II. — Émotivité spéciale 08 Ai M
Il défavorise :
39 les émotions passives accessibles à la peur (70. F. 25,1 et 0,7-M.
34,5 et 2,8) 49 Les tendances égoïstes a, vitales, plaisirs de la table (44. F. 30,3-M. 45,1) ; plaisirs sexuels (46. F, 2,1-M. 8,2)
b. psychoëégoïstes | susceptibles (11. F. 21,4-M. 52. 1) vaniteux (48. F. 9,3- M. 27 ,4)
affectés dans leur tenue (60. F. 3,4-M. 10,2) épris d’honneurs (49. F. 25, 3-M. 36,8) durs pour les inférieurs (54. F. 4,6-M. 9) critiques (12. F. 40,3-M. 46,1) ne méritent pas , confiance (64.
Il favorise : F. 5 et 0,5- M 50 Les tendances impersonnelles 9,8 et 1,1).
mauvais observateurs (40. F. 13,4-M. 22,9)
non-connaisseurs des hommes (28. F. 17,3- M. 33,1)
jugement superficiel (27. F. 14,6-M. 26 3)
bavardage (31. F. 7,5-M. 26,2)
prohixité (37. F. 13,2-M. 22,8)
Le contrôle est aussi rigoureux qu’on peut le souhaiter. Il n’y avait pas une seule de ces propriétés pour laquelle le nombre des nerveux ne fût supérieur à la moyenne ; iln’yena pas une seule pour laquelle le nombre des flegmatiques ne soit inférieur à la moyenne. Si j'ajoute que le premier tableau relatif aux nerveux a été fait sans que j’eusse, en le faisant, la pensée d'en rapprocher aucun autre, j'écarterai complètement la présomption que les propriétés du premier tableau aient été choisies par une sélection consciente ou subconsciente, en vue de la contre-épreuve fournie par le second. Il semble donc permis de conclure que la juxtaposition entre les propriétés des EnAP et le défaut de véracité, entre les propriétés contraires des nEAS et la véracité n’est pas fortuite, mais qu’elle enveloppe une connexion.
$ I — L’ayroTHÈse
Nous nous sommes demandé si le fait indiqué au début du chap. 11 pouvait être relié à d’autres et s’il était possible de le comprendre, c’est-à-dire de l'expliquer par une théorie du mensonge et particulièrement du mensonge improvisé. A la premuère question, nous avons répondu en reliant la faible véracité des nerveux à la plus grande véracité des autres caractères ; puis aux autres traits du caractère des nerveux. Nous allons maintenant chercher si cet ensemble de faits est intelligible.
Leur systématisation nous paraît pouvoir être obtenue à partir de l'hypothèse générale que l’essence du mensonge est un déséquilibre de la conscience, par lequel une tendance s’imposerait à l’action en refoulant temporairement toutes les autres. La seule différence entre les diverses mendacités consisterait dans les modalités de la tendance qui conditionne le mensonge. Dans le mensonge improvisé, la tendance, si intense soit-elle pour vaincre la résistance de la vérité, serait brusque et courte. Elle naîtrait comme naît le désir de fumer devant un bureau de tabac, se satisferait par le mensonge. Sans doute le menteur y consent, mais le consentement est si rapide qu’il se trouve tout de suite devant son mensonge exprimé, comme devant un acte d'autrui. Cette domination d’une tendance forte et brève (1)
(1) Partant du mensonge le plus fréquent, nous partons du mensonge improvisé des nerveux. Mais la théorie générale du mensonge, que nous indiquons ici, devra s'appliquer aussi au mensonge préparé, persistant ou systématique, des secondaires. Chez ceux-ci, la tendance, dont la domination éventuelle déséquilibre la conscience, doit être une tendance subconsciente, profonde, fixée, consolidée (cf, chap. 1x, $ 1, p. 257).
est l’impulsivité ; mais l’impulsivité peut entraîner des effets de diverses natures, des actes et des paroles, des paroles vraies ou fausses. On peut supposer que l’impulsivité, nourrie par une affectivité trop forte, dépassera, pour ainsi parler, le niveau de la parole qui est une moindre action, pour atteindre celui de laction pratique, de sorte que le mensonge apparaîtrait pour certaines valeurs intermédiaires de l’impulsivité, quand de plus celle-ci est canalisée par certaines conditions qui doivent déterminer sa transformation en mendacité.
A l’appui de la première thèse, qui cherche l’impulsivité (1) au principe de la mendacité, une vérification est fournie par les chiffres de la q. 7 de l’enquête. Pour permettre la comparaison entre les valeurs de l’impulsivité et celles de la mendacité, nous groupons dans le tableau III les valeurs données par les réponses de la q. 7 et la différence entre 100 et les valeurs de la véracité suivant les caractères :
Tagzeau III
impulsivité mendacité {100-V) Flegmatiques,........... 12,8 15 Apathiques.2....,.1%5.. 13,8 21,75 PasMOnRES Es ee 37,4 26,6 Sentimentaux............ 45,1 38,9 SADEUINA, 24h ee es ane d'a vins 43,2 46,3 IN ROPD HS ae restale à Mie die 44,9 al Coléniquess ren ufe ne 73,2 59,5 NerveR en ann 78,2 67,2
{1) Le présentisme, qu'a étudié si finement M. Paulhan, ne coïncide qu’en partie avec la primarité. C’est plutôt un trait général de beaucoup de faits psychologiques qu’une dénomination distinguant certains caractères. Il note justement que « le présentisme est toujours observable, même chez les équilibrés » (Le présentisme in Reyue philosophique, Paris, Alcan, t. XCVIII, juillet-décembre 1924, p. 203). Ainsi notonsnous que l’impulsivité peut se retrouver chez des secondaires. Il n’en est pas moins vrai que « les plus présentistes », ceux qu’asservit la prédominance excessive de l’état présent (p. 203), doivent être des primaires et même des émotifs primaires. C’est le cas de Lamartine, étudié p. 206-208. Au contraire, la transcendance d’impressions fortement secondaires, dans la trame de l’activité en cours d’exécution (p.209), doit appartenir surtout aux ES quand ils ont été lésés par des traumatismes violents. M. Paulhan oppose au présentiste l’indécis, p. 230 : l’indécision caractérise les EnAS, surtout soussecondaires.
Ïl y a un parallélisme général entre les deux colonnes; il devient beaucoup plus précis si l’on observe que, pour les nonémotifs, les valeurs de l’impulsivité sont dans tous les cas inférieures à celles de la mendacité (diff. moy. — 4,8), tandis que pour les émotifs, c’est l'inverse (diff. moy. — 10,4) et que l'écart est beaucoup plus accentué pour ceux-ci que pour ceux-là. La mendacité augmente donc moins vite que l’impulsivité quand l’'émotivité devient supérieure à la moyenne, et cela s’accorderait avec l’hypothèse qu'au delà d’un certain point d’émotivité, ce que celle-ci ajoute à l’impulsivité, de violence se change en actions plutôt qu’en mensonges, comme il arrive aux enfants émotifs qui, plus vivement pressés de dire la vérité, cessent de mentir pour se mettre à trépigner et même à devenir violents à l'égard de ceux qui les pressent. Cela situerait le mensonge de l’impulsif à mi-chemin de l’action pondérée qui reste en deçà et de l’action brutale déjà criminelle qui se porte au delà, vérifiant la thèse du docteur Fiessinger (1), qu’un défaut peut être une réaction de défense. Par le mensonge, le menteur éviterait les éclats, plus dangereux pour lui et plus nuisibles pour les autres, d’une impulsivité déchaînée. Injuste en ce qu'il laisserait son impulsivité lui dicter un mensonge, aussi honnête que possible en ce qu’il réussirait à l’atténuer en évitant les effets destructeurs qu’elle produirait en plein exercice. Comme le rêve, suivant Freud, le mensonge serait une sublimation; mais si tout fait mental doit s’accompagner de quelque modification corporelle, cette sublimation ne serait que relative. Le rêve serait parlé et les autres pourraient s’y tromper, comme au reste ils peuvent se tromper à une peinture du réel, qu’elle déforme.
Maïs ce qui est plus important pour nous, ce n’est pas de reconnaître dans le mensonge improvisé une spécification d’une spontanéité impulsive, une libération brusque d’énergie organique ; c’est de chercher pourquoi elle se spécifie sous la forme du mensonge. Cela se produit comme certaines tornades dans une atmosphère calme. Aussi longtemps en effet que les perceptions qui se succèdent dans la conscience d’un sujet ne sont
(1) Ch. Fiessinger, Les défauis, réactions de défense, Paris, Maloine, 1925.
pas émouvantes, le champ de conscience reste large, l’attention est diffusée entre une grande multiplicité d’impressions, aucune tendance n’est spécialement sollicitée. Le sujet perçoit, car tout à l’heure il pourra reconnaître, mais il perçoit à peine ; son regard, au sens général d’attention, erre d’un objet à l’autre, sans se concentrer ni même s’arrêter sur aucun; et ses perceptions s’atténuent aussitôt qu’esquissées, comme les velléités de réactions qu’elles ont éveillées. Il demeure presque indifférent, comme dans un état de neutralité affective. Que brusquement à ce chapelet de perceptions peu efficaces, en succède une qui intéresse fortement une de nos tendances latentes, soit comme un choc menaçant qui lui présente le danger d’une déception plus ou moins grave, soit comme un choc stimulant qui lui promette une satisfaction plus ou moins proche, le sujet va réagir fortement sur cette perception, pour en supprimer le danger ou l’adapter à la fin escomptée, de même que chacun de nous, tantôt rejette ou brise un objet dont il appréhende tout à coup la menace, tantôt saisit et aménage ce qui, dans une circonstance urgente, peut le servir. Plus cette réaction sera forte, plus il y a de chances que cette perception, sensation, image ou idée soit déformée et qu’un mensonge exprime cette déformation. Le sujet ne pourra donc éviter de mentir, à soi d’abord, puis aux autres, que si d’autres tendances viennent s’opposer à la première éveillée, la compenser, la corriger, de même qu’on empêche un vase bousculé de se renverser en exerçant une action compensatrice. Nous devrons donc maintenant nous demander : Quelles conditions peuvent favoriser la domination exclusive de la conscience par la tendance que la perception y a d’abord éveillée ?
Nous allons en indiquer quelques-unes, puis nous chercherons si les documents et les faits vérifient ces indications.
19 La première est l’étroitesse normale du champ de conscience. On sait que l’utilisation de l’amplitude du champ de conscience comme moyen d'explication psychologique est due à Pierre Janet, à l’occasion de sa première théorie de l’hystérie (1).
(1) P. Janet, Automatisme psychologique, Paris, Alcan,1889, p. 194. Cf. Les Névroses, Paris, Flammarion, 1910, p. 339.
Elle peut en être séparée. Nous ne la considérerons ici qu’en rapport avec la psychologie normale. Que le champ de la conscience claire soit chez un sujet d’une étendue variable, c'est-à-dire que le nombre des représentations plus ou moins distinctes qu’il admet dans un acte de perception soit variable, la plus simple des introspections permet de le vérifier dans notre expérience quotidienne (1). Par tout effort d'attention, nous substituons à l’appréhension d’un nombre plus grand de représentations, la discrimination plus minutieuse de quelques-unes. L'effet de cette restriction est, où qu’on cherche le mécanisme psycho-physiologique par lequel il est produit, d’accroître l'efficacité de la représentation, plus ou moins complexe que l'attention privilégiée. On pourrait appeler loi de Pierre Janet cette expression : l'efficacité d’une représentation est en raison inverse de l'étendue du champ de conscience où elle se situe (2). Par exemple, sa puissance motrice est accrue : le sujet devient impulsif ; elle devient plus apte à se fixer dans la mémoire : les autres événements seront oubliés aussitôt que perçus, elle sera remémorée ; elle induit associativement d’autres images ou idées, comme cela se vérifie dans l'accroissement de l «esprit » sous l'influence de l’émotivité.
Quand la restriction du champ de conscience se produit chez un autre que nous-même, nous le reconnaissons à l'apparition de la distraction, ou plutôt, pour ne pas confondre les diverses variétés de distraction, de la distraction par concentration. Le sujet n’accueille plus aucune des excitations qui ne sont pas liées à l’objet de son attention concentrée. Cet objet est-il intellectuel? le sujet est comine enfermé en lui-même; il est
(1) Nous nous référons et nous nous référerons plus souvent à l'expérience quolidienne qu’à des mesures de laboratoire, comme celles qui peuvent servir à apprécier quantitativement la richesse du contenu de conscience, parce que les tests, comme au reste toute expérimentation, mettent et saisissent les individus dans des conditions qui suppriment et altèrent leurs intérêts réels. Tant que le test prépare l'orientation professionnelle et plus particulièrement la participation à une industrie taylorisée, il est objectif, car justement l’industrie mettra l’individu dans des conditions comparables à celles du test. Mais l’éthologie, qui vise l’unité de l'individu telle qu’elle doit s'exprimer en dehors des conditions de dressage, se méfera des résultats obtenus par une expérimentation qui est déjà une industrialisation et une militarisation.
(2) Il est certain que cette loi n’indique qu’un des nombreux facteurs qui vont intervenir dans la détermination de l’action. Au reste, elle déborde déjà considérablement la théorie idéo-motrice en tenant compte d’autre chose que la représentation même.
indifférent aux excitations qui lui viennent du monde externe. Cet objet est-il perceptif? le sujet est comme tendu vers lui et, quand il s’en rapproche, il s’y jette, sans pouvoir en être détourné par aucune des excitations seulement moyennes qui d'ordinaire suffisent à détourner son attention. Son mouvement fait penser, toutes proportions gardées, à la démarche d’un somnambule. Son attitude et son allure sont raides, ses actions successives saccadées, tandis que la/souplesse révèle une conscience embrassant tout ce qu’il y a de notable dans le milieu où le corps déploie son action pour éventuellement l’y adapter. La grâce est le signe de la largeur du champ de conscience.
Nous venons de considérer ces variations qui, dans toute conscience, se produisent sous l'influence de l'intérêt et de la volonté. Mais comme il y a des sujets. qui présentent ordinairement, et en dehors de toute perturbation affective et de tout travail intentionnel, les effets qui manifestent chez d’autres une restriction accidentelle du champ de conscience, les hommes doivent pouvoir être classés suivant les degrés de l'amplitude normale du champ de conscience comme suivant les degrés des autres propriétés fondamentales. Il faut distinguer des consciences larges et des consciences étroites. Dans les premières, ce qu’on peut appeler la dénivellation d'intensité entre les représentations doit être moins grande que chez les secondes. Plusieurs représentations d’intensités voisines concourent à la production des affirmations et des actes. Dans les consciences étroites, peu de raisons, mais fortes, à cause même de leur petit nombre, dictent une action plus raide.
D’après ces considérations, plus le champ de conscience d’un sujet, normalement ou anormalement, de façon permanente ou momentanée, est étroit, plus il est probable qu’une tendance assez ou très forte y règne sans conteste. Le cas de la « gaffe » peut introduire ici celui du mensonge. Toute « gaffe » est faïte par une personne qui pense par association, en présence d’une autre, à ce qu’elle ne devrait pas dire ; mais ne pense pas en même temps aux raisons, faciles à concevoir, de ne pas le dire. Quand on parle de corde dans la maison d’un pendu, c’est qu’on oublie les parents du pendu. La restriction du champ de conscience, en écartant toutes les réflexions connexes et toute
possibilité d’en former, favorise la « gaffe ». Il y a de l’impulsivité dans la gaffe. Mais celle-ci, qui coïncide avec le mensonge en ce que ni Fun ni l’autre ne devraient être exprimés, est par conséquent un mensonge dont, pour ainsi dire, le signe est retourné. Elle suggère donc l'hypothèse que le rétrécissement du champ de conscience doit favoriser le mensonge improvisé. Nous aurons à le vérifier.
20 La deuxième condition doit être l'intensité de la tendance éveillée par la perception qui a produit le choc affectif. Cette seconde remarque n’est que la contre-partie de la première. Une tendance faible peut coexister et coexiste avec d’autres ; une tendance forte fait le désert autour d’elle. Si la passion écarte toutes ses rivales dans le développement de la vie psychologique, c’est qu’elle impose déjà sa domination à chacun des instants de ce développement. Le propre d’une tendance forte est de s’agréger le plus d’éléments possibles de la vie psychologique, en orientant dans le sens de ses fins ceux qui sont susceptibles de céder à cette orientation, en refoulant ceux dont la nature ne convient pas à ses exigences. Craindre, espérer, désirer fortement, c’est craindre, espérer, désirer un objet ou un groupe d’objets; et tout devient moyen pour l’écarter ou l’obtenir. Il doit en résulter que la perception, qui a provoqué la tendance forte, subira de sa part une réaction brutale qui pourra en amener l’altération ou le refoulement.
30 À l’émotivité spéciale doit s’ajouter l’émotivité générale. Le propre de l’émotivité générale est de multiplier toute tendance particulière par un coefficient caractéristique du sujet chez qui cette tendance se produit. L’émotivité générale doit d’abord favoriser le mensonge par son influence sur les deux conditions que nous venons d'indiquer. L’une des actions les plus importantes de l’émotivité consiste, comme nous venons de le rappeler, à restreindre le champ de conscience : si déjà l’étroitesse ordinaire de la conscience favorise la mendacité, le rétrécissement supplémentaire qui résultera de l’émotivité, la favorisera d'autant plus (1). Mais comme, abstraction faite du champ de
(1) Pour vérifier combien un événement, déterminant une émotion forte comme la peur, peut lancer sans contrôle ni contrepoids dans une direction, il suffit de se rappeler la violence avec laquelle, dans une salle de spectacle, une foule, effrayée par unincendie,
conscience, l’émotivité grossit les tendances sollicitées par les événements empiriques, il résulte de l’action double et convergente de l’émotivité, que par elle doit être multipliée l’action produite par les deux premiers facteurs. De ces observations, on pourrait conclure que, l’émotivité n’agissant qu'indirectement sur la mendacité, il n’y a pas à l’ajouter aux facteurs immédiats. Mais d’abord, il sera souvent plus facile d'apprécier ce facteur indirect que les facteurs directs; en second lieu, il est essentiel de ne pas confondre trois actions qui peuvent être distinguées par l’analvse des faits : une conscience peut être ample ou étroite en dehors des perturbations affectives, et une tendance plus forte ou plus faible qu’une autre, chez un non-émotif comme chez un émotif. Nous aurons aussi à montrer que l’action exercée par l’émotivité sur les tendances fortes n’est pas égale pour toutes et qu’en même temps qu’elle accroît la puissance des tendances, elle réfracte leur ordre d'importance relative.
& L'action concourante de ces trois facteurs doit assurer à la tendance sollicitée immédiatement par la perception la domination de la conscience, et par conséquent exclure l’intervention d’autres tendances dans le champ de la conscience claire ; mais le refoulement des tendances ne les supprime pas. Du sein de la subconscience, elles continuent d’agir, seulement avec moins de force respective. C’est cette persistance de l’action qui constitue la fonction secondaire des représentations. Elle s'impose à nous dans les expériences les plus courantes, puisqu'il serait impossible de poursuivre le plus simple raisonnement, si les premières idées considérées clairement par un esprit ne continuaient, même oubliées, d’y collaborer avec les dernières. L'œuvre, commencée par l’action concourante des trois facteurs déjà énumérés, s’achèvera si la fonction secondaire
va s’écraser devant une porte, même s’il y a d’autres issues, une armée prise de panique peut égrener ses soldats sur des kilomètres. Qu’on mente comme on se sauve, que le mensonge soit une fuite intérieure, cela est vrai, même quand la réflexion, reconnaissant un avantage de cette fuite, transformera la passion en moyen d'action. Dans nos rapports avec notre corps, Comme avec la matière brute, la spontanéité nous donne des puissances, et la volonté, quand elle est intelligente, en prend le contrôle, l’oriente, en règle le débit. Il faut reculer pour mieux sauter,
des représentations est, chez un sujet, plus faible que chez la moyenne des hommes. Par eux, la conscience claire est livrée à la domination exclusive d’une tendance (1) ; par la primarité, doit lui manquer le contrepoids des expériences passées. Un vase est bousculé, il bascule : ce qui peut l’empêcher de tomber, c'est soit un choc en sens inverse du premier, soit l’action d’une masse de plomb qui, dans le vase, contribue à abaisser le centre de gravité. De même une tendance risque d’entraîner la conscience : ce risque aboutira au mensonge, si d’autres tendances ne s’exercent pas actuellement, c’est-à-dire dans la conscience claire, pour la modérer, ou si une forte secondarité ne leste pas la vie psychologique de manière à diminuer sa susceptibilité aux actions présentes.
99 A ces quatre facteurs dont on peut supposer a priori qu'ils favorisent la mendacité en permettant la domination exclusive d’une tendance dans la conscience claire à de nombreux moments de la vie psychologique, on peut ajouter l’inactivité, parce que, comme nous le verrons, des raisons de fait indiquent que l’action générale de l’activité est fréquemment opposée à celle de l’émotivité.
(1) La parenté entre cette hypothèse et la théorie freudienne du rêve nous contraint de comparer le rêve et le mensonge. Pour Freud, le rêve exprime l’action d’une tendance préalablement refoulée par la censure du moi et trouvant une issue, comme dans le lapsus au cours de la vié éveillée. De même le mensonge manifeste la toute-puissance d’une tendance échappant à la collaboration avec les autres. Mais il y a une différence entre le rêve, même quand la tendance s’y « déguise », et le mensonge, c’est l'intervention du moi. On pourrait distinguer trois degrés dans le contrôle du contenu de la personnalité par la volonté. Le plus fort est l'intégration. Le moi non seulement perçoit et embrasse, mais il étreint. C’est le cas de toute opération volontaire se déroulant suivant un plan, le commandement d’une armée disciplinée, l’administration d’une usine prospère. Le mensonge en sera écarté comme la vente d’un mauvais produit. Supposons que cette intégration se détende. Le moi perçoit et embrasse, mais n’étreint plus. Il y a demi-intégration. La volonté tantôt commande et crée, tantôt utilise, tourne au mieux ou au moins mal ce qu’elle n’est plus assez forte pour faire à son gré. C’est là que se place le mensonge, voulu, puisque permettre c’est encore vouloir, mais vouloir d’une volonté débile qui laisse intervenir des fins autres que les siennes. Enfin, dans la désintégration, le moi ne fait plus qu’appréhender par une connaissance ce qu’il ne peut plus ni ordonner, ni surtout produire. Nous entrons ici dans la vie pathologique, caractérisée individuellement et socialement par l’indiscipline d'éléments psychologiques, qui sont livrés au mécanisme des conditions objectives. Il n’y a plus à la rigueur mensonge dans la fabulation des mythomanes. C’est pourquoi nous irons jusqu'aux confins du morbide sans y pénétrer. Le rêve est plus près du pathologique que le mensonge, l’art plus près de l’action intégrée, d’autant plus près qu’il est plus composé.