ESPRIT PARLANT EN LANGUE ÉTRANGÈRE
Nous lisons le récit suivant dans l'ouvrage de M. Figuier', qui, lui-môme, le T!x\)[iorle pa?'cc qii il renferme, dit-il, des particularités intéressantes.
La scène se passe à New-York, chez madame Brown , sœur aînée des demoiselles Fox, eu présence d'une dizaine de personnes. Après avoir raconté que l'assistance vient d'entendre les bruits ou coups frappés par les esprits, soit dans des meubles, soit sur les vitres des fenêtres, le narrateur continue ainsi :
(( Dans l'incertitude sur la manière de s'y prendre pour questionner les esprits, nous laissons le vieux maniaque (un des assistants) nous donner l'exemple, et il s'empresse d'entrer en dialogue avec ce qu'il croit être l'esprit de sa fille, soit en obtenant des réponses par oui ou par non (trois chocs veulent dire o?a, dans le langage de madame Brown, un choc^ non; deux chocs, réponse douteuse); soit en épelant rapidement l'alphabet, et formant ainsi de longues phrases, qui toutes parlent du bonheur de l'âme ^ans l'autre monde, et du désir qu'elle a de voir son père l'y rejoindre. Puis, nous nous hasardons nous-mêmes à poser les questions suivantes en français. Les esprits sont réputés polyglottes, et répondent à toutes les langues connues.
)) Est-ce que V esprit de quelqu'un de mes jjarents décèdes est ici présent? Trois coups affirmatifs se font entendre. Est-ce l'esprit de mo?i père? Trois coups encore. Ma mère est-elle aussi près de moi? Trois
* Histoire du merveilleux, tome IV, p. 238 et 239.
coups légers paraissent venir d'une autre partie de l'appartement. Ma mère, vous ai-je connue? Un coup négatif. Etes-vous heureuse datis Vautre monde? Trois coups. Avez-vous été heureuse sur la terre ? Trois coups.
» Ce singulier dialogue ne laisse pas de nous causer un certain tf.ouble, et nous gardons uu instant le silence... »
XIT.
EVOCATION DES MORTS. — TABLE CAPRICIEUSE EXIGEANT qu'on LUI PARLE EN VERS.
M. A. Vacquerie raconte' dans son ouvrage intitulé les Miettes de V histoire ' , page -403 et suivantes, les expériences de tables tournantes faites par madame Emile de Girardin et par lui.
« Madame de Girardin, dit-il, était très-préoccupée des tables parlantes. Son premier mot fut si j'y croyais. iElle y croyait fermement, quant à elle, et passait ses soirées à évoquer les morts. Sa préoccupation se reflétait, à son insu, jusque dans son travail : le sujet de la Joie fait peur ^ n'est-ce pas un mort qui revient? Elle voulait absolument qu'on crût avec elle, et le jour même de son arrivée à Jersey , on eut de la peine à lui faire attendre la fin du dîner, elle se leva dès le dessert et eijtraîna un des convives dans le parloir ^ où ils tourmentèrent une table qui resta muette. Elle rejeta Ja faute sur la table, dont la forme carrée coiitraripit le fluide. |L.e lendemain elle alla acheter elle-méijie , dans un magasin de jouets d'enfants^ une petite table ronde à un seul pied terminé par trois griffes, qu'elle mit sur la grande, et qui ne s'anima pas pli^s .que la grande. Elle ne §e découragea pas, et dit que
» 111-8°, Paris, Pagnerre, 1 863.
les esprits n'étaient pas des chevaux de fiacre qui attendaient patiemment le bourgeois, mais des ôtres libres et volontaires qui ne venaient qu'à leur heure. Le lendemain, même expérience et môme silence. Elle s'obstina, la table s'entêta. Elle avait une telle ardeur de propagande qu'un jour, dînant chez des Jersiais, elle leur fit interroger un guéridon, qui prouva son intelligence en ne répondant pas à des Jersiais. Ces insuccès répétés ne l'ébranlèrent pas, elle resta calme, confiante, souriante, indulgente à l'incrédulité; l'avant-veille de son départ, elle nous pria de lui accorder, pour son adieu, une dernière tentative...
» Madame de Girardin et un des assistants, celui qui voulut, mirent leur main sur la petite table. Pendant un quart d'heure, rien, mais nous avions promis d'être patients; cinq minutes après, on entendit un léger craquement du bois; ce pouvait être l'efiet d'une pression involontaire des mains fatiguées; mais bientôt ce craquement se répéta , et puis ce fut une sorte de tressaillement électrique, puis une agitation fébrile. Tout à coup, une des griffes du pied se soulève. Madame de Girardin dit : — Y a-t-il quelqu'un? S'il y a quelqu'un et qu'il veuille nous parler, qu'il frappe un coup. La griffe retomba avec un bruit sec. — H y a quelqu'un! s'écria madame de Girardin, faites vos questions.
» On fit des questions, et la table répondit. La réponse était brève, un ou deux mots au plus, hésitante, indécise,' quelquefois inintelligible. Était-ce nous qui ne la comprenions pas? Le mode de traduction prêtait à l'erreur; voici comment on procédait : on nommait une lettre de l'alphabet, a, h, c, etc., à chaque coup de pied de la table ; quand la table s'arrêtait on marquait la dernière lettre nommée. Mais souvent la table ne s'arrêtait pas
nettement sur une lettre; on se trompait, on notait la précédente ou la suivante; l'inexpérience s'en mêlant, et madame de Girardin intervenant le moins possible pour que le résultat fût moins suspect, tout s'embrouillait. A Paris, madame de Girardin employait, nous avait-elle dit, un procédé plus sûr et plus expéditif; elle avait fait faire exprès une table avec un alphabet à cadran et une aiguille qui désignait elle-même la lettre. — Malgré l'imperfection du moyen, la table, parmi des réponses troubles, en fit qui me frappèrent.
» Je n'avais encore été que témoin ; il fallut être acteur à son tour; j'étais si peu convaincu que je traitai le miracle comme un âne savant à qui l'on fait deviner « la tille- la plus sage de la société »; je dis à la table : Devine le mot que je pense. Pour surveiller la réponse de plus près, je me mis à la table moi-môme avec madame do Girardin. La table dit un mot ; c'était le mien. Ma coriacité nen fut pas entamée. Je me dis que le hasard avait pu souffler le mot à madame de Girardin, et madame de Girardin le souffler à la table... Je recommençai l'épreuve ; mais pour être certain de ne trahir le passage des lettres ni par une pression machinale ni par un regard involontaire, je quittai la table, et je lui demandai, non le mot que je pensais, mais sa traduction. La table dit : « Tu veux dire souffrance. » Je pensais amour.
)) Je ne fus pas encore persuadé. En supposant qu'on aidât la table, la souffrance est tellement le fond de tout que la traduction pouvait s'appliquer à n'importe quel mot que j'aurais pensé... Je pouvais donc encore être dupe, — à la seule condition que madame de Girardin, si sérieuse , si généreuse, si amie , en deuil, mourante, eût passé la mer pour mystifier l'exil.
346 LE MERVEILL.EUX
)) Bien des impossibles étaient croyables avant celui -là; mais j'étais déterminé ù douter jusqu'à l'injure. D'autres interrogèrent la table et lui firent deviner leurs pensées ou des incidents connus d'eux seuls; soudain elle sembla s'impatienter de ces questions puériles; elle refusa de répondre, et cependant elle continua de s'agiter comme si elle avait quelque chose à dire. Son mouvement devint brusque et volontaire comme un ordre. — Est-ce toujours le môme esprit qui est là? demanda madame de Girardin. La table frappa deux coups, ce qui, dans le langage convenu, signifiait non. — Qui es-tu, toi? La table répondit le nom d'une morte , vivante dans tous ceux qui étaient là.
)) Ici la défiance renonçait: personne n'aurait eu le cœur ni le front de se faire devant nous un tréteau de cette tombe. Une mystification était déjà bien difficile à admettre, mais une infamie! Le soupçon se serait méprisé lui-môme. Le frère questionna la sœur qui sortait de la mort pour consoler l'exil; la mère pleurait; une inexprimable émotion étreignait toutes les poitrines; je sentais distinctement la présence de celle qu'avait arrachée le dur coup de vent. Où était-elle? nous aimait-elle toujours ? était-elle heureuse? Elle répondait à toutes les questions, ou répondait qu'il lui était interdit de répondre. La nuit s'écoulait, et nous restions là, l'âme douée sur l'invisible apparition. Enfin, elle nous dit : Adieu ! et la table ne bougea plus.
» Le jour se levait, je montai dans, ma chambre, et, avant de me coucher, j'écrivis ce qui venait de se passer, comme si ces choses-là pouvaient ôtre oubliées ! — Le lendemain, madame de Gir'ardin n'eut plus besoin de me solliciter, c'est moi qui l'entraînai vers la table. La nuit .encore y passa. Madame de Girardin partait au jour...
» Elle revint en France faire son reste de vie terrestre.
Depuis quelques années, son salon était bien différent de ce qu'il avait été. Ses vrais amis n'étaient plus là... Elle remplaçait mieux les absents en restant seule, avec un ou deux amis et sa table. Les niprts accouraient à son évocation, elle avait ainsi des soirées qui valaient bien ses meilleures d'autrefois et où les génies étaient suppléés par les esprits. Ses invités de maintenant étaient Sedaine, madame de Sévigné, Sapho, Molière, Shakespeare. C'est parmi eux qu'elle est morte...
» Le départ de madame de Girardin ne ralentit pas mon élan vers les tables. Je me précipitai éperdumeqt dans cette grande curiosité de )a morj; entr' ouverte.
» Je n'attendais plus le soir; dès.midi, je commençais, et je ne finissais que le matin ; je m'interrompais tout au plus pour dîner. Personnellement, je n'avais aucune action sur la table, et je ne la touchais pas; mais je l'interrogeais. Le mode de communication était toujours le miênie; je m'y étais fait. Madame de Girardin m'envoya de Paris deux tables : une petite dont un pied était un crayon qui devait écrire et dessiner ; elle fut essayée une ou deiix fois, dessina médiocrement et écrivit mal; l'autre était plus grande; c'était cette table à cadran d'alphabet dont une aiguille marquait les lettres ; elle fut rejetée également après un essai qui n'avait pas réussi, et je m'en tins définitivement au procédé primitif, lequel, simplifié par l'habitude et par quelques abréviations convenues , eut bientôt toute la rapidité désirable. Je causais couramment avec |a table; le bruit de la nier se mêlait à ces dialogues, dont |e mystère s'augmentait de l'hiver, 4.e la nuit, de la tempête, de l'isolement. Ce n'étaient plus des piots que répondait la table, mais des phrases et des pages. Elle était, le plus souvent, grave et magistrale, mais, par moments, spiri-
tuelle et môme comique. Elle avait des^ accès de colère; je me suis fait insulter plus d'une fois pour lui avoir parlé avec irrévérence, et j'avance que je n'étais pas très-tranquille avant d'avoir obtenu mon pardon. Elle avait des exigences, elle choisissait son interlocuteur, elle voulait être interrogée en vers, et on lui obéissait, et alors elle répondait elle-même en vers. Toutes ces conversations ont été recueillies, non plus au sortir de la séance, mais sur place et sous la dictée de la table 5 elles seront publiées un jour, et proposeront un problème impérieux à toutes les intelligences avides de vérités nouvelles.
» Si l'on me demandait ma solution, j'hésiterais. Je n'aurais pas hésité à Jersey, j'aurais affirmé la présence des esprits. Ce n'est pas le regard de Paris qui me retient; je sais tout le respect qu'on doit à l'opinion du Paris actuel, de ce Paris si sensé, si pratique et si positif qui ne croit, lui, qu'au maillot des danseuses et au carnet des agents de change. Mais son haussement d'épaules ne me ferait pas baisser la voix. Je suis môme heureux d'avoir à lui dire que, quant à l'existence de ce qu'on appelle les esprits, je n'en doute pas; je n'ai jamais eu cette fatuité de race qui décrète que l'échelle des êtres s'arrête à l'homme, je suis persuadé que nous avons au moins autant d'échelons sur le front que sous les pieds, et je crois aussi fermement aux esprits qu'aux onagres. Leur existence admise, leur intervention n'est plus qu'un détail; pourquoi ne pourraient-ils pas communiquer avec l'homme par un moyen quelconque, et pourquoi ce moyen ne serait-il pas une table? Des êtres immatériels ne peuvent faire mouvoir la matière ? Mais qui vous dit que ce soient des êtres immatériels ? ils peuvent avoir un corps aussi , plus subtil que le nôtre et insaisissable à notre regard comme la
lumière l'est au toucher. Il est vraisemblable qu'entre l'état humain et l'état immatériel, s'il existe, il y a des transitions. Le mort succède au vivant comme l'homme à l'animal. L'animal est un homme avec moins d'âme, l'homme est un animal en équilibre , le mort est un homme avec moins de matière, mais il lui en reste. Je n'ai donc pas d'objection raisonnée contre la réalité du phénomène des tables.
» Mais neuf ans ont passé sur cela. J'interrompis, après quelques mois, ma conversation quotidienne, à cause d'un ami dont la raison mal solide ne résista pas à ces souffles de l'inconnu. Je n'ai pas relu depuis ces cahiers où dorment ces paroles qui m'ont si profondément remué...»
jxm.
CONSULTATIONS d'oUTRE-TOMBE.
Dans les réunions spirites, on évoque les âmes de tous les grands ou saints personnages, et on les consulte ou l'on reçoit leurs conseils sur les affaires ordinaires, ou sur les problèmes sociaux, etc., etc. Saint Louis est un des personnages le plus fréquemment évoqués. Toutes sortes de questions lui sont posées, on en jugera par l'exemple suivant ' : « Est-ce que des blancs se réincarnent quelquefois dans les corps nègres? — B. Oui, quand, par exemple, un maître a maltraité un esclave, il se peut qu'il demande, par expiation, à vivre dans un corps de nègre pour souffrir à son tour les souffrances qu'il a fait endurer, et par ce moyen avancer et se faire pardonner par Dieu. »
Dans une autre séance, saint Louis, interrogé sur la possibilité d'une évocation, répond : « Vous le pouvez
1 Revue spirite, deuxième année, p. 163.
parfaitement; cependant, je vous ferai remarquer, mes amis, que cette évocation requiert uiie grande tranquillité d'esprit ; ce soir, vous avez longuement discuté les affaires administratives, et je crois qu'il serait bon de la remettre à une autre séance, attendu qu'elle peut être très-instructive '. »
l)u reste, la familiarité la plus complète règne entre les interrogateurs et les esprits. En voici un exemple : « Au nott de Dieii tout-puissaht, je [Jrie l'esprit de Méhémet- Ali de vouloir bien se comrhiihiquér à nous. — R. Oui, je sais pourquoi. — Vous avei promis de revenir parmi flous pour nous instruire : sérez-vous assez bon pour nous écouler et nous répondre? — R. Non, pas promis; je ne me suis pas engagé. — Soit : au lieu de promis, mettons que vous nous avez fait espérer. — R. C'est-à-dire pour contenter votre curiosité; n'importe! je m'y prêterai un peu*, » etc., etc.