‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 38 sur 53 · LA FORCE DU SENTIMENT · texte numérisé non relu

LA FORCE DU SENTIMENT

Ce n'est point ici un roman; c'est un fait vrai; et je vais l'offrir dans toute sa simplicité. Un homme, nommé Jacques, exerçait une profes^ s

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sion vile, s'il est quelque proffssion qui puisse humilier. Il avait une femme el quatre enfanls; son travail lui fournissail à peine de quoi procurer la subs!st iHce à celle niallieurense famille: il «coulait cependant le vrai bonheur, son cœur s'ouvrait à la joie quand il les voyait conlenis et qu'ils cliantaienl avec lui. 11 employait les jours el les nuits à son travail in/>rat. On dirait que la fortune est un mauvais }j;enie qui se plaîl à persécuter les cœurs houi;éles, à les déchirer, à h s percer des traits les jdus sensibles.

Jacques, maljj;ré tous ses soins, ses veilles, son obslinaliou à coaiballre son trisle sorl, se vit accablé de la plus affreuse misère: sa femme, ses enfanls tombèrent dans le besoin; ils (jémi^-ent, ils demandèrent du pain. Jacques pleura avec eux, il se;;tit l'horreur de leur situation; il oubliai! en quelque sorte que lui-même avait faim, pour se remplir des cris et de l'état horrible de sa famille. 11 implora l'assislance de ses voisins. Il est inutile de dire que la plupart dédaignèrent même de le reg;arder. Qu'est-ce sur la terre qu'un malheureux? il demanda l'aumône avec larmes", on ne 1 écouta pas, et l'on ne vit point ses pleurs; ou si quelqu'un, à qui il arrivait par hasard d'avoir une légère émotion d'humanité, s'arrêtait pour lui donner du secours, c'était un si faible soulagement, que sa femme

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et ses enfants ne faisaient que reculer leur fin Je très peu d'instants, Ce malheureux, au désespoir, court ë<jard dans les rues; il rencontre un de ses camarades de la même profession, et à-peu-prè» aussi indigent que lui. Celui-ci est frappé de la douleur où il voit Jacques, il lui en demande le sujet. Je suis perdu, répond le pauvre homme, ma femme, mes enfants n'ont pas mangé depuis hier midi, et je ne sais oii je vais.. .. Ils vont mourir, lui dit l'autre, pénétré de sa situation: voilà deux sous*, c'est tout ce que je possède. Situ voulais gagner quelque argent, je t'enseignerais bien un moyen — Je ferai tout, répond Jacques avec vivacité, hors ce qui est contre l'honneur

et la religion Eh bien, poursuit son camarade,

va à tel endroit, chez telle personne; elle apprend à saigner; et si tu peux te résoudre à le faire saigner, elle te donnera quelque argent. Jacques vole chez la personne indiquée; on le saigne d'un bras; il est payé: il apprend la mêm^ chose dans un autre endroit; il y court, et se fait encore saigner de l'autre bras. Cet homme si respectable et si à plaindre, transporté de joie, achète du pain, retourne précipitamment chez lui, le partao-e entre sa femme et ses enfants. Ils le voient changer de couleur; il s'assied: le sang coule de ses bras. Mon mari ! qu'avez- vous? Vous TOUS êtes fait saigner! Ma chère femme, mes

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chers enfants, leur dit-il avec un profond soupir,

en les tenant embrasses étroitement , c'était

c'était pour vous donner du pain. Alors ces infortunés s'inondent de leurs larmes, ils se pressent réciproquement contre leurs cœurs. . . . 0 hommes! quel spectacle!

Puisse ce trait de sensibilité réveiller Vhuinanilé assoupie dans le fond des cœurs! puisse-t-il être une voix qui crie aux oreilles endurcies de cesriches dénaturés, qui, tandis qu'ils se regorgent ( je ne halance pas à me servir de celte vieille expression ) des mets les plus abondants et les plus superflus , laissent leurs semblables , des hommes, des familles entières, mourir de faim ! On ne présente point celle alîreuse vérité. J'ai vu bien du monde , des cercles différents , des grands , des petits •■, depuis le premier jusqu'au dernier des états, j'ai tout examiné, j'ai tout parcouru: croiriez-vous qu'il ne m'est jamais arrivé d'entendre dire: « Si j'avais tant de bien , j'en mettrais tant à secourir les infortunés? « J en ai vu beaucoup de ces êtres qu'on appelle seigneurs, se ruiner pour des filles déshonorées-, beaucoup de financiers sans pudeur , s'avilir par un luxe insultant; beaucoup de gens occupésà établir leur fortune et à l'augmenter. 11 faut espérer qu'avant de mourir je connaîtrai des cœurs bienfaisants, des Jacques; c'est sans doute le dernier des spec-

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tacles dont il me reste à jouir. Je doute, queîquo louchant qu'il soit , qu'il m'attendrisse autant qu'il ni'ëtonnera. ( Par M. d Arnaud. )

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