DU XIX® SIÈCLE, ET AU DÉBUT DU XX
Au cours du xix® siècle, des convulsions terribles agitent l'Espagne : campagne sans merci entre constitutionnels et royalistes, au lendemain de la guerre de l’Indépendance ; perte des colonies américaines ; guerres carlistes, mettant aux prises le principe théocratique et le pouvoir civil ; duel à mort entre les modérés et les progressistes, qui s’achève par le triomphe de ces derniers, en 1869 ; combat acharné entre les fédéralistes et les nationalistes, qui débute le jour de la glorieuse Révolution de septembre, pour ne finir qu’au débarquement d’Amédée, à Carthagène ; incessantes manœuvres des libéraux, guerroyant pour les droits politiques et individuels issus de la Révolution, jusqu’à leur consécration dans les lois sur le suffrage universel.
Elies sont une occasion d’associer les idées libre-échangistes aux grands principes de liberté politique qui fermentent dans les esprits, surtout dans le monde des Universités.
A cet égard, le Cours d’Économie politique de D. Alvaro FLORES ESTRADA, publié en 1828, a une influence considé-
rable. Madrid devient le centre d’un mouvement qui finit par s'imposer à l'attention des pouvoirs publics. En 1859, l’ Association pour la réforme des tarifs douaniers est fondée. Sous ses auspices, sont données, aux cours des années 1862-1863, une série de conférences libre-échangistes par des hommes éminents, qui ont tous joué, dans la suite, un rôle considérable sur la scène politique espagnole : G. RODRIGUEZ, L. FIGUE- ROLA, José ECcHEGARAY, Emilio CASTELAR, Sigismundo MoRET, etc.
Leurs idées triomphent passagèrement dans les lois douanières de 1862 et 1869. Mais, dès 1877, l'Espagne reviendra au protectionnisme, et elle passera de la protection douanière modérée au protectionnisme outrancier, suivant un rythme dominé par deux ordres de faits : le courant analogue qui prévaudra dans le monde presque entier, l’alternance au pouvoir des deux partis dynastiques : les libéraux, qui se vantent d’avoir continué, en les mitigeant, les traditions libre-échangistes de la Révolution de septembre, — les conservateurs, qui se posent en défenseurs des revendications protectionnistes (1).
Plus récemment, l’évolution politique espagnole n’a pas modifié le sens de ce nationalisme économique exagéré, qui a dominé partout la politique douanière d’après-guerre et qui s’est traduit par des traités à courte durée, des tarifs de combat, des prohibitions constituant de sérieuses entraves à la prospérité renaissante de l’Europe.
(1) Cf. ANGEL MARVAUD : l'Espagne au X X® siècle, liv. LI, ch.rr.
L'étude que nous terminons fournit une preuve de cette antique vérité que la pratique a partout précédé la théorie.
En Espagne, comme chez tous les peuples modernes, le mercantilisme s’est formé progressivement, par les voies de l’empirisme, durant la période qui s'étend depuis la disparition de l’organisation de l’industrie et du commerce du moyen-âge jusqu’à la prédominance de l’école du Laissezfaire.
Il trouve ses points d'appui dans certains principes qui ont été appliqués, antérieurement à cette période, par l’autorité municipale ou royale : sévère police des approvisionnements, basée sur les prohibitions d’exportation des cosas vedadas ; droits de douane ayant, à leur début, un caractère fiscal ; lois somptuaires ; réglementation des métiers et du commerce ; organisation corporative ; protection à la marine marchande.
Les éléments essentiels du mercantilisme sont là en germe ; ils n’ont pas été appliqués suivant un plan préalablement établi et ils ne se sont fondus, que par une lente évolution, dans un ensemble coordonné.
La législation des cosas vedadas, après avoir recherché seulement le maintien de l’approvisionnement normal des marchés, ou la constitution de réserves devant permettre soit d'éviter les famines et les disettes, soit de préparer ou de soutenir la guerre, vient se confondre progressivement
avec la politique mercantiliste rigoureuse, en ce qui touche notamment l'interdiction de sortie des métaux précieux et de tous avoirs monnayés.
Les droits de douane, tels qu'ils sont connus, au moyen âge, n’ont point pour objet la protection de l’industrie ; ils résultent du droit de souveraineté sur la terre et visent simplement à l’avantage du fisc ; c’est avec le temps qu'ils se transforment en une arme de représailles commerciales.
Les lois somptuaires, d’abord édictées soit dans un but moralisateur, soit dans l'intérêt de l’ordre social, tendent, ensuite, à remédier à la rareté de certains articles du commerce et à éviter l'introduction de marchandises et de produits manufacturés étrangers devant nécessiter des sorties d’or et, en conséquence, appauvrir le pays.
La tutelle gouvernementale espagnole, en matière d’arts et métiers et de commerce, est causée, dans les premiers temps, par l’état rudimentaire de ces branches de l’activité économique ; il convient de protéger l’acheteur contre les malfaçons de certains artisans, ou la mauvaise foi de commerçants trop avides, mieux encore contre les monopoles et accords de certains groupes organisés — les corporations — dont l’activité, déviant de sa destination première, s'exerce parfois à l’encontre de l’intérêt général ; il ne s’agit que d’une police des fabricants et des marchands. Peu à peu, les ordonnances royales concernant les corporations entrent dans la technique des opérations du producteur, abordent tous les détails de son travail et ouvrent la voie à la réglementation industrielle à but mercantiliste.
Quant à la protection à la marine marchande, elle est, dès le xrr1e siècle, l’une des bases de la politique du pays.
À son origine, le mercantilisme espagnol procède de l’idée que les métaux précieux, et principalement la monnaie,
forment la partie constitutive essentielle de la richesse nationale, et que l’État s'enrichit, de même qu’un particulier, du fait qu’il en acquiert et retient une quantité plus grande.
Au terme de son évolution, il nous présente un type d'organisation industrielle et commerciale, dans lequel l'autorité souveraine, par voie d’encouragements ou de restrictions imposées, non seulement dirige, mais s’assujettit les intérêts privés ou collectifs, en vue d’atteindre des buts à la fois politiques et économiques: la force et l'indépendance de la nation.
Il semble inévitable que les nations passent par un stade de mercantilisme ; mais l’évolution, la forme et l'influence de ce système économique dépendent, chez chacune d’elles, d’une infinité de circonstances et d’éléments : le degré de consolidation politique, le pouvoir de l'autorité centrale, l’état de ses relations avec les corps constitués, l’importance de ses aspirations politiques, le caractère propre de la nation et la force du sentiment national, la richesse du pays, les conditions de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, la nature et l’étendue du commerce étranger, etc. Leur jeu complexe, leurs effets, ne se montrent nulle part avec un relief aussi accusé qu’en Espagne, pendant les trois périodes dont nous avons esquissé le tableau. Bien plus, des éléments d’un caractère exceptionnel interviennent ici pour donner au mercantilisme espagnol sa physionomie propre.
La découverte du Nouveau Monde, la conquête du Mexique et du Pérou, en ouvrant à ce pays des perspectives de richesses illimitées, à l'instant où l’autorité royale a été affermie, l'ennemi séculaire abattu, la dignité nationale exaltée par les victoires d’un héroïsme sans limites, y ont fortifié et développé au plus haut degré la soif des conquêtes, le
mépris du négoce, l'erreur commune sur la valeur économique des métaux précieux; parallèlement, la centralisation des pouvoirs a permis d’asservir l'intérêt individuel à la politique de protection et de développement national. Par dessus tout, l’or des Indes, l’or que le mercantilisme, à ses débuts, regarde comme la richesse par excellence, en apportant la certitude d’une puissance politique et économique inégalables, et en suscitant aussi les convoitises de l'étranger, contribue à la dissociation des forces du pays avec une effrayante rapidité. C’est lui qui aveugle la fantaisie toute-puissante de Charles-Quint et de Philippe IE, qui avive dans le cœur des Espagnols l’attrait d’une vie d’aventures, d’une richesse acquise sans efforts. Il devient l’unique objet de leur poursuite. Pour lui, l’émigration se développe outre mesure. À cause de lui, ceux qui ne peuvent partir, surexcités, troublés, inquiets, estimant rebutante la besogne quotidienne et régulière, abandonnent l’outil et la charrue. La misère s’avance. Mais le travail fait horreur. La mendicité paraît moins odieuse, le brigandage moins abject. On préfère braver la faim. Des nobles, des hidalgos, surtout, multipliés à l’envi par les lois sur les majorats, sont au premier rang de cette armée de désœuvrés de l’orgueil, qui infeste alors l'Espagne, et se croit tout permis, sauf le travail. Cependant les entreprises militaires ont épuisé le trésor public, et nécessité la création d'impôts, qui font gémir toute la nation. Le Gouvernement, au lieu de mettre de l’ordre dans les revenus de la couronne, de modérer les dépenses et d'adopter de sages mesures de prévoyance pour laisser circuler librement les sources de la richesse et de la prospérité de l’état, s’enferme dans une politique de stérile monopole, altère les monnaies, suspend les paiements, négocie des emprunts ruineux, multiplie les agents du Fisc, dédaigne
les conseils des politiques et prête une oreille attentive aux projets extravagants des arbitristas.
Ainsi assiste-t-on, moins d’un siècle après la fondation des colonies espagnoles en Amérique, au spectacle en apparence paradoxal d’une nation riche des plus belles mines du monde et en proie aux souffrances de la pire détresse économique.
L'agriculture languit, par suite de l'expulsion des Maures, de la dépopulation du royaume, du droit de mainmorte attribué aux terres du clergé, des majorats de la noblesse, des privilèges de la Mesta ; l’industrie souffre du renchérissement de la main-d'œuvre, des procédés routiniers, de la réglementation technique étroite qu’exigent les statuts corporatifs, et du poids des impôts ; le commerce dépérit sous les effets combinés du manque d’organisation du crédit, des procédés artificiels employés pour ranimer les transactions (interdictions d’importation, d’exportation), de la contrebande encouragée elle-même par la ruine des manufactures, du préjugé contre les marchands, du défaut de voies de communication, du brigandage et des pirateries.
Cette décadence émeut la nation. Théologiens, jurisconsultes, politiques, arbitristas, rivalisent de zèle pour son salut, multiplient suppliques et mémoires, dénoncent les abus, proclament un même péril, — la sortie de l’or et de l'argent, — proposent les remèdes.
Parmi les écrivains espagnols dont l’imposant labeur a enrichi la littérature économique de nombreuses et intéressantes monographies, au cours du xvi® et du xviie siècles, les dissidents de la pensée mercantiliste sont rares: Juan Marquez, Centani, précurseurs des physiocrates, Struzzi, Dormer, pionniers de l’économie libérale, apparaissent comme des exceptions.
Ils trouvent des imitateurs plus nombreux au xvine siècle.
Le mouvement économique qui a emporté l’Espagne vers le mercantilisme pur s’achève alors ; l’œuvre d’Uztäriz en fixe les traits, qui bientôt vont s’altérer, mais trop peu pour faire oublier ce qu’il fut au point culminant de sa course.
Nous n'avons pas exposé, en effet, une doctrine morte ; elle est encore, malgré les apparences et les affirmations contraires, en dépit de gênants souvenirs, de fautes incontestables, d'erreurs, de variations embarrassantes, bien vivante chez les nations modernes, au moins dans certaines de ses caractéristiques essentielles, et nous ne voulons pour preuve de la part de vérité qu’elle contient que cette persistance même à s’imposer à l’esprit de ceux qui ont la responsabilité de la vie économique des nations.
Bien que la théorie de la balance du commerce soit abandonnée, la politique visant la régularisation de l’industrie et du commerce, en vue des intérêts nationaux distincts de ceux du consommateur, prévaut encore en Europe et dans les colonies. On ne peut pas dire, par conséquent, que le système mercantiliste ait disparu. Mais le nom en sonne fâcheusement et il n’est pas un chef d’État qui en voudrait ouvertement couvrir Sa politique.
Quoi qu’il en soit, l’opportunité historique du mercantilisme, tel que l’a conçu à son époque et pour son époque, son meilleur apologiste espagnol, Uztäriz, ne nous paraît pas contestable ; il suffit de mettre en parallèle l’économie de l'Espagne, au temps de Charles II, et à l’heure de son plein épanouissement, sous Charles III, pour percevoir la valeur d’un système qui, sous l'impulsion de ministres éclairés, a permis aux princes de la dynastie de Bourbon de reconstituer, sur des bases que le temps n’a point détruites, l’édifice économique d’un grand pays.
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Le Président de la thèse, Le Doyen, Aug. DESCHAMPS. H. BERTHÉLEMY.