mensonge est bien de nature altruiste, c’est vérifié par le fait que le mensonge est d'autant plus facile, que la personne à ménager est plus aimée, un enfant pour sa mère, une mère pour son fils. Quand ce mensonge s’atténue, 1l devient le mensonge de complaisance. Insensiblement, nous revenons à la disposition à complimenter par laquelle, comme nous l’avons vu, les colériques atteignent presque les nerveux ;
2° Proche parent du précédent est le mensonge de plaidoirie par lequel on infléchit les faits dans le sens le plus propre à excuser autrui. On pourrait en trouver des exemples chez les avocats souples par rapport aux avocats rigides. On peut en effet diviser les avocats en deux groupes : ceux chez qui l’influencé des principes est assez forte pour les détourner de sacrifier la justice objective à l’intérêt égoïste de leur client ; ceux au contraire, chez qui l'intérêt pour les personnes l’emporte sur le respect d’un principe. Les premiers tendent à s’identifier avec le juge ; les seconds, à un combattant dont le succès prouve la supériorité. Dans le groupe le plus émotif-primaire, on voit comment le désir du succès peut confluer avec la sympathie pour l’accusé, afin de former une altération affective
où altruisme et égoïsme trouvent en même temps satisfaction. Les mères utilisent fréquemment le mensonge de plaidoirie pour la défense de leurs enfants ;
39 Généralement le colérique (et d'autant plus qu’il sera plus altruiste, à la fois par émotivité et activité et par l’effet de l'inégalité E> A), est optimiste. Il a généralement foi et confiance dans les hommes. Cette propriété résulte immédiatement de son aptitude à idéaliser et surtout à avoir confiance : rappelons qu'il n’est, pour la première, dépassé que par les passionnés et qu’il les dépasse pour la seconde (cf. p. 192), On peut le comprendre. L’un des traits les plus généraux de ce caractère est l’eucolisme : il possède la gaîté propre aux AP au plus haut degré :
Question 15, 19 Gai et vif.
AP Colériques. ./ 50,2 Sanguins.... 47,4 Moyenne..... 48,8
nEP Sanguins.... 47,4 Amorphes. .. 40,8 — .. .... 44,1 EA Colériques. .. 50,2 Passionnés... 36,0 A CPR 7e D | EP Colériques. .. 50,2 Nerveux..... 35,1 — ...., 42,65 nEA. Sanguins.... 47,4 Flegmatiques 30,5 LH see 98 99 nAP. Amorphes. .. 40,8 Nerveux..... 35,4 ire 01300 AS Passionnés... 36,0 Flegmatiques 30,5 EN PAE Pan APS, nEnA Amorphes.. 40,8 Apathiques.. 23,4 ES PAPE à ES Passionnés ….. 36,0 Sentimentaux 19,5 D 2 et 21310 EnA Nerveux..... 35,1 Sentimentaux 19,5 le D A nES Flegmatiques 30,5 Apathiques. . 23,4 tea 20300 nAS Apathiques. . 23,4 Sentimentaux 19,5 Sauver 28:20
Son humeur est légère, comme en général celle des primaires (M, 61,6.M, 44). Les maux l’affectent peu, car il s’en console bientôt (colériques 57,2), moins vite que les sanguins (san- - guins 77,9), mais presque aussi vite que les nerveux (nerveux 60,9). Ce sont ses rancunes les moins tenaces (question 18, vite réconcilié. Colériques 71,6, moyenne 46,1). Il comprend vite (sanguins 63,2, colériques 59,9). C’est le plus adroit des hommes (colériques 76,7, moyenne 59,6). Il est content de lui (nerveux 52,9, colériques 51,4). Il rit beaucoup (nerveux 62,1, colériques 60,3).
Aussi heureusement disposé, comment ne prêterait-il pas aux autres ces bonnes dispositions ? Nous commençons tou-
jours par concevoir les autres sur notre modèle. Il est naturel qu’il ait de l'humanité dans l’ensemble et en détail une opinion favorable. Les événements peuvent.la lui faire perdre, mais sa primarité affaiblira rapidement l'influence des expériences douloureuses : c’est pourquoi il unit assez fréquemment la hardiesse à la peur ; téméraire quand il entreprend, capable de panique quand il est surpris par le danger, pour retrouver sa hardiesse quand le danger s’est écarté.
Cet optimisme général se retrouve chez les femmes, chez les poètes, chez les natures de cette formule. G. Sand, Jaurès, V. Hugo sont leurs représentants les plus caractéristiques. Tandis que les EnA ont tiré le romantisme vers la cyclothymie, la plainte, le pessimisme, V. Hugo le tire dans le sens d’un idéalisme assez vulgaire et oratoire. S'il y a des criminels, leur crime résulte de leur ignorance : ce sont des saints qui ont été corrompus. On concentrera sur quelques personnes, plus ignorantes que coupables, la responsabilité des maux humains, et on promettra aux hommes, qu’une fois écartée leur action néfaste, un avenir de bonheur sans trouble s’ouvrira devant tous. Le progrès est une des notions les plus aisément accessibles aux colériques : aussi, en politique, se portent-ils de préférence, en moyenne, vers les partis progressistes.
Maximum Colériques Moyenne
Question 57, 10 en politique, radicaux... 16 16 12,4
40 Ces diverses aptitudes prédisposent les colériques à la vie politique et l’art oratoire. Dans l’art même de la parole, ils viennent après les sanguins et même les passionnés :
Colériques Passionnés Moyennes
| Sanguins
Question 33, 20 talent oratoire.........| 17,9 | 44,0 | 145,6 | 13,0 Question 39, discours en public........| 31,6 | 17,5 | 21,3 | 18,9
mais ils l’emportent sur les uns et les autres par leur autoritarisme :
Question 52, 19 désir de dominer...... | 23,2 | 37,0 | 21,3 | 24,8 et leur désir de conduire la conversation
Question 35, 20 conduire la conversation. 1226146 ,31/ 0754.10 3
Enfin, ils sont les derniers parmi les hommes disposés à rester au second plan.
Question 49, 39 se tenir au second plan.| 13,7 10,5 | 27,5 | 19,1 (minimum)
Ces qualités, et particulièrement la dernière, en font des entraîneurs, des meneurs de tous les mouvements sociaux. Aussi n'est-il pas étonnant que beaucoup d’entre eux se retrouvent parmi les orateurs politiques : pour n’en citer que quelques-uns, Danton, Mirabeau, Gambetta, Jaurès, les plus ardents appartiennent au groupe des colériques. Il n’est pas nécessaire de souligner combien leur formule favorise leur activité, leur souplesse à sympathiser avec des auditoires différents, l’art d’improviser et celui de répondre aux interruptions, généralement une éloquence ardente et susceptible de diffuser par contagion les sentiments qui l’animent. G. Sand eût sans doute abordé la tribune politique, si elle l’eût pu. Cette disposition explique plusieurs caractères de la vie et de la poésie de V. Hugo : il a voulu la popularité politique ; il s’est même mêlé à la vie publique, et dans ses vers, il a fréquemment tiré la poésie vers l’art oratoire. Brunetière a montré que l’éloquence religieuse avait constitué au xvu® siècle notre poésie lyrique; avec Hugo, la poésie lyrique s’est rapprochée de l’éloquence pour se confondre assez souvent avec elle : ce n’est qu’un double effet, sans doute, du groupement EA. Sous la diversité des mœurs, des langues et des vêtements, persiste et se retrouve l'identité des facteurs éthologiques.
Il n’est pas trop étonnant, d’après ce que nous avons déjà vu, que les colériques se rendent souvent coupables de mensonges oratoires, dans l’extension desquels on peut comprendre les mensonges élecioraux. En vertu d’une loi que psychologues et sociologues ont depuis longtemps dégagée, la densité d’une foule est la condition principale de la propagation par contagion d’un sentiment parmi ses membres. L’orateur doit, pour l’entraîner, se soumettre à elle de manière à ressentir ses tendances générales, puis les spécifier pour lui imposer la direction qu'il veut. Sans flatter, il ne peut dominer : à ces deux exigences opposées, l’émotif-actif est le plus apte. Mais la primarité rendra plus souple ; la secondarité, plus raide. Le colérique sacrifiera davantage à sa popularité ; le passionné, davantage à son autorité. Tous deux seront ardents ; mais le premier, avec plus de complaisance envers les sentiments qu'il partage; le second, avec plus de sévérité. Dans l’éloquence des passionnés, on sent bien plus vite le maître qui ordonne, et quand l’émotivité s’amoindrit, le discours tourne au rapport d’affaires, qui caractérise l’éloquence flegmatique.
À cause de cette souplesse que le colérique doit à sa primarité, 1l y a beaucoup plus de chances, de mauvaises chances, que des altérations affectives s’introduisent dans la trame de ses discours. Est accentué ce qui doit plaire à l’auditeur ; est atténué ce qui pourrait le rendre hostile, Les idées abstraites, qui ne sont pas assez émouvantes, sont omises ou maintenues à l’état d’implication. Les faits qui serviraient d’objections sont défigurés, grossis ceux qui vont dans le sens du discours. En même temps que les objections, leurs auteurs sont présentés d’une manière qui les déprécie, et on loue ceux dont on veut conseiller limitation ou diffuser les convictions. L’émotivité est disciplinée par l’activité en vue d’un but à atteindre, mais encore d’un but affectif. Ce n’est plus l’altération de l’artiste qui possède sa fin en elle-même, ce n’est pas encore la duplicité du diplomate qui subordonne de sang-froid la vérité à des intérêts réfléchis : nous sommes à mi-chemin du nerveux et du sanguin. Un courant entraîne dans un même mouvement de conscience tout ce qui le charge, et l’oriente vers le terme où il tend.
La politique est une activité moins profonde et moins efficace que l’industrie, la guerre ou même l’administration. Par la parole, on n’agit que sur des sentiments et sur des idées, et d’une manière superficielle et momentanée. Elle est, à l’organisation sociale, ce que le commerce est à l’industrie, l’art à la religion. Aussi convient-elle particulièrement aux actifs-primaires, qui y trouvent l’occasion de cette action réduite, à laquelle à été donné plus haut le nom d’utilisation. C’est une sorte de jeu, plus fait pour donner une satisfaction subjective aux tendances que pour transformer profondément la société, dont la nature essentielle ne peut se modifier que par un changement dans sa densité éthologique en chaque caractère. Dans les conflits politiques, les colériques trouvent, sous la forme active qui leur convient, la même variété, ils satisfont à leur manière le même besoin d'émotions, que les nerveux demandent à la poésie ou généralement à l’art.