CHAPITRE PREMIER
De l'origine et de la persistance du merveilleux au sein du jansénisme. — Caractère des phénomènes observés dans l'épidémie des convulsionnaires jansénistes. — Les convulsions. — Les secours. — Exposé des faits. — Preuves de la réalité des phénomènes.
SECTION PREMIÈRE
De r origine et de la persistance du merweilleux au sein du jansénisme '.
l'école de port-royal engendre le jansénisme, qui se RÉPAIfl)
d'abord dans les classes lettrées.
Les principes de la réforme protestante , en accordant au libre examen de chacun le droit de décider sur les matières religieuses, provoquèrent dès la première moitié du dixseptième siècle, au point de vue dogmatique et doctrinal, une réaction qui fut le berceau du jansénisme. La réforme
1 Les ouvrages cités sont indiqués dans la bibliographie placée à la fin du volume. Nous ne donnerons, par abréviation, que les noms d'auteurs, sans répéter chaque fois les titres d'ouvrages.
avait dénaturé toutes les notions du libre arbitre, de la grâce et de la prédestination : ce fut sur la prédestination, sur la grâce et sur le libre arbitre que disserta la nouvelle école, école illustre qui eut pour chefs Nicole, Arnaud, Pascal, et qui est restée célèbre dans l'histoire non-seulement par le talent de ses défenseurs, mais par le nom du lieu qui leur servit d'asile, Port-Iloyal. Nous esquisserons ici en peu de mots ce qu'était ce monastère dont la renommée ne fut si grande que parce que la vie du jansénisme se mêla à la sienne : disons plutôt, parce que le jansénisme naquit dans son sein.
Port-Royal était une abbaye de religieuses bernardines fondée en 4204 par une dame de la maison de Montmorency, et située près de Chevreuse à cinq lieues de Paris. Les Papes lui accordèrent différents privilèges dans le but de la soustraire en partie à la juridiction épiscopale et de la protéger contre la cupidité. Le relâchement qui s'introduisit à la longue dans l'ordre austère de Cîteaux gagna aussi Port-Royal. Vers la fin du seizième siècle, la règle était presque oubliée, lorsqu'une abbesse de dix sept ans, dont la vocation pouvait sembler douteuse, Angélique Arnaud, se proposa d'y établir la réforme (1(308). Douée de beaucoup de persévérance, la mère Angélique en vint à bout en moins de cinq ans (1613). Ce retour à la règle primitive de l'ordre fit grand bruit et donna le signal de la réforme des monastères d'hommes et de femmes qui suivaient la règle de Saint-Bernard. La régénération de Port-Royal ayant eu pour résultat de faire accroître considérablement le nombre des religieuses, il fallut étendre l'établissement. Angélique Arnaud trouva dans l'opulence de sa famille les ressources qui lui étaient nécessaires. Une maison fut achetée au faubourg Saint- Jacques, à Paris, et agrandie; puis, avec
l'agrément de l'archevêque de Paris et celui du roi, on y transféra toute la comntiunauté en 1626. Cette nouvelle maison reçut le nom de Port-Royal de Paris , pour la distinguer de l'ancienne, qui fut appelée Port-Royal des Champs , et où il ne resta plus qu'un chapelain chargé de dire la messe et d'administrer les sacrements aux domestiques.
F.a solitude de Port -Royal des Champs semblait ainsi vouée à l'oubli lorsqu'elle acquit tout à coup une éclatante célébrité. Comme par enchantement, elle se peupla de solitaires qui renoncèrent au monde et vinrent y vivre dans le recueillement. Dès 4637, Antoine Lemaître, avocat éloquent, neveu de la mère Angélique, s'était retiré, à Kàge de vingt-neuf ou trente ans, près de Port- Royal de Paris pour fuir le monde. Quelques jeunes gens animés du même esprit se réunirent successivement à lui : Arnaud d'Andillv, le fameux Antoine Arnaud, tous deux frères de la mère Angélique, Claude de Sainte-Marthe, Nicole, le Nain de Tillemont, le célèbre Lancelot, les quatre frères d'Antoine Lemaître , dont l'un , connu sous le nom de Sacy, traduisit la Bible et commenta les Écritures, et enfin Pascal. Les choses étaient ainsi, lorsqu'un dCsS membres de celte société, Duverger de Hauranne, abbé de Saint -Cyran, se rendit suspect en émettant des opinions qui semblaient renouveler le quiétisme^ . Il fut emprisonné et le contrecoup de sa disgrâce résonna jusqu'à Port-Royal de Paris. Ses amis durent se séparer, mais l'année d'après (4638), on leur permit de se réunir à Port-Royal des Champs. Là
i On sait que le quiétisme ne date pas de madame Guyon et de Fénelon, mais qu'on en trouve la trace dans le quatrième siècle de l'Église. Voir Bergier, Diction, de théologie, article' Quiétisme ; édit. de "l 829.
i LE MERVEILLEUX
leur vie se partagea entre la prière, l'étude et le travail des mains. Ils fondèrent une école où furent reçus un grand nombre de jeunes gens des familles les plus distinguées, et pour lesquels ils publièrent ces excellentes méthodes connues sous le nom de Méthodes de Port- Royal. Mais l'enseignement n'absorba pas tous leurs instants, et ils se livrèrent à une polémique fort vive sur diflerents sujets rehgieux à l'ordre du jour. De leur côté, les religieuses de Port-Royal augmentèrent de telle sorte la réputation de la maison par leur charité pour les pauvres, qu'hommes et femmes du plus haut rang se déterminèrent à se réunir à d'aussi saintes gens pour passer ensemble leur vie dans la retraite. Pendant ce temps, le docteur Arnaud publia en d643 un livre sur la fréquente communion ^ dont les dispositions firent accuser Port -Royal par les jésuites de ne pas croire à l'Eucharistie, de ne prier ni la sainte Vierge ni les saints. L'archevêque de Paris condamna le livre en d651 ; mais les jésuites, loin de s'arrêter devant cette condamnation, enchérirent sur leurs premières dénonciations, et, de leur côté, les hôtes de Port-rRoyal, comme pour les justifier, fournirent un motif aux attaques dont ils étaient l'objet. Quel que fût leur génie ou leur supériorité , cela n'empêchait pas, en effet, le terrain choisi par eux pour lutter contre leurs adversaires d'être fort glissant ; nous voulons parler des sujets qui servaient de thèmes à leurs écrits : la grâce, le libre arbitre, etc. A. chaque pas, ils s'exposaient à ne pouvoir résister au penchant de la nature humaine, qui est d'outrer les principes, risquant ainsi d'être entraînés aux plus monstrueuses conséquences. Tentation dangereuse et toujours fatale! Enivrés par d'ardentes convictions, ils tombèrent dans l'excès opposé à celui qu'ils combattaient, et le rare mérite de savoir se contenir,
qui ne devrait jamais abandonner quiconque prétend dogmatiser, leur fit défaut. A la même époque, un docteur resté célèbre dans l'histoire des schismes religieux , et qui avait sur la grâce les mêmes théories que Port-Royal, en était arrivé à professer expressément le fatalisme et la nép;alion de la liberté humaine. Ce docteur était évêque d'Ypres, il s'appelait Jansen ou plutôt Jansénius, selon le langage scolastique du temps. Il exposa sa doctrine dans un livre intitulé l' Augustinus^ qui, publié en France en 4641 , deux ans après la mof t de son auteur, fut répandu parmi les jeunes théologiens de France par l'abbé de Saint-Cyran, qui avait été l'ami de Jansénius. Mais le pape Urbain VIII condamna cet ouvrage le 6 mars 1642. Alors deux partis se dessinèrent nettement. D'un côté, étaient les jésuites qui défendaient le principe de la liberté humaine, de l'autre, Port-Royal qui se déclara pour Jansénius et sa doctrine ; à compter de ce jour, le jansénisme , qui existait en fait depuis longues années, reçut son nom. Nous n'entrerons pas ici dans les détails des interminables débats qui s'ouvrirent aussitôt; nous les indiquerons le plus brièvement possible. VAucjustinus fut examiné en Sorbonne, et sept propositions, réduites plus tard à cinq, en furent extraites et déclarées hérétiques ' . De là naquirent entre les deux partis des discussions fort vives que le pape Clément IX calma par sa déclaration de 1668. Toutefois
* Ces cinq propositions étaient les suivantes :
1 "Quelques commandements de Dieu sont impossibles à deshommes justes qui veulent les accomplir, et qui l'ont à cet effet des efforts selon les forces présentes qu'ils ont ; la grâce qui les leur rendrait possibles leur manque;
2° Dans l'état de nature tombée, on ne résiste jamais à la grâce intérieure;
3" Dans l'état de nature tombée, pour mériter ou démériter, l'on
certains chefs jansénistes, plus opiniâtres que les autres, ne voulurent pas se rétracter; ils se retirèrent à Bruxelles d'abord, à Amsterdam ensuite , où ils formèrent une petite Église. L'un d'eux, le P. Quesnel, publia dès d671 un livre intitulé Réflexions morales sur le Nouveau Testament, et qui reproduisait VAuyustmus. La publication de ce livre ranima les discussions et les querelles passées, et elles allèrent en grandissant chaque année. A défaut des illustres solitaires qui étaient morts, on trouve eu 1708 les religieuses de Port-Koyal qui, fidèles aux traditions du passé, continuent leur hostilité contre l'Église romaine. Obligées enfin par le cardinal de Paris de se soumettre aux décisions du Saint-Siège sur les points de doctrine en discussion depuis la naissance du jansénisme, elles signèrent une rétractation que leurs réserves rendaient illusoires. Cette résistance motiva leur suppression (4710); on les enleva de Port-Royal des Champs, et on les transféra à Port-Royal de Paris. L'église et les bâtiments de Port- Royal des Champs furent démolis ; on n'y laissa pas pierre sur pierre, et un an aprèg (1712), on alla jusqu'à exhumer les corps du cimetière et à faire passer la charrue sur l'emplacement du monastère, dont on voulait effacer jusqu'au souvenir. Mais cet acte d'autorité ne fit pas renaître la paix religieuse. L'agitation continua plus vive que jamais, et enfin la lutte ouverte éclata lorsque Louis XIV voulut faire rece-
n'a pas besoin d'une liberté exempte de nécessités ; il suffit d'avoir une liberté exempte de coaction ou de contrainte;
4° Les semi-pélagiens admettaient la nécessité d'une grâce prévenante pour toutes les bonnes œuvres, même pour le commencement de la foi; mais ils étaient hérétiques en ce qu'ils pensaient que la volonté de l'homme pouvait s'y soumettre ou y résister;
5" C'est une erreur semi-pélagienne de dire que Jé-us-Christ est mort et a répandu son sang pour tous les hommes. (Bergier, Did.de théologie, art. Jansénisme; édit. de 4829.)
DANS LE JANSÉJNISME. 7
voir en France (1713) la fameuse bulle Unùjenitus, que Clément XI venait de rendre pour condamner l'ouvrage du P. Quesnel, dont nous avons parlé plus haut.
Furieux, le parti janséniste prétendit en neutraliser les eflels. Quatre prélats : MM. de la Broux, évoque de Mirepoix; Soanen, évoque deSenez; Colbert, évoque de Montpellier; de l'Angle, évoque de Boulogne, formèrent en pleine Sorbonne (5 mars Mil) nppel de la bulle au prochain concile. Clément XI condamna solennellement leur appel. ^Mais, nonobstant sa condamnation, la résistance janséniste s'organisa. Le cardinal de INoailles, archevêque de Paris , et seize évoques avec lui se joignirent aux appelants.
L'irritation prit des proportions telles que le Régent, le voluptueux Régent, dut donner son attention aux affaires ecclésiastiques, et se préoccuper du soin de trancher les difficultés dont le menaçait le renouvellement des querelles religieuses. L'occasion d'agir se présenta. On était àl'époque où Law et son système absorbaient l'opinion publique ; le cardinal Dubois, premier ministre, sut profiter de cette circonstance favorable pour faire recevoir la bulle par le parlement et par le grand conseil j et pour publier un corps de doctrine nommé la Constitution , qu'acceptèrent le cardinal de Noailles et plusieurs évêques. Mais tous les opposants ne se rendirent pas, et l'un des appelants les plus exagérés, Févêque de Senez, publia une instruction pastorale contre la bulle, qu'il qualifiait de décret monstrueux:. La violence de ses opinions fit déposer le prélat, dans un concile tenu à Embrun en 1727.
LES CONVULSIONS ÉCLATENT PARMI LES JANSÉNISTES APRÈS LA MORT DU DIACRE PARIS.
La levée de boucliers d'une partie du clergé contre Rome avait opéré une scission profonde parmi les laïques de toute la France. Le jansénisme s'était rapidement répandu dans les différentes classes de la population, et en ce qui touche la ville de Paris seule, Barbier nous apprend en maints endroits que tout y était janséniste ' , hommes, femmes et petits en fants^ ^ qu'elle éla'û janséniste de la tête aux pieds^ . C'est-à-dire que le parti des appelants, qui avait le parlement pour lui, était fort nombreux, parti riche, grâce à la boîte à Perrette^, et qui pouvait beaucoup. Sur ces entrefaites, un diacre de l'église Saint-Médard à Paris, qui passait pour un saint dans son quartier, mourut, le l"" mai d727, des jeûnes et des macérations qu'il s'était imposés, et fut inhumé le lendemain dans le cimetière situé derrière le maître-autel
1 Tome III, p. 45.
2 Tome II, p. 54. '.
3 Tome II, p. 202.
* C'était la caisse où puisait pour subvenir à ses dépendes le parti qui s'appela plus tard le jansénisme. Cette boîte tire son nom de la servante de Nicole, que son maître avait rendue la première dépositaire des fonds dont il avait fourni lui-même la plus grande partie, et elle a passé, toujours par des fidéicommis, en des mains sûres. Elle s'élevait en 4778, à la mort de M. Rouillé clés Fillelières, sans cesse alimentée par des dons volontaires, à onze cent mille livres!... Les héritiers de M. des Filletières voulurent s'en emparer et plaidèrent contre les légataires; mais ils furent déboutés de leurs prétentions. La boîte à Perrette a traversé toutes nos révolutions. Administrée vers -1840 par M. X., homme d'affaires à Paris, elle passa entre les mains de son fils, qui, s'en étant servi pour des besoins personnels, se la vit enlever. Aujourd'hui elle est confiée à M. Y., dont la dévotion à Yœuvre ne laisse, dit-on, rien à désirer.
de ladite église'. Ce diacre, nommé Paris, était fils d'un conseiller au parlement. Peu intelligent, très-opiniâtre, affectant une humilité profonde qui lui fit toujours refuser la prêtrise, Paris était dévoué aux pauvres; il aimait à les instruire et leur tricotait des bas; janséniste d'ailleurs flans toutes les fûî^mes^, il pratiquait, à l'exemple de plusieurs jansénistes célèbres ses devanciers, des austérités extraordinaires. En 4717 il avait, un des premiers, appelé de la bulle avec les quatre évéques dont nous avons parlé, et, comme eux aussi, il avait renouvelé son appel en 1720. Ces sentiments ne l'abandonnèrent jamais. A la fin de sa vie, avant de recevoir les derniers sacrements, « il voulut, dit Salgues *, renouveler son appel au futur concile et paraître devant Dieu avec cet
* L'éditeur du journal de Barbier (publié en 1857) assure que les restes de Paris, exhumés du cimetière Siiint-Mcdard, sont encore aujourd'hui conservés à Paris dans une ancienne famille janséniste. (Tome II, p. 65, note.) — A propos de cette exhumation, on lit dans un ouvrage janséniste {Extraits d'un recueil de discours de piété, etc., tome III, p. 431 , note) : « Il était réservé à notre siècle de voir exhumer, ainsi qu'on l'a fait au mois de janvier 1807, le corps du bienheureux diacre Paris, que les plus fanatiques persécuteurs, et même les révolutionnaires, avaient jusque-là respecté. L'on sait que cette exhumation se fit d'une manière indigne, et pour la convenance particulière do M. Bert**, qui mit en œuvre les ouvriers. IMais quel fruit a-t-il retiré d'une aussi odieuse profanation? C'est à ceux qui l'ont assisté dans sa dernière maladie de nous dire quelles ont été ses angoisses à la mort. Ce que l'on n'a pu cacher au public, c'est qu'à son enterrement, où assistaient, selon l'usage, un nombre d'ecclésiastiques de diverses paroisses, toute l'église Saint-Médard était infectée à un point que l'on avait peine à se rappeler qu'aucun cadavre en putréfaction eût exhalé une si fétide odeur. Longtemps avant lui, le P. CoëfFrel, curé de la même paroisse, avait été empêché, par des oppositions juridiques, de commettre la même profanation sur le corps du bienheureux diacre. L'on peut voir en détail, dans les mémoires du temps, quelle a été aussi, en 1740, la funeste fin de cet ennemi des saints du Seigneur. »
2 Barbier, tome II, p. 65.
3 Tome I, p. 251 .
appel entre les mains. Il était si faible qu'il ne put pas le rédiger, il se contenta donc, avant de recevoir l'Extrême-Ouction, de renouveler ses sentiments sur la bulle Unùjenitas. »
Un an environ après la mort de Paris, vers la fin de mars 1728, on posa sur la place où il était inhumé une tombe en marbre noir. Celte tombe, qui était destinée à faire tant de bruit, reposait sur quatre dés de pierre élevés d'un pied au-dessus du sol du cimetière. Aussitôt après la mort du diacre elle devint l'objet d'une grande vénération de la part des malheureux que Paris avait secourus pendant sa vie. Ils s'y assemblèrent, ils y firent desneuvaines, et bientôt on apprit que des miracles s'y opéraient. Les jansénistes, qui voulaient autoriser leur appel au concile par des miracles, s'empressèrent de s'approprier ceux du cimetière Saint-Médard. Le premier eut lieu en faveur d'un fripier nommé Léro. Cet homme avait à la jambe gauche plusieurs ulcères qu'aucun médecin n'avait pu guérir; en désespoir de cause, il se rendit à Saint-Médard, y fit une neuvaine et, la neuvaine achevée, cet homme qni avait eu beaucoup de peine à marcher pour se rendre sur la tombe de Paris se leva et s'en alla. Il n'en fallait pas davantage pour attirer une armée d'impotents à Saint Médard : ils .s'y rendirent donc de tous les coins de Paris, et ce fut à qui se procurerait un morceau du lit ou des habits du bienheureux diacre, ainsi que le qualifiaient les appelants. Depuis lors, des .cures quelquefois complètes, mais en nombre toujours suffisant pour entretenir la piété des fidèles, continuèrent à se produire d'une manière paisible. Le diacre Paris ne fut d'ailleurs pas seul à jouir du privilège de faire des cures miraculeuses, plusieurs saints jansénistes eurent un don égal au sien. Mais ce privi-
lége n'aurait pas suffi à donner la célébrité au tombeau de Paris, si les convulsions ' ne s'y étaient ajoutées. Elles commencèrent en la personne d'Aimée Pivert, le 12 juillet 1731. Une sourde-muette de Versailles en eut pour la première fois le 16 août, et l'ahbé de Bescherand à la lin du même mois". A dater de cette époque, elles devinrent très-communes, et au bout de quelques mois le nombre des convulsionnaires connu s'élevait à huit cents.
§ IU- LES CONVULSIONS EXCITENT LA CURIOSITÉ. — NAISSANCE DES SECOURS. — CORRUPTION DBS CONVULSIONNAIRES.
A la même époque (juillet 1731), M. de Vintimille, archevêque de Paris , défendit d'honorer le tombeau de Paris, de dire des messes à son intention et de lui rendre un culte religieux, ce qui n'empêcha pas une afïluence extraordinaire de se transporter au cimetière Saint- Médard, soit pour convulsionner^ , soit pour voir convulsionner. Dès cinq heures du matin les carrosses étaient
* Les convulsions provoquèrent une scission dans le parti janséniste. Au début, elles furent admises et prônées par tous; plus tard, lorsque la conduite des convulsionnaires donna lieu de penser que les convulsions manifestaient un certain mélange dans l'œuvre, une partie des jansénistes les repoussa. Cette division a toujours continué depuis. Toutefois, nous ferons remarquer que les jansénistes partisans des convulsions sont logiques; les autres ne le sont pas. En effet, les jansénistes avaient besoin de miracles, non pour justifier leur culte, qui, en réalité, n'était pas substantiellement distinct de celui de l'Église catholique; mais pour montrer que, tout en soutenant des doctrines réprouvées par le pape et l'immense majorité des évêques, ils n'avaient pas cessé d'appartenir à l'Église catholique, qu'ils reconnaissaient comme seule véritable. Donc les jansénistes partisans des convulsions sont seuls conséquents avec eux-mêmes.
2 Recherche de la vérité, p. 5.
3 Expression dont on se servait alors.
aux portes. Tous les rangs de la société, depuis le manant jusqu'aux princes du sang ', fournissaient leur contingent de visiteurs à cet étrange spectacle. Le cimetière était plein de convulsioimaires, ainsi que les rues et les cabarets voisins où ils allaient se rafraîchir. Les uns miaulaient, les autres criaient, aboyaient, sifflaient, hurlaient, tous se tordaient dans les plus horribles convulsions. On voyait des femmes marcher sur la tête, sans souci de la moindre pudeur; d'autres, étendues sur le sol, demandaient aux spectateurs de leur frapper le ventre, de leur piétiner le corps, de les presser, de leur donner des coups de poing*; car, dans cette singulière épidémie, les convulsionnaires ne pouvaient être soulagés si on ne leur donnait les secours^ c'est-à-dire si on ne les faisait passer par d'effroyables tortures. Un auteur' nous apprend que quatre mille hommes se sont appliqués sans relâche à administrer les secours meurtriers'' à cinq ou six cents filles.
La nouveauté du spectacle attira, on le comprend, tout Paris à Saint-Médard. Mais les jansénistes ne se bornèrent pas à satisfaire la curiosité publique : ils se livrèrent immédiatement à une active propagande. Carré de Montgeron, conseiller au parlement, un des plus fervents partisans de Paris, se fit l'apologiste de l'œuvre des convulsions, et, tandis que le parlement était exilé à Pontoise, il composa un ouvrage pour expliquer, défendre et vulgariser la connaissance des merveilles opérées par les convulsionnaires. Puis il se rendit à Versailles et osa offrir son ouvrage h Louis XV. Le monarque accepta cet hommage; mais le
1 Le comte deClermont, prince du sang, y alla en décembre 4734 .
2 C'est le commencement des secours.
3 Montgeron , II , p. 29.
^ Voir ci-après sections II et III.
lendemain l'audacieuse démarche de l'auteur reçut sa récompense. Montgeron fut incarcéré pour le reste de ses jours à Valence d'abord, à Viviers ensuite. Pendant sa captivité, qui dura dix-sept ans, il ne perdit rien de sa foi janséniste : loin de là, car il employa son temps à ajouter deux volumes au premier. Ce qui parut alors et pendant plusieurs années d'écrits pour ou contre les convulsions est prodigieux. Jamais discussion n'avait été plus vive. Chaque parti appelait la théologie à son aide pour terrasser ses adversaires, et les jansénistes, qui avaient de plus pour eux les phénomènes de Saint-Médard, entendaient écraser les molintsles\ comme on disait, par un argument sans réplique: ils crièrent bien haut que leurs miracles venaient du ciel en droite ligne. Étaient-ils dans le vrai? « Ce qui est certain, répond Barbier, c'est qu'il y a dix ou douze (illes (convulsionnaires) grosses, et que ces chefs de doctrine et de prédiction engagent les femmes du peuple qui ont cédé à la persuasion de leur livrer elles-mêmes leurs filles , ce qu'elles font en vue de Dieu^. » Ce genre de scandale alla en grossissant, et le gouvernement ayant constaté que le concours du peuple était devenu une occasion continuelle de discom^s licencieux?, de vols et de libertinage, ordonna, le 27 janvier 1732% la fermeture du cimetière, fermeture
* On désignait sous le nom de molinistes les partisans des théories opposées à celles de Jansénius. Ce nom leur venait du jésuite espagnol Molina, auteur de plusieurs ouvrages, et entre autres de celui intitulé Accord de la grâce et du libre arbitre, qui renferme un système entièrement contraire à celui de Jansénius, ce qui fit que l'école de Port-Royal représenta comme molinistes tous ceux qui ne partageaient pas leur doctrine à eux.
8 Tome II , page 527.
3 En voici le texte : « Ordonnance portant que la porte du petit cimetière de la paroisse de Saint-Médard sera et demeurera fermée. Sa Majesté étant informée de tout ce qui s'est passé et de tout ce qui se passe encore journellement dans l'un des cimetières de la