LA VISITE
J'étais seul et triste comme le ramier qui vient de perdre sa compagne, comme l'alcyon dont le flot a submergé le nid voyageur. Je regardais le cours silencieux des étoiles et j'attendais l'heore de me confier à ma barque et à mes filets, lorsqu'un bruit léger se fit entendre ; on frappait à ma porte : " Entrez, dis-je, entrez, re* levez le loquet de bois et poussez doucement : ma porte s'ouvrka tout de suite, car je n'ai ni serrures à secret comme l'avare, ni verrpux gardiens comme la beauté craintive."
— C'est toi, jeune pêcheur, que viens-tu faire à cette heure ? tout se tait, tout repose dans la nature ; le poisson lui-même doit sur son lit de mousse. Laisse-là ta ligne, fais comme l'hôte des mers, couches-toi sur l'algue marine et attends que demain, en parcourant le rivage, ma voix réveiUe tous les pêcheurs. Jeune
XrB MERCURE DE. LONDRES. V4H
et bel enfant, le soleil n'a pas encore bruni ton front, une barbe épaisse ne couvre pas encore tes joues ; va dormir en paix : bientôt, peut-être, le cruel amour fera battre ton cœur et chassera de tes yeux le sommeil tranquille.
Je disais, et le jeune pêcheur m'écoutait en souriant ; il baissait ses grands yeux et serrait ses lèvres Fune contre l'autre pour que je ne visse pas 1 éclat de ses dents d'ivoire. Alors, je saisis la lampe de fer qui pendait au mur enfumé et je l'approche de mon hôte inconnu, • • • Dieu ! • • • • c'était elle ! • . . .
Sous un grand bonnet de laine étaient cachés ses longs cheveux noirs ; une veste grossière recouvrait ses épaulés et serrait son sein d'albâtre ; un large pantalon se bouclait sur sa taille et retombait jusques à ses pieds. Elle avait pris tout l'accoutrement d'un pêcheur, la ligne, les filetç, comme aussi les appas et les hameçons.
— Veux-tu de moi, me dit-elle, ou sinon je prendrai la barque du jeune Joseph, et j'irai pécher avec lui?
" — Cruelle ! que parle tu du jeune Joseph ? " lui dis-je, et cependant j'étais heureux comme le ramier qui a retrouvé sa compagne, comme l'alcyon auquel le flot a rendu son nid.
Jedébarraissai les beaux cheveux du bonnet de laine, les épaules d'albâtre de la veste grossière, deux jambes charmantes d'im large pantalon ; je jetai au loin appas, lignes, hameçons ; le jeune pêcheur devint une belle fille, et le jour qui suivit, les poissons purent se jouer dans la mer, ou venir à sa surface respirer l'air frais du matin, sans craindre ni ma ligne ni mes filets.
Le comte de St. Ernest.