SIMULANT LA MORT
Vétat de ntort^ a est une espèce d'extase où le convulsionnaire, dont l'âme se trouve comme entièrement absorbée par quelque vision, perd quelquefois totalement l'usage de tousses sens, et d'autres fois seulement en partie. Quelques convulsionnaires sont restés deux ou même trois jours de suite les yeux ouverts sans aucun mouvement, ayant le visage très-pâle, tout le corps insensible, immobile et roide comme celui d'un mort, et pendant ce temps-là ne donnaient aucun autre signe de vie qu'une respiration très- faible et presque imperceptible, mais la plupart des convulsionnaires n'ont pas eu ces sortes d'extases d'une manière si forte : plusieurs, quoiqu'ils restassent immobiles pendant plus d'un jotir, n'ont pas continuellement cessé de voir ni d'entendre, et n'ont pas perdu entièrement toute sensibilité : et quoique leurs membres devinssent fort roides dans certains moments, quelquefois peu après ils ne l'étaient presque plus ou point du tout. » Dans cet état quelques convulsionnaires qu'on piquait d'une manière très-inhumaine ne le sentaient point.
1 Monfgeron, Idée de l'élat des convulsionnaires^ tome II, p. 48.
2 Id., id., tome II, p.8GeL87.
LES CONVULSIONNAIRES TOMBENT DANS UN ÉTAT SIMULANT l'enfance.
« A regard de Y état d'enfance, dit Monlgeron', je crois qu'il faut distinguer les petitesses et les badineries que de jeunes convulsionnaires peuvent faire de leur propre nmouvement, d'avec un état d'enfance dont le principe est involontaire. 11 est certain qu'outre les puérilités que font quelques convulsionnaires peut-être par leur propre penchant et en suivant leur inclination et leur goût, il .^ a un état surnaturel d'enfance où plusieurs convulsionnaires, même d'un âge très-mûr, et quelques-uns d'un caractère très-grave et très-sérieux, se trouvent quelquefois... On voit un air enfantin se répandre tout à coup sur leurs visages, dans leurs gestes, dans le ton de leur voix, dans l'altitude de leur corps, dans toutes leurs façons d'agir; et quoique l'instinct de leurs convulsions leur fasse faire alors des raisonnements à la manière des enfants, par rapport aux termes dont ils se servent, et à la façon simple, innocente et timide avec laquelle ils énoncent leurs pensées, néanmoins cet instinct leur fait souvent dire tout bonnement des vérités très-fortes, très-hardies, très-frappantes, et sont instructives sur tout ce qui se passe aujourd'hui dans l'Église et même parmi les appelants. Souvent dans cet état ils ont besoin des secours les plus violents et les plus terribles. . . C'est aussi en cet état que plusieurs convulsionnaires ont été instruits surnaturellement du secret des consciences, et qu'ils ont pris à part des personnes qu'ils ne connaissaient pas, à qui ils ont développé les replis les plus profonds de leur intérieur. . . Enfin c'est en cet état que quelques convulsionnaires ont fait des prédictions particulières. » 1 Idée de l'état des œnvulsionnaires, tome II, p. 88,
§ VI
l'idée religieuse imprime une direction particulière aux convulsions.
Pour bien apprécier le caractère des convulsions de Saint-Médard, il importe de connaître l'influence que la pensée religieuse exerça sur leur direction. L'idée dominante parmi les jansénistes était que l'Église de Rome, déchue de sa vertu originelle, devait être ramenée par eux à la pureté des temps primitifs , en détruisant surtout les monstruosités qu'ils attribuaient à la bulle Unùjenitus. Mais pour autoriser cette mission aux yeux des masses, il leur fallait, on le devine , de ces phénomènes qui frappent l'imagination. Les convulsions les serviretit à souhait. Ils proclamèrent qu'elles étaient le signe du mandat que leur avait coniié le Toiil-Puissant et que l'on assistait à une sorte de récfftisinn du Saint-Esprit sur les Apôtres. Ecoulez IMonIgeron: « H est visible, dit-il', que le phénomène extraordinaire qui paraît aujourd'hui dans l'Église, auquel on a donné assez improprement le nom de convulsions, sur le fondement unique des premiers symptômes par lesquels il a commencé à se faire voir, il est visible, dis-je, que ce phénomène a de grands rapports avec l'œuvre de l'effusion du Saint-Esprit, quoiqu'il soit dans un degré beaucoup plus bas et bien moins parfait que cette œuvre.
« Je crois pouvoir le définir un état surnaturel, accompagné souvent de prodiges où un grand nombre de personnes que Dieu a toutes attachées à la cause de l'Appel se trouvent en certains temps, sans cependant, du moins la plupart, perdre entièrement leur liberté ni l'usage de leur raison , si ce n'est dans des états singuliers et extraordinaires,
1 Montgeron, Idée de l'état des convulsionnaires, tome II, p. 4.
dont je rendrai compte en faisant le détail de tous les différents états où les convulsionnaires passent successivement. » V œuvre des convulsions fut donc symbolique : les convulsionnaires étaient censés indiquer ce qui devait arriver incessamment à l'Église et ce qui était relatif à la venue du prophète Élie' : c'était ce qu'ils appelaient faire des re/;n?sentations. Ordinairement ils figuraient les supplices que souffriraient les fidèles après la venue du prophète, ou bien divers mystères de Jésus-Christ, ses souffrances, son agonie, sa mort. Or, pendant que les convulsionnaires représentaient la passion du Christ étendues et les bras en croix , on voyait la pâleur de la mort s'étendre sur leur visage, des rougeurs ou autres marques se produire précisément aux endroits où les mains de Jésus-Christ ont été percées par des clous*. Les convulsionnaires éprouvaient dans ces endroits des impressions douloureuses qu'elles conservaient môme après qu'elles étaient revenues à leur état ordinaire; mais, ainsi que nous le dirons bientôt, l'ignorance se produisant au sortir de la crise , elles ne pouvaient se rappeler ce qu'elles avaient fait pendant leurs convulsions , et ne savaient s'expliquer la cause de ces douleurs. Une des dévotions de Montgeron, dit dbm Lataste^, était de mettre une fille dans un cercueil, de lui couvrir tout le corps, à l'exception de la tête, de terre pétrie avec de l'argile et du sable ; de verser ensuite sur elle quarantequatre pots de fort vinaigre, auxquels il en ajoutait d'autres de temps en temps; et tout cela pour figurer l'Église ensevelie dans l'amertume.
Ajoutons que si les convulsions étaient issues du jansé-
1 Montgeron, Idée de l'état des convulsionnaires, tome II, p. 27.
2 Id., id., p. 29.
3 Note du tome II, p. 44 46.
nisme, le jansénisme, en retour, trouva dans les convulsions un puissant auxiliaire à sa croisade contre Rome. « Quiconque devenait convulsionnaire se trouvait aussitôt intimement lié à la cause de l'Appel par une impression surnaturelle de cet état... qui le forçait de dévoiler au public les égarements où la bulle Unigenitus pouvait précipiter'. » Particularité aussi curieuse qu'importante; car elle dénote que la convulsionnaire perdait désormais sa volonté (en matière religieuse du moins) et ne pouvait avoir que celle que les convulsions ïnspiraient .