‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 12 sur 53 · ÉPONINE ET SABINUS · texte numérisé non relu

ÉPONINE ET SABINUS

Anecdote romaine.

Sabinus était un Romain qu.i, durant les guerres civiles, s'engagea dans un parti contraire à celui de Vespasien, et prétendit même à l'Empire. Mais quand la puissance de Vespasien fut bien établie, Sabinus ne s'occupa que des moyens qui pouvaient le soustraire aux persécutions, et en imagina un aussi bizarre que nouveau, 11 possédait de vastes souterrains , inconnus à tout le monde, et il résolut de s'y cacher 5 cette lugubre retraite l'affranchissait du moins de l'insupportable crainte des supplices, etd'une mort ignominieuse, et il y portait l'espoir que peutêtre quelque nouvelle révolution lui donnerait lu possibilité de reparaître dans le monde. Mais parmi tant de sacrifices que sa situation le for-

çait (le faire, il en élait un surtout qui dorhi^ rail son cœur, il avait une femme jeune, belle, sensible et vertueuse*, il fallait la perdre et lui dire un éternel adieu, ou lui proposer de s'ensevelir pour jamais dans une sombre prison, et renoncer à la liberté, à la société, à la clarté du jour. Sabinus reconnaissait la tendresse et la grandeur d'àme d'Éponine , cette épouse si chère. Il était sur qu'elle consentirait avec transport à le suivre, et à ne vivre que pour lui; mais il craignit pour elle les regrets qui trop souvent succèdent à l'enthousiasme, et dont la vertu même ne. garantit pas toujours ; enfin il eut assez de générosité pour ne vouloir pas abuser de celle d'Éponine ^ ou, pour mieux dh-e, il n'avait qu'une idée imparfaite de la manière dont une femme peut aimer. Il ne mit jdans sa confidence que deux affranchis qui le suivirent. Il assemble ses esclaves, leur persuade qu'il est décidé à se donner la mort: il les récomi[)ense, les congédie, brûle sa maison, et se sauve ensuite dans ses souterrains avec ses fidèles affranchis. Personne ne douta de sa mort. , Lponine était absente: mais bientôt cette fausse nouvelle parvint jusqu'à elle, et l'abusa comme tout le monde. Elle résolut de ne point survivre à Sabinus: comme elle était observée et gai-dée a>ec soin par ses parents et ses amis, elle

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choisit à regret le {renrc de mort le plus lent, et refusa constamment toute espèce de nourriture. Cependant les affranchis de Sabinus, qui tour-àtour sortaient chaque soir des souterrains pour aller chercher des aliments , s'informèrent, par ordre de leur maître, delà situation d'I^poniue, et apprirent qu'elle touchait presque au dernier moment de sa vie*, ce rapport fit CMinaître à Sabinus que lorsqu'il s'était cru généreux , il n'avait été qu'ingrat. Accablé d'inquiétudes, pënélré de reconnaissance, il envoyé sur-le-champ un de ses affranchis instruire Éponine de son secret et du lieu de sa retraite.

Pendant que cette commission s'exécutait, quelles durent être les craintes et l'impatience de Sabinus! Son messager trouvera-l-il Éponine vivante? Si celte tendre épouse respire encore, la nouvelle qu'on lui porte ne lui causera4-elle pas une révolution funeste? Sabinus, après avoir conduit Kponine sur le bord de sa tombe , va-til, par sa fatale imprudence, l'y précipiter, et devenir l'assassin du seul objet qui puisse rattacher à la vie?... Voilà donc le prix qu'elle recevra pour tant d'amour et de fidélité! . . Mais tandis que le malheureux Sabinus s'abandonne ainsi à ces déchirantes réflexions, le Ciel lui prépare un moment de bonheur, fait pour dédommager d'une vie entière de souffrances: avant

la fin du jour, Époiiiue elle-même doil paraître dans ce lugubre souterrain qui retentit si Irislement des cris de Sabinus. ..Ce lieu d'horreur et de ténèbres, désormais habité par la vertu la plus pure, va devenir le temple auguste de la sainte fidélité, et l'asile heureux du bonheur. Comment s'empêcher de regretter que les historiens ne nous aient pas transmis le détail touchant de la première entrevue d'Éponine et de son époux , lorsqu'elle parut tout à coup à ses yeux , pâle , tremblante, arrachée au trépas par le seul désir de vivre dans un cachot avec ce qu'elle aime, et l'instant où, se jetant dans les bras de Sabinus, elle lui dit sans doute: « Je viens adoucir )) ton sort en le partageant: je viens reprendre » les droits sacrés et d'épouse et d'amiej je viens » enfin le consacrer la vie que tu m'as rendue». Quelle admiration, quelle reconnaissance dut éprouver Sabinus! Comme dans un moment tout esl changé autour de lui! Quel charme répand Éponine sur chaque objet qui l'environne ! Cette vaste caverne n'offre plus rien de triste aux yeux de Sabinus : cependant en songeant que c'est désormais la demeure d'Éponine , il soupire.... Hélas! il ne peut offrir qu'une affreuse prison à celle qui serait digne de régner dans un palais.

MORALISTE HT BIENFALSAXT. ^q

Lponine et Sabiiuis concertèrent ensemble J(*s mesures qu'ils devaient prendre pour leur sûreté commune. Il était impossible qu'lîponine disparût entièrement du monde, sans s'exposer à des recberolies daujjereuses ; d'ailleurs, en renonçant pour tonjours à sa famille et à ses amis, elle s'ùtaii les moyens de servir Sabinus, si l'occasion s'en présentait. Il fut donc décidé qu'elle ne viendrait dans le vsouterrain ijuc la nuit., Mais sa maison en était éloijjnee; il fallait faire cinq lieues à pied: comment une femme timide et délicate , élevée dans le luxe et la mollesse , oserait-elle, si belle et si jeune, s'exposer , sous la garde d'un seul affrancbi , à tous les dangers d'un voyage nocturne et pénible, qui devait se renouveler si souvent.'' comment enfin aurait-elle assez de discrétion et de prudence pour dérober à tous les veux et ses démarcbes et son secret ? Comment ! Elle ajmait,elle pouvait se passer d'expérience, de force, et de courage*, elleétait guidée parles deux plus grands mobiles des actions extraordinaires, l'amour et la vertu, si rarement réunis, mais si puissants lorsqu'ils se trouvent ensemble. Éponine en effet tint avec exactitude tous les engagements que son cœur lui avait fait prendre : elle venait régulièrement cbaque soir au souterrain, et souvent elle y passait plusieurs jours de

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suite, ayant su prendre les précautions néces^ saires pour que son absôuce ne donnât aucun 1 soupçon. La vie sauvage et retirée qu«iiAie*lf}f^nait dans le monde, la douleur qu'on lui supposait, lui procuraient la facilité de dérojjer ses démarches au public, et d'échapper aux observations des gens curieux et désœuvrés. Pour aller -j voir son époux, elle triomphait de tous les obstacles; ni les rigueurs de l'hiver, ni le froid, ni la pluie ne pouvaient l'arrêter ou la relarder : quel spectacle pour Sabinus lorsqu'il la voyait arriver tremblante, hors d'haleine, pouvanl à peine se soutenir sur ses pieds délicats et meurtris, et tâchant cependant, par un doux sourire, de dissimuler sa lassitude et sa souffrance, ou, pour mieux dire, les oubliant auprès de lui !.. . 5îais un nouvel événement doit rendre encore Éponine plus chères s'il est possible, à Sabinus; elle va bientôt devenir mère et donner le jour à deux jumeaux... Quelle nouvelle source de bonheur pour elle, mais en même temps de craintes ^^ d'inquiétudes !.. . A quel embarras vont la livrer l'obligation de cacher son état à tout ce qui l'entoure, et l'impossibilité d'avoir les secours dont une femme, dans sa situation, peut si difficilement se passer!... Mais avec un cœur si fidèle et si passionné, Éponine est-elle une femme ordinaire? est-il une épreuve au dessus de ses for

«es. el qui puisse la décourajjer ou l'aballre?. .. Non, elle saura dérober la connaissance d'un secrel aussi important à ses domestiques, à sa famille, à ses amis: pourrait-elle manquer d'expe- <liens et de prudence? Eh! il sa{jit de conserver son honneur, sa réputation, ou la vie de Sabiflus. Elle saura triompher de la douleur même el la supporter sans se plaindre. Absente de Sabinus, et tout à coup atteinte d'un mal aussi nouveau pour elle que violent, elle s'enferme, invoque, au défaut des secours humains, l'assistance du ciel, répète mille fois le nom de Sabinus, et se résigne à son sort avec autant de patience que <le courage. C'est ainsi qu'elle devient mère de deux enfants, dont l'existence si chère la dédommage et la récompense de tout ce qu'elle a souffert. Aussitôt que la nuit est venue, Eponine, prenant ses enfants dans ses bras, s'échappe de sa maison et chargée de ce précieux fardeau, elle arrive au souterrain. Qui pourrait peindre le profond attendrissement, les transports et la joie de Sabinus, en apprenant d'Eponine, qu'il est père et en recevant à la fois dans ses bras son épouse et ses enfanls!... Cesenfants, gages touchants de la tendresse la plus parfaite et la plus pure^ condamnés dès leur naissance à vivre et à croître dans une prison!*. Cruelle pensée! faite pour empcisonner le bonheur de Sabinus, qui sans

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i^oale, ea les embrassant, dut se dire: » Inforlu- » nés enfants, hélas! quand pourrez-vous jouir » delà lumière et de la liberté?.., Mais Kponine )) est votre mère, vous serez cliéris par elle » ah ! vous ne vous plaindrez point de votre des» )) tinée. »

Les deux enfants d'Époninc furent élevés dans le souterrain, et n'en sortirent jamais durant l'espace de neuf ans que Sabinus y resta caché. Loin que le temps eiit diminué l'assiduité d'Époiiine, il ne fit que rendre ses voyages plus fréquents au souterrain; elle y trouvait son époux, \ 3es enfants: devenue étrangère au mondeelà la société, l'univers et le bonheur n'existaient pour elle qu'au fond de la caverne de Sabinus. Cependant, ses absences, devenant chaque jour plus multipliées et plus longues, donnèrent enfin des soup- , çons, et l'excès de sa sécurité acheva de la perdre. Elle fut observée, suivie, et l'infortuné Sahinus découvert. Des soldats envoyés par l'empereur viennent l'arracher de son souterrain, et ne conçoivent pas eu voyant cette affreuse demeure, qu on puisse la regretter et verser des pleurs en la quittant. Dans cette extrémité, Époniue, ne démentant ni sa vertu, ni le courage dont elle avait donné tant de preuves, se rend uu palais de lempereur , suivie de ses deux enfants. On se précipite en foule sur son passage: chacun veut la voir et

lappkiidir: tout le palais retentit des acclamafioiis qu'elle excite, et c'est ainsi qu'on vit du moins la vertu malheureuse obtenir le tribut dV;loges qu'elle mcrllait. Éponine, insensible à la gloire, ne comprenant pas même qu'on puisse admirer sa conduite, et plaignant ceux qu'elle étonne j s'avance tristement à travers la foule qui l'environne, et arrive enfin à rappariÉleiit de l'empereur. Tout le monde se relire: alors Éponine, se jetant avec ses enfants aux pieds de Vespasien, lui parla en ces ternies.

« Voyez j César, à vos genoux, la femme et le-t » enfants dcrinfortiiné Sabinus, ces enfants inno- » cents, élevés dans un lugubre cacliot, et qui )) pour la première fois jouissent aujourd'hui de i> la vue du soleil. Eh quoi ! cet astre radieux qui » ne luit pour eux que dépuis si peu d'instants, » doit-il éclairer le supplice de Sabinus? et ce » jour qui les arrache des ténèbres et de la cap- » tivité; doil-il être enfin le dernier des jours » de leur père?... Mais quel fut le crime de Sabi- » nus? L'ambition. César, si cette passion n'eut S) pas dominé dans votre âme, feriez-vous le bon- » beur de l'univers, seriez- vous l'arbitre du sort » de mon époux?. .. Vous avez prouvé jusqu'ici » que la fortune ne fut point aveugle eu vous » favorisant: achevez de la justifier par votre » clémence. . . Tout vous est soumis; vous ré^ne».

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» Ah ! connaissez le plus doux cliarme de ce w haut rang où vous a placé le sort^ plaignez les » malheureux, et sachez pardonner. Pourriez- » vous être insensible aux pleurs d'une épouse, » d'une mère, aux gémissements de ses enfants? )) Vifhis êtes souverain, vous êtes père, et l'inno- -» cence et la nature auraient en vain versé des )) larmes à voMfcds ! Hélas ! le ciel ne s'est-il » pas chargé lui%iême du châtiment de Sahinus? » ne vous a-t-dl pas olé le droit de le punir, en w ne le livrant en vos mains qu'après neuf ans )) de captivité?. . . Souffrirez-vous qu'on puisse » vous reprocher un jour cet excès de rigueur » si peu nécessaire à votre sûreté? Ah ! César, » songez-y, votre inflexibilité ne peut ravir àSa- « binus qu'une vie obscure et languissante, tan- •» dis qu'elle ternirait aux yeux de la postérité » cette gloire si brillante et si pure, heureux' et » juste fruit de vos travaux et de vos exploits. » On demandera sans doute, après la lecture de cette anecdote intéressante, si Vespasien se laissa toucher: hélas 1 non! et ce prince, peu sensible à tant de vertus, condamna à la mort l'époux d'Eponine, qui, engagé dans un parti contraire au sien, avait manifesté des prétentions à lEmpire. Au reste, l'héroïsme d'Éponine ne se démentit pas jusqu'au dernier instant, et elle accompagna son mari au supplice. ( Par Madame de GenliS.

AÏOHALISTE ET lïIENFAlSANT.

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