Le merveilleux scientifique
Aujourd'hui ceux qui observent et réfléchirent sont généralement d*accord que notre monde civilisé entre dans une grande crise où seront en jeu les institutions les plus fondamentales de la société en même temps que les mœurs et les croyances sur lesquelles ces institutions reposent.
La Science, c'est-à-dire le savoir raisonné, qui se fonde sur l'observation et Tinterprélation exactes des faits, va-t-elle nous préparer un nouvel ordre social et moral pour remplacer avantageusement le vieil empirisme, de jour en jour plus discrédité, qui régit encore jusqu'à présent les rapports des hommes entre eux et les idées qu'ils se font de ce que ces rapports doivent être ?
Elle a déjà réalisé une transformation analogue dans le monde industriel, transformation admirable dont ce siècle a été le témoin. Mais là son action a été de prime abord créatrice ; tout en s'attaquant aux vieilles méthodes, tout en démontrant leur insuffisance et leurs vices, elle apportait un système complet de procédés nouveaux qui étaient l'application pratique de découvertes merveilleusement fécondes. Ici, au contraire, son intervention a été jusqu'à présent purement critique, négative et dissolvante.
Depuis moins de cent ans les sciences dites biologiques — la physiologie, la pathologie, l'histoire naturelle, etc. — ont aussi réalisé sans contredit de grands progrès à côté de la physique,
de la chimie et de la mécanique appliquée ; mais, interprétés comme ils Tout été, ces progrès se sont montrés absolument ruineux pour l'établissement moral et social actuel, et absolument stériles pour la formation d'un établissement meilleur ou quelconque dans des conditions viables. C'est un résultat dont il est facile de se rendre compte en passant en revue les conclusions philosophiques et sociologiques que nos biologistes n'hésitent plus à tirer des faits constatés, et qu'on énonce déjà explicitement.
De ce qu'ils ont vu ou cru voir dans le cerveau, ils ont conclu, cela depuis longtemps, que cet organe « sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile » ; que sentir, juger, vouloir, aimer, haïr, être bon, être méchant, montrer le génie d'un Newton et le grand cœur d'un •Vincent de Paul, ou bien l'intelligence bornée d'un idiot et les penchants pervers du dernier scélérat, ne sont qu'autant de propriétés ou manières d'être différentes de ce produit sécrétoire par eux positivement comparé, je le répète, à la bile, à la salive, au suc gastrique, à l'urine, etc.
Deux conséquences qui se dégagent inexorablement de ces prémisses, et devant lesquelles la physiologie n'essaye plus guère de reculer, sont les suivantes :
Premièrement, le cerveau une fois sans vie, désorganisé, détruit, c'en est fait, et à tout jamais, de la sécrétion cérébrale, c'est-à-dire de la pensée, du sentiment, des affections et de l'intelligence, autrement dit de la conscience, du moi ; et dès lors adieu la consolante chimère appelée l'âme, adieu la foi en un lendemain à la mort, plus d' a au delà » à espérer ni à redouter.
Secondement, • les dispositions morales de Tindividu, son caractère en un mot, n'étant qu'une façon d'être particulière de cette sécrétion dite la pensée, il est aussi peu raisonnable de demander compte à cet individu de ses mauvais penchants et de ses mauvaises actions, conséquence adéquate de ce même état d'une sécrétion, qu'il le serait de le rendre responsable de la prédisposition à la jaunisse, de la scrofule, de la tuberculose, qu'il aurait apportées en naissant, ou de toute autre maladie
OU difformité congénitale quelconque dont il se trouverait affligé.
Enfin, voici : L'histoire naturelle, récemment convertie à la doctrine de Darwin, à son tour constate que c*est une loi universelle et providentielle de la nature que les forts éliminent les faibles, que les gros dévorent les petits. Et, se ralliant à ces principes, qui sont revêtus de la consécration scientifique , voilà une nouvelle école de moralistes qui vient conclure à son tour que la loi de la nature doit aussi être celle de la société humaine, c'est-à-dire en bon français que la seule morale rationnelle est celle qui enseigne à chacun de faire de son mieux pour avoir le dessus dans le airuggle for U/e, pour s'adjuger la meilleure place et croquer les meilleurs morceaux au banquet — si court ! — de la vie> sans avoir souci de ses voisins de table, sans avoir égard à eux autrement que dans la mesure strictement nécessaire pour s'éviter de se les rendre trop incommodes. Et quant à ces idées antiques de devoir, de justice, de pitié, de moralité, d'honneur, etc., qui pourraient entraver nos efforts dans la lutte vitale, on nous rappelle que ce sont là des fantômes théologiques et métaphysiques que le grand jour du positivisme est venu chasser, et qui ne peuvent plus en imposer qu'à des esprits ridiculement naïfs.
Si j'avais ici à juger ces conclusions peu gaies de notre science matérialiste, déterministe et struggle-for-lifiste, je me verrais peut-être forcé de convenir que ce n'est pas sur de pures erreurs que de telles propositions se fondent, mais plutôt sur des vérités en voie de formation, inachevées et informes, auxquelles il reste beaucoup à ajouter, beaucoup à retrancher, beaucoup à redresser ; autrement dit, sur des rudiments de vérités que je comparerais volontiers à des fruits verts de nos meilleures sortes, qui, actuellement détestables au goût et dangereux à la santé, seront plus tard rendus sains et doux par la maturité.
Toutefois, il ne s'agit pas ici d'apprécier; pour le moment, nous avons simplement à constater. Eh bien, constatons qu'une pareille philosophie, qu'une pareille morale — qu'elles soient vraies ou qu'elles ne soient que mensonge, la question n'est pas
là pour le moment — une fois généralement adoptées, et Dieu sait si nous marchons bon train vers ce résultat, c'est la mort et la dissolution rapide de notre organisme social sans aucun espoir de renaissance tant que de telles doctrines resteront en possession des esprits. Déjà on les voit saper à ciel ouvert, par l'enseignement et la discussion, et les fondements de notre droit criminel et les fondements de notre droit civil ; et, d'autre part, ceux qui sont à la tète de la société ne négligent aucune occasion de nous convaincre qu'ils n'ont plus qu'une boussole affolée pour se diriger moralement soit comme hommes publics, soit comme hommes privés.
On me fera observer que des opinions analogues se sont produites de tout temps, et sans que l'édifice social en ait été ébranlé. Sans doute, mais autrefois ces opinions ne revêtaient pas la forme d'un enseignement scientifique et officiel, et, en outre, les masses, privées de toute instruction, y restaient étrangères. Mais aujourd'hui chacun sait lire, et nous avons le journal à un sou qui, tous les matins, avec un empressement fiévreux, nous apporte partout la dernière nouvelle à sensation, celle du monde scientifique, philosophique, sociologique, comme toute autre. C'est bien différent !
Nous en étions là quand, il y a quelques douze ou treize ans, un événement s'est produit qui est venu compliquer cette situation d'une façon extraordinaire.
Tout ce qui, jusque-là, dans les doctrines ou pratiques laïques sentait tant soit peu le merveilleux et le surnaturel, depuis la baguette de coudrier de nos inoffensifs sourciers jusqu'aux prétendus maléfices des prétendus ensorceleurs ; depuis les évocations des morts pratiquées par le spiritisme jusqu'aux jeux de société des magnétiseurs de salon, était frappé de réprobation et d'anathème. — Par qui ? Par l'Eglise, sans doute ? — Oui, mais aussi et non moins par la Science. • a
Et voilà que tout à coup l'on apprend que M. le docteur Charcot, membre de l'Institut, professeur à la Faculté de médecine de Paris, médecin de l'hospice de la Salpêtrièfe, etc., etc., en un mot un personnage scientifique de haut parage, vient
de se convertir, avec toute une légion de disciples, à Thypnotisme.
Mais qu'est-ce que THypnotisme? N'est-ce pas là le frère siamois, sinon le Sosie, du Magnétisme animal, cet imposteur insigne, ce conspué, ce pelé, ce galeux, sur le dos duquel la Faculté et l*Âcadémie daubent à qui mieux mieux depuis un siècle?
Etant donnée la haute situation de M. Charcot, les récalcitrants prirent le parti de ronger leur frein ; les autres battirent des mains et, à lexemple du maître, se mirent à adorer ce qu'ils brûlaient la veille. L'hypnotisme et son congénère le magnétisme animal franchissaient ainsi enfin la porte de la science officielle, qui si longtemps et si ignominieusement leur était restée fermée.
« M. Charcot a eu la bonne fortune, non seulement de réhà- > biliter Thypnotisme, mais encore de le venger de ses mésa- 9 ventures académiques en lui faisant faire une rentrée triom- » phale à l'Académie des sciences. > C'est ainsi que s'expriment dans un mouvement de légitime admiration deux disciples et collaborateurs de l'illustre maître, MM. Alfred Binet et Charles Féré, dans un ouvrage présenté au public sous la raison sociale de ces deux noms (1).
Cependant le mouvement nouveau ainsi suscité par M. Charcot, auquel se joignaient bientôt plusieurs professeurs distingués de diverses écoles de médecine, de celle de Nancy principalement, avait une bien autre portée que celle que lui accordaient ses promoteurs, tout au moins au début. Tout le merveilleux se tienty j'ai dit cela depuis longtemps. On ouvre la porte à l'hypnotisme, qui montre patte blanche, et toute une troupe de mine beaucoup moins rassurante se rue à sa suite dans la maison et y élit domicile avec lui. En 1860, pour Paul Broca, cet avantcoureur de M. Charcot, qui s'abattait sur la piste de l'hippodrome dès les premiers pas, lliypnotisme était rapetissé aux
(1) Le Màohétismk àhimal, par Alfred Binet et Charlei Féré, médecin adjoint à la Salpétrière^ 1 voL in-d*. Paris, 1887, page 60.
minimes proportions d'un anesthésique chirurgical. Aux yeux de M. Charcot, reprenant vingt ans plus tard, on sait avec quel succès, la tentative avortée do Broca, ce n'était non plus qu'un modeste auxiliaire de la médecine, cette fois un moyen d'étude .expérimentale de l'hystérie à employer uniquement sur des hystériques.
Nous avons fait du chemin depuis.
Aujourd'hui, M. Charcot préside à Paris une Société dite de « Psychologie physiologique >» (j ai l'honneur d'en faire partie), qui, dernièrement, sur une motion de son savant secrétaire général, le docteur Charles Richet, professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Paris, a mis à son ordre du jour, devinez quoi. . .? — La question des apparitions I la question DES revenants!!
Et le président et le secrétaire sont loin, bien loin d'être les seuls personnages considérables de cette compagnie. Dans la longue liste de ses membres on voit briller des noms tels que ceux-ci : Helmholtz , l'illustre médecin-physicien de l'Université de Berlin; Donders, célèbre naturaliste et physiologiste hollandais; Heidenhain, autre célébrité de la physiologie allemande; le docteur Lombroso, médecin aliéniste italien d'une réputation universelle. Et en France, à côté des professeurs de médecine Azam, Beaunis, Charcot, Letourneau, Manouvrier, Ch. Richet, et d'un professeur du Muséum d'histoire naturelle, M. Perrier, on y compte des philosophes, des psychologues, des littérateurs de haute distinction, dont plusieurs membres de l'Institut et professeurs à la Sorbonne ou au Collège de France, nommément M. Paul Janet, M. Ribot, M. Taine, M. Sully- Prudhomme.
On conviendra qu'une société d'études ne peut être plus respectablement composée (1).
(1) On m'apprend à l'instant quo la Société de Psychologie physiologique de Paris a cessé de vivre. Il est à présumer que la dose de merveilleux que le D' Richet venait de lui faire absorber en dernier lieu aura été plus forte que la constitution du sujet. Mais la société anglaise faisant pendant 4 celle de Paris, la célèbre « Society for
Et pendant que la Faculté de médecine de Paris, par son représentant autorisé, le titulaire de sa chaire de physiologie, et autres médecins marquants, pousse une pointe si hardie sur le terrain de la télépathie et des relations possibles reliant le monde d'ici-bas à « l'autre monde », les salles de l'hôpital de la Charité sont témoins des démonstrations expérimentales — plus ou moins concluantes — ^ par lesquelles M. le professeur Luys s'efforce de donner gain de cause aux prétentions les plus exorbitantes de la médecine « magnétique » et « sympathique » du vieux temps , laquelle se faisait forte de faire opérer la vertu des remèdes à distance, à toute distance, soit par exemple de guérir une blessure en pansant, non pas la plaie, mais Tarme, poignante, tranchante ou contondante > qui l'avait faite, et ou que fut actuellement le blessé! Et en même temps notre Ecole Polytechnique, ce sanctuaire de la rigueur et de Taustérité mathématiques, voit son savant administrateur, M. le colonel de Rochas, se constituer le champion de l'art contesté des envoûteurs^ et reproduire leurs hideux maléfices avec tout le perfectionnement moderne en utilisant pour cela la photographie, ce qui lui permet notamment de faire des égratignures saignantes au visage des gens rien qu'en éraillant du bout de son canif les parties correspondantes de l'épreuve négative de leur portrait photographique.
La chose n'est donc plus contestable, il y a désormais mainmise du merveilleux, de Tocculte, du surnaturel, sur la science classique. Mais si le merveilleux tient la science, celle-ci à son tour ne Tétreint pas moins. Les voilà comme prisonniers l'un
Psychical research », tient toujours bon — una aouUa non déficit altéra — et ne fait aucunement mine de vouloir se démettre, surtout au lendemain du brillant congrès universel de phsychologie expérimentale qui s'est tenu à Londres, il y a quelques mois, sous ses auspices et par ses soins. D'autre part, on peut compter que l'intrépide ténacité de M. Ch. Richet triomphera des quelques défaillances qui ont amené Téclipse de la société dont il était l'àme^ et que le grand mouvement réformateur qu'il a tant contribué à inaugurer ne sera pas enrayé par cet accident
de Tautre. La science a à compter avec son nouvel hôte, qui fait un peu déjà le maître chez elle, qui s'ingère d'y opérer tout un remue ménage, de chsnger les dispositions de l'ameublement, de le renouveler en partie, et de mettre sans façon de côté maint meuble estimé jusqu'ici du plus haut prix, mais qui pourtant, vérification faite, ne se trouve plus être qu'un mauvais bois recouvert de méchants oripeaux. Mais l'audacieux intrus a bien son tour : des pieds à la tête il se voit dépouillé de son accoutrement de Croquemitaine, qui entrait pour une belle part dans son prestige de mystère et de terreur, et le voilà réduit à revêtir le costume tout simple, tout bourgeois de la maison, et à se soumettre à la règle de céans, &ite de froide raison, de précision, d'exactitude et de clarté.
Que va-t-il sortir de cette union inattendue entre notre science positiviste et le merveilleux, qui, malgré vous, vous rappelle bien un peu le mariage de la carpe et du lapin? J'espère qu'il en sortira cette salutaire et suprême réforme, à la fois scientifique, philosophique, morale et sociale, dont mon imagination tout à l'heure me faisait entrevoir l'aurore. Mais il faut pour cela qu'une telle union se consomme, qu'elle soit rendue intime et féconde. La simple immixtion dans la science d'un merveilleux qui ne se combinerait pas entièrement avec elle n'aurait d'autre effet que de la troubler et de rendre son influence morale encore plus mauvaise.
Il faut se réjouir que le vieux scepticisme scientifique converti se soit chargé d'opérer ce rapprochement ; la tâche, sans lui, eut été plus que difficile, cela pour une ou deux raisons que je vais indiquer en passant.
Le stock du merveilleux est un mélange, mal aisé à débrouiller, de vérités, d'illusions et de fables. Or, le triage de ce grain impur s'impose comme un premier soin à prendre pour faire passer le merveilleux à l'état de science. Les vieux adeptes étaient-ils aptes à cette épuration préliminaire? Non; enthousiastes par nature, ils manquent en général de défiance critique en face de l'inconnu, et s'ils ne vont pas jusqu'au credo quia absurdum de TertuUien, ils n'en ont pas moins une trop forte
penle à délivrer les yeux fermés un laisser-passer à tout ce que la science oflîcieUe arrête à sa frontière avec un parti pris de prohiltttion non moins aveugle. D'autre part, les découvertes et les conceptions de quelques novateurs de génie ne suffisant pas pour bAtir une science, et le concours plus modeste d'ouvriers nombreux apportant dans l accomplissement de leur tâche des habitudes de soin patient, d'ordre et de régularité déjà acquises ailleurs par la pratique scientifique, étant non moins nécessaire, il fallait amener au pied de l'œuvre ces indispensables coopérateurs. Or, un appel adressé par les maîtres de la science officielle pouvait seul être entendu des travailleurs de cette catégorie.
• Par ces considérations et d'autres encore, l'école dite de l'hypnotisme scientifique taillée par M. Charcot en plen drap, et dans le meilleur drap de notre physiologie expérimentale, semblait réunir toutes les conditions pour présider au grand œuvre de la scientifîcation du merveilleux. Cependant voici près de quinze ans — grande oitœ spaiium — que ce néo-hypnotisme, et Texpérimentalisme psychologique qui en procède, sont à la, besogne; n'est-il pas temps de chercher à voir dans quelle mesure ils ont réalisé nos espérances? Demandons-nous donc ce qui a été produit, ce qui a été fait de neuf, d'utile, de grand. A-t-on entrepris d'abord de dresser un inventaire aussi méthodique et aussi complet que possible du vieux fonds de l'hypnotisme, et généralement de tout ce qui s'est intitulé science occulte? A-t-on examiné avec soin et par ordre les diverses valeurs constituant ce vieux fonds pour mettre toutes les bonnes à part et jeter les autres au panier comme un fatras dénué de prix et encombrant? Et ce vieux fonds une fois épuré et classé, s'est-on appliqué et a-t-on réussi à l'accroître en y ajoutant de nouveaux faits bien observés, ou des explications lumineuses de faits restés obscurs, ou en appliquant soit à la recherche, soit au classement, soit à l'interprétation des faits, des méthodes plus vraies, plus sûres et plus puissantes que celles dont on s'était auparavant contenté? Mais non, la chose me paraît incontestable, le principal sinon l'unique service rendu à la création d'une science du merveilleux par la nouvelle école qui s'est fondée spécialement pour
cette grande tâche, reste celui d*avoir réconcilié l'opinion du monde savant, et consécutivement de tout le monde, avec cette entreprise, qui était généralement regardée jusque-là comme la plus absurde des chimères.
C'est là sans doute un grand pas de fait, une grande victoire remportée ^ur les préjugés classiques, mais cela ne constitue pas un progrès scientifique dans le sens strict du mot, c'est-àdire une révélation de lois ou faits de la nature qui n'existât déjà, bien que méconnue des savants officiels. D'où vient donc cettA stérilité, que rien ne semblait présager? Elle tient à plusieurs causes ; je vais toucher ici brièvement à une seule en me réservant de revenir plus amplement sur ce sujet dans le cours du présent travail.
Les savants médecins français, M. Charcot en tète, qui ont provoqué le mouvement scientifique si extraordinaire qui nous occupe ici, étaient assurément de taille à le féconder en y apportant leur intelligence et leur savoir. Mais leurs devoirs professionnels les retenant ailleurs, ils se sont déchargés de ce soin sur des disciples. Ceux-ci, tout à l'ambition, naturelle d'ailleurs, de se signaler par des découvertes dans des régions nouvelles qu'on se plaisait à tenir pour inexplorées, se sont aveuglés sur leur insuffisance en face de difficultés contre lesquelles rien de la science, de l'expérience et de l'habileté des maîtres n'eut été de trop. Ils ont voulu taire entièrement par eux-mêmes, /are da se, et ne rien devoir à des précurseurs méprisés. Mais les forces leur ont manqué, le génie d'invention a surtout fait défaut. Ils avaient d'abord jeté un voile de dédain sur l'œuvre du vieil hypnotisme, la déclarant nulle et non avenue ; forcés ensuite d'y recourir et d'y puiser, ils ont usé de l'expédient vulgaire de la contrefaçon. Mais dérober un coffre-fort qu'on ne peut pas ouvrir ne sert pas à grand'chose , et briser un objet d'art que l'on vole pour l'emporter plus facilement, ou défigurer le chef-d'œuvre pour cacher le larcin, ce n'est là que pur vandalisme. Or c'est à des travaux de ce mérite que certains pionniers des plus en vue de notre néo-hypnotisme officiel se sont
principalement employés. Inutile de dire ce que valent les fruits d'un tel labeur.
Que la jeune école cesse de s'attarder dans ce maraudage sournois où elle a trop peu de gloire et d'honneur à cueillir, et où le progrès des connaissances humaines n a qu'à perdre. Que désormais elle se présente franchement, ouvertement et honnêtement à la caisse du vieil hypnotisme, pour lui faire de loyaux emprunts; non certes pour accepter sans compter et sans vérification tout ce qu'on lui offrira, mais au contraire en soumettant les espèces à un sévère contrôle, en n'acceptant que la monnaie de bon aloi, et en clouant impitoyablement sur le comptoir les pièces reconnues fausses.
Je ne suis pas dépourvu de tous titres, je crois, pour donner ce conseil, ayant travaillé bientôt un demi-siècle, et gratis, pour la science particulière dont les intérêts nous occupent ici. Et & ce conseil j'ai voulu ajouter quelques indications précises touchant le moyen d'en profiter. C'est pour cela qu'a été entrepris le présent travail.
On trouvera peut-être que c'est me remettre bien tard à la peine, et que la continuation du repos convenait mieux à mon âge. C'est possible. Mais j*ai été poussé un peu par les épaules à faire ce coup-là. Un jeune médecin, mon compatriote aveyronnais, cédant à un mouvement généreux, prenait il y a quelque temps dans les journaux la défense de mes droits, à son avis méconnus , de vétéran chevronné et balafré du vieil hypnotisme. Et tout en faisant valoir mes vieux services avec chaleur et éloquence, il me reprochait indirectement, m'a-t-il semblé, d'avoir pris trop tôt ma retraite... Et j'ai été sensible au reproche.
Le vieux coursier a senti raiguillon.
Si mon ami le docteur Artus me fait faire là un pas de clerc, n'esi-il pas juste qu'ayant participé à la faute, il participe aussi aux conséquences ? J'ai cru que oui, et par suite je vais faire figurer ici, en tête de mon travail, la page du cher docteur qui a été mon instigatrice.
12 LE MERVEILLEUX SCIENTinQUB
C'était à propos d*un ouvrage sur Thypnotisme d'un autre médecin du pays, M. le D' Bonnefous. L auteur, aux yeux de M. Artus, avait eu le double tort de s'être montré injuste, et injuste envers un fils de TAveyron, en négligeant totalement de me mentionner dans un écrit consacré à un sujet de science auquel, je ne puis en disconvenir, me rattachent des liens étroits. Le D^ Artus s'exprimait ainsi :
c Cela dit, M. Eugène Bonnefous voudra bien nous permettre de lui signaler dans son travail une omission à coup sûr involontaire, mais bien regrettable. Nous avons vainement cherché, dans son chapitre sur l'hypnotisme contemporain, « au milieu de » cette phalange de chercheurs, médecins, philosophes, profes- » seurs de droit, membres de l'Institut « ayant donné l'impulsion à l'étude des faits hypnotiques, le nom de notre compatriote, M. J.-P. Durand (de Gros). Nous pensons que celte omission constitue une injustice et que M. Eug. Bonnefous tiendra à honneur de la réparer.
» Tous ceux qui s'occupent d'hypnotisme savent, en effet, que M. Durand (de Gros) a été un des premiers en France qui aient entrepris, comme il le dit lui-même « d'intéresser le » monde médical à des questions pour lesquelles il n'avait eu 9 jusque-là que des préventions et des répugnances » et que, dès 1853 , il parcourait dans ce but une partie de l'Europe , faisant successivement à Bruxelles, à Alger, à Genève, à Marseille, des conférences qui obtenaient le plus vif succès. De ces conférences sortit, en 1855, le beau livre intitulé : Eleciro dynamisme vital ou les relations physiologiques de l'esprit et de la matière démontrées par des expériences nouvelles et par P histoire raisonnée du système nerveux. Cinq ans après, en 1860, notre savant compatriote publiait le Cours théorique et pratique de Braidisme ou Hypnotisme nerveux, — Que M. le docteur Eug. Bonnefous veuille bien prendre connaissance de ces deux remarquables ouvrages. Quand il en aura achevé la lecture, il reconnaîtra que l'hypnotisme ne date pas
seolement de Liébeault, et qu'avant les prétendues découvertes des Charcot, des Luys, des Bernheim, des Gh. Richet^ avant le conflit survenu entre la Salpêtrière et Nancy, il y avait un savant éminent, un philosophe aux vues hardies et profondes, nn chercheur, armé dune méthode puissante, qui avait déjà fait le tour de ce domaine nouveau offert par Braid aux légitimes curiosités de la science.
» Je dis que M. Durand (de Gros) avait fait le tour de ce domaine nouveau. En effet, non seulement il avait constaté, avec la plus grande rigueur scientifique, des faits jusqu^alors méconnus, mais encore il s'était attaché à faire voir, ainsi qu'il l'écrivait en 1860 « que ces faits ne viennent pas seulement » accroître les ressources de la thérapeutique et de la chirurgie, » mais qu'en outre ils éclairent les questions biologiques les » plus élevées et les plus obscures, et mettent la science cer- » laine en possession de ces hautes régions de Thistoire natu- » relie et de la culture de l'homme où le dogmatisme ténébreux » et le stérile empirisme ont régné seuls jusqu'à ce jour; qu'ils » ne viennent pas seulement apporter l'ordre dans le chaos de » la médecine, mais qu'ils viennent constituer l'intégralité et » ïuniié de la philosophie positive, en ramenant à une même » loi supérieure les manifestations de Tordre physique et les 9 manifestations de Tordre moral, en créant un lien entre la » psychologie et la physiologie dans la science jusqu'ici à peine » entrevue des forces nerveuses, en constituant une médecine » intégrale dont la morale devient Tun des deux grarfds aspects, » et en faisant de la théologie elle-même une division trans » cendante de la biologie ».
» Ainsi, entre 1653 et 1860, par conséquent dès la première heure, M. Durand (de Gros) avait décrit et analysé, autant en expérimentateur qu'en philosophe, les phénomènes et les procédés qui constituent Thypnotisme ; il avait montré les applications qu'on en pouvait faire à la médecine, à la chirurgie, à Tanesthésie opératoire, à la médecine légale, à l'orthopédie morale et à l'éducation. En outre, il en avait signalé les dangers.
» Je sais bien qu'on a fait beaucoup de bruit, surtout dans ces dernières années, sur toutes ces questions. A-t-on fait mieux ou plus que notre compatriote pour les résoudre? H est permis d*en douter. Qu'on veuille bien parcourir les publications relatives à l'hypnotisme qui ont vu le jour depuis 1880 (c'est-à-dire 20 ans après l'apparition du Cours de Braidismé) et qu'on nous dise si les faits qui y sont relatés sont plus intéressants ou plus nouveaux que ceux qu on trouve à profusion dans cet ouvrage? 11 est vr^ti qu'on les trouvera présentés avec une terminologie plus neuve, j'allais dire plus prétentieuse, et que ceux qui les rapportent ont souvent très peu de probité scientifique et presque toujours pas du tout de philosophie. »
M. Artus sera heureux d'apprendre que si les élèves de M. Charcot qui se font les organes habituels de l'école de la Salpètrière pratiquent à mon égard un mutisme qu*on dirait l'effet d'une consigne, le maître éminent, si je suis bien informé, a saisi dernièrement une occasion officielle de me marquer son estime et sa bienveillance (1). Voilà pour l'école parisienne. Et maintenant, quant à celle de Nancy, je serais tout bonnement ingrat si j'allais me plaindre de ses procédés. Mon vieil ami le D*" Liébeault, et les célèbres professeurs Beaunis, Bernheim et Liégeois, se sont tous montrés bons et gracieux pour leur ancien; plusieurs d'entre eux ont fait le plus flatteur éloge de ses travaux et de l'auteur.
Et pour ce qui est du docteur Bonnefous, s'il m'a passé sous silence dans son livre, ce n'était pas à mauvaise intention. Averti, il a mis un loyal et courtois empressement à me faire réparation dans une lettre aux journaux.
Mais pourquoi faut-il, grands dieux, qu'à propos d'intérêts purement scientifiques^ l'haïssable moi se mette de la partie ! Ayant ici à examiner et à discuter diverses doctrines, et à faire
(1) Allusion à la distinction (prix Lallemand) que la section de médecine de l'Académie des sciences, présidée par M. Charcot, vient d'accorder à l'auteur pour ses travaux sur le système nerveux. (Note de L'éDrrEUR.)
leur historique, je me vois condamné à m'occuper en même \emps des hommes qui y ont attaché leur nom à un titre quelconque ; et le sort, qui n'est pas moins bizarre qu'inexorable, a fait que celui qui trace ces lignes est en même temps un de ces hommes-là.
ArsaCy décembre 1892,