‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 7 sur 53 · LE TYRAN POÈTE · texte numérisé non relu

LE TYRAN POÈTE

Denis le tyran avait quelquefois la manie de faire des vers, et même celle de les cr(j^re excellents; mais peu content de ses propres suffrages;,

lO LE MENTOR. VERTUEUX,

il poussa la tyrannie jusqu'à extorquer des applaudissements de tous ceux auxquels il lisait ses poèmes. Un essaim d'insipides flatteurs et de poètes faméliques se faisaient undevoirdele confirmer dans la haute idée qu'il avait de ses productions. Piiiloxène, poète d'une grande réputation, et qui excellait surtout dans le genre dithyrambi(iue, fut le seul qui ne se laissa point entraîner à ce torrent de louanges et de flatteries. Denis l'ayant régalé un jour d'une pièce de vers de sa façon j et l'ayant pressé de lui en dire son sentimentj Pliiloxèue lai parla avec une entière franchise^ et lui en fit remarquer tous les défauts. Le tyran, qui n'était pas accoutumé à ce langage, en fut très blessé, et attribuant une telle audace à la jalousie j ordonna qu'on le conduisît aux carrières: cette peine répondait à celle de nos galères. Toute la cour affligée et alarmée s'intéressi pour le généreux prisonnier, on obtint sa délivrance. Il fut élargi le lendemain, et rentra dans les bonnes grâces du prince. Dans le repas que Denis donna ce jour-là aux mêmes convives, qui fut comme le sceau de la réconciliation, et dans lequel la joie et la gaîlé régnèrent plus que jamais, après qu'on eut fait long-temps bonne chère, le prince ne manqua pas de faire entrer parmi les propos de table, ses vers, qiii en faisaient le sujet le plus ordinaire. Il clioisil surtout

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certains morceaux^ qu'il avait travaillés avec soin, qu'il rpjjaidait comme ses chefs-d'œuvre, et qu'ilnefiouvait lire sans une sensible coinplaisoncc et sans une vraie satisfaction de lul-niènic: mais pour mettre le comble à sa joie, il avait besoin du suffrage et de l'approbation de Pliiloxène,dont il faisait d'autint plus de casj qu'il n'avait pas coutume de les prodiguer comme les autres. Ce qui s'était passé la veille était une bonne leçon pour ce poète. Denis lui demanda donc ce qu'il pensait des vers qu'il venait de lire. Pliiloxène ne se déconcerta point*, et sans lui répondre un mo\j se tournant vers ses gardes qui étaient autour de la table, il dit d'un ton sérieux mêlé de gaîlc: Qu'on mercmène aux carrières. Le prince ne put s'empêcher de rire de ce qui, dans une autre occasion^ l'aurait offensé vivement^ et ne lui en sut point du tout mauvais gré.

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