LES C?L\R3IES DE L ETUDE
XYIes bons amis, mes compagnons, mes guides lilastres morts, parmi vous je reviens Goûter en p.^ix, dans vos doux entretiens, Des plaisirs purs, dél cats et solides; Je viens jouir, je viens chirmer le temp?. Ce temps si court a des longueurs mortelles j Quand Tàme oisive en compte les instants; C'est le travail qui lui donne des ailes.
L'homme veut être et ne peut réîster Au sentiment de sa propre durée.
L'heure où l'on vit se passe à s'éviter;
La peine aclive est souvent préférée Au froid loisir de se voir exister.
J'ai vu ce cercle où régne l'incoustaocc , Ce monde vain, tumultueux, flottant, Où le plaisir est l'objet d'iaiportance. Où tour k tour on se cherche, on s'entend , Pour s'oublier le soir en se quittant.
Qui ne croirait, a voir cette alUuence Dans ces jardins, à ce brillant soupe, Qu'où est heureux? Ton n'est que dissipct De deux soleils abréger la distance.
Est tout le soin dont on est occupé; Et dans la foule, a soi-même échappé^ L'on se dérobe k sa triste existence.
Livres chéris, ah! qu'il m'est bien plus doux De m'oublier, de mepsrdre avec vous:
A ou s élevez, vous enchantez mon âme, Rapide Homère, audacieux Milton, Torrents mêlés de fumée et de flamme:
A ce mélange en vain préfère- t-on La pureté d'un goût pusillanime.
Du char brûlant du Dieu qui vous anime, Si vous tombe/. , c'est comme Phaëton; Et voire chute annonce un vol sublime.
Di l'art naissant, l'essor ambitieux.
Libre du moins dans sa roule incci taiue , Osait franchir la barrière des cieux ; L'usage encor, tyran capricieux , Ne tenait point le géuie à la chaîne.
Peindre, émouvoir, imiter dans vos vers L'heureux larcin du hardi Proœélhée , Donner la vie a mille êlres divers, Elever l'homme, embellir l'univers; Tel'e est la loi que vous avtz dictée.
â^O LE MENTOR VERTUEUX >
Ce merveilleux qui règne en vos écrits, Colosse informe , et beauté monstrueuse, Par sa grandeur ficre et majestueuse, Du Censeur même c tonne les esprits.
Le seul Lucaiir, chercliant une autre gloire Sans le secours des enfers ni des cieux, D'un feu divin sait animer Tllistoire, Et son génie en faille merveilleux.
Il est un vrai que Partifice énerve:
Ce vrai Tinspire et lui doaae le ton.
Qu'a t- il besoin de Mars et de Minerve? Il a César, et Pompée, et Caton; Les passions de César et de Rome Lui tiennent lieu d'Hécate et d'Alecton; Le ciel , l'enfer sont dans le cœur de l'homme.
Donne à Lucain ton style harmonieux , Ou prends de lui son audace intrépide, O toi, d'Homère émule trop timide, Peintre touchant, Poète ingénieux, Sage Virgile, et pourquoi de tes ailes Ne pas voler par des routes nouvelles?
Ulysse errant descendit aux enfer.«; Et sur ses pas j'y vois descendre Enée. Si Calypso gémit abandonnée^ DIdon trahie expire dans tes vers. . . Dldon, que dis-je? Est il rien que n'tfface De ce tableau la sublime beauté?
Tu peins Didon, et tu n'as pas Taudace D'aller sans guide à l'immortalité!
Si ton rival tient le sceptre au Parnasse, Il ne le doit qu'à ta timidité.
Ah! si du moins tu l'avais imite' Dans ses dessins majestueux et vastes, Dans ce grand art des groupes , des eontrastes,
Art dont le Tasse a lui seul lie'rllé. . . . J'entends Boileau qui s'écrie ; O blasphème! Louer le Tasse?. , . Oui, le Tasse lui-même. . Laissons Boileau (âclier dVtre amu«ant; Et pour raison donner un mot plaisant.
Quoi de piuâ doux, de plus vif, de plus mâle, Que ce poème, objet àe ses mépris!
Je sais, Virgile, admirer tes écrits:
Troie, etCarlliage, et la rive infernale, Les pleurs d'Evaudre et la mort d'Euriale, Sont des tableaux dont je sens tout le prix : Didou surtout n'eut jamais de rivale.
Mais que le Tasse a bien mieux exprimé
Cet héroïsme ébauché par Homère !
Que d'un pinceau plus fier , plus animé,
Il nous a peint la piété sincère,
La grandeur simple et la sagesse austère^
Et la valeur qui connaît le danger ,
Et ia fureur qui s'aveugle elle-même,
Et la jeunesse ardente a se plonger
Dans les plaisirs qu'elle craint et qu'elle aime,
Et la vertu qui la vient dégager- Mais toi, Virgile ans plus beaux jours du monde.
Dans le berceau des plus grands des hamains ,
Dans cette Rome en Héros si féconde.
Qui choisis-lu pour père des Romains?
Ce n'est pas tout que d'aller fonder Rome;
Ce grand dessein demandait un grand liomme.
Compare Énée à ce Héros brillant,
A ce Renaud si tendre et si vaillant.
Un faible amour est doucereux et fade ;
Mais d^ns sa force, il est beau, généreux,
Touchant, surtout, quand ilest (nalheareux.
Si la colère a fait une Iliade,
L'Amour est-il mnins fier, moios dangereux?
Phèdre brûlant d'un feu qu'd'e de'es'o,
Ihèdre au milieu du crime et du lemords^
Et la vertu lullaot contre riuceste,
Pour rous toudier sont de fiùLîes re«scrt=.
En vain Claiion, cette Actrice sublinae.
Rend p'us frappants ces tableaux qu'elle anime;
Vous demandez des spectac'es plus forls:
Voyez Hiocas cherchant d'un œil avide
Quel est le cœur que sa main doit percer:
Réduit au choix, frémir d'un parricide
Sans qu'il échappe au sang qu'il va verser
Un mouvement , un cri qui le décide.
Puissant gc nie, étonnant créa îeur,
Combien de fois, ô grand homme , 6 Corueille,
De ton vol d'aigle obiervant la hauteur, J'ai vu l'Aurore interrompre ma veille!
De quel layon le ciel t'illuuJu;.!
Quel feu divin s'anima dans tes veines,
Quand du faux goût rompant les tristes chaînes.
Et l'élevant de Clitandrek Cinua,
Par les lauiiers que ta main moissonna,
Paris devint la rivale d'Athènes!
Reine des arts, si fameuse autrefois,
Ne vante plus ton fiéâtre magique,
Ta Mélopée et ton masque tragique;
Ne vante plus ses Oracles menteurs.
Et ces destins, invincibles moteurs
D'une fatale et sanglante aventure
Où l'innocence est mise h la torture,
Pour des forfaits dont ils sont les auteurs.
Ce merveilleux, dangereuse imposture,
S'évanouitf fait place à la nature:
L'action naît de l'àme des acteurs;
Les passions sont les ditux du théâtre.
MORALISTE ET BlENFAiSANT. 349
ORodogune, éternel monument Qu'avec efTurt j'admire et j'idolâtre, Où sont puisés ce uœad, ce déaoûoieiit, Cet iutciét? Au sein de Cléopàtre.
Tissu hardi d'invisibles rapports , Héraclius, simple et vaste machine, Quel Dieu caché pi éiidi; h tes ressorts? Les fait mouvoir ? L'âme de Léantine.
Ainsi Corneille, à l'envi de Lucain^ Du merveilleux dédaigna les prestiges, Crime ou vertu, tout fut grand sous sa mail); Et quand il veut é aler des prodiges , Il fait agir et parler un Fiomain.
Fable, autrefois en tableaux si fertile, Djuccs erreurs d'un peuple ingénieux, Songes charmants, quel fut donc votre a.'yle? Lully monta scn lu ih harmonieux; A ses accents s'éleva le beau temple.
Brillant théâtre où préside l'Amour, Où tous les arts triomphent tour à tour , Et dont Quinault fut la gloire et l'exemple. Chantre immortel d'Alys et de Renaud, O toi, galant et sensible Quinault!
L'illusion, aimable enchanteresse, Mêla son philtre à tes vives couleurs; Le Dieu des vers, le Dieu de la tendresse T'ont couroniié de lauriers et de fleurs: Et qui jamais ouvrit a l'harmonie Un champ plus va^te, un plus riche trésor? En créant l'art, ton cœur fut ton géaie : En vain ta gloire, en naissant fut tcriiie , Elle renaît plus radieuse encor.
Dans tes tableaux, quellenoble magie!
JÛMii tes beaux vers, quelle douce éaergie!
35o LE MENTOR VERTUEUX,
Si le Français, par Racine embelli, Lui doit la grâce unie a la noblesse , Il tient de toi, par ton style amolli, Uo tour liant et nombreux sans faiblesse.
Que n'avait il , ton injuste Censeur, Que n'avait-il un rayon de ta flamme? Son fiel amer valait il la doucf ur D'un sentiment émané de ton âme?
Mais ceBoileaujjuge passionné, N''en est pas moins législateur habile; Aux lents efforts d'un travail obstiné 11 fait céder la nature indocile ; Dans un terrain sauvage, abandonné, A pas tardifs trace un s'illon fertile; Et son vers froid , mais poli , bien tourné , A force d'art rendu simple et facile, Ressemble aux traits d'un or pur et ductile^ Par la filière en glissant façonné.
Que ne peut point une étude constante?
Sans feu, saas verve et sans fécondité, Boileau copie; on dirait qu'il invente:
Comme un miroir il a tout répété.
Mais l'art jamais n'a su peindre la flamme: Le sentiment est le seul don de l'âme Que le travail n'a jamais imité.
J'entends Boileau monter sa yoix flexible A tous les tons: ingénieux flatteur.
Peintre correct, bon plaisant, fin moqueur, Même léger, dans sa gaité pénible^ Mais je ne vois jamais Boileau sensible. Jamais un vers n'est parti de son cœur.
Que la nature, au génie indulgente, Traita bien mieux ce poète ingénu.
^Cc La Fontaine a lui seul incoanu, 'Ce peintre Dc dont finstinct nous enchante: Simple et profond , sublime sans eflbrt, Le vers heureux, le tour rapide et fort, Viennent chercher sa plume cé^ligente; Pour lai sa muse, abeille diligente, Va recueillir le suc brillant lîes fleurs: En se jouant, la main de la nature Mêle, varie, assortit ses couleurs; C'est un email semé sur la vtrdure, Dont le zéphir fait toute la culture, Kt que l'aurore embellit de ses pleurs. Mais sons Tappât d'un simple badinage , Quand il instruit, c'est Socrate ou Caton Qui de l'enfance a pris l'air et le ton. De l'art des rer? tel est le digue usage .• Mais laissons-lui sa noble liberté; A peine il sent le frein de l'esclavage, "Qu'il pert son feu, sa grâce, et sa fierté. La pcéiie a le sort de Pandore; ■Quand le géuie au ciel la fit éclore. Chacun des arts l'enrichit d'un présent. Elle reçut des mains de la peinture Le coloris, prestige séduisant, Et rheureux don d'imiter la nature.
De Téloquence elle eut ces traits vainqueurs Ces traits briilauts qui peaètrent les cœni'S ; A l'harmonie elle dut la mesure , Le mouvement, le tovir mé'odieux, Et ces accents qui ravissent les dieux. La raison même à la jeune immortelle Voulut servir de compagne fidèle; Mais q'elqtiefois invisible témoin, '"Elle la suit et l'observe de loin.
352 LE MEÎSTOR VERTUEUX,
Dès que Rousseau s'é'ève aa ton de l'Ode, Et qu'il décrit en ver.i liai-monicux L'ordre éclatant qui règne dans les deux , L'enthousiasme est la seule mélliode :
Quand sous ses doigts commence k retentir La harpe sainte ou le lulh de Pindare, 3'aimek penser, je crois même sentir Qu'un feu divin de son âme s'empare ; Je m'abandonne, avec lui je m'égare.
Mais d'un ton grave et d'un air réfléchi A la raison si lui-même il insuUe, Pour la combattre il faat qu'il la consulte, Etde ses lois il n'est plus affranchi.
Que dis-je? Ett-il d'essor qu'elle ne règle? Pour s'élever et pla' er dans les cieux, L'enthousiasme a ks aîles de l'aigle; Pourquoi veut-on qu'il n'en ait pas les yeui?
Toyez Horace ^ et si dans son de'Hre Sa main voltige au htisard sur sa lyre, Avec quel art variant ses accords, D'un mode k l'autre il s'élève, il s'abaisse! Vrai dans sa fougue et sage en son ivresse, La raison même approuve ses transports.
D'un ton moins haut si l'ami de Mécène Des mœurs de Rome, ingénieux censeur , A mes regards en expose la scène, Quelle morale et plus pure et plus saine! Qu'il y répand de charme et de douceur! Eu le lisant , avec lui je crois vivre: A Tivoli je m'empresse a le suivre.
La liberté , l'enjoûment , la raison , Dans sa retraite accourent sur ses traces; L'amour y vient sans bandeau ni poison, Et la rieillessey joue avec les grâces.
De DOS devoirs le mutuel accord, De nos besoins rintimc et doux rapport, Le choix du bien, sa nature immuable^ Le vrai, Tutile, Pétude inépuisable, De Tamitié le charme et les liens, L'art prccieux de plaire à ce qu'on aime, . L'art de trouver son bonheur en soi-mêaie, Sous ces berceaux voilà nos entrctienâ.
Maisk mes yeux encor plus familière, Plus près de moi , plus facile à saisir, La vérité, dans les jeux de Molière, De ses leçons sait me faire un plaisir. Enseigne- nous où tu trouves la rime?
Lui dit Boileau , sans doute en badinant ; Est-ce donc là ce que ton art sublime, Divin Molière, a de plus étonnant?
Enseigne-nous plutôt quel microscope Depuis Agnès jusqu'au fier Misanthrope, Te dévoila les plis du cœur humain, Quel Dieu remit ses crayons dans ta main. Dans tes écrits quelle sève féconde, Quelle chaleur, quelle âme tu répands!
La cour, la ville, et le peuple et le monde, Tu fais de tout une étude profonde; Et nous rions toujours à nos dépens.
Le jaloux rit d'un sot qui lui ressemble, Le médecin se moque de Purgon ; L'avare pleure et sourit tout ensemble D'avoir payé pour entendre Harpagon; Le seul Tartufe a peu ri , ce me semble.
Moi, qui n'ai point le masque d'un dévot, Quand la vapeur d'une bile épaissie S'élève autour de mon âme obscurcie
354 LE MENTOR VERTUEUX, etC,
Quand de l'ennui j^ai bu le froid pavot, Ou que la sombre et yague inquiétude Trouble mes sens fatigués de Tétude, T'appelle à moi Sotenville et Dandin, Le boa Sosie, et Nicole et Jourdain.
Le rire alors dans mes yeux étincelle, A pleins canaux mon sang coule soudain , De mes esprits le feu se reucuvelle, Je crois renaître, et ma sérénité En un jour clair me peint l'humanité.
Tous ces travers qui m'excitaient la -bile , Ne sont pour moi qu'un spectacle amusant^ Moi-même enfin je me trouve plaisant D'avoir tranché du ceaseur difficile.
Fruits du génie, heureux présent des cieuxj Embellissez la retraite que j'aime, Et rendez moi mon loisir précieux ; Seul avec vous je me plais en moi-même: Par vous guéri de cette vanité, Qui sacrifie k la célébrité Le doux repos, des biens le plus solide. De cette vie inconstante et fluide Je suis le cours avec tranquillité.
L'œil attaché sur un charmant rivage, Où la nature étale à mon passage Son abondance et sa variété.