APPENDICES
La comédie dn Menteur^ qui précéda de vingt ans oelleB de Molière, fut empruntée des Espagnols, comme le Cid: ainsi nous devons àd^heureuses imitations, embellies par la musede Corneille, la première tragédie touchante et la première comédie de caractère que l'on ait vues sur notre théâtre ; et Fauteur fut, dans Tune et dans l'autre, ég^alement supérieur à tous ses contemporains. C'est dans le Menteur qu'on entendit pour la première fois sur la scène la conversation des honnêtes gens. On n'avait eu jusque-là que des farces grossières, telles que les jodelets de Scarron et de mauvais romans dialogues. L'intrigue du Menteur est faible, et ne roule que sur une méprise de nom qui n'amène pas des situation» fort comiques. Mais la facilité et l'agrément des mensonges de Dorante, et la scène entre son père et lui, où le poète a su être éloquent sans sortir du ton de la comédie, font toujours revoir cette pièce avec plai8lr.~(La H.)
Le caractère du Menteur, de Dorante, dit M. Geruzez, est tracé de main de maître ; il 7 a dans ses hâbleries une verve, une bonne grâce de jeunesse qui entraîne, et les incidents qu'amène cette manie de son esprit s'enchainent avec tant de vivacité et de naturel, que cette image d'un travers qui côtoie le vice devient un véritable enchantement. Personne avant Corneille n'avait donné à la versification française cette allure dégagée, cette prestesse de mouvement qui répond à tous les caprices d'une conversation spirituelle et enjouée. Ce n'est pas à l'hôtel de Bambouillet qu'il avait trouvé le modèle de ces entretiens sans apprêt, de ces plais* anteries sans affection, de ces saillies si promptes et si nettes.
M. St. Marc Girardin, dans son Coure de littérature dramatique, a présenté aussi de judicieuses réflexions sur le rôle des pères dans le théâtre de Corneille et en particulier sur Géronte dans le Menteur: — '* Et ne croyez pas . dit-il, que ce soit la hauteur de sentiments propre à la tragédie qui ait donné aux pères de Corneille cette élévation et cette fermeté: dans la comédie du Menteur, le caractère paternel garde cette fermeté qui s'allie si bien avec la tendresse. Géronte est un père affectueux et indulgent ; il croit au conte que lui fait son fils d'un mariage forcé contracté à Poitiers ; il s'attendrit même à l'espoir de se voir revivre dans ses petits-enfants. Mais cette crédulité, qui lui vient de sa tendresse et qui la témoigne, n'abaisse pas en lui la grandeur du caractère paternel. Géronte n'est pas le père imbécile et dupe de la vieille comédie. SU s'est laissé tromper un instant, écoutez-le quand il apprend que son fils
APPENDICES. XOg
• menti : vojes quelle noblesse dans sa colâre, de quel ton il atteste le respect qae son fils devait à ses chevenz blanos qu'il a outrage par ses mensonges I Le vieil Horace n*est pas plus grand da^ flon indignation contre son fils qu'il croit lâche, que Géronte dans son courroux contre son fils deyenu menteur ; et quand Don Diègue pour venger son injure en appelle à Thonneur de Rodrigue, il n*a pas de paroles plus vives et plus ardentes que Géronte, quand Oéronte reproche à Dorante d*avoir forfait à l'honneur :
GiBOHTE.— Btes-vouB gentilhomme, etc. (Act v., se. 3).
Cette brusque apostrophe vaut le mot de don Diègue : ' Rodrigue, ae-tu du coeur * . . . . Après ces premiers cris de rhonneur outragé, Géronte reprend le ton du père affectueux et indulgent, d'autant plus affligé des fourberies de son fils, qu*il l'avait traité avec plus de douceur :
De quel front cependant fauMl que je confesse, etc. (Act ▼., se. 3).
Ke lui avait- il pas pardonné son mariage clandestin et c'est par «m mensonge qu'il a reconnu sa tendresse I Ain^i toujours, dans Géronte comme dans don Diègue et dans le vieil Horace, l'amour paternel se montre mêlé de t^dresse et de fermeté, de force et de faiblesse, tel qu'il est enfin. Mais, dans ce mélange, Corneille a toujours soin de soumettre le sentiment faible au sentiment fort, la tendresse au devoir ; et la loi morale reste supérieure à l'homme, dont elle contient le cœur sans l'étouffer. Il j a, entre Géronte «t don Diègue ou le vieil Horace, les différences qui séparent les personnages comiques des personnages tragiques ; mais c'est le même fonds de sentiments et d'idées."
Le rôle du Menteur ^ dit Yinet, n'est pas plus un caractère que ne Test la peinture du Distrait dans la Bruyère. Dorante est atteint d'un travers que va j usqu'à l'infirmité morale; il ment pour le plaisir de mentir. I^ mensonge l'amuse ; il n'en sent pas la honte ; il fait gloire de ses inventions ; on dirait que mentir est le véritable emploi de sa vie. Gela peut se voir en effet ; l'habitude peut, à la longue, transformer un travers en élément indélébile ; mais cela est trop peu commun ; le théâtre no doit pas nous resprésenter des faits exceptionnels. La comédie de Corneille est plutôt une comédie d'intrigue. Elle tient même de l'imbroglio.— Vinet, Foètes du Siècle de Louis XIV,, p. 358.
Un autre éminent critique. M. Désiré Nisard, dit : "H est une scène où le Menteur n'a pas été surpassé même par Molière. C'est la scène où le père de Dorante, indigné de ses fourberies, l'accable de reproches qui rappellent ceux du vieux Cbrême dans Térenoe, que Corneille surpassait sans peut-être l'avoir lu. Scène d'autant
IIO LE MENTEUR.
plus belle qu'elle est l'effet da caractère et que le mentear j est puni de ses mensonges." — Nisabd, Sist. de la Zitt. Fran, iil, 96.
A LiTESAST Anecdote about " Le Menteus."
François de Neuf -ohâtean says tbat one day Molière, in a yeîn of expansive confidence, plainly confessed how much indebted he was to Le Mtnteur : ** lorsqu'il parut," said he, " j*ayais bien l'envie d'écrire, mais j 'étais incertain de ce que j 'écrirais ; mes idées étaient confuses : cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causaient les honnêtes gens, la grâce et l'esprit â» Dorante m'apprirent qu'il fallait toujours choisir un héros de bon ton ; le sang-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra conunent il fallait établir un caractère ; la scène où il oublie luimême le nom supposé qu'il s'est donné m'éclaira sur la bonn& plaisanterie ; et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un but moraL Enfin, sans le Menteur j'aurais sans doute fait quelque pièce d'intrigue, V Etourdi^ le Dépit Amoureux^ mais peut-être n'aurais-je jamais fait le Misanthrope, — Embrassez-moi, dit Despreaux, voilà un aveu qui vaut le meilleure comédie." However ingénions and versisîmilar the anecdote may be, the authentlcity of it bas been dispnted, and recently in a very decided manner by M. F. Bouquet ;* but, nevertheless, as observer M. T. Levallois in a remarkable essay t, the salutary influence which Corneille necessaiily exercise on thegeniusof Molièreisout of contest. "Le jeune Foqnelin, très-curieux et très-informé de tout ce qui avait trait au théâtre ne manqua certainement pas de lire les éditions successivement publiées par Corneille (1644-1648) et que son grandpère maternel, le bonhomme Cressé, s'était à coup sûr procurées. Les premières comédies n'échappèrent pas à son attention et il est impossible qu'il n'ait pas été frappé de la vivacité du dialogue, delà tendance élevée et franche du style, du coloris sincère de quelques tableaux."
M. Philarète Chasles has g^ven good versions of la Vertad Sospechosa (vérité suspecte), a Spanish play by Kuiz de Alarcon, f rom which Corneille has drawn his Menteur, Hère is the principal scène between Garcia^ the Spanish liar, and his f ather : " Esta chevalier, Garcia 1 — Je me tiens pour votre fils. — Est-ce assez d'ôtre mon fils pour être chevalier ? — Mais je le pense.— Folle pensée I Se conduire en chevalier, c'est l'être. Telle a été la
* Examen Critiqne d'une annecdote littérale sar le Menteur de Corneille Bouen, 1866, par M. F. Bouquet.
f Corneille Inconnu, par T. Levallois, Paris, 1876.