XIV
EXPÉRIENCES d'ÉCRITURE DIRECTE.
Dès 1856, les spirites proclamèrent qu'il ne Ifetrr était plus nécessaire de recourir à l'intervention nialérfelle du médium pour transcrire les révélations d'outre-tombe, les réponses aux questions étant fixées sur le papier sans le concours d'aucun être humain et visible. C'était X écriture directe. M. le barou de Guldenstùbbe publia môme un ouvrage pour constater le résultat des expériences auxquelles il s'était livré, mais ces expériences étaient-elles concluantes? Nous laisserons répondre M. Morin, puis nous
1 Revue spirite, deuxième année, p. 333.
2 Id., première année, p. 30.3.
indiquerons les résultats plus récents annoncés par les spirites dans les deux revues.
« En 1856, dit M. iMorin ', j'entendis parler de l'écriture directe des esprits, obtenue par M. le baron de GuldenStubbe. Voici quel est son mode de procéder : il pose des papiers blancs sous les socles des statueâ ou sut les pierres des tombeaux ; peu de temps après, il retire ces papiers, où se trouve de l'écriture qui n'est l'œuvre d'aucune main humaine, et qui est âttribtiéè iùi pétsorinageâ auxquels sont consacrés ces monuments. Désireux d'être témoin de phénomènes aussi extraordinaires , je priai M. le baron de vouloir bien m'admettre à quelques séances. 11 y consentit volontiers, et me donna rendez-vous âti Louvre, dans une des galeries du rez-de-chaussée. Il me fit voir les écritures qu'il avait obtenues de divers personnages et qui étaient en grec, en latin et en plusieurs autres langues. On se mit àr l'œuvre. J'avais apporté uA cah\tt de papier blafic. Oh posa des feuilles sur divers monuments^ puis nous passâmes dans la salle voisine, où nous fîmes de môme, et ainsi de suite, de sorte qu'après avoir parcouru toutes les salles du rez-de-chaussée, nous nous retrouvâmes au point de départ. Avant de continuer, je fis observer qaé ce mode de procéder était défectueux 5 qu'en effet, pendant notre circuit, il pouvait se faire qu'une personne retirât nos papiers, profitât de notre absence pour les couvrir d'écriture, puis.les remît en place; que, pour plus de garantie, il serait nécessaire de ne poser qu'un papier et de he pas le perdre de vue. L'initiateur me répondit que, pour avoir plus de chances d'obtenir des réponses , il fallait s'adresser à un plus grand nombre d'esprits. Mon objectiofï n'en subsistait' pas moins. Ces réserves étant faites, ou
1 Cité par M. Figuier, tome IV, p. 364.
reprit successivement les papiers, qui se trouvèrent dans le môme état qu'on les avait mis. M. le baron me fit observer que, comme c'était la première fois que j'assistais à ces expériences, il n'était pas étonnant que ma présence augmentât la difficulté; qu'il fallait un certain nombre de séances pour réussir. Je répondis que j'étais disposé à suivre les épreuves, si multipliées qu'elles fussent, et que j'y mettrais toute la persévérance désirable. Le lendemain, nous recommençâmes en opérant de même, et cette fois un seul des papiers portait des traces d'écriture au crayon; c'étaient deux lignes droites formant ensemble un angle de près de cent quatre-vingts degrés. M. le baron prétendit que ce résultat, bien qu'inférieur à ceux qu'il avait l'habitude d'obtenir, était probant, et que deux traits de crayon, tracés sans aucun agent visible, prouvaient l'intervention des esprits tout aussi bien qu'un long discours. Ce raisonnement aurait été juste si le papier fût resté constamment sous nos yeux; mais, depuis le moment où nous avions posé ce papier, il s'était écoulé environ une heure, pendant laquelle nous avions parcouru toutes les salles, et il aurait été très-facile à une personne quelconque de tracer sur le papier tout ce qu'elle aurait voulu. Avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait voir là rien de merveilleux, rien qui autorisât à proclamer l'action des esprits.
» Je proposai de nouvelles séances, et comme M. le baron m'assurait que, quand il était seul avec mademoiselle sa sœur, il obtenait des effets beaucoup plus considérables, je l'avais prié de consulter les esprits sur les meilleurs moyens de me rendre témoin de quelques faits significatifs. Il me dit qu'il était autorisé à m'annoncer pour le lendemain un fait d'écriture directe par l'esprit de Pascal , et il me donna rendez-vous au tombeau de ce grand homme, à
l'église Saint-Etienne du Mont. Je fus exact au rendezvous, mais mon nécromancien n'y vint pas. Après avoir attendu une heure en vain, comptant sur la parole de Pascal, je posai moi-même un papier sous la pierre tumulaire; j'attendis une demi-heure, ayant constamment l'œil fixé sur le monument, puis je retirai le papier... que je trouvai vierge de toute écriture. C'était une déception de plus; il faut en prendre l'habitude quand on s'adresse aux thaumaturges.
)) Quelques mois après ces malheureux essais, M. de Guldenslubbe publie son livre intitulé la Réalité des Esprits et le phénomène inerveilleux de leur écriture directe^ démontré par le baron de Guldenstubbe. Il donne le fao-simile d'une foule d'écritures obtenues par le moyen que je viens de décrire. Je remarquai dans l'introduction ce passage : « La découverte de l'écriture directement » surnaturelle est d'autant plus précieuse, qu'elle peut » être constatée par des expériences répétées à volonté » par 'l'auteur en présence des incrédules qui doivent » fournir eux-mêmes le papier. » En lisant une pareille oiïre, comment ne pas croire que le premier venu n'a qu'à se présenter pour être témoin du phénomène? Comment les étrangers ne se figureraient-ils pas qu'à Paris tout le monde peut voir l'écriture des Esprits? Comment n'envieraient-ils pas le bonheur de cette ville privilégiée, où de si grandes merveilles sont à la disposition de tout le monde?... Prenant au sérieux les paroles de l'auteur, je lui écrivis pour lui rappeler nos épreuves interrompues et lui demander si, conformément à l'engagement qu'il avait pris envers le public, il voudrait bien m'admeltre à quelque manifestation. 11 me répondit qu'il avait reçu plus de deux cents demandes pareilles à la mienne, qu'il était im-
possible de démontrer le phénomène à tout le monde, qu'il fallait désormais se contenter du témoignage de deux cent cinquante personnes dont les attestations avaient été
publiées C'est bien là une reculade. Quand on promet
de répéter à volonté des expériences devant les incrédules,
on ne peut s'acquitter en offrant des attestations
ÎSous ne savons de quelles attestations a voulu parler M. deGuldenstubbe : son livre n'en contient aucune; il cite une douzaine de personnes comme ayant assisté à ses séances; mais il ne donne pas de relation certifiée par elles. Il suffirait que ces personnes eussent assisté à un essai quelconque pour qu'elles ne jugent pas à propos de réclamer. Nous ne savons au juste ce qu'elles ont vu, ni comment on a opéré en leur présence. Si, par exemple, elles n'ont vu obtenir des écritures que comme je suis censé avoir vu obtenir deux traits de crayon, leur témoignage ne nous apprendrait rien, et tout ce qui se fait dans de telles conditions n'a pas de valeur. Qu'on nous montre des relations constatant que les papiers sont demeurés constamment surveillés par les opérateurs. Mais de pareilles attestations se feront encore longtemps attendre, et, en tout cas, elles ne dispenseraient pas de la reproduction des faits qu'on se vante d'avoir à sa disposition et que ne peuvent jamais obtenir ceux qui les demandent. »
Mais, depuis l'époque dont parle M. Morin, le spiritisme, en matière d'écriture directe, a fait de grands progrès, si on en juge par les faits suivants, que nous empruntons à la Revue spirite :
« M. le général russe comte de B... nous a montré une strophe de dix vers allemands qu'il a obtenus de celle manière, par l'entremise de la sœur du baron de Guldenstubbe, en mettant tout simplement une feuille de papier
ciëlachée 'de son propre carnet sous le socle de la pendule de la cheminée. L'ayant retirée au bout de quelques minutes, il y trouva ces vers en caractères typographiques allemands assez fins et d'une parfaite pureté. Par l'intermédiaire d'un médium écrivain, l'Esprit lui dit de brûler ce papier; comme il hésitait, regrettant de sacrifier ce précieux spécimen, l'Esprit ajouta : « Ne crains rien, je l'en donnerai un autre. » Sur cette assurance, il jeta le papier au feu, puis plaça un second feuillet également tiré de son portefeuille, sur lequel les vers se trouvèrent reproduits exactement de la même manière. C'est cette seconde édition que nous avons vue et examinée avec le plus grand soin, et, chose bizarre, les caractères présentaient un relief comme s'ils sortaient de la presse. Ce n'est donc plus seulement du crayon que peuvent faire les Esprits, mais de V encre et des caractères d^ imprimerie . Un de nos honorables collègues, M. Didier, a obtenu ces jours-ci les résultats suivants , que nous avons été à même de constater, et dont nous pouvons garantir la parfaite authenticité. S'étant rendu avec madame Huet, qui depuis peu a réussi dans des essais de ce genre, à l'église de Notre- Dame des Victoires, il prit une feuille de papier à lettre portant l'entête de sa maison de commerce, la plia en quatre et la déposa 'sur les marches d'un autel en priant au nom de Dieu un bon Esprit quelconque de vouloir bien écrire quelque chose; au bout de dix ?jiinutes de recueillement, il trouva dans l'intérieur et sur l'un des feuillets le mot foi, et sur un autre feuillet le mot Dieu. Ayant ensuite prié l'Esprit de dire par qui ces mots avaient été écrits, il replaça le papier, et après diâ' autres minutes, il trouva ces mots.: par Fénelon. Huit jours plus tard, le 12 juillet, il voulut renouveler l'expérience et se rendit
à cet effet au Louvre, dans la saile Goyzevox, située sous le pavillon de l'horloge. Sur le pied du busle de Bossuet, il plaça une feuille de papier à lettre pliée- comme la première fois, mais il n'obtint rien. Un petit garçon de cinq ans l'accompagnait, et l'on avait déposé la casquette de l'enfant sur le piédestal de la slatue de Louis XIV qui se trouve à quelques pas. Croyant l'expérience manquée, il se disposait à se retirer, lorsque en prenant la casquette il trouva dessous, et comme écrits au crayon sur le marbre , les mots aimez Dieu, accompagnés "de la lettre B. La première pensée des assistants fut que ces mots avaient pu être écrits antérieurement par une main étrangère, et qu'ils ne les avaient point remarqués; néanmoins on voulut tenter Tépreuve : on mit la feuille pliée sur ces mots, et le tout fut recouvert de la casquette. Au bout de quelques minutes, on trouva sur l'un des feuillets ces trois lettres : a, i, m; le papier replacé avec prière d'achever, on obtint aimez Dieu, c'est-à-dire ce qui était écrit sur le marbre, moins le j5. Il demeurait évident, d'après cela, que les premiers mots tracés étaient dus à l'écriture directe. 11 en ressortait encore ce fait curieux, c'est que les lettres avaient été tracées successivement et non d'un seul coup, et que, lors de la première inspection, les mots n'avaient pas eu le temps d'être achevés. En sortant du Louvre, M. D... se rendit à Saint-Germain V Auxerrois ^ oii il obtint, par le même procédé, les mots Soyez humble. Fénelon, écrits d'une manière très-nette et très-lisible. On peut voir encore les mots ci-dessus écrits sur le marbre de la statue dont nous venons de parler. La substance dont ces caractères sont formés a toutes
1 Nous ne pouvons omettre de faire ressortir la prédilection des phénomènes pour les lieux saints, dont la profanation semble constituer un puissant auxiliaire.
les apparences de la mine de plomb, et s'efface facilement avec la gomme; nous l'avons examinée au microscope, et nous avons constaté qu'elle n'est point incorporée au papier, mais simplement déposée à la surface, d'une manière irrégulière, sur les aspérités, formant des arborescences assez semblables à celles de certaines cristallisations. La partie effacée par la gomme laisse apercevoir des couches de matière noire introduites dans les petites cavités des rugosités du papier. Ces couches détachées et enlevées avec soin sont la matière elle-même qui s'est produite pendant l'opération '. »
Une autre revue, la Revue spiritualiste (tome II, pages \A^ à ^53), cite deux faits analogues qui se sont passés dans les e/y/Z^e^ Notre-Dame des Victoires et Notre- Dame de Lorette, à Paris. Dans l'expérience qui eut lieu à Notre-Dame des Victoires, le papier plié en quatre fut placé par le médium, mademoiselle Huet, sur une des marches de la chapelle Saint-Joseph. Mademoiselle Huet, a se penchant un peu à droite, tint pendant une minute environ le bout des doigts sur la feuille; sa main étant restée gantée, tout en récitant une courte prière dont un Esprit avait, quelques jours auparavant, tracé la formule sous sa main , car mademoiselle Huet est également médium ccrivain. Cela fait, elle retira la feuille et me la remit. » Le mot foi était écrit « comme au crayon », et l'expérience étant prolongée, on obtint ces trois mots : foi en Dieu: {Lac. cit., pages 147 et 148.)
Qu'on nous permette quelques mots à l'occasion de ces
épreuves de l'écriture directe. D'un côté, M. Morin nie;
de l'autre, M. Didier affirme. M. Morin raconte que deu.v
lignes formant un angle de près de cent quatre-vingts
' Revue spirite, deuxième année, "page 208.
degrés ont été tracées sur an papier blanc ^ mais que ce papier n'ayant pas été constamment surveillé par lui, les lignes ont pu être tracées par un être vivant : on ne saurait donc voir là rien qui autorisât, dit-il, à proclaîJiev V action des Esprits. M. Didier, lui, place un papier sur les marches de l'autel Saint-Joseph , dans l'église Notre- Dame des Victoires, à Paris, ne le perd pas de vue, et l'en retire au bout de dix minutes avec les mots foi, DieUj par Fénelon. Or, on a les mêmes raisons pour ajouter autant de foi au témoignage de M. Didier qu'à celui de M. Morin. Dès lors, que prouve la différence des résultats de leurs épreuves? L'inconstance des phénomènes, pas autre chose. Ceci soit dit non pour prendre parti, mais uniquement pour poser la question sur son véritable terrain.