‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 50 sur 53 · EPITRE · texte numérisé non relu

EPITRE

AUX LIVRES QUE j'AIME LE PLUS.

MES livres, ô vous^ qiu, charmant mon loisir, Savez donner au temps les ailes du plaisir; Mon cœur, formé par vous aux Itçous de Minerve, Vous oftVe ce tribut qu'elle inspire à ma verve. Glace à vous, mes hivers en printemps sont changés: Autour de mon foyer, avec ordre rangés, Quand vous me composez un docile cortège. Je crains peu que l'enuui s'y confonde et m'assiège. -, Que sont auprès de vous nos cercles imposteurs, Nos festins entourés d'insipides railleurs. Ces coateurs dont l'esprit n'est que de la mémoire, Tous ces pédants enfin bouflis de leur histoire, Toujours, toujours citant, et ne pensant ja nais.?

J'ai besoin de sentir: que ni'iraporteut des Faits? Qui scut avec chaleur, me cousoleet mVuflainme, O mes amis, vous seuls vous parlez a mou âme; Vous seuls me pc'iie'tre», dans vos clicrs entretiens, Des plus purs senti ments et du goût des vrais biens. Jamais, dans mon asylc, une troupe frivole, Implorant du liasard l'inexorable idole, Ne livra ces CQmbals où la main des lutteurs S'arme de cartons peints de bizarres couleurs: Cartons fastidieux, amusement futile, Inventé pour distraire un Monarque imbécile; L'avarice t'adopte, et déguise en plaisir L'avilissant trafic d'un ennuyeux loisir. Moins prodigue d'un temps que réclame l'étude, Dans un repos actif, fruit de ma solitude. Je vous médite en paix , sensible Feiiélon, Attendrissant Racine, et toi, doux Massillon, Pathétique orateur , gloire de ma patrie! Grands hommes qu'enfanta le siècle du génie, En lisant vos écrits, dont le charme ravit, Je pleure de plaisir, je pleure de dépit.... Viens, viens me consoler, tendre et bon Là Fontaine. Tes sons, en me charmant, ft-conderont ma veine. Cet éloge t'étonne , et tu souris ; apprends , Bon-homme, que tu plais à tout âge, en tout temps. Le monde vit d'erreurs îles Fables measonières, De notre double enfance^ béla.<^! sont les lisières. Coinphrele Pienard amusait mon printemps : Combien tes deux pigeons me touchaient k vingt ans! L'huître en proie à Dandin donne à penser aux pères, Et Joconde est, dit-on, du goiit de bien des mères. . . . Tu le dis, je l'ignore, et n'en crois pas ce bruit. Ua seul livre immortel est celui qui m'instruit. Tes vers, d'où disparait l'empreinte de la lime,

Nous rendent le beau simple, et le simple sublimes J^admire et ta fioesse et ta naïveté , Et ta grâce plus belle encor que la beauté. ToHJours ta boune foi devient ton cloquencen Tout l'art de nos conteurs vaut-il ta négligence? Le triomphe du tien est d'être méconnu; Ils sont ingénieux , toi seul es ingénu. Mentor doux et riant, auteur que je.dévore, Que je sais, que je lis, que je relis encore. Ton buste est devant moi , de roses couronné. Vois à tes deux côtés Genlis et SévJgné; La sensible Genlis , Sévigné qui t'égale. En naturel piquant, en grâce originale! , Ainsi, de Praxitèle un élève enchanté, O Vénus! k Florence admire ta beauté; Sur l'Hercule Farnèse il attache sa vue; Ou du bel Apollon modelantla statue, Il contemple, il imite, il saisit ce vrai beau Que n'atteignit jamais un vulgaire ciseau. Pour offrir des objets la fidèle peinture, Etudions l'antique , observons la nature; Pleurons sur le bûcher où se perce Didon ; vPleurous en relisant la chute d'Ilion , , D'Ilion que dévore et le fer et la flamme; 'Si le feu de Virgile électrise votre âme, Si sa touche enflammée échauffe nos pinceaux, . Nos pinceaux rediront les faits de nos héros. Avec cette éloquence et cette poésie Que le Brun fait sentir quand Âubran le copie. De trois chantres fameux .noble et sage rival, Virgile les imite et marche leur égal. ^ Unissons comme lui la force avec la grâce,* C'est un art qu'on apprend k l'école d'Horace, Soit qu'émule d'Alcée il élève la yoix ,

MORALISTE ET BIENFAISANT. 33q,

Pour louer d'iin Cés«r les bienfaits et les lois,

Ou qu'exerçant sa yervc et sa gaité caustique,

|J crajonne d'un sol le portrait satirique,

3oit que du goût en vers il dicte les leçons,

11 sait, sans les confondre, accorder tous les tons.

Que ses tableaux sont frais quand il peint son asyle!

Que ses vers sont touchants quand il chante Virgile !

D'esprit, d'âme, et de goût quel mélange charmant!

Dieux, écoutez sa lyre; avec quel sentiment

tlle vous recommande un tendre ami qu'il aime !

Hélas! il voit partir la moitié de lui-même-

Il abhorre le cœur armé d'un triple acier,

Qui siu- l'onde infidèle a couru le premier.. ,

Tu recevras aussi mon tribut de louange. Poète ingénieux qui revis dans Saint AnTe; Dorât et Colardeau , sous leurs pinceaux brillants Souvent ont reproduit les défauts séduisants. Ton traducteur les voile, il a ton art facile- Et l'amant de Corinne a trouvé son Delille. : Marnésia, Roucher, Je chanfre des saisons Sxirpassent les fiapins, balancent lesTiiorapsonsj Leur Muse intéressante embeilit la nature, Elleajoute aux honneurs dus à l'Agriculture. Depuis l'heureuse époque où leurs charmants écrits, De leçons en tableaux promènent nos esprits , Le goût de la campagne a reprit son empire ; On aime à pratiquer ce qu'on aime à relire. O Modernes chéris , qui devez être un jour Proclamés par l'envie anciens à votre tour. Aux maîtres de mon art ma voix vous associe; Je vous dois les pldsirs les plus doux de ma vie. Et pourquoi dans ces vers craindre de vous nommer. Quand Zoïle tout seul osera m'en blâmer? Simple , élégant , sans faste et presque sans paru: o ,

34o LE MENTOR VERTUEUX,

Austère sans raideur, élevé sans enflure, Fort d'uoc raison saine et d\in go\\t épuré, L^auteur de Mclauie est mon guide éclairé; Féuéloû qu'il looa, Féuéion, notre Homère, Apprend Tart de régner aux maîtres de la terre; Pontife citoyen, vertueux à la Cour, Ta gloire est un dépôt conservé par Tamour. O ! puisqu'un Télémaquc , espoir de la patrie , A comblé tous les vœux de la France attendrie, Sur les marches du trôae accours, et que Louis, Pour le bonheur public revive dans son fils. 3'adore dans Gxesset sa paresse sentie, Sa grâce abandonnée et bril'ante et fleurie. De myrte couronné par la main des trois sœurs, Oui règlent de son luth les accords enchant urs,

B plus séduisant, plein d'art et de mollesse,

Caresse tour à tour les ris et la sagesse. Noms charmants! noms chéi'is! douce société. De grâces , de talents, de goût, de vérité! O pères immortels des voluptés solides, Vers le temple des arts daignez être mes guides. Mais vous, profanateurs du langage des dieux, Vous qui de la vertu faites baisser les yeux, Quand cédant aux accès d'un ciuique délii e, Vous enfantez des sons qui font rougir la lyre: Fuyez, cœurs dégradés, fuyez, vils cori'upteurs; Vos infâmes tableaux n'expriment que vos mœurs. Périsse de vos noms l'odieuse mémoire; Qu'ils meurent avec vous déshérités de gloire !. , . C'est le sort qui t'attend, philosophe orgTieilleux, Qui prétends sur la nue, où le maître des cieux Se plaît k renfermer sa foudre et ses mystères, Fixer de ta raison les regards téméraires. Modernes Arétins, affreux Machiavds,

Vous tous sapant les mœurs, le trùne, les autels^

\oyci moustrcs, \oyeï, par l'époux infidèle,

Par le tyran farouche et le sujet l'ebelîe ,

Par des eafiinls ingrats , jiar de traîtres amis,

^ os codes infernaux invoques et suiris !

Conterupîez l''a\enir; voyez dans tous les âges,

La foule des pervers puiser dans vos ouvrages

L'oubli de la pudeur, le mépris des devoirs,

L'apologie enfin des forfaits les plu? noirs. . . .

Hélas! avec les dons que sur vous saus mesure,

^'ersa pour d'autres fins, la prodigue nature,

Int^rals! il vous était si facile et si doux

De voir le genre humain tomber k vos genoux 1

Avez vous dédaigné notre reconnaissance?

Avez- vous dédaigne la noble récompense

De voir chaque lycée adopter yos écrits?

Le père en eût prescrit la lecture à sonjlls, •

Au lieu de ce triomphe, ah! voyez tous les pères,

Les maîtres vijjilauts, les vertueuses mères,

Des mains de leurs enfaail arrachant ces poisons,

Maudire vos talents, vos succès, et vos noms.

Que j'aime Técriviiin dont les sages peintures

Ne m'oflTrirent jamais que des voluptés pures,

Et qui joint au grand art de nous intéresser.

Le bonheur de sentir, le tiilent de penser:

L'imagination, qu'il a vive et ûexibic ,

Anime, embellit tout, rend son àme visible.

A peiudi-e ce qu'il aime occupant ses loisirs,

Il arrive k la gloire en chantant ses plaisirs;

L'amour de la vertu produit son éloquence ;

S'il raconte les jeux de son heureuse enfance,

J'en jouis avec lui, sou bonheur est le mien.

Comme il parle k mon cœur , lorsqu'il répand le sien, .

Ses chants, pleins des douceurs de sa vie innocente,

34^ t'E MENTOR VERTUEUi,

Ses clianls dont il charmait ramitié confiJentc, Sans prétendre à Tcclat de la célébrité , Seront tous entendus de la postérité.

Voilk Tauteur chéri , le sagis, Ihonnête homme ; Tu le cherches, Reyrac^ et ma muse te Lomme^ Elle aime à te relire, elle aime h te nommer; L'amant de Fénélon peut-il ne pas t'aimer?

Au déclin de ta gloire, o France! b mn patrie!-

Oppose de tels noms aux clameurs deTeuvie;

Un beaujourf éclairait un beau soir vabrilKr,

De grands talents encor peuvent te consoler.

Fontanes, sur les pas d'Homère et de Tirgile,

S'avance accompagné du jeune Bonneville;

Horace, Ossian, Pope, ont reconnu leurs vo'x, .

Et la Ijre de Job s'attendrit sous leurs doigts.

Nos Chaulieune sont plus.... P...., tu les remplaces.-

Bourdic de Deshoulière a le luth et les grâces;

Imbert chante Paris, et de son moindre écrit

Le yers facile et vif est pétillant d^sprit.

Cubières et Bertin^ émules de Properce,

Font sourire l'Amour a cet heureux commercé.

Léonard et Berquin, sur leurs pipeaux légers,

Chantent mieux que Ségrais les champs et les bergers.

Les traits intéressants duce utile morale

Dans ces nouveaux Gesscers brillent par intervalle.

Et leurs tableaux naïfs , qu'enferme un cadre heureux ,

Font aimer la vertu, la nature et les dieux.

Livré quelques moments à ces Muses légères,

Je recherche bientôt des Mentorsplus sévères:

La Bruyère, Adissou , pénétrant dans les cœurs,

En sondent avec moi les tristes profondeurs.

Par le doute guidé , fort et libre génie , Montaigne, si naïf en sa mâle énergie.

Me dévoile mon cœu r en accusant le sien.

Massilion! ta douceur fait ta plus grande force:

Tant d'an style enchanteur la séduisante amorce

Exerce sonpouvo'r sur nos esprits cliarmcs,

Tant vous devez m'olTrir des tableaux îvnimés

Où semblent respirer d'éloquentes peintures,

Et non l'art du rhéteur et le jeu des figures !

Vainement Bourdaloue accable de ses traits;

En fondant mes devoirs sur mes seuls intérêts,

Il ne m'a point ému, je demeure insensible;

La sensiblité,par uncbarme invincible,

Eût écbaufTé mon cœur, que glace ua argument.

Et qu-'endort à coup sûr un long raisonnement.

Je lis , pour m'éveiller, ces scènes qu'on oublie ,

Ces lettres que la haine arrachait au génie,

Où le feu du sublime et la grâce et le sel

Se trouvent réunis dans un style immortel.

G mort! pourquoi fauf-'l qu'un génie aussi rare,

Si jeune, ait succombé sous ton acier barbare !

Paye, b d'Angiviller, /a dette des Français !

Que le marbre s'anime et consacre ses traits;

Que l'on voye k ses pieds les traits du ridicule ,

Le compas d'Uranie et les armes d'Hercule ;

El qu'enfin l'éloquence, au ciel levant les yeux.

En veuve désolée arrache ses cheveux.

Ces posthumes honneurs, ce monument auguste

Annonceront du moins quun temps vient d'être juste....

Mais heureux le génie utile et respecté

Qui voit f comme Buflfon, son immortalité!

Interprête éloquent de la nature entière,

Buffon, d'une main sûre et d'une touche fière.

Dans ses riches tableaux la peint comme elle plaît ;

Son œil observateur la surprend sur le fait.

Thomas , agrandissant la carrière oratoire ,

Évoque nos héros, et partage leur gloire; Imposant et précis, plein de nerf, de chaleur, Il pense en philosophe, il parle en orateur, Et son sublime feu, pcnûlraat dans mon âme, Des vertus qu'il adore y rallume la flamme....

Les voilà, ces amis dont mon cœur a fait choix; Le charme utile et dovix de leur féconde voix Sùme mcsjours heureux de fleurs toujours nouvelles; Leur élève aujourd'hui couronne ses m.odèles. Cet hommage pour eux rfa rien de bien flatteur, Je lésais; mais qu'importe? il satisfa't mon cœur. Qu'un autre au bois du Pinde exerce la satire, Ma plume aime a louer quand mon espiit admire. Malheur au siècL ingrat, qui, jaloux des vivants, Ne prodigue qu'aux morts un gl rleux tncensi En chantant les héros on nous excite îi l'êcre ; Encourageons les arts , et les arts vont renaître.

( Par M. Béreiiger. )

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