‹ Le mesmérisme à ToulouseChapitre 2 sur 8 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Le Conseiller Malbias du Bourg

A la Présidente, sa tnère

A Rome cl dans les principales villes qu'il traverse, le com- (e (lu Bourg est fort bien accueilli des grands personnages auxquels on l'a recommandé. Il est fréquemment reçu chez le cardinal de Bernis qui, depuis l'élection de l'ancien Gordelier, cardinal Laurent Ganganelli, demeure à Rome en qualité d'ambassadeur du roi de France.

Rome, ce 3 octobre 1769.

J'ai dîné aujourd'hui, ma très chère maman, chez Son Kminence qui est dans son nouveau palais. Elle y a réuni la magniliccnce italienne à la commodité fran-

çaise. M""* de Puy-Montbiun est attendue le huit ou le dix.

Le Pape est parti pour la villégiature, donnant toujours de nouvelles preuves de son amour pour le bien et de son désintéressement. Il a aboli un impôt que son prédécesseur avait mis sur le millet : tribut qui ne grevait que le pauvre. Le jour de son départ, son trésorier lui ayant porté, selon l'usage, 2.000 écus romains qui font j 0.000 francs, il dit qu'il aurait fallu les lui porter plus tôt parce qu'il avait çu besoin d'être habillé; mais, comme on avait déjà pris ce soin, il n'avait plus besoin de rien. Le majordome ayant voulu dans les commencements lui faire prendre une tabatière d'or, il a refusé d'en abandonner une fort vilaine qui fui sert depuis très longtemps. Il va se promener tous les jours à cheval, depuis qu'il est à Castel-Gandolfo....

...J'ai passé une partie de la soirée chez Pompée Battoni qui a fait le portrait de l'Empereur et du Grand- Duc, tableau admirable. L'Empereur accoudé sur la statue de Rome, tient de l'autre main son frère et le regarde tendrement. Le château Saint-Ange et Saint- Pierre paraissent dans le lointain. Ces deux grands princes semblent respirer et sont, à ce que l'on dit, très ressemblants. J'avais vu celui qu'il a envoyé à l'Impératrice; car le tableau auquel il travaille actuellement est pour le Pape qui veut le faire exécuter en mosaïque et en faire présent à l'Impératrice. Cette princesse a écrit la lettre la plus obligeante et la plus flatteuse à Pompée Battoni, en lui envoyant vingt-six grosses médailles d'or et une bague de diamants.

Ce grand peintre rn'a fait voir son atelier dans lequel il y a quelques tableaux d'histoire admirables. Son coloris est enchanteur. Il parle très bien de son art. C'est cependant un homme que la jalousie des autres artistes de la ville, et même de France, déchire, et dont le mélite ne sera généralement reconnu qu'après lui.

Ce à.

Je viens de chez M. de Saint-Odile oii j'ai fait de la musique avec un petit allemand (Mozart) qui, à l'âge de 1?) ans, joue les concertos et les sonates les plus difficiles avec une aisance, une Justesse et un goût que je n'ai encore vu réunis qu'en lui. Ce petit favori de la nature est de la plus jolie figure du monde et on ne peut mieux élevé (i).

J'ai ap[)ris avec beaucoup de peine que M. le baron (de 8aint Odile), partait dans la semaine prochaine pour Naples. 11 s'est déterminé fort vite à ce voyage pour voir un camp de plaisance et les manœuvres des troupes napolitaines dont il ne sera pas fort satisfait : elles ont l'air presque aussi martial que nos soldats du guet.

Mandez-moi de quel instrument jouent M"®" de Vaudeuil pour que je puisse leur porter de la musique qui leur fasse plaisir... Bonjour, ma très chère maman; ah! qu'il me tarde de me rapprocher de vous!

(i) Nous avons déjà publié ce passage, qui concerne Mozart, dans notre brochure : « Le cotueiUer Malhias du Bourg », p. g. — Le baron de Sainl-Odile était à Rome l'ambassadeur du Grand Duc de Toscane.

klx

La Présidente du ^Bourg

Au Conseiller îKalhias, son fils ^*^

A Rochemcntès, ce 17 novembre 1769.

Parlons un peu, mon cher fils, de la rentrée du Parlement : jamais elle n'avait été aussi brillante. Je fus entendre M. le premier président avec sa femme et ses filles. Il est d'une éloquence qui encïiante : il parla des vertus privées des magistrats qui lui concilient l'estime et l'amour du peuple. Il veut qu'un magistrat soit bon père, bon fils, bon mari, bon ami, et inaccessible à la séduction de tout ce qui lui était le plus cher.

Le second discours fut adressé à tous les corps. Ce que je trouvai fort bon, c'est que tous ceux qui avaient des reproches à se faire ne furent pas contents, prétendant que ce n'était pas un sermon qu'ils voulaient entendre. J'eus l'honneur de le voir le soir, et je lui dis qu'il serait plus coupable qu'un autre s'il ne remplissait pas des devoirs qu'il connaissait aussi bien et qu'il rendait aussi aimables.

(i) M. le comte du Bou:,!,'-, poste restante, à Parme.

Il paraît cnflaipmé d'amour pour la justice. Le peuple l'aime à la folie paice qu'il est très accessible et ne renvoie personne. Il lui faut souvent un truchement (i), mais rien ne le rebute : il est doux, patient, diligent. Son prédécesseur était venu pour tâcher de mettre du trouble : il n'a pas réussi.

Vous verrez les audiences de la grand'chambre en robe rouge jusqu'à Pâques. M. le Doyen, M. de Pibrac et M. de Mengaud s'y opposèrent inutilement. M. et M™® de Bonrepos en sont enchantés. Il prouve que les cabales sont vaines et nuisibles : il fait ses propositions d'une façon si séduisante que tout le monde est de son avis. Il me dit qu'il était bien fâché de ne vous avoir pas eu à dîner

Ma mère me charge de bien des amitiés pour vous.

M™« de BiouUe (2) est toujours malade d'inquiétude, tous

M"" de Bioulle est toujours malade d'inquiétude, tous vos parents et amis se souviennent de vous et sont fort

impatieuls de vous voir, vos frères et sœurs vous embrassent, de même que votre père et moi de tout notre cœur...

(i) Né à Paris, il ignorait la langue d'oc.

(r, Marlhc-Henriclle du Bourg, sœur du président Valcntin «Ju Bourg, ét.iit veuve de Messirc Tristan du Faur. marquis de Cardaillac, comte de Hioullc, baron de Saint Jory.

Le baron de Saint-Odile

Ambassadeur du Grand 'Duc de Toscane (i)

Au Conseiller M. du Hourg

Le conseiller Mathias qu'on appelle le comte du Bourg, ou simplement M. de Rochemontès, n'a que vingt-quatre ans. Il ne faut point que ses qualités soient communes pour avoir conquis l'amitié de baron de Saint-Odile, philosophe et diplomate, qui aurait pu s'il l'eût voulu, et si sa santé le lui eût permis, devenir premier ministre de l'empereur Joseph II.

A Rome, ce 4 avril 1770.

Monsieur,

Le voyage que j'ai fait dans le royaume de Naples et les occupations dont j'ai été surchargé depuis mon retour, surtout par rapport à mon déménagement de Villa Médicis pour passer au Palais de Gampo Marzo, ne m'ont pas permis jusqu'à présent de répondre aux

(i) L'un des seize enfants de l'impératrice Marie-Thérèse, le grand-duc Léopold, était frère de Mnric- Antoinette et de Joseph II dont ii fut le successeur, à la couronne d'Autriche, en 1790.

- ^7 différentes lettres que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire depuis votre départ de ce pays-ci.

J'ai été d'autant plus sensible à ces marques de votre souvenir que je me rappelle toujours, avec le plus grand plaisir, les moments, oii nous philosophions dans ma solitude de Tivoli; mais, je ne désespère pas de vous revoir quelque jour soit en Italie, soit dans votre propre patrie.

Je vous assure, Monsieur, que je serais très flatté si vous aviez la complaisance de me mettre au fait, avec quelque détail, de votre système de vie et de vos occupalions. Je suis persuadé que vous employez le temps de la manière la plus utile, puisque vous en connaissez le prix. Je ne puis, en attendant, que vous répéter, qu'attaché de préférence comme vous l'êtes, aux devoirs de votre état, et la magistrature s'étant mise, par bonheur pour l'humanité, en possession d'examiner les opérations du gouvernement politique, et de faire des représentations au Monarque lorsque la liberté et le bien des citoyens sont en jeu, vous ne pouvez mieux faire que de vous livrer à l'étude d.g ia politique dans les moments de liberté que peut vous laisser l'administration de la justice.

Vous avez tout ce qu'il faut pour y faire de grands ol rapides progrès, et vous serez d'autant moins disposé à enfouir vos talents qu'ils peuvent facilement vous faire distinguer de vos collègues, et vous faire briller dans une carrière qui, toute belle qu'elle est, m'a paru au premier coup d'œil trop limitée pour vous. Je vous dis, Monsieur, tout uniment, ce que m'inspire l'amitié

que j'ai conçue pour vous, tout disposé à réformer mon avis lorsque vous me ferez voir que je suis dans l'erreiir.

Agréez, Monsieur, le^ assurances des sentiments les plus tendres de votre serviteur.

Saint Odile.

Le Conseiller de Bertrand de Moleville

^u Conseiller ÏM, du Bourg

Le marquis de Bertrand de Moleville ne jouera un rôle important en France, sous le titre de ministre de la marine qu'en 1791 et 1792 (i). Il n'est encore que Conseiller au Parlement de Toulouse. Ami jusqu'au tutoiement avec le conseiller du Bourg, le jeune magistrat, issu de l'ancienne maison de Bertrandi ( 2 ) , est allé se disculper d'accusations mensongères auprès du nouveau chancelier de Maupeou qui révolutionne le Parlement de Paris.

(i) Cf. Biographie toulousaine, t. IL p. 55-59. (2) Jean Bertrandi fut Premier Président du Parlement de Toulouse de i536 à i538, puis Premier Président du Parlement de Paris, garde des sceaux, enfin évêque de Comminges, archevêque de Sens et cardinal.

A Paris, ce iG novembre 1770.

à l'Hôtel Notre-Dame, rue du Colombier, faubourg St-Germain.

Ta philosophie m'enchante, mon cher ami. Elle est saine, pure et douce comme toi, et comme moi : car je ne l'aimerais pas autant si je ne te ressemblais pas un peu. Cela posé, je te dirai que ce monde, quoique bien différent de celui que je connaissais, et que les beautés et les singularités dans tous les genres, n'ont point fait perdre à mes sens leur assiette naturelle. Le tourbillon ne m'a point égaré; je n'ai pas eu par conséquent la peine de me retrouver; je vois tout, j'admire peu et je ne suis étonné de rien.

Mais ce ton si sérieux ii'est pas celui que je dois prendre avec toi. Rions, mon ami, soyons gais; la gaieté est une suite nécessaire de la santé et de la sagesse. Ergo, si nous nous portons bien et que notre âme n'éprouve aucune agitation fâcheuse, soyons joyeux et contents. \a\ volupté des cœurs vertueux, comme dit très bi(m Montaigne, pour être plus gaillarde, nerveuse, virile, n'en est que plus sérieusement voluptueuse.

Depuis la dernière lettre que je t'ai écrite j'ai été an Concert Spirituel, j'ai fait connaissance avec Greuze, ce fameux peintre quoique M. de Jossé (i), n'approuve pas trop ses ouvrages. J'en ai vu chez lui beaucoup, infiniment au-dessus de la Petite Savoyarde qu'avait Foulquier (9.). J'ai entendu, au Concert, Bezozzi, le plus ce-

(i) Conseiller au Parlement de Toulouse. (2) Id.

lèbie hautbois de l'Europe; il est impossible de se faire une idée du parti qu'il tire de cet instrument. Je suis bien fâché que tu ne puisses pas venir me joindre encore...

Le Parlement est ici dans la crise la plus violente. Tu sais, sans doute qu'après le lit de justice où l'édit fut enregistré, ils s'assemblèrent et prirent un arrêté par lequel ils suppliaient le Roi de retirer cet édit, que, sai»s cela, ils étaient obligés d'abandonner leurs fonctions et de lui faire le sacrifice de leur état et de leur tête.

Le Roi répondit au premier Président que la résistance qu'ils faisaient pour recevoir cette loi lui en prouvait encore plus la nécessité, et il leur ordonna de reprendre leurs fonctions. Assemblée des Chambres sur cette réponse, dans laquelle on prit un arrêté conforme au premier. Le premier Président fut chargé d'aller le porter au Roi, ainsi que la supplication la plus forte. Le Roi n'a pas voulu le recevoir, il a dit qu'il n'écouterait les représentations de son Parlement que lorsqu'il aurait repris ses fonctions.

Autre assemblée des Chambres, dans laquelle le Parlement a persisté dans ses précédents arrêtés et a renvoyé à lundi 17. Tel est l'état des choses. Adieu, mon cher, l'heure tarde m'oblige de finir ma lettre et c'est en t'embrassant de tout mon cœur. Mes respects à M. et M"*® Dubourg.

De Bertrand.

Dl

Le baron de Saint -Odile

Au Conseiller du Bourg

Le bruit des affaires des Parlements arrive jusqu'à Rome d'où part a«issi l'écho de la ^rave question des Jésuites.

Rome, 27 novembre 1770.

Monsieur,

Les témoignages que vous continuez de me donner d'^ votre amitié, me causent toujours un sensible plaisir, et je vous lends mille grâces des détails dans lesquels vous avez bien voulu entrer ave moi sur une affaire qui lixe aujourd'hui l'attention de la France. Je ne pouvais pas en être instruit, et, d'après ce que j'en ai vu dans les papiers publics, j'avais jugé que l'animosité pouvait bien être réciproque, d'autant plus que j'en ai différents exemples, même dans des affaires qui m'ont passé par les mains.

Quoi qu'il en soit, il me semble que cette affaire ne devait pas avoir des conséquences aussi fâcheuses, et j'espère que la prudence du gouvernement parviendra enfin à coiiciliei" des intérêts si opposés et à faire cesser

un scandale qui ne peut tendre qu'à affaiblir les liens qui doivent subsister entre le souverain et les sujets.

Je vous rends mille grâces, Monsieur, de l'attention que vous avez de vouloir bien me procurer une lunette acromatique, qui ne peut manquer d'être excellente, puisqu'elle sera choisie par les soins de M. Cassini. Je croyais que vous feriez vous-même cette petite commission; mais, vous ne me parlez plus de votre voyage de Paris, et je suppose que vous avez abandonné ce projet pour cet hiver.

Les affaires Boarbonniques (i) continuent d'occuper sérieusement le Saint Père, qui se flatte toujours de les terminer dans peu; mais, il n'est pas encore possible de deviner quelles en seront les conditions .

11 paraît que l'on ne perd pas de vue les Jésuites, el que l'on réitère toujours les instances à leur occasion. Si le Pape pouvait espérer de rendre la paix à l'Eglise et de procurer des avantages solides au Saint Sièg'3 en faisant ce sacrifice, il est probable qu'il consentirait encore à accorder celte satisfaction aux puissarcces qui sollicitent la destruction de cette Compagnie. Mais, do la manière dont on fait cette demande, il est bien difficile que le Souverain Pontife puisse s'y prêter, tant que l'on ne se mettra pas en état de justifier sa conduite à cet égard aux yeux du public.

(i) Les cours des Bourbons de France, d'Espagne, de Naples, de Parme, auxquelles s'était joint le Portugal, exigèrent du Papu Clément XIII, le lo décembre 17Ô8, l'abolition totale de la Société de Jésus. Elles persistèrent auprès de Clément XIV.

Je serais certainement de votre avis, Monsieur, par rapport à la liberté du commerce des grains (i), si l'expéricMice ne m'avait pas convaincu que les meilleurs établissements sont souvent exposés à de grands abus par l'avidité des particuliers; et l'on en a eu de tristes preuves par ce qui s'est passé depuis quelque temps en France. L'intérêt sera toujours la passion dominante des hommes, et tant que l'on ne mettra pas des bornes aux excès dans lesquels elle entraîne, on ne peut guère espérer de voir mettre en pratique les plus saines maximes.

Le grand point serait de travailler à réformer les mœurs; mais, c'est une entreprise bien difficile à exécuter lorsque la corruption est à l'excès; et je crains bien que les obstacles ne rebutent ceux qui devraient y travailler et qui n'auraient peut-être pas eux-mêmes assez de courage pour en donner l'exemple.

En attendant cette heureuse révolution, je tâche de me rapprocher, autant qu'il m'est possible, de la simplicité de nos pères. Je passe la plus grande partie de mon temps à la campagne : j'y fais une vie frugale. Rien ne dérange l'usage oii je suis de me lever au plus tard à 5 heures du matin; et je suis convaincu que, sans cette méthode, il n'est pas possible de travailler sérieusement, à cause des distractions qui se succèdent dans le cours de la journée. Je vous invite à en faire de même, ou au moins à faire l'épreuve de ma méthode.

(i) Les querelles entre les Parlements et la Cour avaient pour origine la publication d'un édit de 176/i permettant la libre exportation des blés.

Recevez, Monsieur, mes sincères remerciements de votre adjonction touchant M. le D. de R... (i). Je voisque ces seigneurs corrompus ont besoin d'être tenus en bride, et qu'il n'y a que des corps nombreux et respectables qui puissent arrêter leur inclination de mal faire. Je me joins donc à vous, et vous les abandonne, vous enviant presque la prérogative que vous avez de venger les torts que l'on fait à l'humanité.

J'ai l'honneur d'être, avec un sincère et tendre attachement, Monsieur, votre très humble et très- obéissant serviteur. Saint-Odile.

Le Conseiller de ^Bertrand de Moleville

An Conseiller du Boum

La crainte que la fermeté de M, Drouyn de Vaudeuil ne eontraric les [)i()jels du chancelier à l'égard des Parlements, a poussé de Maupeou à faire démissionner le Premier Président du Parlement de Toulouse. Une année de première présidence avait suffi pour lui attacher les magistrats toulousains. 11 fut remplacé par Toctogénaire, et plus souple,

président de Niquet.

A Paris, ce 27 novembre 1770.

J'ai reçu ta lettre, mon cher ami, et j'ai voulu atten-

(i) Le Duc de Richelieu.

dre, pour te répondre, d'avoir vu le chancelier pour pouvoir te dire au juste ce que je devais craindre ou espérer. Je l'ai vu, il y a à peu pies huit jours : outre cela je lui ai fait parler par les personnes qui sont le plus intimement liées avec lui pour être instruit exactement de sa façon de penser sur mon compte.

Il résulte de tout cela qu'on m'avait alarmé mal à propos et que M. le Chancelier, bien loin d'être prévenu contre moi, comme on me l'avait dit, ne se doutait pas même de ce dont je croyais avoir à me justifier.

Il m'a reçu, en effet, aussi bien que je pouvais le désirer. Je sais qu'on croit le contraire à Toulouse, et qu'on est convaincu que M. le Chancelier m'avait fait un crime de mon attachement pour M. de Vaudeuil. Tu me rendras un véritable service de publier ce qui en est. On ne parle encore d'aucune place pour M. de Vaudeuil, et je pense qu'il n'en sera pas question de longtemps. On m'a dit qu'il était à la campagne avec sa famille.

J'ai entendu hier une messe de requiem, composée pai' Gonek et exécutée par les meilleurs musiciens de Paris. J'ai entendu, avant-hier, un concert divin par les mêmes; un quatuor de quatre basses, telles que Janson, Duport, Zappa et Borderie, une sonate par la plus habile joueuse de France, des concerto par les plus forts violons de Paris : et l'ami Rochemontès n'y était pas 1 1 Dans le fond, je n'en ai pas été fâche, car tu aurais expiré de plaisir, et il vaut encore mieux n'être pas mort.

Moins connaisseur que toi, j'ai moins senti, sans doute, toutes ces beautés; malgré cela, l'impression

qu'elles eut fait sur moi est fort au-dessus dé tout ce que je pourrais te dire pour t'en donner une idée. Viens donc, mon ami, ou du moins envoie-moi tes oreilles.

Je m'informerai du logement de M™® de Livry et j'irai lui rendre mes devoirs sous les auspices de M°*® Dubourg. Remercie-là bien de toutes ses bontés pour moi, et présente lui mes respects ainsi qu'à ton père.

Adieu, mon cher et féal. Je t'embrasse de tout mon cœur.

De Bertrand.

Lonis-Sextius de Jareiilc, êvêque d'Orléans

A la Présidente du Bourg

Pliilippe du Bourg faisait S€s éludes, à Paris, au collège d'Haicourt. Depuis son enfance, il était clerc tonsuré et à ce litre, habile à posséder des bénéfices. Sa mère s'adressa à l'éveque d'Orléans qui tenait la feuille (i).

Versailles, ii décembre 1770.

J'ai reçu. Madame, la lettre que vous m'avez fait

(i) Il eut la feuille des bénétices en 1757 et la perdit en 1771, par suite de la disgrâce de Choiseul. Son coailjuteur, et successeur en 1788, fut son cousin, Alexandre de Jarente, qui prêta serment à la Constitution civile du clergé.

rhoniKîur de m'écrire le quatre de ce mois, sur votre situation el le secours dont vous auriez besoin pour faire élever M. votre fils, l'abbé, jeune étudiant.

II est vrai que M. le Marquis de Gastries m'en a sollicité plusieurs fois. Mais, d'un côté, j'ai été obligé de le faiie attendre parce que les moyens me manquent, que le nombre de demandes est immense; et de l'autre, la justice du Roy exige qu'il vienne plutôt iau secours des prêtres, et surtout des vieux et des malades, qu'à celui des jeunes gens. Aussi les ordres qu'il m'a donnés sontils conformes à cet esprit de justice, dans l'impossibilité où il est de fournir à tous les deux.

Je vais pourtant faire inscrire, sur mes états des étudiants, votre lettre, et verrai dans l'avenir les services que je pourrai vous rendre.

J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux sentiment, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

t L. S. Evêque d'Orléans.

Le 'Premier Président Droiiyii de Vaiideuil

Au Conseiller du "Bourg

A Paris, 6 janvier 1771.

Comment pourrais-je vous exprimer, monsieur, la satisfaction et Ja reconiuiissance que votre lettre a im-

primées dans mon âme? Qu'il est doux pour un ami de l'honneur et de la vertu de se trouver l'ami d'un homme vertueux! Cette jouissance est bien supérieure à celle des grandeurs et des dignités, dont la possession doit être rejetée quand elle n'est que le prix de l'intrigut' et de la bassesse, dont la privation est glorieuse quand elle est la punition de l'attachement à ses devoirs.

J'avoue que la séparation qu'elle entraîne d'avec des amis aussi respectables et aussi chers que le sont ceux qui composent votre famille, affecte douloureusement l'âme, quelque ferme qu'elle soit. Mais l'idée que cette séparation n'est que celle des corps, que les esprits et les cœurs restent unis, la soutient et la relève.

Rien ne pourra jamais, monsieur, rompre ni altérer cette union; ni l'autorité, ni la force, ni l'éloignement n'ont de pouvoir sur elle : les obstacles ne font, au contraire, que la resserrer et la fortifier.

Oui, Monsieur, partout oii je serai, je penserai à M. de Rochemontés, je le chérirai; je penserai à M. et Mme. Dubourg, je les aimerai et les respecterai; je m'occuperai d'une famille qui relève son rang par ses vertus; je me persuaderai qu'elle m'aime, et cette idée, en flattant mon cœur, excitera aussi mon amour-propre. Toute cette respectable famille voudra bien agréer les vœux que fait la mienne pour elle, au renouvellement de l'année. Je ne puis mieux les lui exprimer qu'en disant que ce sont ceux qu'elle veut bien former pour nous.

Je suis, avec un respectueux attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Drouyn de Vaudeuîl.

Ces sentiments réciproques ne varièrent pas. M"® Drouyn de Vaudeuil et ses filles entretinrent aussi une correspondance très amicale avec la présidente du Bourg.

La Présidente du Bourg

^4 Vahbc Tbilippe, sou fils

Au collège d'Harcourt, l'abbé du Bourg apprend les événements judiciaires qui bouleversent la France. Après le Parlement de Bennes, celui de Paris a été détruit et ses membres exilés le 20 janvier 1771. Le chancelier de Maupeou aux ordres de la du Djibarry et secondé par le duc d'Aiguillon, installe un n(juveau Parlement qui soulève des haines et des sarcasmes, A la nouvelle de ce coup d'Etat, les parlements d'Aix et de Toulouse adressent à la Couronne des remontrances énergi- (pies. Ne s'en suivra-t-il pas une sanction sévère .►^

A Toulouse, ce G avril 1771.

.l'ai reçu, mon cher fils, vos deux lettres à peu près dans le même temps. Je vais y faire mes observations, en commençant par votre portrait. Ce que vous me dites de votre figure me plaît. Je vois que vous ne vous flattez [)as. Je voudrais que vous fussiez moins négligé,

les dehors préviennent souvent; il n'est pas plus difficile d'être bien rangé que mal. Je vous envoie des bas de soie pour que ce ne soit pas un prétexte de ne pas sortir, faute d'en avoir.

Votre ancien ami, Valenciennes, va chez M. de Ghoiseul en qualité de musicien. C'est lui qui se charge de ma lettre et des bas dont le& pieds ont été lavés pour qu'ils n'aient pas à payer comme neufs. Il ne vous les remettra pas lui-même parce qu'il va à Ghanteloup (i).

A^e craignez pas que votre père et votre frère fassefit rien de bas. Ils ont un nom sans tâche qui sera transmis à leurs descendants comme ils Vont reçu. Ce n'est pas le chemin de la fortune, mais c'est celui de Vhonneur et ils ne balancent pas dans le choix.

Je reviens à vous. — De la bonté dans les actions et de l'esprit dans les discours vous feront aimer généralement. Mais souvenez-vous de deux proverbes qui sont pleins de sens et que mon expérience m'a fait trouver de la plus grande vérité : <( Qui se fait brebis le loup le mange ». « Poignez vilain, il vous oindra, oignez vilain, il vous poindra. »

Réglez votre conduite la-dessus, et vous en trouverez bien. Qui voulez-vous qui devine que vous avez de l'esprit si vous le cachez avec tant de soin.^ La gaieté convient à votre âge : il y a mille plaisanteries qui sont permises parce qu'elles n'offensent personne et qui donnent une tournure agréable aux moindres choses.

(i) Le 2^ décembre it'^o, le duc de Ghoiseul avait été disgracié et exilé à sa terre de Ghanteloup.

C'est cette espèce que je voudrais que vous eussiez et (|ue vous pourriez acquérir dans des sociétés. Allez souvonl chez Mme do Vaudouil . vous ne pouvez que gagner chez elle; vous verrez qu'il est très aisé de concilier les vertus avec l'esprit et la gaieté.

Tachez de vous corriger de cette timidité excessive (jui vous déprécie. Surtout ne soyez ni triste ni sérieux [)ar principe.

J'approuve votre façon de penser sur la religion; il ne faut que la connaître pour l'aimer. Mais souvenezvous qu'elle ne doit jamais servir de prétexte à persécuter ceux qui ne pensent pas comme nous. Jésus-Christ nous a donné des exemples pour tout dans son Evangile : celui qui va chercher une brebis égarée ne la ramène pas à coups de fouets; il la porte sur son cou, la caresse et veut se l'attacher par ses bienfaits.

Dieu mei'ci, je ne sais point de théologie. Je lis ce saint livre (l'Evangile) où je trouve la règle de ma foi et de ma conduite. Je n'aime point que les hommes se haïssent parce que chacun a son système pour mesurer la puissance et la façon dont Dieu agit sur nous. Il veut nous sauver quoique nous n'ayons pas étudié en Sor- ' bonne.

Lorsque vous prêcherez ou que vous ferez des livres, parlez simplement, clairement et raisonnablement. C'est le moyen de faire des prosélites. La main me tremble parce que j'écris depuis longtemps. Votre père, vos frères et sœurs vous embrassent aussi tendrement que moi, mon cher fils, qui vous aime de tout mon cœur.

La Trésidenie du 'Bourg

A rabbé Philippe

La desiniclion du Parlement de Toulouse est imminente. La famille du Bourg s'y prépare.

A Touloisse, ce 20™® aoûst 1771.

...Que ce soit toujours comme amusement que vous regardiez la musique, et point comme une occupation sérieuse. Votre frère, qui la sait parfaitement, en use de même. Bien lui vaut d'avoir étudié beaucoup de choses : il pourra s'amuser à la campagne, oii, selon toutes les apparences, nous ferons de très longs séjours, parce que certainement nous n'habiterons pas Toulouse après la destruction du Parlement.

La fortune de votre père diminuera de plus de 4.ooo livres de rente. Ces deux charges lui ont coûté 80.000 francs. C'était pour ne pas être oisif qu'il les avait achetées. En plaçant d'une autre façon il n'aurait pas travaillé comme un forçat et aurait eu l'intérêt de son argent. Il sacrifie sans regret cette partie de sa fortune à la conservatio?! de son honneur, voulant laisser à ses enfants un nom sans tâche comme il Va reçu de ses pères.

Nous nous flattons, mon cher fils, que pas un de nos enfants ne dégénérera...

J'écrivis à M. l'Archevêque de Reims pour lui demander une pension pour vous. Je n'ai pas été contente de sa réponse. Si quelque heureux hasard ne vous sert pas, je crains que vous attendrez longtemps les faveurs de la fortune. Mais, avec de la vertu et de la raison on supporte la pauvreté qui n'est pas méritée par sa faute: le contentement où l'on est de soi-même console et tran- (juillise. Adieu, mon^her fils.

Ce même jour, 20 août 1771, le chancelier fait signer par Louis XV ledit qui renverse le Parlement de Toulouse.

Louis XV

Au Président du Bourg

Le 3o août, l'intendant, comte de Saint-Priest, et le nouveau commandant de la province, comte deTalleyrand-Périgord arrivent à Toulouse. l*arl«urs soins, leprésidentdu Hourg — ainsi que le conseiller, son fils, cl tous les parlementaires — reçoit deux lettres de cachet.

M. du Bourg de Rochemontès,

Je vous fais cette lettre pour vous ordonner de vous retirer à l'instant chez vous, sans vous assembler auparavant en aucun endroit, d'y rester et de n'y recevoir personne jusqu'à nouvel ordre : le tout sous peine de désobéissance.

Ecrit à Gompiègne, le 20 août 1771.

Louis.

Phelypeaux.

M. du Bourg de Rocfiemontès,

Je vous fais cette lettre pour vous ordonner de vous rendre le deux du mois de septembre au Palais, à huit heures du matin pour y recevoir mes ordres, vous dé fc^ndant, sous peine de désobéissance, de prendre aucune délibération, ni de former aucun vœu, avant que mes ordres vous soient connus.

Ecrit à Gompiègne, le 20 août 1771.

Louis.

Phelypeaux.

Louis XV

Au Président du Vourg

Le 2 septembre, toutes chambres, assemblées, solennelle et impressionnante séance. L'intendant fait donner lecture de l'édit de suppression du Parlement de Toulouse, au milieu d'un silence que ne trouble aucune protestation des ii6 parlementaires présents. Le commandant annonce ensuite que le greffier va leur communiquer les ordres de Sa Majesté.

Et chaque magistrat reçoit la lettre de cachet qui l'exile, se lève et (juitte le Palais, la tête haute, le regard impassible.

M. du Bourg de Rochemontès,

Je vous fais cette lettre pour vous ordonner de sortir dans le jour de ma ville de Toulouse et d'aller à la terre de Rochemontès où vous resterez jusqu'à nouvel ordre : vous défendant de voir personne avant votre départ, sous peine de désobéissance.

Ecrit à Gompiègne, le 20 août 1771.

Louis.

Phelypeaux.

La Présidente de %ességuier

JL la Présidente du T^ourg

Enorme fut la sensation produite par l'événement, d'autant plus que le lendemain de la destruction, 3 septembre, les envoyés du roi procédèrent à l'installation d'un nouveau Parlement, composé de vingt et un membres de l'ancien et de dix-sept nouveaux, avec de Niquet comme Premier Président (i). On ne prit pas au sérieux ce Parlement démembré, objet de railleries et d'indignation. On cria surtout contre les faibles et les ambitieux qui avaient consenti à garder leurs fonctions.

Le vieux Premier Président de Niquet ne fut ni juste, ni galant à l'égard de la présidente de Résséguier qu'il accusait de mener la cabale avec la présidente du Bourg. Veuve du président (2), ]VP^ de Résséguier était brutalement exilée à

(i) Dans sa réorganisation judiciaire, Maupeou avait enlevé aux nouveaux Parlements la vérification et l'enregistrement des lois, avait supprimé la vénalité des charges et diminué le nombre des juges qui recevaient un traitement fixe. Sous des prétextes d'intérêt social il voilait la volonté de se débarrasser désormais d'une magistrature gênante par son indépendance. 11 portait aussi atteinte au principe de l'inviolabilité et de l'inamovibilité des magistrats.

(a) Le l^résident Franvois de Résséguier, marquis de Miremont, mourut en 1769 ; il s'était marie en 17/4/1, à Marie Gabriolle de Boyer-Drudas.

- 6; - Pézénas, tandis que son gendre, le président d'Aguin (i), avait dû se retirer à Alet (2) et que son père, le conseiller de Boyer-Drudas et son frère, le président de Boyer, marquis de Sauveterre, commençaient leur exil dans le château de Drudas (3).

La longue lettre qui suit, écrite à l'exilée de Rochemontès, ne manque ni de grandeur morale, ni d'émouvant intérêt.

A Pézenas (4) ce 10 octobre 1771.

J'espère avoir incessamment, ma chère cousine, une commodité sûre pour vous faire parvenir ma lettre. La vôtre m'a fait le plus grand plaisir. On a averti de haut lieu, que les miennes seraient ouvertes à la poste. Je ne m'accoutume pas à être une personne d'aussi grande conséquence; et, quoique je n'aie pas de secret à garder ni de conseil qui puisse déplaire à donner, je vous avoue que je suis bien affligée lorsqu'il faut que je m'observe en écrivant à ma famille et à mes amis.

Je. n'ose pas leur dire, pour les tranquilliser, que je suis mieux ici que dans tout autre lieu. J'ai l'avantage d'être à portée des médecins, si j'en ai besoin, du courrier trois fois la semaine. Quasi tout le monde dans cette ville est enthousiaste du Parlement; et, quoique je n'en

(t) 11 venait d'épouser Rosalie-Thérèse- Bruno de Rességuier.

(2) Siège d'un évôclié, près de Limoux.

(3) Près de Cadours.

(4) Actuellement chef-lieu do canton de l'Hérault : autrefois, ville du diocèse d'Agde.

parle jamais, et encore moins des raisons de mon exil, ma situation les intéresse tous

J'étais bien fâchée, ma chère cousine, que le bruit courût que ma visite à M. de Périgord était la cause de mon exil. Il y a eu bien de l'adresse à faire valoir cette raison. Si le public se donnait la peine de combiner les choses, il aurait vu que personne ne glosa sur ce que je dis au commandant. Quoique je fus dans un moment bien sensible, je lui parlai très convenablement : il me combla de politesses, et ce qu'il me dit tout bas, qu'on a si mal interpété, était des témoignages d'intérêt et des offres de service.

Il m'avait inspiré tant de confiance que je lui écrivis lorsque les sentinelles me refusèrent la porte de M. d'Aguin. M. de Périgord donna des ordres sur le champ pour qu'elle me fût ouverte et à mon fils (i). J'ai vu dans l'instant d'où partait le coup. Je le dis à M. Reynal (2) lorsqu'il me signifia les ordres.

M. de Niquet eut la bonne foi de ne pas charger le subdélégué do me dire qu'il n'y était pour rien et qu'il était fâché qu'on lui eût adressé ma lettre de cachet. Je fus assez heureuse, ma chère cousine, pour ne pas manquer de courage et ne pas me livrer à l'indignation. Je ne fus occupée qu'à faire apprendre avec ménagement cette nouvelle à mes parents et à mes amis. Je fis écrire mon fils à M. de Rochemontès.

(i) Emmanuel de Rességuicr, le futur procureur général, n'avait alors que seize ans.

(2) De Reynal, conseiller au Parlement.

J'étais furieuse que les délateurs aient persuadé, et qu'on ait écrit dans tout le royaume, que j'avais eu l'extravagance d'insulter M. de Périgord. Il me rend la justice qui m'est due et proteste qu'il est surpris et bien fâché de ce qui m'est arrivé.

L'intendant a écrit à peu près la même chose à son iils. Ainsi, j'espère que mes parents, mes amis et ceux qui n'ont point d'intérêt à cacher la délation, publieront la vérité. Ce que je ne veux pas dire, dans la circonstance oii je suis, confirmera bien vos idées, ma chère cousine.

Un certain abbé Bezombes, qui a eu des procès dan? toutes les Chambres, camarade de l'abbé Barrés (i), de la Société de premier Président, trouva M. Poitevin (2), le matin que le Parlement fut détruit. Il lui dit qu'il avait été voir mon père avant six heures, qu'il l'avait trouvé fondant en larmes de la violence que mon frère et moi lui faisions de ne pas servir dans le nouveau Parlement, qu'il en faisait le sacrifice au repos de sa vieillesse.

M. Poitevin, lui répondit qu'il en était bien surpris, qu'il était chez mon père à six heures un quart, qu'il l'avait trouvé fort gai et bien ferme dans sa résolution.

(i) L'abbé de Barrés, conseiller clerc à l'ancien Parlement, s'était rallié au nouveau.

(2)Poitcvin-Pcitavi, avocat, littérateur et poète, grand ami do la famille de Rességuier. Il devait être maintencur des Jeux Floraux en 1785 et secrétaire perpétuel nu rétablissement de l' Académie eu 1807. Cf. Biographie Toulousaine, t. n, pp. 187-190.

Le délateur fut fort embarrasse. Je vous donne avis qu'il doit aller faire une grande tournée chez des exilés. Je vous dirai aussi que j'ai beaucoup craint, depuis que je suis ici, que M. Poitevin n'eut une lettre de cachet ou quelque chose de pis.

M. Le Comte (i) a dit vingt fois à mon père qu'il avait bien tort de céder aux impressions de sa famille. Or, vous savez qu'il n'a jamais eu de velléité de servir. Convenez, ma chère cousine, que je suis bien à plaindre d'être la victime de gens sans honneur.

Et quand j'aurais déterminé mon père? Peut-on ôter au sein des famille la liberté de dire son avis et de se consulter sur des affaires intéressantes? Je crois que la Benoît a fait, à sa façon, la parodie de ce que je lui dis à Saint-Etienne, lorsqu'elle me prit à partie pour me raconter que vous perdiez votre famille, que votre mari suivait votre conseil et bien d'autres choses qui sont inutiles à répéter. Je lui dis avec un peu de vivacité que M. du Bourg se conduisait toujours par les lumières de sa conscience et de son honneur, et que je pensais en tout comme vous.

Il ne me paraît pas possible qu'on ne fasse connaître mon innocence. J'ai écrit à M. de la Vrillère (2), à M. de Périgord, et, je ne leur demande pas mon rappel comme votre protégé M. d'Embarieu, mais je réclame la justice qui m'est due en leur faisant part de l'adresse de mes délateurs.

(i) Procureur général du nouveau Parlement.

(2) Phelypeaux, duc de la Vrillère, ministre et secrétaire d'Etat.

L'Evêque de Mirepoix (i), qui est révolté, a écrit à M. de Périgoid qu'il connaît beaucoup. L'abbé de Gaulincourt, grand vicaire du coadjuteur de Reims et l'ami de la maison, doit leur dire toute vérité. Il a été à Drudas et offrit de partir sur le champ. On a été d'avis d'attendre quinze jours : l'autorité ne convient pas tout de suite qu'elle a été trompée. Et si on renvoie trop loin mon rappel, je m'adresserai, ainsi que vous me le conseillez, à M. de La Marche.

J'ai été alarmée pour vous, ma chère cousine. On débitait que nous avions tenu des assemblées chez vous, chez moi. Vos propos n'étaient pas répréhensibles. Vingt femmes, depuis la destruction, ont dit en face, chez M"* de Lamée, au premier Président et au procureur général les choses les plus piquantes. Votre grand crime, ma chère cousine, est le courage que vous avez montré, et le sacrifice de deux charges avec une nombreuse famille. C'est un reproche qui doit couvrir de honte tous ceux qui n'ont pas suivi votre exemple.

On n'aura pas besoin de donner des lettres de cachet pour faire quitter la ville. Toutes les âmes honnêtes ne l'habiteront pas de longtemps. Mais, on ne peut pas nous empêcher de gémir des événements, de faire ce que nous pourrons pour servir de consolation à nos parents et amis, de nous aimer et de nous voir à la campagne. 11 me faudra une lettre de cachet pour m'em-

(i) Tristan de Cambon était évêque île Mirepoix depuis I7(i8 : cousin germain de M™« de Resbéguier, dont le père, M. de Boyer- Drudas était marié à Marthe de Cambon.

pêcher de coucher à Rochemontès en allant a Drudas. J'espère que vous m'enverrez votre voiture à Toulouse.

Je ne ferai ni bassesse, ni petite fausseté pour sortir d'ici, et je ne trahirai pas mes sentiments sur le parti cpi'a pris ma famille. Si, pour avoir ma liberté, il faut que je respecte le premier Président, que j'aie de la considération pour l'abbé Faurest, de la confiance au nouveau Parlement, je risque de finir mes jours en exil.

11 n'est pas nécessaire que vous fassiez part à mon frère de ma lettre. Je lui mande les mêmes choses qu'à vous. Quand vous l'aurez montrée à MM. Du Bourg, y je vous prie de la brûler. Soyez tranquille pour ma santé : je me porte beaucoup mieux. La visite de ma fille a fait une grande diversion à ma tristesse.

L'Evêque de Mircpoix est venu me tenir compagnie jusqu'aux Etats (i). Il m'a porté la réponse des lettres qu'il a écrites pour moi. M. de Périgord paraît très fâché qu'on dise qu'il est pour rien dans mon exil : il fera tout ce qu'il pourra pour le faire révoquer tout de suite, et s'il ne réussit pas dans l'instant, il fait espérer qu'il l'obtiendra à force de persévérance. 11 doit publier dans la province que je ne lui ai rien dit que de convenable aux circonstances. Bien d'autres personnes promettent de réclamer la justice qui m'est due; mais, il faut se garder d'en parler, nos ennemis y mettraient des obstacles. On tâcherait de me faire envoyer au Se-

(i) Les Etats du Languedoc se tenaient, vers la fin de l'année, à Montpellier et quelquefois à Pozenas. Les évêques de la province y assistaient.

courieu (i), sans pouvoir en sortir, et je ne désire ma liberté que pour aller à Drudas voir ma fille et toutes les personnes que j'aime.

Je demande sans cesse à Dieu la patience, et je jette loin de moi la pensée des ennemis. L'évêque d'Agde (2) m'a écrit très honnêtement. Il m'a fort pressé d'aller dîner chez lui, mais j'ai refusé : je ne veux avoir rien à me reprocher.

Adieu, ma chère cousine. Je suis bien reconnaissante de tous les soins que vous vous donnez pour moi. Je lis tous les matins votre lettre qui me prouve si fort l'intérêt que vous prenez à la rigueur de ma situation. Je vous embrasse de tout mon cœur (3j.

(1) Propriété des Rességuier, près d'Auterive, sur les bords de l'Ariège. C'est sous les ombrnges de son parc que le P. Vanièie composa une partie de son Prœdium Rusticum (Cf. Biographie Toulousaine) t. n, pp. 464-68.

(3) Charles François de Saint-Simon de Sandricourt, grand ami de la famille du Bourg.

(3) Nous devons des remerciements à la présidente du Bourg de n'avoir point brûlé cette lettre. Justice ne fut rendue à la présidente de Rességuier qu'au mois de décembre : de Pézenas elle se rendit à Met, et de là à Drudas.

Le baron de Saint-Odile

Au Conseiller du ^ourg

A Rome, le 21 octobre 1771.

Vous devez être bien persuadé de la sensibilité avec laquelle je partage votre situation présente, et du vif intérêt que j'ai pris à l'événement terrible qui vous a fait perdre votre état. Ce coup a dû être pour vous une épreuve bien cruelle : mais l'exemple de M. votre Père votre courage naturel et -a philosophie vous l'auront fait supporter avec constance. Ce qui doit être aujourd'hui le plus affligeant pour vous, c'est l'avenir dont la France est menacée, et l'on ne peut réellement s'aveugler sur cette fâcheuse perspective.

Je voudrais bien être à portée, Monsieur, de vous offrir les consolations dont vous pouvez avoir besoin, malgré toutes les ressources que vous trouvez dans vousmême. Je vous prie de témoigner aussi à Monsieur votre père toute la part que je prends à cette disgrâce pour ce qui le concerne, et de lui faire agréer, ainsi qu'à Madame votre mère, les assurances de mon respect.

Les nouvelles de ce pays ci ne peuvent vous intéresser que bien faiblemenl dans les circonstances présentes :

d'ailleurs on y est toujours occupé à peu près des mêmes objets, c'est-à-dire du sort qui est réservé aux Jésuites, et de la Béatification du Yen. Palafox (i) que l'on suit avec beaucoup d'activité. Il paraît que ceux qui désirent la suppression de la Compagnie la regardent comme une suite nécessaire de cette béatification si elle a lieu; l'événement nous fera voir si cette conséquence est juste.

On a aussi réveillé depuis quelques semaines, l'affaire de Castro et Ronciglione, et l'on imprime actuellement à Naples une déduction des droits de cette Cour sur cet Etat, mais on ne sait pas si c'est dans l'intention de faire valoir lesdits droits ou d'engager par là le Saint Père à accélérer ses déterminations au sujet de la disso* lution de la Société.

J'attends de votre amitié, Monsieur, que vous voudrez bien, après ne m'avoir parlé que des intérêts publics, me parler des vôtres propres, et me confier vo^ pensées sur l'avenir. Vous ne vous ouvrirez jamais avec personne qui vous soit plus sincèrement attaché.

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Saint-Odile.

(i) Evoque espagnol qui avait 6lé un adversaire résolu des Jésuites.

La Présidente du ^ourg

J[ Vabhé Philippe

A Rochemontès, les exilés mènent une vie douce. Le conseiller du Bourg a épousé M"®d'Arboussierde Montégut. La présidente traverse une crise de mécontentement : la révolution des Parlements n'a-t-elle pas diminué une fortune, si nécessaire à l'établissement de ses fils et de ses filles?

Elle malmène quelque peu le cardinal de la Roche- Ay mon, archevêque de Reims, qui tient la feuille des bénéfices, et fustige vertement les dévots, c'est-à-dire les faux dévots; car elle pratique elle-même la dévotion bien entendue, quoiqu'elle paraisse oublier, un instant, les principes de V Introduction à la vie dévote, dans cette franche déclaration d'hostilité :

A Rochemontès, ce 19 mai 1772.

...Je ne puis m'empêcher de haïr l'Archevêque de Reims de ce qu'il ne vous donne rien et de ce que sans pudeur il soit bardé de bénéfices.

Si jamais vous faites votre chemin dans l'Eglise, souvenez-vous de ne pas limiter en ne disant jamais « c'est assez ». Si je vis encore je vous avertirai, et au lieu d'imiter les flatteurs qui persuadent aux grands qu'il faut être riches aux dépens de leur conscience, et que l'on

n'est estimé que relativement à la dépense, je vous répéterai ce que je disais à une dame de mes amies (qui se plaignait du peu de dépense que pouvait faire son mari) :

(( N'aimez-vous pas mieux que votre mari remplisse son carrosse de vertus que s'il le chargeait de laquais? » Elle n'eut pas le courage de me dire que « oui ». Jugez de l'opinion que j'eus de sa dévotion.

Je crois que les dévots se sont réservés, des sept péchés mortels, la liberté d'en commettre au moins six, et le septième, tant qu'ils sont jeunes.

Nous ferons nos réflexions ici ensemble (i). Ne croyez pas que je porte la moindre envie aux riches ni aux richesses, ni pour mes enfants, ni pour moi. Vous trouverez dans les Heures du cardinal de Noailles ce que je demande à Dieu pour mes enfants : ni pauvreté, ni richesse, parce que ces deux états sont dangereux pour la vertu et peuvent exposer également le salut, qui est notre plus grande affaire.

N'imaginez pas surtout que je sois d'une morale fort sévère. Je crois le joug du Seigneur très léger parce qu'il me l'a dit et que ce ne sont que les hommes qui cherchent à l'appesantir pour les autres : car le grand nombre l'adoucit chacun pour soi, parmi les dévots; faites cette remarque.

Je m'aperçois que je médis, mais, c'est comme les prédicateurs qui ne nomment personne. Ainsi je no

(i) Il devait venir passer ses vacances à Uochemontès.

suis coupable que pour le vieux cardinal qui a oublié son antique misère et qui croit, par son luxe, la faire oublier aux autres. Il se trompe. Rien ne me rappelle mieux, que le faste qui l'environne, de l'avoir vu, à Albi, passer à cheval, avec un laquais, l'air le plus grêlé du monde... (i).

...La paix dont nous jouissons est parfaite, tous de bon accord, nous aimant et ne cherchant qu'à nous plaire mutuellement...

La 'Présidente du Bourg

^ Tahhé Thilippe

A Paris, l'abbé du Bourg fait ses études théologiques au séminaire de Saint-Magloire dirigé par les Oratoriens. La présidente qui n'aime guère les théologiens ergoteurs et intolérants, parce qu'elle les croit tels, lui donne des conseils, et lui raconte sous quelles formes elle pratique l'apostolat auprès des paysans.

(i) A l'époque où M. de la Hoche-Aymon était évêque de Tarbes ou arcjievêque de Toulouse, et que M™® du Bourg résidait chez son oncle, l'archevêque d'Albi. De Toulouse, il devint archevêque de Narbonne et enfin de Reims.

A Rochemontès, ce 3 avril 177B.

Je suis fort aise, ainsi que votre père, de ce que vous nous dites de vos études. Nous serions bien fâchés que vous dégénérassiez jamais du nom que vous portez qui a toujours appartenu à des hommes doux, humains et raisonnables. L'étude qui ne mènerait qu'à éteindre ces sentiments devrait être rejetée. C'est sans doute la faute de ceux qui étudient s'ils deviennent persécuteurs.

Continuez, mon enfant, à conserver le caractère pacifique que Dieu vous a donné : il vous attirera Tamitié et la confiance de tous ceux avec qui vous vivrez : c«? qui vous mettra plus à portée de faire du bien. M. de Fénelon a converti plus de protestants que M. Bossuet, qui n'était que convaincant lorsque son adversaire était persuasif.

Comment Jésus-Christ a-t-il prêché .^^ Par des bienfaits et par la pratique de toutes les vertus. Mahomet, au contraire, a employé le fer et le feu. Je compare les théologiens emportés à Mahomet. Jugez du cas que j'en fais et du plaisir que j'ai de vous voir disposé à la paix.

...Faites connaissance avec M"* Le Prince de Beaumont (i). Si l'estime que nous faisons d'elle pouvait la dédommager du peu de cas qu'on en fait dans une ville perdue de religion et de mœurs, notre admiration hai

(1) Née ù Rouen en 1711, elle moiiiut à Paris cii lySo. |{|lc composa des ouvrages moraux destinés surloul à rédiicalion de la jninesse.

est acquise. Je fais acheter son livre (i) par tous les curés, vicaires et seigneurs qui aiment à faire du bien. L'envie que j'avais d'en faire m'a inspiré de traduire son livre en gascon. Nos paysans m'écoutent avec plaisir.

Sur la fin du Carême je leur ai lu ce que j'ai cru leur être nécessaire du catéchisme de Montpellier pour les instruire et les préparer à faire saintement leurs Pâques. Cette semaine je leur ai lu la Passion qu'ils n'avaient jamais entendue qu'en latin ou en français, ce qui est pour eux la même chose. La facilité que je me suis trouvée à traduire m'a fait entreprendre la traduc tion de très bonnes méditations sur la Passion, ce qui nous servira pour toute la semaine.

Jeudi, votre sœur chantera à la paroisse le Miserere de la Lande que votre frère accompagnera.

...Je suis fort aise que vous appreniez l'italien, j'ai mis dans mes arrangements que vous iriez au premier conclave, en qualité de conclaviste de quelque cardinal italien, si vous ne pouviez pas l'être d'un français, n'étant pas, pour cela, assez petit maître...

(i) Les Américaines ou les Preuves de lafieligion chrétienne par les lumières naturelles.

Vabbé Thilippe du Tioiirg

A la Présidente, sa mère

Paris, ce 17 avril 1773.

...J'ai été frappé des exemples que vous m'apportez. Ils prouvent invinciblement combien l'esprit de la religion est éloigné de cette violence que non-seulement Jésus-Christ n'a jamais exercée, mais encore qu'il proscrit dans les apôtres qui demandaient le feu du ciel pour punir une ville coupable.

...Je suis bien édifié du soin que vous prenez de vos paysans. Je lisais l'autre jour, dans Massillon, que l'étal des gens du monde est plus méritoire que celui des religieux. Je le crois faux dans sa généralité, mais c'est vrai pour vous. Quel exemple pour les gens du monde I Quel exemple pour les ecclésiastiques! Si tous les abbés oisifs faisaient la moitié de ce que vous faites, quel bien pour les mœurs et la religion I

Vous ne savez peut-être pas que le cardinal de Bernis vient d'être nommé cardinal-évêque, en sorte qu'il aura un évêché en Italie sans perdre celui qu'il a en France.

...A propos, j'oubliais de vous apprendre une chose édifiante qui est arrivée dernièrement. C'est un martyre

de la charité. La femme d'un ancien membre d.u Parlement de Paris, étant avertie qu'il fallait qu'elle périt en mettant au monde son premier enfant, ou bien qu'il mourut sans baptême, elle a préféré le premier parti, et son fils lui a survécu de trois heures...

Mes respects à mon père, j'embrasse mes frères et sœurs itant belle que laides, et je vous prie de me croire toujours, ma très chère mère, votre, etc.

L'Abbé du Bourg.

Jacqim-'Marie de Caritat de Condorcei ^^^

Evêque de Lisieux

A la Présidente du Bourg

Ce 28 juillet 1778.

Me voici. Madame, depuis près d'un mois en Touraine oij l'on vient de me renvoyer l'épître délicieuse dont vous m'avez honoré. J'y retrouve avec satisfaction toutes

(i) Oncle du fameux marquis do Condorcet, il fut excellent éveque de Gap, d'Auxerre el de Lisieux.

les grâces et l'enjouement de la jeune Mademoiselle d'Aliès, qu'on ne saurait avoir oublié lorsqu'on a eu l'avantage de la connaître.

Rien n'est si charmant que d'être un peu enfant. A 70 ans, je le suis encore quelquefois lorsque rien ne me gêne. Pourquoi, en effet, changer ou réformer un si heureux caractère? La nièce d'un grand Archevêque d'Albi et l'abbé de Condorcet étaient fort gais en trentecinq (1735) (i); ils le sont encore aujourd'hui. Espérons qu'ils le seront toute leur vie : la gaieté ne fait que rendre la vertu plus aimable.

Une chose, pourtant, serait capable de me donner, dans cet instant, un peu d'humeur : c'est de n'avoir pas sous la main un bon prieuré pour un certain jeune ecclésiastique que je suppose ressembler à sa chère maman; mais le pouilhé vous dira que je n'en ai ni petit, ni gros à ma disposition. Je ne peux donc vous offrir que de la bonne volonté et des regrets.

Daignez, Madame, quoique vous ne soyez pas exaucée, vous souvenir encore de moi et agréer les assurances du très sincère et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

t J. M, Ev. de Lisieux,

(i) En 1735, il était vicaire général de son oncle, Jean d'Ysc de Saléon, évêque de Rodez. Le neveu accompagnait l'oncle dans ses visites au Métropolitain d'Albi.

Le baron de Saint-Odile

Au Conseiller du Bourg

Une suppression, plus retentissanteencore que celle des Parlements venait de se produire. Subissant la violence des princes, surtout de Charles III d'Espag-ne. Clément XIV, par le bref Dominus ac Redemptor, du i6 août 1778, abolissait ia Compagnie de Jésus : mesure regrettable qui le rongea de remords et d'inquiétudes, dès le lendemain (i).

Le baron de Saint-Odile reflète l'opinion moyenne des di plomates, et son désir de voir réduire le nombre des congrégations religieuses n'est pas pour nous surprendre, puisque sous l'influence de l'esprit philosophique du siècle, s'était formée, à Paris, la Commission des Réguliers, présidée par l'Ar chevêque de Toulouse, et destinée à ébranler l'ordre monastique tout entier,

Tivoli, le 28 septembre 1773.

Monsieur,

J'habite effectivement Tivoli depuis environ deux mois, et j'ai fait, dans cet intervalle, différentes échap-

(i) Cf. J. Grétincau Joly : Clément XIV et les Jésuites, chap. V,

pées sur les hautes montagnes des confins du royaume de Naples, où je me propose de retourner incessamment. Cela vaut bien autant que d'être à Rome dans les circonstances présentes et d'y avoir sans cesse les oreilles rebattues de propos absurdes et ridicules auxquels la suppression des Jésuites a donné lieu.

On devait espérer que la publication du bref du Pape délivrerait les gens sensés de la Seccatura d'entendre parler de cette fastidieuse affaire; mais il est arrivé précisément le contraire, et le public n'est occupé que des opérations de la Congrégation députée pour faire exécuter le bref de Sa Sainteté et prendre les mesures relatives à cet objet. Il n'est question que d'emprisonnements et de perquisitions faites dans des maisons de personnes même d'un rang très distingué.

La semaine dernière, l'abbé Ricci, qui était général de la Société éteinte, a été mis au château Saint-Ange avec cinq de ses assistants et son secrétaire. Il y avait été précédé par quelques autres individus de cette Compagnie et même par plusieurs particuliers connus par leur dévouement aux enfants de Saint-Ignace. Il paraît que le motif principal de ces détentions est de découvrir les auteurs de différents ouvrages publiés, depuis quelque temps, en faveur des Jésuites et les traces des prétendus trésors dont on a toujours supposé qu'ils étaient en possession. Il faut que, jusqu'à présent, les recherches sur ce dernier article n'aient pas été heureuses puisqu'on est déjà embarrassé pour fournir à l'entretien des ex-jésuites.

Au reste, il y a apparence que l'on a jugé tout cet

appareil nécessaire pour justifier aux yeux du public \^ parti qui a été pris. Pour moi, qui ne veux pas douter qu'il ne soit fondé sur des motifs légitimes, et surtout sur celui de rétablir la paix, sur laquelle le Pape insiste à chaque page (ne touchant tout le reste que par manière de narration, sans rien vouloir y mettre du sien, puisque, comme bons ouvriers, il les habilitait à travailler, non en corps, mais séparément, à la vigne du Seigneur), pour moi, dis-je, qui vois cet événement avec beaucoup d'indifférence, je me borne à faire des vœux pour la paix de l'Eglise. Mais, je vous ajouterai une chose dont vous n'étiez peut-être pas persuadé : c'est que j'ai désiré sincèrement la suppression qui vient d'avoir lieu, la regardant comme le signal de la réduction de quantité d'autres ordres religieux dont les Etats catholiques sont inondés, et du redressement d'une infinité d'abus évidents et contraires au bien de la Société. Je souhaite cependant le tout, dans des termes modérés, parce que je n'approuve les excès d'aucun côté...

Vous connaissez les sentiments aussi sincères qu'inviolables de dévouement et d'attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Saint-Odile.

Louis XV

^u Président du Bourg

Loménie de Brienne et le marquis de Castries avaient in tercédé auprès du Chancelier pour qu'il autorisât M. du Bourg à faire une apparition à Toulouse.

Mons. du Bourg, je vous fais cette lettre pour vous dire que je vous permets d'aller voir vos parents, voulant néanmoins que vous n'alliez point à Toulouse et que vous retourniez ensuite au lieu de votre exil, pour continuer d'y demeurer jusqu'à nouvel ordre de ma part.

Ecrit à Versailles, le 9 janvier 1774.

Eouis.

Phelypeaux.

E. C. de Loménie de Brienne

^Archevêque du Toulouse

JL la Trésidente du Bourg

Paris, 17 février 1774.

J'ai été trop heureux, Madame, de pouvoir vous être de quelque utilité, ainsi qu'à M. du Bourg. Je suis assez porté à penser comme vous sur l'origine de la restriction qui a été mise à la dernière leftre de cachet.

Si, par la suite, vous désiriez qu'elle en fût ôtée, je vous prierais, Madame, de ne point épargner mes services. Vous savez trop combien c'est un bonheur pour moi de les employer à tout ce qui peut vous plaire, et vous prouver le sincère et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

E. C. Archevêque de Toulouse.

La Présidente du Bourg

^u Chevalier ^Bruno, son fils

Moussu Bruno, comme on l'appelle, à 12 ans. Il est parti, avant l'hiver, pour être, à Malte, page du Grand Maître. Son parent, le bailli de Rességuier, a pour lui de paternelles attentions. Une fois le premier stage nécessaire accompli. Ma dame du Bourg désirerait le retour de cet aimable enfant qui, étant le plus jeune, est le plus chéri.

A Rochemontès, ce 12 mars 1774.

(^est à vous, mon cher Bruno, que j'écris (i) pour vous donner du courage et de la force afin de supporter encore un peu de temps notre absence. J'écris aussi à votre oncle le général (2), pour qu'il obtienne votre sortie et que vous puissiez partir dès que la saison le permettra.

Si les vaisseaux de la religion viennent en France avant d'aller en Espagne et en Portugal, j'aime mieux que vous profitiez de cette occasion que de tout autre;

(i) Elle écrivait le plus souvent à son autre fils, le chevalier Joseph, lui aussi à Malte.

(2) Le bailli de Rességuier, général des galères.

mais, s'ils faisaient une tournée considérable je craindrais que votre santé en souffrit.

Souvenez-vous, mon cher enfant, que vous êtes sous la protection de la Sainte-Vierge, qu'elle ne vous abandonnera jamais, pourvu que par votre conduite vous la méritiez.

N'ayez point de regrets à nos amusements du carnaval, nous gardons nos plaisirs pour l'année prochaine, afin que vous puissiez les partager. Le deuil de M. de Bonrepos (i), l'a empêché de venir. Ma sœur, de Gaylus, mialade, a resté à Toulouse. Seuls MM. âk Mauriac, Villenouvette (2), nous ont tenu compagnie.

Vos sœurs ont un peu dansé et joué à colin-maillard coucouroucou, que nous vous apprendrons lorsque vous serez ici. On n'est point assis et l'on ne court pas, comme à l'autre. Votre père et moi y avons joué (3), M. Poitevin (4), a fait un peu le fou. Vous ne m'avez pas dit si vous aviez reçu son épître en vers, qui était charmante.

Votre frère (5), a un tour : il vous apprendra à tour-

(i) Alexandre de Riquet, baron de Bonrepos, procureur général de l'ancien Parlement de Toulouse, avait perdu en octobre 1773, sa femme, née de Maupeou, parente du chancelior. Il était cousin des du Bourg, qui descendaient du mariage du conseiller Gabriel du Bourg avec Catherine de Lombrail de Rochemontès, petite-fille du grand Riquet.

(2) Comte de Seissan de Villenouvette, marié à une demoiselle d'Aliès, sœur de la Présidente du Bourg.

. (3) Il n'était pas rare que les graves parlementaires fussent très gais à la campagne.

(4) Poitevin-Peitavi.

(5) Le conseiller.

ner. Vous savez que vous êtes son premier garçon, il n'en a point voulu d'autre depuis votre départ. Il vous attend pour vous donner des leçons de mathématiques qu'il étudie toujours avec le même plaisir. Votre ami Chaboissier est au séminaire, d'oij il très impatient de sortir. Vos père, sœurs, tantes, oncles, cousins et cousines vous embrassent. Nous avons des vaches qui ont beaucoup de lait : vous mangerez du bon beurre frais Souvenez-vous que vous n'avez point de croix (i) et qu'on n'en trouve point à Toulouse. Si vous pouvez porter une caisse d'oranges, vous en mangerez votre part. Adieu, mon cher Mimi. Je vous fais mille poutous.

La Présidente du Bourg

^ rabbé Thilippe

Avec le grand séminariste, la tendresse de la mère revêl une forme plus sérieuse. On disserte sur la religion; on discute les idées de Marmontel, d'Helvétius, de Voltaire, de Rousseau, de Beaumarchais, etc.; et le iils blâme parfois l'imprudence des lectures.

(0 Croix de Malle.

A Rochemontès, ce i5 mars 1774.

Je commence, mon cher fils, par me justifier sur ce que je lis des livres qu'on dit n'être pas bons. Lorsque je lus Bélisaire (i), j'en fus enchantée; lorsqu'il fut défendu je crus que c'était à cause du gouvernement; je suis encore convaincue que c'est pour cela.

Si c'est pour sa doctrine, il pensait comme les sociniens et il raisonne conséquemment à sa créance. Je demande si un auteur, faisant la vie de Calvin, serait ré ■ préhensible de dire ce qu'il disait contre les Papes. A force de voir du mal partout on en fait voir aux autres.

Je me souviens qu'un grand vicaire me défendit de lire VEvangile, prétendant que c'était de cet excellent livre qu'étaient venues toutes les hérésies. Moi qui ne cherche que de bonnes choses, je les y trouve : c'est mon casuiste, mon directeur, mon tout. Cependant il n'a pas tenu qu'à moi de croire que c'était un mauvais livre.

Je dis au grand vicaire que c'était la règle de ma foi et de ma conduite; que je serais jugée sur ce livre et point sur les siens et ceux de ses semblables; qu'ils avaient beau me représenter Dieu comme un inquiet, dans mon livre je le voyais toujours juste, compatissant, bon jusques h donner sa vie; que dans la prière qu'il nous avait apprise il se faisait appeler du doux nom de père, et que c'était sous ce titre qu'il avait mon cœur.

Je n'ai point voulu lire les Lettres de Rousseau parce que j'ai ouï dire qu'acnés étaient dangereuses. Je n'aime

(i) Roman de MarmonteK

pas Voltaire par la même raison. Mais srje ne suis pas avertie du mal je ne m'en aperçois pas.

Il en est des livres pour moi, comme des hommes en général, de qui j'ai bonne opinion, au point que M. de Bonrepos prétendait que quelque jour, il serait obligé de me faire venir à la Tournelle, vu le nombre de connaissances que j'avais dans les prisons (i). Il ne comprenait pas comment je ne m'étais pas gâtée.

Il est toujours de nos amis : nous le voyons souvent. Je vais chez lui avec la même liberté que pendant la vie de sa femme. H aime votre frère de tout son cœur : ils ont les mêmes goûts pour les sciences et s'amusent on ne peut pas mieux ensemble.

J'ai reçu des nouvelles de Malte. Vos frères se portent bien. Bruno a été malade d'ennui; l'espérance qu'on lui a donnée de revenir l'a guéri. M. le bailli de Rességuier vient d'avoir la commanderie de Marseille qui est très bonne.

Allez voir M"® de Livry. Je ne vous ai point annoncé comme convertisseur : ne craignez pas de vous exposer comme tel. Elle ne pense plus au livre qu'elle m'a envoyé et, selon toutes les apparences, ne vous en parlera que pour vous dire que j'y trouve beaucoup de contradictions et qu'à juger de l'auteur par son livre, je lui crois le cœur fort mauvais.

Je plains les matérialistes comme des fous, malheu-

(i) Ses visites aux prisonniers lui faisaient (Oiinaîlrc braucoup do malfaiteurs.

reux dans ce monde et dans l'autre. Je croyais qu'il ne pouvait pas y en avoir.

J'ai encore bien de la peine à le croire, parce qu'il me semble que mon esprit me dit, que Dieu ne nous aurait pas donné un désir si vif du bonheur pour ne jamais le satisfaire. Si vous venez, je vous dirai tout ce que je pense là-dessus qui serait trop long pour une lettre.

L'arrêt de M. de Beaumarchais est singulier. Il a été bien heureux que les premiers avis niaient pas été suivis. Etait-ce comme calomniateur ou comme corrupteur que cette peine lui était imposée? Ses mémoires sont excellents. Il faut qu'il ait des protecteurs puissants pour oser s'exprimer avec cette liberté. On écrit de Paris qu'il a demandé la cassation de l'arrêt; que M™® la Dauphine et Mesdames s'intéressent à lui. Dans ce cas, je ne suis point étonnée du ton qu'il a pris. Je voudrais qu'il passât à Toulouse en allant à Bordeaux poursuivre l'affaire contre M. de La Blache qui y est renvoyée, j'irais le voir comme un homme singulier par son courage et sa gaieté (i).

...Votre père a eu son rappel sans l'avoir demandé, il a la permission comme votre frère, d'aller voir ses parents partout, hors à Toulouse...

(i) Garon de Beaumarchais n'avait pas encore composé le Barbier de Séville (1775) et le Mariage de Fioaro (1784). Il venait de faire paraître d-es Mémoires plaisants contre ses juges et le comte de la Blache, ù l'occasion d'un procès perdu : il avait réclamé une somme importante, comme lui étant due, au comte de la Blache, légataire universel du banquier Paris-Duverney.

Le Chancelier de Maupeou

^îi marquis de Castriez

L'intervention de Loménie de Brienne et du marquis dt' Castries obtient une nouvelle concession. Le marciuis fait passer à sa. cousine la lettre qu'il avait reçue du chancelier, et dans laquelle s'accusait l'aniinosité de Maupeou contre une femme aussi redoutable que notre présidente.

A Versailles, le 28 mars 1774.

Je n'ai pas oublié, Monsieur, que vous m'avez parlé en faveur de M. du Bourg père. Le Roy a bien voulu lui accorder la permission d'aller passer six mois à Tou louse. Je m'empresse de vous en instruire pour que vous ayez le plaisir de le lui apprendre et qu'il tienne le tout de vous.

Ce serait lui rendre service que de recommander à sa femme de s'y conduire de manière à mériter que ce terme fut prolongé.

Vous connaissez l'étendue des sentiments avec lesquels je vous suis, Monsieur, plus véritablement attaché que je ne puis vous l'exprimer.

De Maupeou.

Louis XV

Au Trésident du Bourg

Mons. du Bourg père, je vous fais cette lettre pour vous dire que je vous permets d'aller à Toulouse et d'y passer six mois, après lequel temps je vous enjoins de retourner au lieu de votre exil pour continuer d'y demeurer jusqu'à nouvel ordre de ma part.

Ecrit à Versailles, le 3i mars 1774.

Louis.

Phely peaux.

Le Bailli de T(ességuier

A la Présidente du Tiourg

Malte, le 25 avril 1774.

Je VOUS renvoie, ma cousine, votre petit page. Il rapporte dans le sein de sa famille beaucoup d'impatience

de la revoir et une santé qui doit vous satisfaire. Que je fusse à la campagne ou à la ville, j'avais donné ordre qu'il mangeât chez moi, tant pour le dérober au commerce, peu convenable pour lui, de ses camarades, que . pour lui procurer une nourriture plus saine. On a eu toutes les peines du monde à sauver ses cheveux, à cause de la malpropreté de la Pagerie, dont les soins les plus assidus de quelques personnes très zélées n'auraient pu triompher en supposant un plus long séjour du petit bonhomme ici.

Je rends très fort justice, ma cousine, à la noblesse de votre caractère et je n'en ai que plus d'empressement à vous prouver d'une manière évidente combien je désire d'être utile à vous et aux vôtres. Mais il ne faut pas compter que j'aie une seconde commanderie pour payer le Généralat : c'est en retirer un fruit bien suffisant que d'avoir 3o.ooo livres de rente. La plupart de mes pai^eils sont bornés à des récompenses bien inférieures.

Mon projet est de me fixer pendant quelque temps, en Provence. J'y aurai la plus belle représentation que l'on puisse avoir, puisqu'elle sera la plus honnête : la représentation d'un homme qui paie ses dettes. C'est un commencement de bonheur; car, avec de la droiture, on met au rang des jouissances l'accomplissement d'un devoir sacré.

Ma famille me paraît fort réjouie de Marseille. Je suis pénétré d'une joie dont la sincérité n'est pas suspecte, et je n'oublierai jamais le zèle qu'on a fait éclater quand il s'est agi pour moi d'entrer dans la carrière.

Adieu, ma chère cousine, soyez sûre pour vous, pour

M. du Bourg, pour toute votre famille, d'un attachement qu'il est plus aisé de se figurer que dé décrire.

Le bailly de Rességuier.

La Présidente du Vourg

^ Vabhè Thilippt

Louis XV est mort le 20 mai 1774. « Dieu donne à son successeur les grâces dont il a besoin pour soutenir un état aussi dangereux que la royauté! )) écrit la Présidente à son fils, dans Tattente patiente des événements et le souci de guérir les misérables.

A Rochemontés, ce 17 juin 1774.

...Mon ambition pour vous se bornerait à vous voir chanoine de Saint-Etienne. Vous auriez un revenu honnête et seriez obligé de rester dans votre famille qui jouirait du bien qu'elle vous verrait faire. Je ne crains pour vous, mon cher fils, que des scrupules qui sont la suite de la première ferveur de votre état. Saint François de Sales que vous me citez, a toujours été un saint

de prédilection pour moi à cause de sa douceur. J'ai lu ses ouvrages avec le plus grand intérêt.

Vous savez ce que je pense de M""^ Le Prince de Beaumont. Vous serez trop heureux de faire connaissance avec elle. Si elle veut vous donner des conseils, elle me remplacera auprès de vous, si quelqu'un peut remplacer une mère. J'aime bien mieux qu'elle vous reçoive que M'"*' de B..., votre cousine, qui ignore ce qu'est la raison, qui est aussi vive dans son goût pour les plaisirs en cette saison qu'elle l'est pour les sermons du Carême.

Je n'ai point vu Madame sa mère depuis son retour de Paris. Son confesseur et sa confession la tiennent toujours hors de chez elle. Elle est à Saint- Etienne, de 7 heures du matin à midi, et aux Augustins (i), oij son confesseur se rend, depuis deux heures jusqu'à ce qu'on ferme les portes. Voilà ce que les Bouzigues (2) et autres appellent le chemin du ciel. Gela peut être, mais je ne le prendrai pas s'il y en a un autre qui ne m'éloigne pas de mes devoirs; vous savez avec quel goût jelcs remplis. Je crains, par cette raison, de n'y avoir aucun mérite, quoique j'offre toutes mes actions à Dieu, au moins une fois par jour.

...Nous étudions la botanique. Votre sœur et vos frères font de très grands progrès. J'ai guéri une pauvre femme d'un cancer avec une préparation de petite ci guë. Je fais prier Dieu pour vous tous les pauvres qui

(1) Actuellement, grande salle du Musée.

(2) Chanoine de Saint-Sernin.

lOO

s'adressent à moi. S'ils tiennent parole vous avez bien des intercesseurs...

Adieu, mon cher fils, nous vous embrassons tous aussi tendrement que nous vous aimons...

Labbé de Colbert

Vicaire général de Toulouse

A la Trésidente du Bourg

L'abbé de Colbert ne deviendra cvêque de Rodez qu'e.i 1781 (i). Il est présentement le bras droit de son archevêque, qu'il accompagne partout. Il n'a rien de a fanatique », et n'est sûrement pas le grand vicaire qui n'osait consieiller la lectur»^ de l'Evangile. Le cœur généreux de la Présidente provoque son admiration, et les débuts du nouveau règne lui paraissent d'excellent augure.

Paris, le 27 juin i774-

J'étais à Brienne, Madame, lorsque j'ai reçu votre lettre avec le mémoire de votre protégée. Je l'ai remis à

(i) Né en Ecosse en 1786, sacré évoque de Rodez, le 22 avril 1781, député aux Etats-Généraux, refusa de se démettre en 1801, et mourut à Londres en 181 3.

Mons. de Toulouse et il a été bien reçu. L'affaire sera renvoyée à M. Besaucelle, syndic du diocèse, qui gère aussi les affaires temporelles du Prélat. C'est lui qui vous fera part de la grâce qui est accordée à cette pauvre galérienne.

Le principe qui vous anime est toujours respectable, et si j'avais beaucoup de crédit, vos sollicitations seraient toujours écoutées favorablement; car, je ne connais pas de cœur comme le vôtre. Je me ferai nonseulement un plaisir, mais un honneur de concourir à celles de vos bonnes œuvres oii vous me jugerez digne de quelque confiance; mais je préférerais à tout de pouvoir vous être utile à vous-même ou aux vôtres.

Vous aurez tout lieu d'être satisfaite de Monsieur votre fils (i); c.estun jeune homme plein d'honnêteté, de douceur et de vertu : il est aimé de ses camarades et estimé de ses maîtres, il ne sera ni cagot, ni fanatique, mais sage, bon et aimable. Je m'intéresserais à lui quand même il ne vous appartiendrait pas : jugez de mon attachement quand je p(^nse qu'il est votre fils. J'en ai parlé une fois à M. de Castries qui en a très bonne opinion et qui sera écouté, aujourd'hui que les fripons ne sont plus aussi maîtres des avenues du trône. Vous savez qu'il vient d'avoir le commandement des Flandres.

On assure, et il paraît que ce n'est pas sans fondement, que l'affaire des Parlements sera discutée. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. le Duc d'Orléans a donne

(i) L'abbé du Bourg.

un mémoire au roi qui a promis de l'examiner. Dieu veuille que ce soit sur de bons principes et que ce jeune prince mette son bonheur dans la vérité et la justice et sa gloire à commander à une nation libre et qui a des droits.

Vous savez que M. le Duc de Choiseul a été reçu avec transport par le peuple de Paris, bien par le roi et très bien par la Reine.

Adieu, Madame, je crois que vous ne devez pas être sans espérance; cependant ne vous flattez pas trop pour n'être pas trompée dans votre attente.

On a mis à la statue de Henri IV, qui est sur le Pont- Neuf, une affiche avec ce mot ; Resurrexit...

Colbert, v. r/.

La Présidente du 'Bourg

Jl ïahhè "Philippe

Elle lit les auteurs de rantiquité latine; elle s'exprime \ termes trop plaisants et moqueurs sur le compte du Lauragais; elle est ravie du baron de Saint-Odile qui l'a visitée dans son exil. Elle provoque les explications de son fils sur le dogme consolant de Xàme de l'Eglise.

— io3 —

A Rochemontès, ce 3o août 1774.

...Mon cher fils, soyez tranquille sur vos lettres. Vous ne m'avez point écrit de bêtises, mais vous me disiez que vous ne vouliez être appelé que le « bon homme ». Quoique cette épithètc n'annonçât pas de grands talents je vous avoue que me rappelant ce que vous m'aviez écrit autrefois que l'esprit faisait des envieux, et que vous aviez acquis des amis en vous taisant plus qu'en parlant, je crus que le même projet vous était revenu et que vous alliez devenir misanthrope. Je trouve que vous raisonnez très bien ainsi : si vous n'agissiez en conséquence, ce serait votre faute.

Votre frère et votre belle-sœur partent pour le Lau- LcVlVt^C^^UXA raguais; c'est un voyage (jui sera d'environ un mois (i). Ils seront aux exercices de Sorèze où il y aura beaucoup de monde. On annonce que M. de Périgord y sera.

Je crois que votre frère aimerait mieux rester ici, que d'aller dans un pays où il ne sera occupé que de visites à des gens qui ne savent que digérer et qui sont, pour les lumières, au moins à un siècle de nous. M"® de Rochemontès prétend qu'un Monsieur de ce pays-là faisait voir, comme une curiosité, un moulin à cafél Jugez par là, de la science de ce canton du royaume.

Votre frère s'occupera partout où il sera, soit d'histoire naturelle, soit d'agriculture ou de commerce; il

(i) Le père de M™® du Bourg de Rochemontès, M. d'Arboussier était seigneur de Montégut et co-scigneur de Revcl.

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ne s'ennuie nulle part que dans les lieux où l'on fait des compliments et où la table est la seule occupation. Il sera bien aise, après cette tournée, de retrouver sa famille et ses livres. La musique l'amuse, mais il s'y livre moins depuis que les mathématiques se sont emparées de sa tête.

Nous avons vu ici, M. le baron de Saint-Odile, ministre du Grand Duc, qui avait marqué la plus grande amitié à votre frère à Rome. Il voyage pour sa santé, il a passé quelques jours avec nous. C'est le plus aimablo de tous les hommes par son esprit et surtout par son cœur. Il nous a paru qu'il était content de nous, puisqu'il doit revenir passer l'hiver aux environs de Rochemontès. Il nous trouve simples, et, malgré la magnificence qui régnait chez lui, dans le temps qu'il représentait son souverain, il préfère la plus grande simplicité.

Nous fûmes tous à Saint-Roch (i), le i6 de ce mois. Nos voisins de Toulouse, que le hasard y fît rencontrer, étaient enchantés de voir votre père. Tous les ouvriers qui nous servaient à Toulouse étaient désespérés de ne l'avoir pas su, parce que, malgré le chaud excessif qu'il faisait, ils seraient venus pour jouir du plaisir de le voir : c'en est un bien grand d'être aimé, nous en jouissons tous.

Groiriez-vous que, par le conseil de M. de Saint- Odile, j'ai lu les Pensées de Cicéron et celles de Sénèque? Que

(i) Saint Roch était de la parenté de la Présidente,

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j'en suis enchantée, vu la bonté de la morale? Quel dommage que ces hommes n'aient pas connu la vraie religion! Je m'afflige d'être obligée de les croire damnés, j'ai bien envie qu'ils soient aux Limbes, ou qu'ils aient été éclairés au moment de leur mort. Je ne puis pas me persuader que Dieu, qui est bon, ait condamné aux flammes éternelles ces hommes qui ont illustré leur siècle par leur vertu, et qui nous ont laissé d'aussi excellents ouvrages pour nous la faire aimer.

Dites-moi ce que je dois penser là-dessus et ce que pensent vos docteurs.

L'abbé de Colbert

A la 'Vrésidenle du 'Bourg

Il lui reproche l'excès de sa bonté et en cite un cas vraiment typique II lui fait espérer le rétablissement certain des Parlements. Un grand changement politique s'est opéré. Le vieux comte de Maurepas est premier ministre. D'Aiguillon, de Maupeou, l'abbé Terray, sont congédiés. Hue de Miromesnil est garde des, sceaux, Turgot contrôleur général des finances, et de Malesherbes, ministre de la maison du roi.

JouàN^V

io6

Sainte-Assise, le 27 octobre- 1774.

...Vous me croyez donc, Madame, un bien mauvais cœur.^ Pourquoi pensez-vous que je puisse me moquer de tout ce que vous me dites sur les cachots et sur les malheureux ?

C'est ce sentiment tendre et compatissant que vous ^vez pour tous les hommes, et surtout pour les infortunés et les opprimés qui m'attache le plus à vous, «pioique vos autres vertus soient suffisantes pour vous faire aimer et respecter.

J'avoue qu'il est bien facile de mal appliquer la compassion, et que la grande facilité est un inconvénient dans les âmes généreuses. Mais, le principe est le plus beau, le plus sublime de tous ceux qui animent le cœur humain : conservez-le précieusement. Le seul conseil à vous proposer serait de l'exercer avec discernement et prudence.

Je me rappelle encore ce que vous fites pour le scélérat qui mangea le cœur ou le foie de sa sœur : et je suis persuadé que d'autres, qui ne valaient guère mieuY, ont été l'objet de votre commisération et de votre bienfaisance. Il y a assez d'hommes vraiment malheureux sans être coupables : ceux-là méritent uniquement notre attention, et le temps que nous donnons au soulagement des méchants est autant d'enlevé aux bons.

Mais, j'espère que l'on va prendre des moyens plus efficaces que ceux qui ont été employés jusqu'à présent, pour soulager les pauvres, secourir les malades, animer l'industrie et bannir entièrement la mendicité. Le Roi

a nommé une Commission pour cet effet, dont notre Archevêque est le chef et sera l'âme. Son projet à cet égard est bon, solide, humain : vous en serez charmée quand vous le connaîtrez.

Nous sommes tous dans l'attente du rétablissement des Parlements. On ne sait rien des moyens, mais la chose elle-même est certaine. Je ne doute pas qu'on ne concilie les intérêts de l'autorité royale avec la dignité de la magistrature.

...Quand je serai à Toulouse, nous raisonnerons ensemble sur vos vues de cultivation et d'agriculture. Je pars, mardi prochain, avec mon Archevêque, pour Fontainebleau, Brienne, Montpellier et Toulouse oii je serai vers la fin de décembre ou le commencement de janvier.

Je fais des vœux aussi sincères que vous pour le retour de M. de Vaudeuil; il faut croire que cette justice est possible, mais que ferez-vous de M. de Niquet.»^ Vous me direz qu'il est vieux et qu'il est temps qu'il se repose. Adieu, Madame...

Colbevt, V. g.

loS -

La Présidente du Bour^

^ Tahhé Philippe

On croit à rimminence du retour des Parlements. La Présidente s'enthousiasme pour le nouveau roi.

A Rochemontès, ce i^^ novembre 1774.

...Le Roi fait toujours l'objet de mon admiration. Etre sage à vingt ans, croire que la royauté seule ne donne pas les lumières, ne se décider qu'après avoir consulté et réfléchi, est le comble de la sagesse. Que nous sommes heureux de vivre sous un pareil règne I Je ne m'alarme plus de rien.

...Notre jeune monarque a eu la gloire de faire de luimême ce que les raisons les plus fortes n'ont pas fait faire à son prédécesseur. Les lumières percent malgré tous les obstacles que le despotisme a voulu y mettre. Le règne de l'amour sera préféré à celui de la crainte. Le roi sera bien plus flatté d'un tribut libre que de celui que la crainte arrache...

Je chercherai des muets pour le temps que vous serez

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