Le mesmérisme à Toulouse
Page 7. — Lire ainsi la ligne renversée : commet une double inexactitude^ Il prétend que, vers.
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Page 59. — 17* ligne, au lieu de la du Dubarry, lire la Dubarry.
Page 89. — i»^* ligne, au lieu de à 72 ans, lire a 12 ans.
Page 139. -- 3e ligne, au lieu de ftveur, Wve faveur.
Page iZii. — 22" ligne, au lieu de screlenxvnt, hre secrètement.
Page 167. — (Note), au lieu de Toulousa, lire Toulouse.
Page 170. — 2^ ligne, au lieu de que peuvent, lire qui peuvent.
Page 173. — Dernière ligne, au lieu de dessinna, lire dessina.
Page 177. — i!x' ligne, au lieu de Im Marquise de Rc&sé<juier, lire Le Marquis de Rességuier.
Le Rôle de Mesmer
Naguère, une des chroniques charmantes, dues à la fine plume de M. Roger de Yivie, paraissait dans les colonnes de V Express, sous le titre de « Gagliostro à Toulouse ».
Non moins étrange que le mystérieux Italien, vécut à la même époque un autre charlatan d'égale envergure. Venu des hrumes de l'Allemagne, il joignait à l'esprit pratique d'un homme du Nord, l'imagination d'un Méridional. 11 s'appelait Frrdéric-Antoine Mesmer (i). Et si Joseph Balsamo, magniliquement dénommé comte do Gagliostro, fit à Toulouse, d'après le spirituel chroni-
d) Né le 23 mai 1783 à Itzmang, près du lac de Constance, selon d'autres à xMorsboug en Souabe, en 1784. En 1778, il quitta Vienne et vint à Paris.
qiieur, l'honneur de la visiter an siècle préccdenl, sous la figure énigmalique d'un autre Balsamo, marchand d'orviétan comme lui (y), le médecin allemand devait, en personne, résider à Toulouse durant plusieurs semaines : ce fjui, croyons-nous, est ignoré ou peu connu.
A qui désire voir clair dans la seconde moitié du dixhuitième siècle, une observation s'impose. On ne saurait saisir le jeu de certains événements politiques ni le mouvement des idées et des mœurs si l'on méconnaissait le rôle elTectif des loges et le besoin inouï de merveilleux qui exaltait la superstition en place de la foi chrétienne décroissante.
Ce besoin, dont se sentait travaillée la France frivole de ce temps-là, les deux personnages en question l'exploitèrent au profit des sectes. Séduisant propagateur de la cabale et de l'alchimie, Cagliostro fonda le rite égyption et collabora étroitement à l'œuvre internationale des Frères .*. haut gradés (3). Pareillement, Mesmer fut l'un des chefs de la puissance occulte qui prépara la Révolution. A son endroit, le Dictionnaire Larousse
(2) Cf. l'article de M. de Vivie : Express du Midi du lundi i5 mai
(3) Cf. N. Deschamps : Les Sociétés secrètes, t. II, chap. VIII. Se souvenir de l'affaire du collier de la Reine.
s;.i9A 'onb pu9:jojd \i apruipBxaui 9[qnop .mn puiuioo 1785, d'après le contexte de l'article, les- sociétés de Vharmonie, établies en France en pleine apogée du mesmérisme, « et qui formaient une sorte de francmaçonnerie, avaient disparu depuis longtemps » (4).
Sachons que Mesmer compte parmi les principaux délégués convoqués, pour le i5 février 1785, au célèbre couvent généial de Paris (5) et que les sociétés de ïharmonie étaient plus qu'une « sorte » de franc-maçonnerie. Véritables loges, elles existaient encore en 1785. En voici la preuve :
Le A février 1786, Tiéman, l'un des émissaires des Illuminés Martinistes, qui avaient leur siège central à Lyon, écrivait à l'un de ses correspondants de Toulouse :
(( J'arrive dans ce moment à Bordeaux et trouve une lettre de mon bon ami Willermoz. Elle m'annonce qu'on a rompu, à Lyon, entièrement avec Mesmer et qu'on a pris la résolution de ne point admettre à la société de la Concorde aucun Français ni étranger qui adhère à VHarmonie de Mesmer ».
Les Illuminés de Lyon professaient des doctrines assez exclusives pour rejeter, comme insuffisamment spiritualistes, les principes de Mesmer. Mais les divergences de systèmes et les rivalités de personnes, te-
(4) Article Mesmer.
(5) V. Deschamps, ibid, p. 120.
nues secrètes par les sectes divisées, échappaient à l'attention du public qui, dans l'espèce, restait émerveillé au spectacle des opérations mesmérienncs.
Selon le docteur allemand, le lluide magnétique, ou magnétisme animal, à l'influence duquel les êtres sont soumis, peut se transmettre et guérir tous les maux de l'humanité. Aussi usait-il d'attouchements et de passes. Mais l'impossibilité de satisfaire individuellement une énorme clientèle, attirée par le retentissement de plusieurs cures apparentes ou réelles, lui fit imaginer son fameux baquet.
Autour d'une cuve remplie d'eau, de limaille, de verre pilé et de bouteilles, et d'oii sortaient des tiges de fer à travers les trous du couvercle, une douzaine de personnes se touchant les unes les autres et reliées par une corde, attendaient que le fluide mystérieux circulât, la pointe des tiges appliquée sur la partie souffrante du corps. Peu à peu, sous le charme des mélodies' et des parfums dont la salle s'imprégnait et dociles aux passes du magnétiseur, les patients, surtout les patientes, éprouvaient des spasmes, des langueurs nerveuses, suivies parfois de convulsions. Alors une chambre, toute matelassée, s'ouvrait à ces épileptiques qui se débattaient, éperdus, jusqu'à ce que l'opérateur, en brillant costume, dissipât les crises, avant-courrières de la guérison, au contact de sa main ou de sa baguette magique.
Le baquet fit fureur et Mesmer fit fortune (6).
Sa fortune même lui suscita des rivaux. Un disciple acquit, par son habileté, assez de vogue pour piquer la jalousie du Maître. C'était Deslon, régent de la Faculté de médecine. Aussi l'année 1784, qui vit les expériences aérostatiques des Montgolfier, des Blanchard, des Pilaire de Rozier, fut-elle témoin d^s vives compétitions des' deux magnétiseurs.
De la capitale, l'écho de la lutte parvenait en province. A Paris, la marquise de Livry, née de Maniban (7), notait les événements, grands ou menus, de la cour et de la ville, dans la correspondance hebdomadaire qu'elle entretenait avec son amie de Toulouse, la présidente du Bourg. Femme de bon sens pratique, iioniste et sceptique à ses heures, la marquise nous ap-
(6) Mesmer eut l'audace de demander au comte de Maurepas. alors Ministre, pour récompense de ses guérisons, la propriété d'un cliàteau et d'une terre, sinon il le menaçait de quitter la France, quelque tort que l'Humanité en souffrit. Croirait-on que le baron de Breteuil lui ait offert, au nom du roi, i>o.ooo livres de rente viagère, et un traitement annuel de 10.000 livres pour établir une clinique magnétique, à la condition de former à la pratique de ?es procédés, trois personnes an choix du Gouvcrnenjcnt ? Mesmer refusa et se letira quelques temps à Spa : il revint ensuite à Paris. Cf. Michaud : Biographie Universelle, t. 28, article Mesmer p. 88-92.
(7) Elle était fdle de Joseph-Gaspard, marquis de Maniban, et de Christine de Lamoignon-Blancménil : elle avait épousé Pîiul, marquis de Livry, premier maître d'hôtel du roi et colonel du régiment du Perche. Gaspard de Maniban, grande figure de magiétrat, fut premier président du Parlement de Toulouse, de 1722 à 1762.
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paraît, cependant, inférieure en regard de la présidente (8).
Celle-ci, dont plusieurs écrivains ont tracé un beau et fidèle portrait (9), était une personnalité toulousaine. On vénérait l'auréole de sa maternité dans la couronne de ses vingt enfants' ; on redoutait le mordant de son esprit ; on louait les élégances de son style épistolaire et l'étendue de son savoir ; on admirait surtout l'excellence de sa généreuse nature. Veuve et sexagénaire, elle gardait, aussi ardentes qu'en sa jeunesse, la bonté secourable de son cœur de chrétienne et ses aspirations d'intellectuelle curieuse. Il faut en induire que son attrait pour les nouveautés devait réclamer d'explicites et pressantes réponses sur la question du magnétisme ; et, de fait, la marquise s'essayait, avec un succès inégal, à les lui fournir.
(( Je ne suis pas en état, écrivait-elle le 10 avril, de sa-
(8) Née le 2 octobre 1721, Elisabeth d'Aliès, fille de messire François d'Aliès, seigneur de Mondonville et de Jeanne de Biunet de Pujols Castelpers-Levis-Villeneuve, avait épousé, le 11 juillet 1745, Valentin du Bourg-Gavaignes, conseiller, puis président au Parlement de Toulouse (cf. le savant ouvrage de M. Henry du Bourg : Recherches sur la maison du Bourg (Toulouse 1881, deuxième partie).
(9) M. Boger de Vivie : Les Femmes et la Société de nos derniers parlementaires toulousains, p. 62-59. (Toulouse 1901.) Dom du Bourg : Mgr Dubourg, êvêque de Limoges (Paris, Perrin, 1907, chap. I). L. Battifol : Revue hebdomadaire, '^ mars 1908 Cl. noire brochure : Le Conseiller Mathias du Bourg, p. U-6.
tisfaire votre curiosité sur les effets du uiagnétisiiie de M. Mesmer. J'ai vu peu de personnes cette semaine et n'ai point entendu parler de lui. S'il avait fait quelques guérisons miraculeuses, ses partisans en auraient étourdi lesi oreilles de tout le monde. Je souhaite que M. le marquis de Panât se trouve bien des remèdes de M. Deslon; j'ai vu ma nièce, Mme de Morand, qui a pensé mourir entre ses mains ; il a fallu huit mois pour réparer tout le mal qu'il lui avait fait ».
Après les bruits de la ville, elle relate les bruits de la cour. In illustre marin, victorieux des Anglais, arrive des Indes. Louis XVI le comble d'honneurs. « Vous aurez appris, par la Gazette, ce que le roi a fait en faveur de M. de SulTren (lo). La reine y a ajouté toutes les grâces qu'elle sait mettre à tout ce qu'elle dit » (ii).
Mais elle revient, pour lui décocher cette pointe, au sujet dont s'engoue sa correspondante : (( Ce que je
(lo) PieiTe-.\ndré de Suffren Saint-Tropez, né au château de Saint-Cannat, en Provence, le i3 juillet i75!6. Il avait batlu les Anglais en 1782 et 1788. Il fut reçu en France avec enthousiasme. Les Etats de Provence tirent frapper une médaille à son effigie avec cette inscription :
« Le Cap protégé; Trinquemale pris; Gondelour délivré; l'Inde défendue; six combats glorieux. — Les Etats de Provence ont décerné cette médaille 1784. »
Il mourut en 1788.
(ri) Cette lettre et les suivantes, toutes inédites, sont tirées des archives de l'hôtel du Bourg, mises à notre disposition, avec une aimable obligeance, par M. Gaston du Bourg.
trouve de dangereux dans le magnétisme, c'est que les ignorants comme les savants, peuvent s'en servir et, par conséquent, l'administrer très mal à propos »
Du même avis va se déclarer la commission royale, qui assiste aux expériences de Deslon (12); tandis que Mesmer, ambitieux d'accroître rapidement sa fortune, annonce qu'il enseignera son secret à cent personnes qui s'engageront à verser 100 louis par tête (i3): il s'en présenta plus de i3o ! Grands seigneurs et grandes dames, ces élèves, bientôt désillusionnés, n'apprirent rien qui ne fût déjà imprimé dans les ouvrages du Maître (i4). Des pamphlets parurent « pour servir à l'histoire de la jonglerie ».
Notre Parisienne, railleuse, se complaît à refroidir l'enthousiasme de M"® du Bourg. La marquise de Fleury, à qui Mesmer promettait chaque jour la gué rison, n'est-elle pas morte aveugle et paralytique ?
Le prince de Beauf remont, dont il soigne la surdité n'est-il pas « plus sourd qu'à l'ordinaire » ? « Je suis comme vous : mon oreille droite est presque nulle.
ri2) Firent partie de la Commission, quatre médecins : Majanlt. Sallin, Darcet, Guillotin; cinq membres de l'Académie des Sciences. Franklin, Leroi, Bailly, de Bory, Lavoisier. Bailly fut rapporteur.
(18) Cette affaire fut surtout mise en œuvre par un grand ami de Mesmer, l'avocat Nicolas Berga&se : Cf. E. Lamy, Nicolas Berçasse, 1750-1832, Correspondant, p. 862, 25 avril 1909.
(i/i) Mémoire sur la découverte du magnétisme animal, Paris. 1779; Précis historique des faih relatifs au magnétisme animal jusqu^en avril 1781. Londres 1781.
Je n'ai pas encore assez de confiance au magnétisme pour la livrer à Mesmer ou à Deslon, quoique M. de Jussieu nous ait assuré qu'il y ait, dans le magnétisme, un agent que nous ignorons *>.
Mais la conviction de la présidente est déjà solidement assise : rien ne l'ébranlé. Du scepticisme de la marquise, Mme du Bourg sourit à son tour : car elle s'est pénétrée de la théorie à la lecture de tous les livres qui traitent la question ; et, informée d'ailleurs des cures qu'opère à Bordeaux un ex-jésuite, le P. Herbier, elle se décide à tenter personnellement l'expérimentation. Pratique, au début laborieuse, en laquelle il lui plairait de progresser, sous les yeux d'un professionnel. Pourquoi, de Paris, un disciple ne viendrait-il pas à défaut du maître qu'elle n'ose encore appeler à Toulouse? Et nous apprenons de Mme de Livry, l'insuccès de la démarche : « Il y a plusieurs jours, j'ai soupe dans la même maison que M. de Saint-Martin ; il m'a dit que vous lui aviez écrit pour le prier de tâcher d'obtenir de M. Mesmer qu'il envoyât en Languedoc un de ses élèves : ce que M. Mesmer a refusé ».
Peut-être, d'aucuns s'étonnent que cette présidente d'une haute portée intellectuelle et d'une valeur morale hors de conteste, se soit éprise d'un pareil empirisme. Mieux éclairés sur les mobiles de ses actes et sur le rôle du personnage qui transmit sa demande à Mesmer, ils se refuseront, respectueux et conquis, au blâme de de sa conduite.
L'IHuminisme
Des multiples systèmes dont s'accrut la confusion des idées, au dix-huitième siècle, Vlllu.minisme ne fu^ pas le moins curieux. Il se diversifia selon les pays.
L'illuminisme allemand de Weishaupt, génial cons pirateur, qui fonda des sectes redoutables, tendait finalement à ramener l'homme à la liberté et à l'égalité primitives par la destruction de tout ordre social.
L'illuminisme suédois de Swedenborg, visionnaire doué du pouvoir, prétendait-il, de correspondre avec les esprits et les anges, initiait à la méthode fondamentale de la science spirite.
L'illuminisme français de Saint-Martin vulgarisa les théories du Portugais Martinez Pasqualis. Singulière figure que ce Claude de Saint-Martin, qui s'intitulait « le philosophe inconnu » (i5). Délaissant les armes pour la métaphysique, doux et bienfaisant, il devint
(i5) Né à Ambotse, d'une famille noble, le i8 janvier I743. Des* Une d'abord à la magistrature, à 22 ans, il entra, en qualité de lieutenant d;ins le régiment de Foix, qui tenait garnison à Bordeaux où il s'initia aux opérations de Martinez Pasqualis (cf. Biographie Universelle (Michaud), t. 87, p. 862-66).
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le docteur et le propagateur du martinisme par la publication d'un livre retentissant : Des Erreurs et de la Vérité. D'une forme élégante et pure, il voilait des idées inintelligibles au commun.
Les plus grands personnages se disputèrent l'hon neur de connaître l'écrivain (i6), et le crédit dont sa popularité le dota faillit, au début de la Révolution, lui conférer la charge de précepteur du dauphin. Dans son Tableau de Paris, Mercier estime, d'après la leclurj de l'ouvrage, « que les martinistes sont diamétralement opposés aux matérialistes, qu'ils sont religieux dans toute la force du terme, et qu'ils tendent à élever l'homme autant que d'autres se sont plu à le rabaisser... Ils parlent de l'Etre suprême avec une vénération et un amouiqui saisissent l'âme ; et tout ce qu'enseigne le christianisme ne trouve en eux aucune contradiction formelle. Enfin, ils n'entament aucune question politique... Leur secte n'ambitionne ni pouvoir, ni richesse, ni renommée ; elle cherche la perfection, elle est douce et vertueuse. » (17)
Impartial jugement. Au sein d'une société corrom pue, vivent, en effet, des âmes d'élite qu'étouffe l'atmosphère ambiante. Elles essaient de réagir contre le matérialisme et les impiétés de l'Encyclopédie; et quand elles
(16) L'étude des mathématiques occasionna sa liaison avec Lalande. Il se lia ensuite avec le duc d'Orléans, la duchesse de Bourbon, le marquis de Lusignan, le maréclial de Uicholieu. le (dievalier de Boufllers, etc..
(17) T. V. chap. LIX, Marlinisles, p. i8o-i85.
entendent la doctrine de « spiritualisme pur » que professe Saint-Martin, elles respirent d'aise.
Comme il n'est pas de Toulousains plus altérés d'idéal que la présidente du Bourg et le conseiller Mathias du Bourg (i8), on devine la jouissance profonde de la mère et du fils à suivre une route qui monte si haut. Deux fois, Claude de Saint-Martin fait le voyage de Paris à Toulouse pour être leur hôte au château de R'ochemonteix (19); par la séduction de son commerce et l'attrait de ses mystiques conceptions, il les captive. Que le système, en certains endroits, aboutisse aux erreurs de la gnose, ils étaient trop novices en théologie pour le découvrir.
Que les chefs du martinisme, de concert avec les illuminés de Weishaupt et les directeurs du Grand-Orient de France, concentrent secrètement leurs efforts pour activer le mouvement révolutionnaire, ils n'oseraient les suspecter d'intentions aussi perverses.
De bonne foi, et sans bruit, ils progressent dans cette voie de dépouillement moral. Et le conseiller du Bourg, qui a déjà renoncé aux honneurs de la Cour de Versailles, refuse encore un fauteuil de mainteneur aux Jeux- Floraux.
Sa mentalité — et celle de son école — ressortira aisé-
(18) Cf. notre brochure : Le conseiller Mathias du Bourg, Toulouse, Vialèlle, 1907.
(19) A Seilh, près Grenade : magnifique parc dessiné par Lenôtre et entretenu avec beaucoup de goût par M. Gaston du Bourg.
ment de la nature de sa correspondance avec deux mariinisles.
Du Roy d'Hauteiive vient habiter Londres en 1788 : (c Nous allons tous les dimanches, écrit-il au conseiller, entendre la grand'messe à la chapelle de l'ambassadeur de Sardaigne, où nous avons une excellente musique de voix accompagnées de l'orgue : le service s'y fait avec beaucoup de régularité et tous les catholiques d'ici sont d'un maintien édifiant. »
Il n'en va pas de même des francs-maçons : (( La Maçonnerie est plus bas ici qu'en France. Les assemblées sont terminées par des orgies bachiques, où l'on mange jusqu'au vomissement, où l'on boit à extinction de toute raison, et où l'on se bat à coups de poing pour faire la digestion... Voilà les dignes correspondants du Grand-Orient de Paris. »
L'illuminisme suédois n'y brille pas davantage : « Les Swedenborgistes commencent à baisser : leurs réunions se passent en disputes et touchent à une prochaine dissolution. » Il consacre, d'ailleurs, tout un traité à la critique des erreurs de Swedenborg : « Il a dit une impiété, éci'it-il, au sujet de la Sainte Vierge, en prétendant qu'elle était une femme tout comme une autre. Certainement, elle a été une femme semblable aux autres quant à son corps et à son esprit, mais avec lîi différence incommensurable qu'elle n'a point connu le péché et demeure vierge éternellement, et par cette qualité a pris la première place auprès de son Divin Fils. »
Et plus loin : (( Quoique notre auteur ait parlé, en plusieuis endi'oils, de la Siiinte-Trinité d'une manier»'
satisfaisante, ainsi que de la divinité de Jésus-Christ, il est cependant tombé dans l'impiété abominable de nier la rédemption par la croix. »
D'origine protestante, l'autre correspondant jouit luimême d'une âme supérieure; les lettres de Vialètes d'Aignan, qui réside à Montauban, ont presque toutes pour objet des problèmes religieux.
Il disserte sur la déchéance de l'humanité et l'expiation du Christ en ajoutant : (( Voyez si mes opinions à cet égard sont justes. »
C'est M. du Bourg qu'il consulte encore sur le dogme de la transubstantiation. Il recherche ardemment la vérité : « C'est Jésus seul, avoue-t-il, qui donne la science aux hommes... Mon parti est pris : je n'ambitionne plus les connaissances, je renonce aux hommes qui sont fragiles, menteurs, inconstants pour ne me fier qu'à notre puissant Rédempteur. »
La sincérité de ses aspirations et les éclaircissements qui lui viennent du conseiller vont le conduire jusqu'au catholicisme : (( Je vous supplie de prier pour que je ne sois pas arrêté dans ce qui me reste à faire pour pouvoir être réuni et de corps et d'âme et d'esprit dans la communion romaine. J'ai beaucoup d'obstacles à surmonter, soit à cause de mes parents, soit à cause de mes enfants. Je m'abandonne à la Providence et je ne doute pas que si je le fais bien entièrement, avec le secours de mon guide, je n'arrive au but tant désiré. »
Ces citations ne justifient-elles pas rexclamation de l'auteur précité du Tableau de Paris : « Qui l'eût dit.
(ju'apiès les Encyclopédistes viendraient les Maitinis-
tes ?» (20),
Méditatives, ces natures cèdent au besoin d'être bienfaisantes; et le magnétisme leur apparaît justement comme un moyen pratique de le devenir. Touf n^est pas charlatanesque dans les théories de Mesmer, et à l'agent ignoré dont parle de Jussieu conviendrait peut-être le rôle de guérisseur. Le remède que notre présidente espère y trouver sera plus efficace à ses yeux que les plantes et les drogues d'apothicaire : aussi bien, les rêves humanitaires dont se bercent nombre de ses contemporains se précisent-ils, chez elle, dans le désir intense de soulager les souffrants.
En son hôtel de la place Saintes-Scarbes, elle a installé un baquet : les malades affluent. Et à son tour, secondée par ses fils, elle va recourir au somnambulisme. C'est un progrès dû à l'expérience de deux fameux magnétiseurs, le marquis et le comte de Puységur qui, à l'aide de passes, produisent le sommeil magnétique.
Très intriguée. M""® de Livry assiste à une séance de somnambulisme chez le marquis de Puységur qui commande à une patiente nommée Madeleine. (( Sa vertu, annonce-t-elle à M"'* du Bourg, il la communique aux personnes de l'assemblée en leur frottant les bras et les mains avec les siennes. Ainsi, j'ai fait marcher Made-
leine toujours les yeux fermés : je l'ai menée prendre" un verre d'eau sur le baquet, je lui ai fait signe d'erboire, et elle en a bu. Elle a obéi à beaucoup d'autres personnes présentes dans la chambre, entre autres à M. le bailli de Suffren... »
Le comte Maxime de Puységur doit rejoindre à Montauban son régiment de Languedoc. « Je ne doute pas, écrit de Saint-Martin, à Mathias du Bourg, du plaisir qu'il aura à faire votre connaissance et celle de toute votre famille. Vous vous recorderez ensemble sur le magnétismç, et vous verrez à confronter vos lumières mutuelles pour le plus grand bien de vos malades. »
M™^ de Livry, qui, elle, ne se sent point « le goût de faire le métier de Sœur de la charité », gronde la pré sidente de l'excès de fatigue qu'entraîne son dévouement. Elle respire d'apprendre que trois malades seulement la suivent à Rochemonteix, et ajoute avec quelque malice : <( Vous êtes occupée à guérir un sourd et muet : si vous réussissez à le faire entendre et parler, vous rendrez service au magnétisme. »
C'est à Rochemonteix que W^^ du Bourg accueille le comte Maxime et profite de ses conseils. 'Elle obtient ainsi gain de cause. Un maître expérimenté remplace, auprès d'elle, l'élève que Mesmer lui refusa.
Au reste, Mesmer lui-même ne tardera pas à prendre rang parmi les célébrités qui visitèrent notre présidente
Mesmer à Toulouse
Un beau jour, Mesmer disparaît de Paris pour une destination inconnue; et, fin décembre 1785, d'Hauterive annonce au conseiller du Bourg : « Mesmer est venu à Londres, oli il a resté six semaines incognito. Il a ici un correspondant, petit abbé fort ignorant, avec lequel j'ai soupe et qui me fit voir cinq guinées qu'il prétendait avoir gagnées en magnétisant. Cet air de charla tan du petit mesmérien, joint à cp que j'en ai ouï dire m'assure que le magnétisme ne prendra point racine. »
A tort, les biograpb(îs racontent que d'Angleterre, Mesmer se retira en Allemagne. Il passa par Bordeaux pour atteindre Toulouse au début de mars 1786.
M""^ du Bourg lui aurait offert l'hospitalité, place Saintes-Scarbes, si elle n'eût voulu sacrifier sa propre satisfaction au bien de sa famille. L'une de ses filles, Elisa beth, celle que Claude de Saint-Martin appelait « la grande ileur aux: yeux noirs », à l'époque oii il ne se crut pas digne de l'épouser, était, depuis, jnariée à Guillaume d'Omézon, trésorier de France. Or, M, ci Mme d'Omézon souffrants l'un et l'autre, usaient du baquet sans résultat sensible. La présence de Mesnier ne leur serait-elle pas avantageuse ? Et
c'est dans leur hôtel (21), rue de l'Inquisition, qu'il réside. Là, il opère, il professe, un mois durant.
La présidente triomphe : elle écoute, examine, interloge; elle apprend que, selon les désirs du Maître, son système devrait se nommer Mesmérisme et non magnétisme. (( Je ne sais s'il y parviendra, répond M""^ de Livry, attendu que dans ses traitements il n'a jamais pu donner la somnambulité qui est l'état où les malade^ sont le plus savants. »
Que Mesmer tentât de conquérir à sa société secrète un parlementaire de la réputation de M. du Bourg, c'était fort naturel. Il échoua. Cet échec réjouit du Roy d'Hauterive : « Je suis charmé que vous ayez refusé de faire corps avec V harmonie. Ne nous mêlons pas avec cette confrérie, oli certainement, il n'y a rien de bon à gagner. »
Dans leurs entreticTis, le magnétiseur et le conseil 1er ne considèrent que le fond sérieux du système, et. pressentant pour ainsi dire les phénomènes de suggestion et d'hypnotisme que le dix-neuvième siècle éclairera d'explications scientifiques, ils s'accordent à recon naître à l'agent mystérieux, avec la vertu de guérir, une puissance insoupçonnée. ,
L'opinion de Mathias du Bourg, qui croit discerner en cette puissance un instrument providentiel d'apostolat, Vialètes d'Aignan la partage, en lui écrivant :
(21) Aujourd'hui, hôtel de Pins-Montbrun.
« Je vous félicite d'avoir Mesmer à Toulouse. Je m'en était fait à peu près une idée conforme à celle que vous m'en donnez. Je ne doute pas que la révolution qu'il a occasionnée ne soit absolument nécessaire. Si le mal fait des progrès rajndes, il faut que le bien puisse le balancer, sarjs quoi nous serions perdus; et cela ne serait point si notre Divin Maître ne fournissait de nouveaux moyens aux hommes vertueux pour se faire entendre à leurs semblables. »
Mais, de conceptions spiritualistes et de goûts d'apôtre, notre Allemand n'avait cure. Plus pratique, il s'enrichissait. Et lorsque, au départ de Toulouse, il reprit la route d'Allemagne, il pouvait, le sourire aux lèvres, saluer notre pays de son bonnet d'alchimiste oii la crédulité française avait généreusement versé 3o.ooo livres de rente (22).
Après cette visite, les du Bourg magnétisent avec plus d'entrain, et leur somnambule, Priscille, fait merveille. Le conseiller Mathias se trouve aidé par ses frères, l'abbé Philippe, futur évêque de Limoges, et le chevalier Joseph. Celui-ci a essayé de convaincre son cousin et chef dans l'ordre de Malte, le brillant bailli de Rességuier (28)
(22) Il mourut à Meersbourg, le 5 mars 181 5. (28) Fils du président Jean de Rességuier et de Marthe du Bourg, sœur do Mathias, beau-père de la présidente du Bourg.
dont le quatrain satirique à l'adresse de M'"® de Pompadour avait, autrefois, causé l'incarcération à la Bastille (24). De Gauterets, il reçoit cette réponse : <( Je vous félicite de votre succès à Uochcmonteix. Voilà le bon moyen de repousser les fades plaisanteries que l'ignorance et la mauvaise foi ne craignent pas de se permettre contre une pratique dont les effets servent si avantageusement l'humanité. Je ne m'y suis pas soumis parce que mes maux invétérés exigeaient un autre régime : je n'ai pas le malheur d'être au nombre des mécréants, ni celui de fermer les yeux à l'évidence des preuves. »
De nouvelles instances on.l été faites, et, pendant le séjour de Mesmer à Toulouse, le bailli, qui a consenti à se livrer aux mains du plus vigoureux magnétiseur de la Bresse, écrit au chevalier : « Le magnétisme agit très favorablement; si le fruit que je recueille se soutient, me v(^là devenu l'un fies plus ardents apôtres de cette pratique, à laquelle j'avais d'abord peu de foi, je l'avoue. Mais les violentes douleurs qui me tourmentent périodiquement tous les jours, très adoucies, et la disparition totale de mes nausées, sont un grand moyen de conversion. »
Un seul se montre rebelle.. Le lieutenant de frégate Bruno du Bourg, qui a vaillamment servi, aux Indes,
(^4) Voici le quatrain qu'on lui allril)nc :
Fille d'une sangsue, et sangsue ellc-mènrie, Poisson, dans ce palais d'une arrogance extrême, Fait afficher partout, sans honte et sans effroi, Les dépouilles du peuple et l'opprobre du roi,
sous les ordres du bailli de Suffren et de l'amiral de Sailli-Félix, est de retour dans sa famille. Plus exclusif que le bailli de Suffren chez le marquis de Puységur, il n'aspire, durant son congé, qu'à goûter le repos et l'affection des siens. D'oià surprise de la présidente. M"'® de Livry, au contraire, l'en félicite : « Le refus que vcus a fait votre cher Bruno d'être initié dans le magnétisme doit vous faire plaisir. Ça vous prouve son goût pour l'état qu'il a embrassé : il ne veut s'occupci^ ijue de ce ^ui est relatif à la marine afin de devenir célèbre dans ce corps. )> (25.)
Dans ces citations diverses, dont nous ne voudrions pas avoir abusé, mieux qu'en de simples affirmations se révèle l'état des esprits. "Elles nous permettent, au surplus, d'exprimer en cette formule le caractère du mesir»érisnie toulousain que représente la famille du Bourg et qui se distingue, par ses mobiles, du système du fondateur : une tentative, heureuse parfois, toujours noblement désintéressée, pour opérer, à l'aide du iiiagiiélisme, le bien des souffrants.
Mais toute mode est éphémère et, si généreux soientils, les efforts finissent par lasser quand ils ne produi-
(y.S) Toulouse a l'avantage de posséder la propre fille de Bruno du Bourg, Mme Paulin de Malafosse, presque centenaire, qu'on entoure d'une légitime vénération, et qui est la mère du savant chroniqueur de V Express du Midi, a Labora ».
sent point les effets attendus et que de nouveaux buts, non moins louables, les sollicitent. D'une part, la tournure des affaires publiques s'aggrave avec l'assemblée des notables; et de l'autre, les soucis de famille grossissent : un neuvième enfant, Joséphine, vient de naître au conseiller Mathias (26). Les du Bourg délaissent le magnétisme.
Encore quelques années, et leur rêve humanitaire aboutit au tragique épilogue de la Terreur. Le chevalier Joseph et le marin Bruno errent, en exil; la tête de l'héroïque et saint abbé Philippe est mise à prix, à Toulouse; le conseiller Mathias meurt, en martyr, sur l'échafaud de Paris : la présidente succombe de douleur.
Il reste, cependant, quelque chose du rêve; la jeune Joséphine le recueille. En elle, le désir du bien s'épanouira en charité plus divinement ardente. <( La charité de Jésus-Christ me presse » sera sa devise. Fondatrice de la Congrégation du Sauveur, à la Souterraine, elle mourra en odeur de sainteté (27).
Le procès de sa cause de béatification à été ouvert n Bome en 1906.
(Extrait de I.' Express du Midi des 3o juin, 3 et 5 juillet 191 1.)
(26) Il s'était marié, le 28 octobre 1771, à Jeanne-Marie-Jacquette d'Arboussier.
(27) Née le 25 juin 1788, « Aîôre Marie de Jésus », mourut le 26 septembre 1862.