APERÇU GÉNÉRAL
Parmi les événements scientifiques les plus mémorables de cette fin de* siècle, qui compte déjà à son actif des découvertes telles que le téléphone , le phonographe et la poudre sans fumée, rhistoire inscrira certainement, et en première ligne, la conversion de Ifl science officielle au merveilleux. C'est que la grande convertie — j'allais presque dire la grande pécheresse — n'a pas fait les choses à demi : à la thaumaturgie, honnie et conspuée, elle a ouvert tout à coup ses portes à deux battants» et sans rien , mais rien exclure de ce que hier encore elle stigmatisait comme le nec plus ultra de Timposture et de la sottise humaine. *
Le vrai philosophe applaudira à ce revirement, grand acte de courage réparateur, qui vient enrichir le trésor de ce qu'on nomme les connaissances acquises dans des proportions incalculables. H pourra toutefois se demander en même temps, avec une certaine inquiétude , ce qu'il va advenir d'une telle fortune entre les mains de nos savants. Car, ne l'oublions pas, les promoteurs et directeurs de la réforme sans exemple dont il s'agit sont principalement des physiologistes qui n'ont pas cessé de se faire honneur d'appartenir à l'école dite expérimentale, et de rester les fidèles disciples de Magendie. C'est dire qu'ils demeurent les hommes du fait brut et décousu, et qu'ils veulent ne rien apprendre , ne rien connaître que par leurs yeux et leurs oreilles; à la vérité, en aidant ces organes du mètre, de la balance, du thermomètre, du microscope et autres instruments bien tangibles, bien matériels, bien réels, mais en rejetant comme chimérique l'emploi de cet autre prétendu instrument de vérité — celui-ci impalpable , invisible , métaphysique , pour tout dire en un mot — qu'on nomme l'entendement. C'est
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qu'en effet les préventions de ces hauts partisans de rexpérience pure ont été poussées si loin qu'ils n*ont pas craint de se prononcer, en des déclarations magistrales, contre tout ce qui , dans l'élude de la nature, est « raisonnement », « idées », « principes », « théories », « conceptions » ; c'est-à-dire, si les mots n'ont pas été fort au delà de leur pensée, contre la méthode elle-même et contre la logique entière (l).
Dépouiller enfin les préjugés du savant devant les prodiges avérés de la magie de toute couleur et de toute appellation, et ce que la veille on dénonçait au monde comme illusion pure ou pur mensonge, le recommander aujourd'hui à sa plus sérieuse attention comme une réalité prouvée, est, répétons-le, éminemment méritoire. Mais on ne fera pas vraiment œuvre scientifique en se bornant systématiquement à vérifier les faits allégués par les adeptes du merveilleux, aussi rigoureuse que cette vérification puisse être, et, ces faits une fois reconnus matériellement exacts et réhabilités comme tels, à les marquer au poinçon du contrôleur. Un fait nouveau, c'est un nouveau problème qui se pose, et établir la réalité de ce fait c'est simplement établir que le problème est légitime^ qu^il n'est pas vide de sens ou d'objet, qu'il n'est pas illusoire, comme le fut par exemple la
(]) Je fais ici allusion, je ne chercherai pas à le dissimuler, à une profession de foi philosophique, ou plutôt antiphilosophique y très catégoriquement formulée, à mon encontre, par M. le professeur Charles Richet, dans la Reçue Philosophique du mois d'avril 1891, et à laquelle j'ai répondu dans le numéro de juin 1891 du même recueil. Si je prends à partie. ce savant, dont j'estime hautement le caractère, plutôt que d'autres qui professent les mêmes doctrines que je combats, c'est qu'il est à la fois l'apôtre de l'expérimentalisme le plus intransigeant et le grand moteur actuel de la scientification du merveilleux en France. Car si cette suprême tentative de faire passer par le creuset de la ▼ériflcation scientifique les prétendus faits du monde occulte n'échoue pas encore une fois chez nous par la pusillanimité et la frivolité de Topinion , on le devra, j'y insiste, à ce que M. Ch. Richet a compris mieux que tout autre qu'aucun préjugé et aucune fausse honte ne doivent prévaloir contre la vérité, quelle que soit cette vérité, et qu'il a le très rare courage et l'inappréciable mérite de conformer exactement sa conduite à son principe.
fameuse question de la dent d'or, et qu'il y a au fond une vérité cachée à dégager. Excellente et indispensable, celte précaution n'est toutefois qu'un prélude, et c'est vouloir s'en tenir au prélude et renoncer à l'exécution du morceau que de s'interdire la solution du problème, autrement dit Texplication du fait proposé.
Ce sera sans doute un immense étonnement mêlé de quelque épouvante pour la masse des esprits, qui en matière de science professe une foi aveugle en Torthodoxie académique, d'apprendre de la bouche même de cette autorité suprême que l'art fantastique des sorciers, des magiciens et des nécromants, a cessé d'être une fable ridicule , et qu'il produit réellement les mecveilles dont il se vante. Mais ai nos savants entendent qu'on se contenue d'acquiescer dans une stupeur muette à l'affirmation de ces faits si extraordinairement incroyables, et qu'il ne soit rien tenté pour en pénétrer le mystère, je soutiens qu'ils auront rendu en somme un assez médiocre service. En effet, de quel profit nous sera-t-il d'être informés que, sans que nous nous en fussions doutés, le miracle nous enserre de toutes parts de ses puissances redoutables que la physique et la physiologie avaient eu jusqu'ici l'aveuglement de méconnaître et de nier, s'il faut en même temps se garder comme d'une hérésie scientifique d'interroger la nature de ces forces prodigieuses pour tâcher de dévoiler leur secret, pour tâcher de découvrir le mécanisme de leur action, et de nous rendre compte comment elles peuvent co-exister et se combiner avec les forces dont les physiciens et les biologistes nous enseignent les lois, alors qu'elles apparaissent comme l'antithèse et la contradiction flagrante de ces mêmes lois? Comment, s'il nous est défendu de nous hausser tant soit peu sur nos pauvres petites facultés intellectuelles jusqu'à la moindre compréhension du principe actif qui opère dans les fabuleuses réalités dont il s'agit, comment pourrons-nous acquérir une mesure quelconque du bien et du mal dont le prodigieux agent est capable, et comment, nous interdisant systématiquement de le connaître, pourrons-nous régler notre conduite à son égard avec discernement et utilité î
Mais ce n*est pas tout de stériliser la notion brute du fait, c'est-à-dire la pure et obscure notion de son existence, en se refusant, en haine des idées et des théories, à la souq^ettre à rélaboration de l'esprit; de plus c'est rendre cette connaissance malfaisante quand il s'agit du merveilleux. Affirmer et prouver expérimentalement qu'un homme peut instantanément, et cela par les moyens les plus insignifiants et les plus nuls en appa> rence, agir sur Tétat sensoriel, l'état intellectuel, l'état moral et l'état physique de son semblable au point de changer de fond en comble cet être humain à tous ces points de vue, et de le retourner pour ainsi dire comme on retourne son bonnet de nuit; en d'autres termes, qu'il peut faire de cette personne humaine et lui faire faire tout ce que la fantaisie, la passion ou l'intérêt lui dictera; — Affirmer et démontrer expérimentalement que nos sens peuvent acquérir une perception parfaitement exacte et claire de ce qui a lieu actuellement aux antipodes, ce qui revient à dire que l'organe visuel et la lumière, que l'organe auditif et les vibrations sonores, ne sont qu'une nécessilè contingente dans l'exercice de la vue et de l'ouïe; — Affirmer et établir expérimentalement que non seulement on peut voir sans le secours des yeux et à toute distance, mais, qui plus est, qu'on peut se faire voir soi-même là où l'on n'est pas, et non seulement s'y montrer, mais prouver qu'on y est effectivement (bien qu'on soit ailleurs !), et cela non pas uniquement en produisant une impression trompeuse sur les sens d'individus dont des centaines ou des milliers de kilomètres et l'épaisseur du globe nous séparent, mais en déterminant des modifications matérielles persistantes sur leurs personnes et sur les choses qui les entourent; — Affirmer et faire voir qu'un Home, un Simon le mage, ou un vulgaire fakir quelconque peut affranchir son corps de la loi de la pesanteur par un acte de sa volonté et se soutenir de soi-même en l'air entre le plancher et le plafond de sa chambre, et qu'en outre ce même personnage a le pouvoir de passer en chair et en os au travers d'épaisses murailles comme un rayon de soleil à travers un carreau de vitre sans que son intégrité et sa santé en éprouvent
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aucun dommage appréciable ; — AflSrmer encore et démontrer par expérience actuelle que les préparations pharmaceutiques sont susceptibles de produire sur Téconomie leurs effets spéciaux et les plus énergiques sans entrer en contact avec le corps, et sans perdre un seul atome de leur substance, à telles enseignes qu'un purgatif renfermé dans un flacon de verre bouché au chalumeau sera apte à provoquer la purgation et la superpurgation par simple approche tout comme par voie d'ingestion ; — AflBrmer et rendre visible et palpable que les substances les plus dénuées de spécificité et d'action physiologiques deviennent tout à coup, à la volonté d'un praticien, des émétiques, des cathartiques , des sialagogues, des emménagogues , des sudorifiques, des diurétiques, des narcotiques, des rubéfiants, des vésicants et des caustiques, sans que rien ait été changé à leur nature intrinsèque, de telle façon, par exemple, qu'une rondelle de papier écolier qui vient d'être découpée d'un cahier tout neuf, étant collée illico sur la peau avec un peu de salive, s'y comportera exactement comme nn emplâtre saupoudré de cantharides ou de tartre slibié ; — Produire toutes ces diverses constatations avec d'autres semblables ou plus stupéfiantes encore que j'omets, et s'en tenir là, et s'opposer par prévention doctrinale à ce que l'esprit use de ses pouvoirs pour s'efforcer de rattacher de tels effets si apparamment miraculeux à des causes naturelles et rationnelles, pour s'efforcer d'arriver à une conception saisissable de leur modus agendi, et enfin pour essayer de trouver les points de raccord permettant de rapprocher et de réunir en un tout logique, cohérent et consistant, les deux côtés opposés du réel, tellement opposés que pour les distinguer on a pris les deux termes qui peignent le plus haut degré imaginable d'opposition et d'incompatibilité, le naturel et le surnaturel, ce qui équivaut à dire ce qui existe en vertu des lois de la nature et ce qui existerait contrairement à ces mêmes lois ; — Je dis que procéder de la sorte n'est pas sage , que ce n'est pas s'employer à élever d'un nouvel étage l'édifice perpétuellement en construction de nos connaissances, mais
que c'est, au contraire, saper cet édifice dans ses fondements et travailler à sa ruine.
Qu'on se donne la peine d'y réfléchir pour un instant avec un peu d'attention en mettant de côté tout parti pris, autant que la chose est humainement possible, et puis qu*on nous dise ce que la psychologie, la physique, la physiologie, la médecine, la morale, la médecine légale, la jurisprudence criminelle, etc., vont gagner en lumière, en certitude et en utilité : 1^ A ce que les propriétés classiques de la matière et les lois de ses différents états soient mises en présence des faits dits de léoitaiiorty et de transport de personnes et d'objets solides de toute sorte à travers d'autres corps ^lides, sans altération mécanique ou autre de ceux-ci ou de ceux-là ? —2** A ce que les lois tant physiologiques que physiques de Toptique et de l'acoustique viennent se heurter aux faits de seconde vue et de seconde ouïe, lesquels font absolument litière de toutes les propriétés de la lumière et du son, de l'œil et de l'oreille ? — 3° A ce que la notion de la matérialité, de l'inhérence et de la constance des propriétés des agents qui affectent spécifiquement les fonctions de nftre organisme comme agents physiologiques proprement dits, comme poisons, comme remèdes ou comme modificateurs quelconques, ait à compter avec le fait d'une pilule de mie de pain agissant à la discrétion d'un opérateur soit comme vomitif, soit comme purgatif, soit comme sédatif, soit comme anesthésique, soit comme fébrifuge-, soit comme tout ce qu'on voudra V Ou encore avec cet autre fait consistant à donner le tétanos à quelqu'un rien qu'en approchant de son dos et à son insu un tube de strychnine hermétiquement clos V — 4° A ce que l'inviolabilité du for intérieur, Tunité et l'identité du moi, le libre arbitre et la responsabilité aient à se mesurer avec le fait de pénétration et de communication de pensée, et avec le fait de suggestion, suggestion exprimée ou tacite, qui de tout honnête homme peut faire sur-le-champ un coquin , et qui ruine l'autorité du témoignage par son pouvoir de faire témoigner à faux et en même temps en parfaite sincérité en glissant dans l'esprit du témoin un roman à la place de ses souvenirs véridiques ? — . Oui, qu'on
nous dise si retirer du fond de l'abîme les mystères du inonde occulte et les dresser en face de notre enseignement traditionnel sans s'attacher à les expliquer afin de résoudre par celte explication leur apparente contradiction avec les choses de V ordre ordinaire y objet exclusif de cet enseignement, ce n'est pas apporter le trouble et l'anarchie dans nos connaissances et nos croyances, et par conséquent dans leurs applications et dans les institutions dont elles sont le support, et amener ainsi une désorganisation et un désordre eflfrayants avec l'impuissance de rien bâtir sur remplacement de ces ruines. . . ^
Nos maîtres de l'école expérimentale sont Jes dupes d'un malentendu. Ils veulent construire la science sur des données certaines, et ils ont mille fois raison; et ces données certaines, dans Tordre des choses de la nature , ils les voient dans le fait matériel, dans le fait qui tombe sous les sens, dans le fait observé, et en ceci encore je veux bien accorder que d'une manière générale ils n'ont pas tort. Mais voici à quoi ils n'ont pas pris ^rde : le fait (ou, pour parler plus rigoureusement, sa notion purement sensible) n'est autre chose que le minerai dont la vérité scientifique proprement dite est le pur métal. Et dès lors ils auront beau amasser des tonnes et des tonnes de ce minerai , aussi riche qu'il soit, la science n'en sera guère enrichie s'il est entendu qu'on sUnterdira à tout jamais de le mettre au creuset. Or ici le creuset, c'est le raisonnement.
D'autre part il n'est que trop vrai , je l'accorde, que certains alchimistes de la philosophie ont eu la prétention de produire du métal sans minerai , c'est-à-dire d'obtenir des vérités scientifiques sans autre matière première que des faits imaginaires, ou si l'on veut en spéculant à vide. Certes ce fut là une grande faute, mais pour la redresser comment s'y sont pris les métallurgistes de l'expérimentalisme, si je puis ainsi parler? Ils ont brisé les creusets, ils ont renversé les fourneaux, ils ont supprimé le réducteur indispensable, la raison.
Cette manière toute négative d'entendre le traitement des faits, qui consiste, après les avoir extraits de la mine^ à les
conserver religieusement intacts dans leur état primitif , étant appliquée au merveilleux, est faite, je le répète, pour aboutir à un encombrement à la fois inutile et funeste. Non, le baptême scientifique du merveilleux sur les fonts de la Salpètrière n'est pas l'événement d*importance moyenne que les parrains, dans leur modestie, se bornent à y voir. Pour tout esprit qui pénètre un peu à Tintérieur des choses, c'est lavant-coureur d'une entière rénovation des idées scientifiques, philosophiques et religieuses, et conséquemment des idées « sociales » ; mais au lieu d une évolution régulière et féconde, attendons-nous à une révolution d'écroulements si, imprudemment retirée de son puits , la nouvelle vérité n'est pas assujettie à suivre le rail de la vraie science, c'est-à-dire à se diriger suivant la droite et sûre méthode, celle qui fait sa juste part et à Texpérience et au jugement.
Donc, quoi qu'en puissent dire nos chers maîtres, qui d'ailleurs en reviendront j'en suis sûr, ne nous contentons pas avec eux de proclamer que le merveilleux e?t objet légitime de considération scientifique, et de nous assurer par un sévère contrAle que ses manifestations sont de bon aloi ; en présence de ces faits à part d'une importance sans égale, et qui en même temps pourraient devenir pour la société un nouveau péril, le plus grand peut-être, gardons-nous de nous abstenir, comme on nous le prescrit, de nous poser les questions du pourquoi et du comment, gardons-nous de nous abstenir d'en rien induire, d'en rien déduire, d'en rien conclure , c'est-à-dire d'en rien tirer ; poussons au contraire la curiosité de ces mystères aux dernières limites du raisonnable et du possible ; appliquons-nous de toutes nos forces à faire le plein jour à la place de ces ténèbres redoutables, c'est-à-dire à élever à cette place une science, une vraie science, une science répandant lumière et bienfaits.
Il y a déjà bien des années, je m'employai à cette tâche de toutes mes forces, et incontestablement avec courage. Vieux, je viens m'y atteler de nouveau, sinon cette fois en vigoureux et ardent limonier, du moins au titre plus modeste de simple cheval de renfort.
L'œuvre de acieniificaiion du merveilleux par la science officielle, qui se poursuit en France depuis une douzaine d'années, ayant débuté par les célèbres expériences de la Salpêtrière sur l'hypnotisme de Braid, ce mot hypnotisme^ exclusivement appliqué d'abord à l'une des formes du merveilleux, a fini par l'englober tout entier et devenir son appellation scientifique générale. C'est là certainement un abus ; mais l'usage Ta consacré, et le mieux est de le subir provisoirement (d'autant plus que les mots n'ont après tout que la signification qu'on leur prête) pour porter d'emblée la discussion sur des points essentiels qu'il est urgent d'élucider.
Se proposerait-on uniquement de collectionner les faits du merveilleux pour les ranger dans une armoire, qu'on ne pourrait se dispenser de les soumettre à un certain ordre de distribution d'après une règle de comparaison convenue. Mais cette nécessité d'une classification est bien autrement impérieuse quand on se propose de tirer d'un ensemble d'observations une science générale qui nous éclaire une fois pour toutes sur la nature essentielle de tous les faits possibles, présents ou à venir, connus ou à connaître, d'une catégorie donnée, et nous amène aux conséquences logiques et aux applications pratiques que chacun de ces faits comporte. Or ceux qui se sont donnés comme les fondateurs de l'hypnotisme savant, ne voyant qu'observations et expériences à multiplier, et ayant une insurmontable aversion pour tout ce qui sent la théorie, se sont abstenus jusqu'ici de nous tracer le plan, ne fut-ce même qu'un simple croquis à main levée, du mystérieux domaine qu'ils se flattent d'avoir ajouté récemment aux vieilles possessions de la science positive; de telle sorte que ces émules de Christophe Colomb ou du capitaine Cook nous laissent dans la plus complète ignorance touchant la situation, les limites, la configuration et les démarcations intérieures des nouvelles terres par eux découvertes et conquises, tout en nous conviant à les explorer à notre tour.
Pour nous exprimer plus simplement, disons que ceux qui se présument les créateurs de l'hypnotisme scientifique semblent en être encore à ne pas se douter qu'ils nous doivent la défi-
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nitkm de leur hypnotisme, qu'ils doivent nous apprendre à quel ensemble de choses s'applique un tel mot, et quelles sont les parties principales à distinguer dans ce tout.
Mon dessein n'est pas de reprendre ici en sous-œuvre toute cette tâche si mal entreprise; je veux seulement jeter un coup d'oeil sur la question du programme méthodique de l'hypnotisme, ou, pour m'exprimer en naturaliste, de la classification naturelle de ses espèces.
Un trait commun unit entre elles toutes les espèces hypnotiques (le mot hypnotisme étant pris dans la large acception que nous sommes convenus ici de lui donner). Toutefois, il faut se dire que cette caractéristique générique n'a rien de bien essentiel, qu'elle est plutôt relative qu'absolue, plus artificielle que naturelle. Elle consiste, en effet, dans la qualité thaumaturgie que de certains actes ou phénomènes, et le thauma, c'est-à-dire ce qui étonne par sa rareté et une étrangeté saisissante, et que l'ignorance attribue à une volonté mystérieuse qui se jouerait en quelque sorte des lois de la nature, a un cercle variablement étenda, qui s'étend ou se rétrécit en raison des lumières scientifiques de l'époque. Quoi qu'il en soit, il s'agit là actuellement d'an groupe de faits qui, sans être homogènes, demandent à être considérés dans leur ensemble; et dès lors il était expédient de les embrasser tous sous une désignation collective. C'est ainsi, pour emprunter une image à l'agriculture, que le fermier rentre ses grains de toute sorte dans un local commun pour cette raison appelé le grainier. Mais là malheureusement s'arrête la similitude entre la manière d'opérer d'une économie agricole intelligente et celle propre à l'économie de notre hypnotisme officiel. Tandis que la première a le soin de ménager dans le partage du grainier unique un compartiment spécial pour chaque espèce distincte de grains, la seconde jette tout pêle-mêle dans le tas, mêlant ainsi froment et avoine, seigle et sarrazin, maïs et chènevis. La promiscuité est, en effet, entière dans l'esprit de noa savants hypnotistes entre les espèces hypnotiques les plus profondément tranchées, et sans s'en douter ils confon-
dent à tout instant les choses lés plus hétérogènes et les plus disparates. C'est ce que je montrerai par plusieurs exemples dans la suite du présent travail. Contentons-nous en attendant de constater que Thypnotisme de nos académiciens est encore vierge de tout essai de classification, et qu'il se démène en plein chaos.
A vrai dire, la philosophie des sciences n'a pas de difficulté plus ardue que celle de la classification^ de la classification naturelle^ j'entends. Où trouverons-nous le principe, la base de cette classification vraie dans l'ordre des faits hypnotiques t Je me dispenserai encore de répondre à cette question, parce que cela porterait le débat trop haut et nous entraînerait dans des disgressions trop longues et d'un caractère trop abstrait pour le cadre de cet opuscule. Je me bornerai à dire que la classification en hypnotisme doit se foire à deux points de vue opposés, mais en même temps complémentaires : Premièrement, sur la distinction des effets quant à leur nature intrinsèque, quant à leur forme propre, abstraction faite des causes génératrices ; et, secondement, sur la distinction de ces causes. C'est cette dernière qui va principalement nous oocuper ici.
Etant strictement expérimentaliste et n'admettant pas qu'on remonte de l'effet à la cause, notre hypnotisme scientifique, ainsi nommé, ne fait aucune distinction entre les agents hypnotiques, bien que très divers, bien qu'ils diffèrent entre eux parfois autant que noir et blanc. Il ne s'inquiète d'ailleurs pas le moins du monde de ce qu'ils sont ou peuvent être, et si même ils existent; il ne lui faut que des faits, des faits et encore des faits, rien que des faiU {X).
Et pourtant, que l'on songe de quel intérêt pratique il est, en présence du fait farine et du fait moulure, de remonter à l'origine de ces faits, c'est-à-dire de déterminer la caaee moulin, puis de distinguer entre eux exactement le moulin à vent, le moulin à eau, le moulin à vapeur, et enfin de préciser,
(1) On n*a pas oublié le mémorable apoptithogme de Magendie : « Des faits, rien que des faits , tans aucun mélange de raiêonnement, » {Eloge de Magendie, par Cl. Bernard.)
et la nature de ces trois différents moteurs, et la structure dejs mécanismes qu'ils comportent respectivement. Eh bien, qu'on reprenne, les effets hypnotiques, qu'ils soient semblables ou divers entre, eux quant à eux-mêmes, peuvent être dus suivant le cas à des agents qui diffèrent entre eux de nature autant et plus que diffèrent entre eux le courant d*air, la chute d*eau et la vapeur comprimée.
Quand, sa pensée violemment tendue vers une personne absente, un adepte de la télépathie parvient, sans que son intention soit soupçonnée du sujet de Texpérience, à faire apparaître certaines images dans le sensorium de ce dernier et à déterminer en lui certains désirs, certaines volitions et certains actes résolus d*avance, mais restés cachés dans l'esprit de l'opérateur, il est manifeste que de celui-ci au sujet un mouvement de la matière a cheminé ; que ce mouvement, parti du cerveau du premier, s*est transmis de proche en proche jusqu'au cerveau du second. L'effet s'est donc produit ici par un moyen physique, un moyen vraisemblablement analogue à celui qui inter- YÎent entre Taiguille de la boussole et Taimant qui l'influence. Mais le même résultat final, le même phénomène, peut être dû à un travail purement intellectuel : à une persiuision intense, spontanée ou provoquée en nous par la voie d'un enchaînement d*idées, que nous sommes actuellement dans certains états d*esprit ou de corps, lesquels, à ce moment purement imaginaires, se réaliseront Tinstant d*après par la vertu même de cette imagination.
Nos savants confondent néanmoins tout cela sous le nom banal de suggestion. Il est question chez eux à la vérité d'une « suggestion mentale » et d*une « suggestion parlée », mais ils semblent apercevoir tout au plus entre les deux une nuance, une variante de procédé sans importance, alors qu'il y a un véritable abîme, l'abîme qui sépare le fait objectif du fait subjectif.
Supposons un revenant du XVIII^ siècle, ne sachant rien des merveilleuses découvertes du XIX®, à qui une épreuve photographique tombe sous les yeux. Dans cette image il ne verra
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qu'une sorte de dessin ou de gravure obtenue par un procédé spécial, mais qui ne peut être sans aucun doute qu^une simple modification de ceux en usage chez les dessinateurs ou les graveurs de son temps, quelque chose par exemple comme le procédé lithographique comparé au procédé de la gravure sur bois. Bien loin sera notre homme de se douter que l'œuvre qu'il regarde est le produit d'un art entièrement, absolument neuf, application complexe et délicate d'une savante combinaison de lois mathématiques, de lois physiques et de lois chimiques, et où l'artiste, c'est le soleil ! Eh bien , non moindre est l'erreur de ceux qui ne distinguent pas entre les deux agents de suggestion, un agent physique mis en mouvement par la volonté d'un opérateur et émanant de lui, et un ressort de mécanisme idéologique appartenant en entier au sujet lui-même.
L'école de Mesmer provoque le sommeil par des passes , ou tout uniment par une forte tension de la volonté de l'opérateur, et cela à distance et hors de la vue des patients , qui peuvent ne se douter actuellement ni des manœuvres ni de l'entreprise à laquelle ils sont en butte. Ici encore transport nécessaire de Taction hypnotique à travers l'espace à l'aide d'un messager matériel appartenant suivant toute apparence à la bunille des impondérables ou dynamides admis par les physiciens. De son c6té, Braid produit aussi le sommeil artificiel , mais son procédé est évidemment dénué de toute parenté avec le précédent. Pesez bien ceci : Braid vous invite à fixer vos regards sur un objet brillant et à concentrer votre attention sur ce point de mire, de faQon à vous isoler le plus possible des excitations du monde ambiant, et, cela fait, l'opérateur s'éloigne, et il entre tellement peu dans ses vues d'exercer sur vous une influence magnétique, que son but a été justement de démontrer par cetC^ expérience l'inanité du prétendu magnétisme animal. Et le sommeil arrive par ce procédé comme par celui de Mesmer ; et il arrive encore pareillement alors que, au lieu de captiver Tattention par la vue , on l'en joie au moyen de sensations auditives ou musculaires d'un rhythme monotone. Cette fois, Tagent hypnotique qui opère, c'est , nous rapprendrons plus tard , un état négatif de la
pensée consécutif à un état d'excitation sensorielle uniforme et étroitement circonscrite.
Ainsi Faction somnifère du braidisme est entièrement aui generiSy et a aussi peu d'affinité avec celle du mesmérisme qu'elles en ont l'une et l'autre avec celle de l'opium ou du chloroforme. Et pourtant entre mesmérisme et braidisme nos savants ne voient guère qu'une différence de mots. « Magnétisme «et hypnotisme sont au fond des termes synonymes », articulent magistralement deux interprètes autorisés des doctrines de la Salpêtrière (1).
Mais n'anticipons pas^ l'examen de ces déplorables confusions sera mieux à sa place un peu plus loin.
L'histoire du merveilleux , ou si Ton veut de l'hypnotisme, est éminemment instructive au point de vue de sa théorie. 11 ne sera donc pas hors de propos de faire ici une courte digression de ce c6té.
Dans ce qui s'écrit journellement sur le sujet qui nous occupe on peut lire que M. Charcot et ses élèves ou émules de la Faculté ont retiré l'hypnotisme des bas-fonds de l'empirisme et du charlatanisme , et l'ont élevé à la dignité de science positive.
« La méthode qui a renouvelé l'hypnotisme, — proclament les deux auteurs que nous venons de citer, — se résume en ces mots : production de symptômes matériels donnant en quelque sorte une démonstration anatomique de la réalité d'un état particulier du système nerveux. Un siècle de dioagaiiona insensées et de discussions stériles s'est passé avant qu'on en vint là. C'est à M. Charcot qu'appartient l'honneur d'être entré le premier dans cette voie, où l'ont suivi de nombreux observateurs (2) ».
t C'est M. Charcot qui le premier a fait entrer l'hypnotisme
(1) Voir Le Magnétisme animal , par Binet et Féré. Paris^ 1887, page 46.
(2) Le Magnétisme animal, op. cit.y p. 60.
dans la voie véritablement scientifique »^ affinne M. Gilles de la Tourette (1).
« Il était réservé à un homme illustre , préparé de longue date à ces études difficiles par une connaissance approfondie des maladies du système nerveux, à M. le professeur Charcot, de faire de l'hypnotisme une véritable science ». Cette dernière appréciation est de M. Pierre Janet, professeur de philosophie de l'Université (2).
Je conçois Tenthousiasme des disciples de M. Charcot pour un tel maître. Mais celui-ci, j'en suis sur, n*encourage pas cette exaltation quand elle en arrive à de tels outrages à la vérité historique, et à une injustice qui dépouille de dignes ouvriers de la science de leur salaire d'honneur pour ajouter à l'avoir de ce savant, déjà si riche de son propre fonds; et enfin à faire le plus grand tort à la nouvelle science, qu'on prétend servir, en la privant des fruits dus au travail honnête, et non pas toujours inhabile, de ceux qui cultivèrent son jardin jusqu'au moment tardif où d'autres jardiniers, des jardiniers improvisés, sont venus brusquement leur ôter la bêche et se mettre à leur place.
En tout cas, redresser de semblables erreurs sera ici mon devoir : je ferai mon possible pour m'acquitter de ce devoir sans tomber dans des personnalités inutilement irritantes.
L'art des prodiges, de môme que tous les arts, a des origines obscures qui se perdent, comme on dit, dans la nuit des temps. Et aussi, comme la plupart des autres arts, il a débuté par l'empirisme religieux ou superstitieux, deux choses qu'il est d'ailleurs malaisé de ne pas confondre. Dans cette condition première, la connaissance des procédés utiles est considérée comme une révélation d'en haut, ou d'en bas, suivant les points de vue,
(i) L'HyPNOTISMB et les états âNALOQUBS au point de TDE MéDIGO-
LÉOAL, par le docteur Gilles de la Tourette, chef de clinique des maladies du système nerveux à la Faculté de Paris, etc., 1 vol. in-8*. Paris, 1889. /ri dédicace.
(2; Voir La Revue philosophiquey n» d'avril 1892, p. 414.
c'estrà-dire comme émanant de personnages invisibles et surnaturels que l'antiquité païenne distinguait en diif dii mânes, daemonea; que chez les chrétiens on nomme Dieu et Diable, et que les peuplades primitives, antiques et modernes, sur ce point remarquablement unanimes^ tiennent pour être les esprits des morts.
Quoi qu'il en soit de ces croyances relativement à la source révélatrice des arts, les enseignements techniques que Ton imaginait en découler étaient regardés comme sacrés, c'est-à-dire comme devant être conservés et transmis intacts, suivis à la lettre, et fermés à tout examen critique, à toute recherche indiscrète de la raison. Agir autrement était sacrilège, c'était encourir le courroux des mystérieuses puissances qui tiennent le sort de l'homme entre leurs mains.
Mais un jour chez quelques indépendants s*éveille l'esprit de libre recherche, c'est-à-dire la curiosité scientifique ou philosophique, ce qui est tout un. L'on a soupçonné que les mystères, soit ceux de la nature, soit ceux des arts révélés, ne sont pas insondables, et qu'il existe de part et d'autre des causes adéquates à rintelligence humaine, c'est-à-dire faites à sa mesure, qui, une fois connues, nous permettront de comprendre la technique naturelle et la technique artificielle tout à la fois, et par suite de tirer de la première des applications profitables, et de perfectionner et développer les procédés de la seconde ; de manier ces procédés d'une main plus intelligente et plus ferme, et en d'autres termes d'opérer, non plus avec une crainte aveugle, mais d'une manière raisonnée et avec une confiance virile en la raison.
Cest à ce moment que la philosophie vient au monde, c'està-dire que commence l'émancipation de l'esprit humain, et c'est bien aussi par conséquent l'instant où se lève le jour de la vraie science, quelques faibles, quelques douteuses que soient encore ses clartés naissantes. En effet, dans l'évolution d'un ordre de connaissances quelconque, la phase scientifique qui succède à la nuit d'empirisme et de superstition a pour point de départ, non pas l'achèvement, la constitution définitive de la
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science sur les bases de robsérvation et de la raison, mais sa fondation sur ces bases; car autrement, l'astronomie n'ayant reçu sa clef de voûte que des mains de Newton, et la physiologie attendant encore la sienne de l'aveu des plus grandes autorités physiologiques de l'époque (1), il faudrait en conclure que Copernic et Kepler, Bichat et Claude Bernard, n'ont été que de pauvres empiriques portant sur les yeux le bandeau de la superstition.
Les arts thaumaturgiques, tenant à l'essence même des religions, ont été les derniers à briser leur coque. Si je suis bien informé (ce dont je ne suis pas sûr), ce n'est pas avant la Renaissance que certains côtés du merveilleux ont commencé à être traités scientifiquement, et par de véritables savants, bien que la plupart n'eussent encore dépouillé le vieil homme qu'à demi, au point, par exemple, de se croire obligés de faire la part du diable à côté de celle du libre examen. Sans doute dès l'antiquité plusieurs hommes adonnés aux sciences positives déjà fondées et les philosophes proprement dits s'occupèrent de ce ténébreux sujet; mais chez la plupart ce fut pour prononcer rincompétence de la raison humaine en semblable matière et constater que la science divine avait seule à en connaître. Ainsi, le bon Hippocrate se plaint un peu quelque part de la concurrence des magnétiseurs, homéopathes et autres médecinssorciers de son temps; mais ce n'est point qu'il leur reproche de pratiquer un art chimérique et d'abuser les malades, loin de là; il les accuse de sacrilège, c'est-à-dire d'entreprendre sur les prérogatives médicales des prêtres (2).
D'autres, libres penseurs jusqu'au bout, tel le grand Lucrèce, considérèrent aussi les questions de cet ordre, mais ce fut pour s'évertuer à démontrer qu'elles sont vaines, que la réalité manque aux prétendus faits qui en sont le point de départ. Le pro-
(1) « En physiologie nous en sommes aujourd'hui au temps où en était Talchimie avant la fondation de la chimie. » Cl. Bernard. (Rapport sur les progrès de la Physiologie' générale en France^ p. 209.)
(S) Voir l'écrit hippocratique De la maladie sacrée (Chap. I).
blême du merveilleux a été également écarté, et par les mêmes motifs^ comme il a été dit plus haut, par la science orthodoxe du XVIIP siècle et du siècle présent jusqu'à ces dernières années.
Et maintenant, c'est le moment de se demander quels furent les initiateurs clairvoyants et courageux à qui reviendra le mérite d'avoir les premiers bravé la crédulité fanatique des uns et la non moins fanatique incrédulité des autres, pour poser la que»3tion dans ses termes scientifiques, autrement dit pour affirmer les droits de la science positive sur le surnaturel comme partie méconnue mais intégrante de la nature ; auxquels reviendra le mérite de s'être volontairement faits la bête noire des croyants et des esprits forts, des savants et des ignorants, en examinant sans préjugé d'aucune sorte les prétentions de la thaumaturgie, en reconnaissant après vérification qu'il y a du bien fondé en elles, puis en étudiant curieusement les faits qui en font la base, en observant, en expérimentant et méditant ces faits avec patience, et finissant par en tirer la révélation de nouveaux agents physiques, de nouvelles fonctions physiologiques, et de nouvelles facultés humaines !
Cette œuvre de précurseurs porte sans doute un cachet de rudesse attaché à sa grandeur, et en quelque sorte rappelle plutôt les murs des Pélasges que l'architecture du Parthénon ; mais en dépit de tout ce qu'on pourra y découvrir de grossier, de défectueux et d'inachevé, je dis que cette œuvre est néanmoins scientifique : scientifique par son esprit, qui a été de croire aux droits illimités de la raison ; scientifique par ses procédés, qui ont été ceux de l'observation, de l'expérimentation et du raisonnement; scientifique enfin et éminemment par les résultats, résultats grandioses, qui ont été de mettre en lumière et d'établir plusieurs faits biologiques capitaux qui forcent la physiologie et la physique elle-même à élargir, à doubler leurs cadres pour donner place à tout un ordre nouveau de vérités.
La légion des hypnotistes scientifiques de la première heure et de la période militante se partage en deux séries successives.
La première nous offre une suite de médecins ou physiciens des XV1% XVil» et XVII I« siècles, dont plusieurs se sont fait un nom illustre dans 1 art médical, dans la chimie, dans la physique, dans les mathématiques, par des services signalés et incontestés, mais qui en même temps ont fait attacher à leurs noms répithèle dérisoire d'illuminés pour le seul lort d'avoir osé pénétrer dans Tantre des sciences occultes le flambeau de la méthode positive à la main.
Ces hardis novateurs, pour ne citer que les plus en vue dans rhistoire, se nomment Paracelse, Cardan, Van Helmont, Athanase Kircher, Wirdig, Maxwel, et la liste se termine par le fameux Mesmer, lequel n'a guère fait que reproduire ses devanciers, mais qui, peut-être avec un moindre génie et un moindre bagage scientifique, est devenu le porte-drapeau et comme la personnification de la doctrine commune, grâce à la lutte héroïque, titanesque, qu'il soutînt pour elle en face des corps savants et des pouvoirs publics de TEurope.
Viennent ensuite les continuateurs de Mesmer, qui en même temps sont souvent ses adversaires ou ses rivaux. Ce sont aussi des médecins pour la plupart, ou tout au moins des esprits formés à la culture des sciences positives.
Résumant en lui les magnétistes.des deux siècles précédents, Mesmer représente d'abord la démonstration expérimentale du fait que la volonté de Thomme a le pouvoir d'agir matériellement et directement, en dehors du corps et sans aucune intervention appréciable des organes, soit sur d'autres organismes vivants, soit sur la matière inorganique; et secondement, il représente l'affirmation théorique comme quoi ce pouvoir occulte de la pensée aurait pour instrument un agent physique spécial de la famille qui comprend le magnétisme minéral, l'électricité, la lumière, et enfin tout ce que la physique moderne réunit vaguement sous la dénomination générique de dynamideSy et considère comme autant de modes de mouvement distincts d'un hypothétique milieu impondérable qu'elle nomme l'éther.
Ce sont trois autres.découvertes bien positives, et d'une im-
portance vraiment exlraordioaire, qui constituent l'apport de ses successeurs : le somnambulisme lucide, le braidisme proprement dit, et la suggestion ou idéoplastie, que Ton confond avec le précédent par la plus impardonnable des méprises.
Enfin à ces trois brillantes découvertes de faits, il faut ajouter, pour rendre pleine justice à cette période post-mesmérienne, la mention des premiers essais d'une théorisation large et solide de rhypnotisme, à la vérité restés jusqu'ici comme non avenus grâce à l'hostile parti pris des savants et à l'incompétence indifférente du public.
Et cela dit, demandons-nous quelle est l'œuvre de M. Charcot et de son école, quelle est leur part dans la création progressive de la nouvelle science.
Un point incontestable, c'est que l'accession à l'hypnotisme de l'éminent médecin de la Salpêtrière, entraînant aussitôt celle de la Faculté, celle de l'Institut et celle dii monde de la science orthodoxe dans son entier, a déterminé dans l'existence de ce pauvre hypnotisme, jusque-là un vrai paria, une crise du plus grand et du plus salutaire effet. L'hypnotisme était à l'état de science marronne, de réfractaire forcé de se cachex dans les bois; cet événement a fait de lui comme par enchantement une science reconnue, classée, une vraie science enfin pouvant se présenter maintenant partout sans honte et sans crainte, et, que dis-je, tout étonnée de se voir recherchée et choyée de ceux qui la veille en faisaient le plus fi.
Et ce n'est pas tout : L'école de M. Charcot, et par l'organe de la Société de Psychologie physiologique, qu'il a présidée, et dont le noyau était formé d'un groupe important de médecins, de physiologistes et de psychologues académiciens; et par l'organe des Bulletins de cette Société, et par celui des Annales des Sciences psychiques, recueil publié sous le patronage et avec l'active collaboration du secrétaire général de la même société, M. Charles Richet, professeur de physiologie à la Faculté de Médecine de Paris, M. Charcot et son école ont proclamé le merveilleux sous toutes ses formes^ et sous ses formes
les plus extra-scientifiques en apparence, objet légitime d'investigation scientifique — cette fois, pour se faire justement, noblement et glorieusement, on peut le dire,^ les confesseurs de la souveraineté du fait, souveraineté jusqu'alors méconnue par les savants et les philosophes niant le merveilleux à priori^ et se bouchant les yeux pour ne pas le voir.
Mais pour grand que soit ce service rendu par M. Charcot et ses élèves à la cause de Thypnotisme, il n'est que ce que nous venons de dirc^ et c'est s'en former une idée tout à fait exagérée que d'y voir, avec certains organes compromettants de son école, et le public trompé par eux, la transformation d'une aveugle routine en un art savamment raisonné. Rien de pareil n'est dû, jusqu'à présent du moins, au groupe de savants dont il s'agit. Au risque d'abuser du procédé explicatif de la comparaison, je vais encore y recourir pour rendre aussi claire que je le puis mon appréciation sur ce point.
Mesmer, ses devanciers et ses successeurs jusqu'à M. Charcot, avaient réuni d'importants matériaux sur le chantier, mais en se contentant de les déposer provisoirement çà et là, et laissant à lavenir de les ranger, de les façonner et de les mettre en œuvre. M. Charcot a trouvé les choses en cet état; qu'a-t-il fait pour le modifier, pour l'améliorer? A-t-il introduit l'ordre dans la confusion? A-t-il dégrossi, écarri, poli les pierres et les bois bruts? Les a-t-îl ensuite assemblés en une construction agencée avec harmonie et solidité suivant un plan par lui conçu et tracé d'avance? Non, rien de tout cela n'a été réalisé par M. Charcot (inutile de parler de ses élèves), uniquement sans doute parce qu'il n'a pas essayé, car je suis loin de lui dénier les capacités d'un architecte scientifique.
Mais si on s'est abstenu de coordonner les faits antérieurement acquis, on aura du moins accru ce stock? Oui, le maître a ouvert la voie à une étude féconde, l'étude comparative de l'hypnotisme purement expérimental, artificiel, et de l'hypnotisme pathologique. 11 a découvert en même temps des connexions remarquables, mais qui demandent peut-être à être plus rigoureusement établies, entre les diverses manifestations
psychiques de l'état hypnotique et divers sjrmptdmes somatiques. Enfin ses élèves, et aussi des émules que son exemple lui a suscités, ont institué d'ingénieuses expériences de psychologie physiologique. Sans doute ces diverses initiatives ne sont pas sans avoir eu quelques précédents dans l'œuvre si injustement dédaignée des vieux hypnotistes, notamment dans les observations si précises, si importantes du médecin lyonnais Pétetin, et aussi daûs tout un ordre de recherches poursuivies par des Anglais — le D' Elliotson, le D** Gregory, notamment — qu'on trouve consciencieusement rappelées dans les écrits de Braid. Mais ceux qui dans ces derniers temps ont repris et mis en faveur les études expérimentales dont il s'agit ont rendu un incontestable service dont pour ma part je suis heureux de leur faire honneur.
Cependant, si Ton compare ces apports de la nouvelle école à ceux de Tancienne, force sera de reconnaître qulls sont relativement bien faibles. Sont-ils plus que des grains de - sable, en effet» ô mes vieux maîtres, auprès des blocs cyclopéens extraits de la carrière par vos bras puissants, qui se nomment : la découverte de la force mesmérique et de ses applications thérapeutiques, hypnagogiques et autres; la découverte du somnambulisme lucide artificiel; la découverte de la fascination braidique ; la découverte de Timmense et formidable suggestion idéoplastique?
J'y reviens, car cela importe : Le grand, le vrai titre de l'écolç nouvelle, c'est d'être intervenue en quelque sorte entre les ouvriers de Thypnotisme et leurs détracteurs, ceux-ci soutenant que Tentreprise n'était que mensonge et folie, et que les prétendus faits dont on voulait construire une nouvelle science étaient dénués de réalité. M. Charcot a procédé à Texamen de ces matériaux contestés ; il a constaté et puis il a attesté à la face du monde que c'est bien là de la vraie et bonne pierre à bâtir, du vrai et bon bois à charpente, et non du carton peint pour tromper les yeux. Et le monde s'est rendu à cet imposant témoignage. Mais sur le chUntier de l'hypnotisme scientifique tout est néanmoins resté, ou à peu près , tel que M. Charcot
Tavait trouvé ; c'est-à-dire que la maison efel encore toute entière à construire et attend toujours son édificateur.
En d'autres termes , il reste tout comme devant à constituer un corps de science avec les matériaux scientifiques amoncelés par les carriers et les bûcherons du vieil hypnotisme, et le peu qu'y ont ajouté déjà et tout ce qu'y ajouteront, espérons-le, par la suite, nos néo-hypnotistes.
Pourquoi ceux-ci, qui ont à leur tête une élite de praticiens et de savants, n'ont-ils pas été tentés par une tâche aussi glorieuse t Pourquoi jusqu'ici ont-ils reculé devant cette tâche de dégager des faits obscurs de l'hypnotisme les lois qui les dominent et les éclaireront, et de codifier ces lois en un corpus théorique qui soit à la masse conluse de ces faits ce qu'une belle maison bien distribuée et bien bâtie est à un tas de pierres ? La vraie cause de cette défaillance m'apparaSt dans l'influence mortelle que deux philosophies pseudo-scientifiques ont faite peser sur nos dernières générations de savants : Texpérimentalisme grossier de Magendie, qui tend à faire de tout physiologiste un manœuvre, que dis-je, un simple instrument enregistreur ; secondement, le positivisme d'Auguste Comte, de Littré, de Charles Robin, qui, visant maladroitement les écarts d'une métaphysique imparfaite, a atteint l'esprit philosophique en plein cœur et Fa tué raide, on peut le dire, sur le terrain de la biologie.
^ Et ce n'est pas tout : le positivisme a été frapper la philosophie jusque dans son tabernacle en transformant nos philosophes en savants d'une nouvelle science spéciale, la psychologie expérimentale et descriptive.
Et alors, les facultés d'observation se trouvant tendues outre mesure, et les facultés de réflexion étant condamnées à une inaction complète, les premières sont devenues fourbues, les secondes se sont atrophiées. Tels le canard et l'oie , ces oiseaux de haut vol dans l'état de nature , qui, réduits à la condition de volaille de basse-cour, n'ont plus qu'une aile sans force incapable de les enlever de terre, et sont condamnés à se traîner sur le sol d'une jambe boiteuse.
Mais avec ou sans la jeune école , et dut-on l'avoir contre soi, on doit, sans plus attendre, inaugurer la deuxième période de révolution scientifique de Thypnolisme, celle de sa constitution théorique. Ce jugement a été je crois suffisamment motivé dans ce qui précède. Occupons-ùous donc tout d'abord de pourvoir celte science de sa méthode.
 cette fin j'ai proposé de commencer par la différenciation et le classement des agents hypnotiques ; j'ai fait remarquer ensuite que le développement historique de Thypnotisme dans sa phase de tâtonnements, mais de tâtonnements heureux, pouvait nous être un guide précieux vers ce résultat, et j'ai indiqué alors dans leur ordre d'avènement les découvertes principales qui forment la base d'observation ou fonds matériel , si on peut ainsi dire, de la nouvelle science. Nous allons maintenant revenir sur nos pas pour examiner ces découvert^ de plus près et une à une.
Il va s'agir de découvertes ; il est peut-être à propos de s'expliquer d'abord sur Tacception que comporte ce mot en tant qu'appliqué aux phénomènes, spontanés ou provoqués, de l'hypnotisme, et à ses procédés techniques.
C'est aux érudits de nous donner la solution de la difficulté que voici : Les vérités d'observation , les/aiis constituant l'avoir actuel de l'hypnotisme , par quelles voies- se sont-ils révélés à ses fondateurs scientifiques t Est-ce par la voie du hasard, est-ce par voie d'intuition ou d'induction, et au prix de recherches laborieuses t Ou bien au contraire nos inventeurs n'ont-ils eu d'autre peine que de puiser dans le trésor de l'hypnotisme occulte, de l'hypnotisme empirique, religieux, divin ou diabolique, dont la tradition ne fut jamais entièrement perdue et dont les documents historiques abondent d'ailleurs ?
Sauf pour le braidisme , dont la genèse est clairement établie, je ne saurais pour ma part répondre à cette question. Mesmer se donne pour le créateur original de son art, et aussi, bien entendu, de sa conception théorique ; et, quand à sa prétention il est objecté que la doctrine du magnétisme animal a été formulée antérieurement à lui et dans des termes quasi identiques , il se
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borne à répondre que s'il a eu des devanciers, c'est à son insu, et que par conséquent ce n'est point d'eux qu'il s'est inspiré. Pareillement, Maxwel, le Père Kircher, Van Helmont, Cardan et le grand Paracelse ont pu s'attribuer plus ou moins justement, mais sincèrement , la priorité d'inverition comme magnétistes. L'histoire des sciences nous apprend que, faute de la connaître, ils ont été nombreux ceux qui se sont crus inventeurs originaux, et qui ne l'étaient pas; et sans aller bien loin , nous trouverons un exemple topique de cette erreur dans l'illusion complaisante que se font la plupart de nos néo-hypnotistes sur les origines de leur science , qu'ils ne font pas remonter au delà de douze ou quinze ans, et cela, peut-on charitablement supposer, par manque d'information historique plutôt que de bonne foi.
Cependant , cette question de priorité et d'origine , bien que fort intéressante , ne présente qu'un intérêt relativement secondaire ; ce qui est d'une importance vraiment majeure, le voici : c'est que tout ce que l'hypnotisme scientifique moderne a à nous offrir en tant qu'effets et artifices a appartenu de tout temps à la thaume^turgie occulte avec une multitude d'autres secrets, dont certains encore bien plus étonnants , et que par conséquent cette thaumaturgie occulte est en quelque sorte le grand bazar où notre hypnotisme positif devra s'approvisionner pour compléter son matériel, encore d*une insuffisance toute primitive.
Pourtant, quelle que soit l'indigence relative de notre hypnotisme scientifique en productions et en procédés , il possède déjà néanmoins le principal , il est en possession des agents magistraux auxquels peuvent se rattacher et par lesquels peuvent s'expliquer tous les prodiges, et les plus divers d'aspect, que nous offre la magie de toute dénomination , la magie sacrée et la magie profane, celle qui s'arroge le privilège de l'aide d'en haut, et celle qui en est réduite à se contenter d'un concours inférieur et plus ou moins décrié.
Ces agents magistraux sont au nombre de trois, ils sont les trois grandes fontaines où puise l'art des prodiges, tantôt et le plus souvent en les faisant concourir à la fois aux mêmes œuvres, tantôt en ne les mettant à contribution que séparément.
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