‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 39 sur 53 · ANECDOTE ARRIVÉE A M. B. LE 3 DÉCEMBRE DERNIER · texte numérisé non relu

ANECDOTE ARRIVÉE A M. B. LE 3 DÉCEMBRE DERNIER

J'étais sorti vers les dix heures du malin pour aller au Palais-Royal. Le boulevard était traversé. J'aperçois, en entrant dans la rue de la A'ichaudière, un jeune enfant en uniforme bleu^ et qui paraissait d'environ douze à treize ans, bloudj petit, riant , les yeux doux , la physionomie ouverte. Il tirait de sa petite bourse un sou ([U il donna, avec une grâce tout à fait sensible et louchante, à un pauvre aveugle assez ordinairement poïté dans ce coin-lii. Je m'arrête une minute ou deux pour contempler une des plus charmantes choses qu'il y ait sous le ciel', je veux dire une jeune phy.iionomie animée par la bienveillance et empreinte par celle demi-teinte de pudeur qui colore les joues même de l'innocence, lorsqu'elle «enl un plaisir bien vil". Celui que je goûtais dans ce moment ne le cédail guère au sien. Il remet sa bourse rose dans sa poche, et poursuit son chesnin. Je l'aceosle, et lui dis: « Mon petit ami, c'est » hiQH fait à vous de secourir les malheureux:

MORALISTE P.T BIENFA.ISANt, i5|

)) mais, dites-moi, vous avez donc la haute paycy » pour èlre ainsi généreux, ou vous n'aimez pas » les bonl>ons? — Monsieur, m'a-l-il dit en me » re'jardant avec attention , j'ai une mère qui » m'aime beaucoup, elle me donne toujours quel- )) que el.ose en ciichelte; il est bien naturel d'en » faire part aux pauvres, aux pauvres aveu{;lcs » surtout •, ils sont si à plaindre de ne pas voir » le soleil! Je donne peu; si j'étais riclie, je donw nerais davantage. » Cela fut prononcé d'un ton si vrai, si peu fastueux, que mon premier mouvement fut radmira4ion, et , presque sans y réfléchir, je tirai de ma poche un écu, en lui disant avec émotion: « Mon bon ami, vous êtes une » créature parfaite. Faites-moi le plaisir de deve- » nir mon aumônier aujourd'hui, et de distribuer •n cela sur voti'e route. — Monsieur, m'a-t-ilrépon- » du avec une honnêteté franche et sans les siniai) gérées de la politesse du beau monde, je n'ai point » l'honneur de vous connaître, et quand je vous )) connaîtrais, je ne saurais accepter cet arjjent, )) Je n'en ai pas besoin, et il vous est aussi facile » qu'à moi de le donner aux pauvres.... Je n'uime » pas les bonbons , a-t-il ajouté en me souriant » avec finesse. » — J'ai soudain conçu une sorte de respect pour la noble délicatesse de cet aimable enfaiit. J'ai rougi, je l'avoue, d'en montrer moins que lui , en lui offrant , pour récompenser son

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humanité, une manière de salaire grossier el si peu comparable au plaisir si pur de sa belle âme. » Au moins, lui ai-je dit au bout de la rue el )) vis-à-vis St. Rocli, oii je l'ai quille à regret, au j) moins vous me direz votre nom. — Monsieur, » je m'appelle Liori ; mon père sert aussi , et » pense comme moi. — il demeure?. ... — A Ver- ») sailles.»

Autant qu'il m^a paru par les tavelles qui briolaienl son uniforme, cet enfant est dans les musiciens des gardes françaises, et je crois qu'il venait du dépôt qui se tîouve à la chaussée d'Antin, Tis-à-vis l'hôtel de Montmorency. Puisse l'homme heureux qui possède un fils si bien né, voir un jour les fruits que promettent de telles fleurs, et verser aujourd'hui de douces larmes en lisant ce trait rare et délicieux! {Par M. Bérenger, censeur royal.)

LES GREJJADIERS FRANÇAIS.

Sujet d'un tableau.

IQk affreux incendie consuma plusieurs maisons de Nancy en 1766. Le fléau était d'autant plus lapidieet plus terrible, qu'il attaquait des maisons

•du peuple, où riiuliijence avait presque partout substitué le bois à la pierre. Lu veut très violent bâtait encore les projjrès du désastre. Les flammes sortaient par les toits; toutes les poutres étaient embrasées; plusieurs pijjnons déjà renwrsés dans les cendres, annonçaient l'écroulement universel et proebain. Les pompes demeuraient inutiles , malgré leur activité; et ni pompier, ni personne, n'osait se hasarder davantage sons ces murailles, où l'on n'avait plus qu'un •tombeau à espérer.

Au milieu des cris e1 du désespoir, des liurle- TTients d'avarice^ du désordre d'une populace effrayée, une femme attirait tous les yeux par le caractère auguste de sa douleur : c'était une mère.

La malheureuse, en larmes, voyait les tourbillons de feu s'avancer vers une chambre d'un quatrième étage, où la frayeur, le tumulte, et la fatalité trompant sa tendresse, lui avaient 'fait abandonner dans leurs berceaux deux enfants qu'elle n'aimait que davantage pour n'avoir pas de pain à leur donner.

A genoux, les mains au ciel, la mort au cœur, les yeux fixés sur les flammes qui gagnent sans cesse, et la brûlent sans la toucher, elle désigne l'endroit, invoque du secours, n'excite qu'une

j)itié vaine, que la terreur et le danger glacent

\^i 1"E MENTOR TERTtEUX,

ausiitàt. Le régiment du Roi, infuiilerie, était cil garnison dans la ville. Deux grenadiers s'avancenî. lis s'informent, de la nièrô même, des issues de lu chambre où sont déposés ces infortunés. Instruits, c'est sur les poutres brûlantes qu'ils volent à une trloire aussi vraie, et peut-être plus douce que celle qui leur est déjà connue.

Soudain ils disparaissent dans les nuagiesde fumée qui s'élèvent. A peine sont-ils entrés, que la maison croule. La mère tombe, et croit tout perdu.... Lès nrtmes braves reparaissent, leurs vêlemenis demi-brùlés, leurs cheveux roussis jusqu'aux racineSj et tendant chacun vin enfanta cetle mère, qui s'éveille aux acclamations du peuple, îiu bruit de l'édifice qui s'abîme en entier, et à la vue de ses libérateurs.

P. S. Ce trait historique fournil un tableau sublime à mon ^ré, et mérite d'être immortalisé par les Arts. Us n'étendront jamais vraimeDl leur splière qu'en se consacrant à illustrer la vertu. Le moyen de multiplier les belles actions est de les publier. Le premier secret de la boni e politiquej comme de la saine philosophie, est de faire concourir l'amour-propre au bien de l'humanité. Avec des statues et des échafauds, on peut tout faire; je me plais même à croire que dans TEtat où les statues ne seront ni avilies par leurs modèles, ni refusées à ceux qui en sont dignes, les échafauds deviendront superllus.

MORALISTE ET BIENFAISANT. l55

Les louclies nifiles v\ prononcées de M. Doyen sont dignes du labletiu que je propose. Le sujel lui fournil tout ce que le terrible a de piltoresque, sans qut3 ce terrible ait rien de l'atrocité qui révolte dans plusieurs des morceaux les plus estimés en ce genre. La peinture, faite pour charmer les yeux, doit leur offrir les images douces ou fortes qu'ils peuvent transmettre à rame, mai» jamais ces objets de dégoût, chels-d'œuvre dont la perfection même force la vue à se détourner avec horreur, et trop vite pour admirer.

Ce que je demande à M. Doyen, si son âme, fortement émue par ce récit, le dispose à saisir ses pinceaux, c'est de mettre an bas du tableau le nom des deux grenadiers. Ils ont été braves et humains; ces qualités réunies donnent tous les droits à l'immortalité. L'un se nomme Hiaciutlre, du village de Bain, en Franche-Comté: l'autre s'appelle Tranquille, du bourg de Vandœuvre, en Champagne. ( Par M. le marquis de Pczai.)

•LE LABOUREUTl GÉNÉREUX.

Pendant du précédent tableau.

. J E viens de publier une belle action , dont deux français sont lea auteurs. L'amour patriotique a

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doublé mon plaisir. Mais les belles actions sont de tous les pays. Les gens de bien ne font qu'une nation, et la vertu me rend cosmopolite. Transportons-nous en Italie pour voir une scène nouvelle, et non moins intéressante, pour nous être étrang^ère. Ses accessoires fournissent encore à la peinture le plus beau champ pour déployer ses couleurs, et rendre un hommage nouveau à la générosité et au courage.

L'Adige était débardé à la fonte des neiges; ses flots grossis avaient emporté un des trois ponts qu'il traverse dans Vérone: l'arche seule du milieu avait résisté au torrent. Sur cette arche était bâtie une maison et dans cette maison était demeurée une famille entière , n'attendant plus que la mort. Un concours immense bordait le rivage. Mais le danger devenant personnel pour quiconque eût tenté de porter du secours, personne ne s'empressait d'en donner. Cependant chaque vague entraîne avec elle un nouveau débris. L'arche isolée se décompose^ chaque instant fait sentir à ces malheureux toutes les angoisses de la mort dans leurs gradations les plus multipliées.

Quel peintre ne voit pas ces victimes suspendues au-dessus des flots qui vont les engloutir? Là une sœur baignant de larmes un frère qu'elle aime , ici un vieillard arrachant ses cheveux

blancllis-, et plus loin la more, d»lchir.int de ses ongles le sein qui nourrit l'enfunl que ses bras serrent encore? Que celui qui ne voit pas ces objets se jjarde de les peindre, et que celui qui les voit d'un œil sec s'en garde encore plus.

Au milieu du tumulte, le comte de Spolverini s'avance, et propose une somme considérable à qui osera tacher de conduire un bateau pour recevoir ces infortunés. ( Ce n'est point là la belle action -, c'en est une bonne et voilà tout. ) L'offre est sans effet, La rapidité d^l fleuve, Ja crainte ■de se briser coiître l'arclie môme, or «ie |Tmr soas ses débris, glacent les courag-es^I'etTroî fail taire l'avarice.

Un laboureur passe; la foule l'attire: inslruilda danger, de l'objet et du prix, il est à l'eau. Les rames agitées par ses bras nerveux, brisent les vagues^ il est à l'arcbe. Une corde attachée à la triste demeure, semble une issue facile à ces êtres qui allaient mourir. Tous se précipitent, et la pâleur de la mort quitte leurs visages, avant même que leur salut soit sûr.

Tous ces malheureux retrouvent bientôt dsîs forces pour seconder à leur tour leur libérateur. La crainte du trépas leur ouvre un chemin à la vie. Le fleuve est vaincu, la barque est à bord, et des millions de cris se reproduisent jusqu'aux échos ■des Alpes. Alors le comte s'avance vers Tiiomme

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généreux, dont les historiens qui nous ont transmis ce trait, auraient dû se croire oblijjés de moins taire le nom que celui du conile. On offre l'arjjent à riiomine champêtre, il le refuse*, il ne veutpasd'un salaire aussi fort au-dessous du danger qu'il a couru, que le danger est au-dessous de la joie de son àme. Il refuse l'argent pour lui, et avant de retourner à sa cabane, le voit, à sa demande, distribuer à la famille pauvi'e dont il s'est fait [;ère.

Combien de fois ce bon homme, ouvrant, au point du jour, un sillon que le ciel dut féconder, ne s'esl-il pas cru, à bon droit, riche de tout l'or i qu'il n'avait pas!

P. S. Ce n'est pas ?)!. Vernet qui sera embarrassé de tirer de ceci plus d'un tableau sublime; et ce n'est pas non plus lui qui manquera de donner la préférence au moment où la barque arrive au pied de l'arche qui s'écroule, ( Le marquis de Pezai. )

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