Le MesnilauBois
I y a de cela dix ans, je reçus une lellrc à peu près cou- : dans ce* termes : *
« Mon cher ami,
• Je me marte dans huit jours, cl je compte sur toi pour être ju de mes témoins. Ne torde pas. A ton arrivée, je le projets l'histoire de mes amours, un roman tout Tait... etc., etc.* C'était au commencement de juillet, par une chaleur tropiel<\ Je ne demandais qu’un prétexte pour quitter Paris; ma liille fut aussitôt bâclée ; le soir même, j’étais en route.
Que Taire en un wagon, à moins que l’on n’y songe ? Je me aïs à réfléchir il lu lettre de mon ami, le vicomte Roger de ■oitiaiielle. J'usais oublié de vous dire sou nom.
U avait alors vingt-cinq ans et, si l’on en jugeait par les ^paieww, pour le moins autant de mille livres de rentes.
Ajoutez à cela beaucoup d'élégance et de distinction, un sourire de gentilhomme, de grands yeux bleus, des yeux de poète, une carnation d'enfant, des pieds et des mains à rendre jalouse une femme. Bref, le vrai type coquet et mignon du chevalier de Faublos.
Par exemple, c'était bien la tête la plus éventée, le plus romanesque coeur qui se puissent imaginer. (I jetait littéralement l’urgent par 'les fenêtres, il avait fait maintes folies. Mais on lui pardonnait tout, mais on l'aimait en dépit do tout, car c’était, au demeurant, le meilleur garçon du monde.
El il allait se marier!... et, qui plus est, se marier en province. en pleine Normandie ! Sa lettre était datée de la ferme du Mesnil-au-Bois, prés Honneur (Calvados).
Tout ceci cachait un mystère, ainsi qu'il est chante dans la plupart des opéras-comiques.
Le lendemain matin, j'étais au Havre. Précisément, le bateau allait partir. Trente-cinq minutes plus tard, je débarquais à Honneur.
Là, je fus un moment embarrassé. Roger m'avait bien écrit de le prévenir d'avance, alla qu’il put venir me chercher avec la voilure, eh'., etc. : mais dans ma précipitation, j’avais complètement oublié ce détail.
— Itab I me dis-je. j'ai de lionnes jambes. Laissons les bagages à l'hôtel, et aventurons-nous pcdcslreineut à la décou ’.erlo du suil-ou-Uoi*.
,E MESNIL-ÀU-BOrS.
Mais, ici, nouvel embarras.
Mon cher vicomte m’avait formellement enjoint, dans un post-scriptum tout spécial, de m’abstenir de questionner qui que ce fut sur sou compte, st* réservant le plaisir de tout m'apprendre lui-même.
— Demandons tout simplement le Mesnil-an-Bois, résolusje, après quelques secondes de perplexité. Fontanelle ne saurait m’en vouloir de cette légère infraction à la consigne, et j'aurai la petite joie de le surprendre au gîte. Allons.
Mon hôte, lui-nième, m'indiqua le chemin ; je m'enfuis de crainte d'en entendre davantage, et je gravis lestement la côte de Grâce.
Est-il sur terre un plus délicieux point de vue? j’en doute fort. D’un côté, la nier, encadrée dans de grands arbres toujours agités par la brise; puis, dans le lointain, à l'horizon, le Havre avec toutes ses voiles et toutes ses fumées, le eap de la Hève avec ses dentelures et ses phares. Et tout cela vu de haut, comme si Ton planait. De l'autre côté, les vertes cours normandes, l\ paisse pelouse moutonnant au pied de vieux chênes, et la petite chapelle à demi-perdue sous la feuillée. Il n’est plus d'impies eu face d’un tel spectacle. Oii sent en soi comme un vague ressouvenir du paradis, on eu retrouve surtout l'espérance !
J’entrai chez la Notre-Dame des inatelols, et, tout comme le plus fervent d’entre eux, j'y lis ma prière.
Puis le cœur content et le pied léger, je inc remis en route.
C’esl encore un charmant chemin que celui-là. Son étroite chaussée caillouteuse et ses deux largos trottoirs de gazon fleuri serpentent aux llsncs de la colline, puis descendent dans le val, et, s’encaissant de plus en plus entre de hautes berges vertes, toutes plantées d'ormeaux et d'ucucias. Unissent par s’ombrer entièrement sous leurs ramures, réunies en forme de berceaux, et que parviennent à peine à percer qu Iques tremblotants rayons de soleil.
Souvent, à travers les haies, le regard retrouve une échappée; cl toujours, i» droite, c’est In mer; et toujours, à gauche. e£ sont de luxuriants herbages, au bord desquels il, y a parfois une bonne grosse vache familière, qui avance la tète et qui vous regarde passer, ün se preQd à rire alors... et, quelques pas plus loin à pleurer... à pleurer de joint C’est le cœur qui débordé. Il est si gonflé de Ik-aülude! on sent si bien le bonheur de vivre, quand on chemine la conscience nette et l’esprit libre, dans un de ces frais chemins-là!
— Pardieu ! répétais-je de temps à autre, j’ai calomnié le Vicomte. S'il a vraiment rencontré l’amour dans cet Eden, et s’il veut y fixer son nid, décidément c’est un grand sage.
Au. bout d'une heure, cependant, peut-être bien deux, je commençai b trouver étrange de notre point encore arrivé, à supposer que je m’étais perdu.
Fort heureusement, un âne m'apparut, surmonté d’une belle cL rougeaude inaritorne en bonnet dé coton.
Je demandai le chemin, rien que le chemin du Mesnilau-Üois.
Je lui tournais juste le dos. Mais, en obliquant par un certain raidillon, dans lequel chantait un ruisseau; en traversant à revers deux ou trois herbages, puis une grande pièce de blé, il m’était pus-ible de rattraper une partie du temps perdu;- je n'en avais plus que pour une petite heure.
— - Une petite heure... très-bien compris I me dis-je.
Kl cciguaut mes reins comme pour une : le étape, je me remis en marche après un sourire.
Rien de frais, rien d'ombreux, rien de charmant comme le susdit raidillon. Les efflorescences lumineuses qui tremblotaient à travers les feuilles, le cristal liquide qui ruisselait nu milieu des cailloux, les petits oiseaux effrontés qui sautillaient eu gazouillant dans les baies, tout semblait me soiihuiter în bienvenue, (oui se ubl ul me dire : « Sois notre ami. »
Mais, lorsque /eus atteint les pâtures annoncées, quel
changement! Plus un arbre pour m’abriter contre le qui, dépassant à peine son zetiiih, faisait resplendir c brin d'harhe comme une émeraude, et transformait au 1 mer en un immense miroir de diamant.
Ce fut bien pis encore, lorsque je me fus cpgngé dfl pièce de blé. Le sentier devenait si étroit, les é pis étoi drus et si hauts, que, sous l'ardente réfraction du soleil, semblait nager dans un vaste lac dur.
Par instants même j’y perdais pied, et b ma grande : faction, car je retrouvais alors un peu d’ombre; mois < ques pas plus loin, le chemin remontant de nouveau nouveau je me sentais torréfié comme en plein Sahara.
El notez bien que je n’apercevais pas encore le plus Mesnil. En revanche, je voyais déjà le bois qui bonne pièce de hic et de là s’étendait b perte de vue jusqu'au > met des coteaux. Sur la droite, U* ciel seul formait hori. sur la gauche, perpendiculairement b la forêt, il était fe par une longue clôture de grands ormes très-ru pprochés uns des autres, et qui, dans un seul endroit, laissaient 01 eux une étroite et haute ouverture, comparable h un inime arc de triomphe, qui, majestueusement, se prolilait sur l’a du ciel.
— Allons jusque-là, tne dis-je, en essuyant ln sueur qui ru sein il sur mon front; mais si te Alesnil-au-Rois ne se mou pas encore à mes regards, ma foi, tant pis, j’y renonce.
La sente aboutissait précisément à l’arc de triomphe question, lequel était clos par une simple barrière de hou un barre, comme on dit plus brièvement dans le pays.
Je m'appuyai d s deux coudes sur la traverse supérieui et je regardai au-delà.
Dans une vaste prairie, tonte parfumée de l’àpre sentei des foins b demi -séchés, di* joyeux faneurs étaient en plein activité de travail.
Je confiais plus d’un paysagiste qui eût bien voulu élro ma place ; il y avait là un ravissant tableau.
De grands gaillards aux bras nus, de belles filles au pftln resque déshabillé, lies enfants rieurs et folnF!tt*s, tous nr»»ié de fourches et de rulcaux, tous s'employant avec ardeur b iv tourner les herbes, tous bravant la fatigue et le soleil avec ui énergique et joyeux entrain qui faisait plaisir b voir.
Je me trompe cependant. Dans celte bande active, ii y avait un paresseux, un seul. Son grand chapeau de paille rabattu sur son visage, so grande fourche traînant b l'abandon derrière lui, il s'écartait peu à peu de ses compagnons, et bientôt b bout de force cl de courage, il vint se coucher à l'ombre des ormeaux qui formaient l’entrée de la prairie, précisément à côté de la barre sur laquelle j’étais appuyé.
— Profitons de la fainéantise de ce gaillard-là pour avoir des renseignements, pensai-je aussitôt.
Et de crainte que le pauvre garçon ne fût endormi déjà, ce dont il me semblait fort capable, je m empressai de lui crier b toute voix :
— Ehl l'ami... ohé! pourriez-vous inc dire si je suis encore loin du Mcsnil-au...
Je n'achevai pas.
Il venait de relever la tête, et sous les ailes de cc rustique chapeau, sous ce tout agreste débraillé, je venais de r< •connaître mon élégant et coquet vicomte de Fontanelle.
— Roger! fis-je avec étonnement; Roger... toi... ici... sous ce costume!...
Il s'était déjà redressé, et, s’appuyant sur sa fourche, avec une gaieté quelque peu contrainte :
— Tu vois? répondit-il. Paysan... paysan à perpéLuité...
0 fort naut kimium...
Je n'en |iouvnis revenir encore.
— Comment! repris-je : c’est volontairement... et luis satisfait...
g le
LE MK*NIL-ÀU-B0I
— Dis donc heureux, ravi, enchanté! s'écria le vicomte avec un sincère enthousiasme.
— Alt t pour le coup, tu m’avais annoncé du mystère, mais en voilà...
— Ne t’ai-je pas promis un roman tout fait?
— A quand le premier chapitre?
— A l'instant môme... Viens!
Quelques moments plus tard, nous étions assis tous les deux sous l'épaisse fouillée de ta lisière du buis, et le vicomte commençait a peu près eu ces tenues :
Mon passé t'wh* connu. Orphelin, je fus élevé par le frère de ma mère, M. Mamquct, un bon gros bourgeois, une sorte de Joseph Prudhomme, qu’on m'avait donné pour tuteur. Je lui dois cette justice qu'il ne coifyraria jamais une seule de mes fantaisies, qu'il ne me refusa jamais d’argent. Aussi, lu le sais, j'allais bien. Passons.
Vers la fin de l'automne dernier, le hasard m'amena au Havre; une partie de chasse avec quelques amis, des lous ^miiue moi.
Un soir que nous flânions sur In jetée, la mer étant trèsgrosse, je proposai une promenade au large.
Chacun au'ÿitôl de crier à l’imprudence, à l'impossibilité.
Je suis de ces grands enfants gâtés qui, dès qu’on conteste leurs caprices, en font immédiatement des volontés. Tu vois d'ici la scène, n'est-il pas vrai ? Malgré ma* persistance, maigre mes railleries, personne ne me céda, personne ne consentit h m'accompagner. Naturellement je m'entêtai de plus en plus; et, pendant ce temps-là, le vent, qui mugissait autour de nous, augmentait encore de violence.
— Soit I — m'écriai-je à la fin. J'irai seul.
— Tu n'oseras pas.
— Parions.
— Inutile. — Tu ne trouveras pas un patron de canot qui veuille t’emmener seulement jusqu'au bout de la jetée.
— Parions... cinq mille francs qu'avant un quart d'heure je suis eu pleine mer.
— Cinq mille francs!
— Vous êtes cinq, c’est mille chacun. J'en mets à moi seul «liant que vous tous. Total : dix mille francs pour le matelot qui sera assez audacieux pour me servir do guide.
El j'avais élevé la voix.
Non loin de là, une espèce de marin était assis sur le parapet, les jambes pendantes, l’oreille attentive à la ritournelle de la tempête et le regard perdu vers l'horizon en l'eu.
Il se leva tout à coup et s’avançant vers moi :
— Monsieur, dit-il, je prévois un fort grain... il y va de In tic!... Mais j’ai six petits enfants, et je risquerai la mienne de grand cœur pour leur laisser cet héritage... Je suis votre homme !
Je vivrais cent ans que je n'oublierais jamais la figure bronle grand front chauve, l'héroïque et calme regard de ce sublime père de famille. Oh! son souvenir tourmentera toujours mon sommeil, et bien souvent encore je le reverrai dans mes rêves, me saluant avec un sourire, et son bonnet de laine à la main !
Ce que la vanité me fil commettre ce soir-là... tiens... c'est infâme 1 Mais que veux-tu? nous sortions de bien dîner, nous I
avions tous du champagne dans la tète... Enfin... que Dieu uie pardonne I
Et j'eus plus d’une heure, cependant, pour réfléchir, car Pierre Terruel (mon matelot se nommait ainsi), était un Normand, et voulait que les affaires d'intérêt se lissent en règle. Il lui fallut ses dix miHe francs bien comptés en billets de banque. Moi-même je les renfermai dans une enveloppe que jo cachetai; moi-même (car Pierre ne savait pas écrire), j'y mis cette suscriplion : « Pour ma femme et nies enfants, si je no suis pas de retour a la maree de demain malin. •
Puis, escorté de deux de mes compagnons, mais sans explication aucune, il alla déposer ce testament chez un notaire.
Pauvre Terruel 1 II voulait bien s’exposer à mourir pour doter les siens, mais il voulait être assure du moiua qu'ils hériteraient du prix de son dévouement.
Quand nous revînmes sur le port, quand nous entendîmes bondir par-dessus les digues la mer en furie, comment no nous arrêta-t-on pas ? Comment moi-meme n 'eus-je pas horreur de jouer ainsi la vie d'un homme ? Comment ne reculai-je pas, épouvanté ? Je ne me l’explique pas... il y a des fatalités!
. Un instant après, nous étions dans le canot. Pierre l'éloigna du quai par un vigoureux coup de rame, et, comme la mer baissait, nous fumes tout aussitôt entraînés dans le chenal.
Le pari, cependant, n’était pas encore gagné. Loin de là, il semblait impossible que nous franchissions la pas-e, car les laines furibondes, qui dé ferlaient contre les jetées, reformaient incessamment entre elles comme autant de montagnes toutes pleines de fracas et d'écume.
Tout le monde était accouru sur le mêle, afin d’assister à cet étrange spectacle; au premier rang de la foule, se trouvaient les complices de ma folie. Us avaient commencé par des applaudissements et des bravos; mais quand In lutte s’engagea réellement entre cotte pauvre petite barque et ces épouvantables vagues, ils se lurent tout à coup, ils u osèrent plus que regarder, terrifies et béants.
Moi aussi, je l’avoue, j’avais pour.
Terruel seul conservait une puissante et superbe impassibilité. •
Il y eut un moment, moment terrible, où la barque noiilevée par une vague monstrueuse, sembla devoir se briser en retombant contre ie granit de la digue.
Un cri s’échappa de toutes les bouches; sous la lueur du phare, qui seul éclairait ce tableau, j’entrevis tout le long du parapet des visages affreusement pâles; il n’y avait là personne qui ne nous crût perdus!
Mais non, Pierre avait su triompher une fois encore du péril, et le canot, emporté par la violence même du reflux, venait de faire eu une seconde un incroyable chemin : nous étions en mer.
Une acclamation involontaire retentit parmi les spectateurs, et tous en même temps nous crièrent ;
— Revenez ! revenez J
Ce ne fut pas parce que .ma victoire était hautement reconnue. ce fut parce que je commençais à sentir en moi l'aiguillon du remords, que je me rapprochai vivement do Terruel, et qu’à mou tour je lui dis :
— Assez, Pierre... assez... rentrons!
— Il est trop tard maintenant! répondit-il. Ne voyez-vous pas que la marée, que le courant, que le vent nous poussent au large, et que nulle puissance humaine ne saurait nous faire revenir au port avant dénia n malin ? Dieu nous ail en pitié, nous n'avons plus d'espoir qu’en lui I
En effet, déjà je n’apercevais plus le môle: pour ceux qui s’y trouvaient, nous devions avoir disparu dans la uuit.
Nuit horrible dont le seul souvenir me lait enu/n paljHtttf
d'épouvante. La tempête augmentait, augmentait toujours, et notre frêle embarcation, bondissant comme une coquille de noix à la crête échevelée des vagues énormes, retombait parfois d’une si formidable hauteur, qu'on eût dit qu’elle allait à tout jamais s'engloutir dans les profondeurs de l’Océan.
Mais, grâce à l’habileté, à la force et surtout à l'admirable présence d’esprit de Terrucl, le canot sc redressait encore; il remontait toujours.
Au sortir d’une de ces .-ner vantes épreuves, je demandai tout à coup à mon guide :
— Au moins, Pierre, savez- vous nager?
— Non, me répondit-il sans la moindre émotion, et, qui plus est, je ne voudrais pas savoir.
— Comment !
— A quoi servirait de vouloir lutter à une pareille distance et par une semblable mer? à souffrir plus longtemps. Non, non; mieux vaut couler bas tout de suite. Au moins, c'est plus tôt fini.
J’eus froid dans le dos; je fermai les yeux, et, me cramponnant au bordage, je me surpris à murmurer une prière.
Pierre aussi priait, mais franchement et tout haut; en relevant la tête, un «'clair me le montra agenouillé, et je l’entendis terminer ainsi son oraison :
« Si je meurs, mon Dieu! pardonnez-moi d’avoir aventuré ma vie pour enrichir ma femme et mes enfants. Ayez pitié de nous, Seigneur ! ayez pillé surtout deux et d élié ! »
El, réconforté par cette prière, il se rassit au gouvernail.
Mais que pouvait-il, hélas ! contre un tel ouragan ? lutter une heure encore, deux heures peut-être... que sais-je? moi! je n’avais plus conscience de rien; je ne comprenais plus qu’une chose, c’est que je me repentais, c’est que mes cheveux sc hérissaient d’effroi, c’est qu’au prix de toute ma fortune j’eusse voulu racheter ma vie et celle de Pierre, c’est que j’avais peur de mourir!
Que te dirai-je enlin? Le moment fatal arriva... Une rafale plus violente que toutes les autres étreignit la barque et la retourna, la brisa... Je me sentis emporté, roulé, étouffé par des montagnes d'eau... Je me souvins que je savais nager, moi.., Ohf Dieu n’est pas juste... C’était Pierre Terruel qui méritait le salut, et c'est moi seul qui fus sauvé I
— Pauvre Pierre! tu le sais, j'ai pris soin de ta femme et de tes enfants; j’ai doublé, triplé leur héritage... Mais ma faute n’esl-olle pas de celles qui ne se rachètent point avec de l'argent! Mais ai-jc bien le droit d'être heureux 1
Lorsque je revins h moi, j’étnis couché dans une chambre rustique, mais d'une excessive propreté, voire même d’une sorte de coquetterie naïve.
A travers la fenêtre entr'ouverte, et tout enfestonnée au dehors par les lianes d'un rosier grimpant, je voyais se balancer au souffle du matin les hautes branches des pommiers encore humides de l’orage. Jamais les petits oiseaux, qui chantaient dans les alentours, n'avaient fête ciel plus pur et plus fraiche aube de printemps!
Etonné, indécis, ne sachant encore si je dormais ou si jetais éveillé, si j etais vivant ou si j'étais mort, j’essayai de me soulever; mais, tout aussitôt, je ressentis par tout le corps de vives douleurs qui m'a rrue lièrent un cri, et je retombai sa t l'oreiller.
Déjà le bruit d’une chaise qu’on dérange s était fait entendre; une ombre se dessina sur les rideaux blancs, et pr<*squ'aussilôt, dans l’espace qu'ils laissaient outre eux, une jeune
fille m’apparut, si douce et si belle, que décidément je me ct^is dans le ciel, sous la garde de mon bon unge.
Il y eut un long silence durant lequel elle continua de me regarder en souriant.
Le sentiment de la réalité ne tarda pas cependant à me revenir : je fis un second mouvement, je voulus interroger.
Elle mit un doigt sur ses lèvres, et de l'autre main me fit un
signe charmant qui disait : Ne parlez pas c’est défendu
dormez!
De plus en plus charmé, et d’ailleurs alourdi par une étrange fatigue, j’obéis.
Plusieurs autres fois dans la même journée, j’eus une semblable vision ; et toujours, à chaque réveil, l'angélique jeune fille se retrouva à mon chevet, souriant de son céleste sourire, et, du geste, me commandant l'immobilité, le silence.
Docile comme un enfant malade, j’abaissais aussitôt mes paupières, mais sans les refermer entièrement, et je ne songeais même plus à questionner, car je me trouvais si heuroux ainsi, que j'eusse voulu que cela durât toujours.
Combien de temps ce fiévreux état se prolongea-t-il? Je ne te le dirai pas au juste; mais je vis bien des fois arriver la nuit, bien des fois rennitre le soleil. D'autres amis inconnus partageaient avec la jeune» fille le soin de me veiller. Ce fut d'abord une vieille paysanne, dont le calme visage eût admirablement figuré sous la coiffe d'une sœur grise; puis une fille de ferme, aux allures alertes, nu nez retroussé, à la mine joviale et franche; puis, enfin, un robuste et gros paysan, qui, bien que jeune encore, semblait être le fermier lui-inénie.
Tous ils paraissaient écouter la jeune fille avec une sor% de vénération, et lui être entièrement soumis.
Tour à tour je tentai d’obtenir de chacun d’eux quelques renseignements ; tour à tour ils ine répondirent :
— Mademoiselle Bernardine ne veut pas qu'on vous fasse parler... Taisez- vous et dormez... c'est l’ordre de mademoiselle Bernardine. #
Je n'en pouvais douter, c’était d'elle qu’il s’agissait : elle s'appelait Bernardine.
Il y avait encore, j'oubliois de le* le dire, un gros homme ù figure rougeaude, à façons quelque peu brutales, que j’avais reconnu, dès le premier coup d'œil, pour un médecin de campagne, et qui, régulièrement chaque matin, venait inspecter l'inextricable réseau de bandelettes dans lequel j'étais empaqueté ni plus ni moins qu’une momie égyptienne.
Un jour enfin il s'écria :
— Victoire ! il est sauvé... j’en réponds, et je lève la consigne; on pont lui parler; il peut parler maintenant!
Je te laisse à penser si j'abusai, séance tenante, de la permission. C'est à peine si Bernardine, si le docteur, si lu vieille paysanne et si la jeune servante suffisaient à me répondre. Quant au fermier, lui seul il n’était pas là.
— Jeune homme, avait tout d’abord commencé le docteur, vous pouvez vous flatter d'en revenir d’une belle ; mais ce n’est pas à moi qu’il faut en attribuer le principal honneur ; c’est à mademoiselle, un ange pour les malades.
El il me montrait Bernardine.
Elle rougit légèrement, et prit la parole à son tour :
— Le seul d'entre nous qu’il faille remercier, monsieur, c'est celui qui vous a arraché à la tempête ; c'est le maître de celle maison, c’est Jacques.
La vieille paysanne leva les yeux et les mains vers le ciel comme pour le prendre à témoin de ce qui venait d’élre dit ; la pétulante servante voulut l’expliquer; mais Bernardine, lisant dans mes yeux que c'était d’elk* seule que je désirais des éclaircissements, lui fit sigue de se taire et poursuivit :
« La nuit de l'ouragan. Jacques revenait de Trouvillc par la plage. Tout à coup, à In lueur d’un éclair, il aperçut un canot que le vent poussait vers les roches noires, au milieu desquelles il allait infailliblement sc briser. En un lieu pareil et par une pareille uuil, persounc autre que Jacques u'eülosô
p<*rter secours a des malheureux en péril : c’était tenter la mort.
« Mais Jacques est brave autant qu'il est bon. Il descendit de cheval, il se jeta à la mer, et, malgré la presque certitude dï-tre brisé parmi les roches, il nagea résolument vers l'endroit où il avait vu sombrer In barque.
« Trois Tois il fut rejeté sur la plage , trois fois il retrouva le courage d'affronter la tçmpéte ; et, après des efforts inouïs, il parvint enfin u vous saisir et à vous ramener à l'abri des vagues.
« Mais vous aviez perdu connaissance, mais le flot vous avait tellement roulé, heurté, meurtri dans les récifs, que votre corps n’était qu’une plaie saignante, que tous vos membres paraissaient rompus, et Jacques cul un instant la crainte de n'avoir sauvé qu’un cadavre t
* Lui-même il était épuisé, presque évanoui. Mais, le dévouement lui redonnant de nouvelles forces, il vous mit en travers do son cheval, et repartit hu galop pour le Mesnil-au- Bois.
• Vous savez le reste, * termina Bernardine.
Puis étendant la mniit vers la porto, sur le seuil de laquelle venait d'appa roi Ire le jeune fermier, elle ajouta :
— Et voici Jacques !
C'était bien la plus loyale et la plus vaillante figure d’homme dis champs qui se puisse imaginer. Mais à quoi bon le faire son portrait et celui de Bernardine? Dans une heure tu vas les connaître tous les deux ; ce soir même ils seront tes amis.
A l’aspect de Jacques, j’avais retourné lu tête vers le médecin, et je m'étais écrié :
— Docteur, otez-moj donc toutes ces bandelettes, ou tout au moins délivrez-moi les mains pour que je puisse serrer celles do mon sauveur.
Le médecin y Consentit avec empressement ; presque aussitôt les deux mains de Jacques étaient dans les miennes.
Celait une de ces fortes natures qui sont en même temps très- timides ; il rougit jusqu'aux oreilles, et balbutia gauche- ■ent quelques paroles inintelligibles.
Déjà je m'étais retourné vers Bernardine.
— Mademoiselle, lui dis-je d’une voix émue, à vous aussi 1 '* dois la vie, à vous aussi, merci, merci 1
Et du regurd en disant bien davantage, je lui tendis à son tour la main.
Elle y mit la sienne; mais comme j’allais y poser mes lèwes, elle la retira en rougissant.
Puis ce fut le lourde la gaillarde servante, qui, riant et pleurnichant tout à la fois, crut devoir me déclarer qu’elle «ait toute à mon service, et cela foi de Pétronille Bazu !
Quant ii la vieille paysanne, elle ne répondit pas un mot de remerciement, mais elle me lit une grave révérence.
— Docteur, dis-je enfin nu médecin, pardonnez-moi de n>u$ avoir gardé pour le dernier, mais...
— Oh ! oh ! interrompit-il brusquement, ce n’est pas fini, frai que je n'aie constaté aucune fracture, et que je ne soupçonne aucune lésion interne, nous en avons encore pour quinze grands jours d'alitement sans compter la convaleswaee.
— Quinze jours! me récriai-je. Oh! c’est impossible.
— Il Te faut I
— Mais je ne puis rester davantage ici; ce serait abuser.
Bernardine ne me laissa pas achever.
— Le Mesnil-au-Bois n’est qu’une pauvre métairie, dit- *He avec son adorable sourire ; mais c'est avec une joie toute An tienne qu’on y exerce l'hospitalité. N’est-il pas vrai, Jacques?
Jacques s'inclina en signe d'acquiescement, et bien qu’avec
certaine froideur ajouta :
— Monsieur petit demeurer ici tant qu’il le voudra; il y «ru traite comme un ami, comme un frère.
Ce dernier mot provoqua chez tous les assistants un franc chorus approbatif.
Le soleil couchant, dont les rayons obliques faisaient chatoyer le feuillage embaumé de la fenêtre, cclairuit doucement toutes ces bonnes ligures hospitalières, et créait tout à l'entour de mon lit un charmant tableau.
Je sentis une larme rouler sur nia joue, et du geste seulement je pus répondre :
— Je reste.
Ce fut alors une satisfaction, un va-et-vient, un empressement à exécuter les derniers ordres du docteur, qui ine souhaitait une bonne nuit, et, d’un ton robuslement convaincu, me disait :
— Vous avez raison, jeune homme. Un malade ne saurait être mieux qu'ici; voyez- vous bien ! vous êtes chez de braves gens.
Là-dessus, il sortit avec Jacques, et je ne lardai pas à entendre au dehors le trot de son bidet sur le chemin caillouteux de la ferme.
La vieille paysanne aussi s'appelait à battre en retraite, mnis non sans être venue prendre congé de moi par la silencieuse et grave révérence qui scmhlqU lui être habituelle.
Puis, se tournant vers Bernardine :
— C’est l'heure du souper, dit-elle, il ne faut pas faire attendre Jacques, mon enfant. Viens-tu?
— Je vous suis, répondit d'une voix affectueuse la jeune fille. Allez... allez toujours, tante Bose!
C'était le dernier nom qui rne restait à apprendre : la viciljo était une taule et s'appelait la tante Rose.
Quant à Pétronille Bazu. nous étions déjà les meilleurs amis du monde; elle trottinait à l’entour de ma couchette* de sapin, tout en me faisant mille rustiques prévenances; elle arrangeait son casaquin d'indienne, elle enfonçait son iionnct de coton jusque sur son nez retroussé d'une certaine façon qui voulait dire ;
— C’est moi que je vas passer celle nuit-ci auprès de vous. Bernardine vint l’interrompre, en lui faisant signe d’aller souper, ordre que Pétronille accueillit avec le plus sincère empressement.
Sa jeune maîtresse allait la suivre; mais elle s’arrêta tout à coup, et, rebroussant chemin jusqu'au pied du lit :
— Monsieur, me dit-elle, je crois bon de vous prévenir que le facteur vient tous les matins apporter et prendre les lettres an Mesnil. Depuis voire accident, personne ne doit savoir ee que vous êtes devenu; on vous croit mort peut-être I II faut écrire dès demain à vos amis...
— Mes amis, répétai-je avec une certaine amertume. Ohl les meilleurs, les seuls que j’ai sont ici I
— Mais, votre père?
— J’avais dix ans lorsque je l’ai perdu.
— Votre mère?
— Le lendemain de ma naissaneo, elle est morte!
A ce dernier et triste aveu, Bernardine se recula vivement ; ses grands yeux attendris s’agrandirent davantage encore, et ce fut avec l’accent d’une douloureuse sympathie, d’une commisération profonde, qu'elle s’écria :
— Lui aussi, pauvre jeune homme, pas de môro!
Et elle sortit lentement.
Une fois seul, je tombai dans un état assez difficile à t’expliquer. La douleur déjà lointaine de mes blessures, l'affaiblissement d'un long jeûne, le retour de la fièvre qui me reprenait à l'entrée de chaque nuit, les douées émotions que je venais d'éprouver, l’ineffable souvenir de Bernardine, tout contribuait h me plonger dans une vague béntitude, dans une élrange morbidezza qui n’était ni la veille ni le sommeil, mais qui réunissait, qui confondait délicieusement ce que le rêve et la rêverie ont de plus doux.
Peu à peu, cependant, je m’endormais... je le sentais bien... mais ie ne voulais pas encore dormir.
LE MEfWÏL- AU - B0Ï8.
Un secret instinct me disait qu’après le souper, en ramenant Pétronille, Bernardine reviendrait encore.
BienlAt, en effet, nn moment même où je commençais à ne plus percevoir la i des choses, à travers mes paupières à demi- lerniées, j'cuuuvis la (Kirle qui se rouvrait doucement, et sur le seuil... Bernardine 1
Immobile, recueillie, et comme baignée dans les dernières lueurs du jour qui s'harmonisaient avec l'incertaine clarté de la veilleuse nocturne, elle était debout sur le seuil, et je crus l'entendre une seconde lois murmurer :
— II n’a plus de mère. Pauvre jeune homme 1
Puis onfin mes yeux se fermèrent tout à fait, et je m'endormis profondément. Mais il me sembla que la souriante image de mon bon ange m’accompagnait jusque dans mon sommeil, et que, les deux moins jointes au-dessus de ma poitrine ainsi que pour une enfantine prière, incessamment je répétais :
— Bernardine! Bernardine t
Le lendemain, ii mon réveil, un joyeux rayon de soleil matinal égayait la chainbrello, et tout d'abord j'aperçus Pétronille qui, laissant tomlier sa léte et la relevaul tour à tour, rendait ii cœur joie sur sa chaise.
A ce disgracieux bourdonnement se joignait un autre bruit d’une toute differente nature, mais dont je ne pus me rendre un compte exact qu'nprès un certain temps d'attention.
C'était le chant d’un piano, touché par des mains habiles cl avec un véritable sentiment musical.
Un piano dans une ferme, c'était déjà quelque chose d’assez étrange; un piano dont on savait tirer de tels accords, cela tenait tout à fait du prodige.
Je me soulevai doucement, j’avançai la tète hors du lit pour mieux entendre.
Bien que l'instrumentiste semblât s'étudier h jouer en sourdine. je parvins à distinguer la plus exquise de toutes les mélodies allemandes, la dernière pensée do Weber.
Mais, en me penchant davantage encore vers le parquet, je fis du bruit, et Pétronille se réveilla en sursaut.
— Chut!... dis-je vivement, laisse-moi écouter encore.
— Ecouler, quoi?
— Chut, donc!
Pétronille obéit enfin et resta immobile, mais l’air tout ébaubi, et dans une altitude burlesque.
Quelques instants après, toul bruit cessa.
— Qui donc vient jouer ainsi du piano, demandai-je alors à Pétronille,
— Eh! pardi l c’est mademoiselle Bernardine,
— Elle?,., une paysanne?
— Paysanne!... oh! que nennl, monsieur: elle n’en a que l'accoutrement. Mais, ou tin fond, voyez-vous bien, c'est une lemoisellc.
— Mais comment peut-il se faire?
— Ah! voilât... Mais, chut! j'entends les salmis de la tante Rose dons l’escalier; elle va s'arrêter sans doute ici. Dcniande/.-lui le pourquoi de la chose ; c'est elle surtout qui est à mémo de bien vous expliquer ça.
En effet, au moment même où Pétronille achevait do parler. la porte glissa discrcleiuuiil sur ses gonds, et j'aperçus la taute Rose.
Sans prononcer un seul mot, sans même desserrer ses lèvres un peu rentrées en dedans, elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre, tlt un temps d’arrêt pour sa révérence carac-
téristique, reprit sa marche jusqu'auprès du lit, oie lata lo pouls d'un air doctoral, et apres une grimace de satisfaction, après une seconde révérence identiquement semblable à la première, elle parut vouloir s’en aller comme elle était venue.
Mais je la retins par le bras
— Bonjour, tnnlo Rose... et pardon de ne pas vous avoir suffisamment remerciée hier soir, effr. je le vois maintenant, vous ('les pour beaucoup dans mit gueri*>n. Asseyez-vous donc la, tonte Rose, et causons un peu.
Sans me répondre autrement que par un hochement de tête, elle prit place sur la chaise laissée vacante par Pétronille.
Je commençai alors toutes sortes de càlineries, de manœuvres diplomatiques, dans le luit d'obtenir les renseignements que je desirais sur Bernardine.
Mais ce fut en vain ; la tante Rose était un vrai Mettemich en jupons ; elle ne me répondit qui' par des monosyllabes insiguiliants, souvent même par de simples gestes, et je désespérais déjà d'apprendre quelque chose, lorsque j'eus occasion de prononcer lo nom de Jacques.
Alors, oh ! In scène changea tout à coup, et la langue de la taute Rose, se déliant comme par enchantement :
— Jacques ! dit-elle avec l'expressiou d'une admirntive tendresse, mou cher Jacques, oh ! c’est un brave cœur. Bien que notre appareillage remonte un peu bout, car c'est seulement sou grand-père qui était mou neveu, je l'aime, voyezvous bien, comme s’il était mou petit-fils... ce qui se pourrait quant à l'ôge, et avec du surplus encore, car telle que vous me voyez, monsieur, j’ai près de quatre-vingts ans.
— Vraiment, tante Rose!
— Pour peu que vous en doutiez, monsieur, je vous montrerai mon baptistère; mais c'est aussi bien écrit sur mon visage que sur le papier jauni de l’acte. Parchemin pour parchemin, mon bon monsieur I Aussi je ne sers plus à grand'chose dans la maison ; mais Jacques est bon pour moi, bien boni comme avec tout un chacun, d’ailleurs... comme avec Bernardine... Oh!... oh!,., c'est ou vis-à-vis de celle-là surtout qu'il n bien agit
— Ah! ah!... conlez-moi donc ça, tante Rose.
Et, comme lu le penses bien, j’étais tout oreilles.
Grâce à Dieu, Jacques allait jouer un grand rùlo dans cette histoire, et la taule Rose, celte fois, ne se fit pas prier :
— Vous savez combien j’ai d’amitié pour mon pc lit-neveu, reprit-elle. K 1 » bien! j’ainic pour le moins autant Bernardine. Dame! c'est ut simple, j’ai été la nouirice à défunte sa pauvre met 1 eh ! il y a longtemps de cela 1 c'était alors la plus ricli mi d’Honfleur; mais silèt que la pauvre chère daine s'en fut allée, les choses commencèrent à tourner à mal. Je m'y opposai tant que je pus, monsieur, car c'était moi qui tenais le ménage ; c'est moi qui ai élevé Bernardine. Sou ! père n'avait souci de rien, tant sa désolation était granité. Pour surcroît de malheur, une année survint où beaucoup de vaisseaux périrent en mer, et comme M. Duvcrnay était armateur, Ressuya de nombreuses pertes, et fut forcé de tout vendre, à l’exception de deux ou trois fermes, dont celle-ci, que depuis plusieurs siècles les Grandchamp tenaient à fermage de père en lils. Les Grandchamp, monsieur, ce sont les nm êtres de Jacques : Jacques üraudclianipt Et la tante Rose prononça ce nom avec autan! d’orgueil que s'il eût été question des Laroclieloucauld ou des Montmorency.
Je me gardai bien de l'interrompre en si beau chemin, elle poursuivit :
— M. Duvcrnay ne s’en tint pas là. et malgré mes conseils (il me demandait parfois avis), je le vis avec chagrin partir pour la capitale, dans l’espérance d'y relever sa fortune. Vers le mémo temps, ma pauvre chère petite Bernardine était entrée au couvent de Lisieux. Je restai toute seule a Hontleur, dans la maison Duvernnv, une grande maison, maintenant
.B MKSNIÏ.-AU-BOrS.
vide, et déjà toute délabrée : c'était bien triste! Et puis, jamais rien aue de mauvaises nouvelles de Paris; il y avait comme un», 'jtalité sur mon maître... soit bon ange était parti... et vous les efforts qu’il faisait pour reconquérir l'héritage de sa fille, ne servaient qu’à hâter davantage encore sa ruine. Tous les ans, à l'époque des vacances de Berqardine, il revenait passer quelques jours avec nous, mais toujours plus triste encore cl plus cassé que l’année précédente, mais chaque fois pour vendre une des fermes qui lui restaient. Arriva enfin le tour du Mesnil-au-Boisl Ce fut Pierre Grandcliamp, le père do mon Jacques, qui s'en rendit acquéreur, et c'est un héritage qu’il a laissé depuis il son fils.
— Comment 1 me récrial-jc, comment, c'est Jacques qui est propriétaire de l'a ferme ! mais quelle est donc ici la position de mademoiselle Bernardine?...
— Patience... patience! interrompit la tante Rose, vous allez voir. Cinq années jour pour jour après la mort de sa femme, M. Duvernoy s’en alla la rejoindre, et comme il laissait plus de dettes que d’avoir, les huissiers succédèrent aux croque-morts, et tout, sans exception, devint leur proie. On me mit à la porte, monsieur; et vieille, je sortis de cette maison, dans laquelle j'étais entrée toute jeune ! Elle me rappelait quasiment tous les souvenirs de ma vie; je restai longtemps essise sur le seuil, et je pleurai... oui, monsieur... et tenez, rien qu'en y repensant, je rue sens encore des larmes dans les yeux...
— Pauvre taule Rose! fis-je avec un sincère attendrissement.
— Lorsque Je relevai la télé, reprit-elle, Jacques était devant moi; il avait tout appris, et venait me chercher pour aie conduire nu Mesnil. — l'accepte avec reconnaissance, lui dis-je ; mais mademoiselle Bernardine? — N'eslelle pas trèsliun au couvent de Lisieux? lit-il. — Sans doute, et comme file n’a encore que treize ans. c'est un grand malheur quelle fie puisse pas y rester! — Pourquoi n’y resterait-elle pas? — Parce que M. Duvernoy ne laisse rien, absolument rien, et qu'il faut payer.. — Je paierai, moi. — Tu ferais cela, Jnc-
I ques! — Et pour que mademoiselle Bernardine n on soit pas humiliée, tu lui diras, tante llose, que son père mourant t'a r mis une grosse somme d'argent. Oh ! pour le coup, inon- I lieur, je sautai au cou de Jacques — C'est à M. Duvernoy lue je suis redevable du peu que je sais, répondit-il. n’esl-il pas tout simple que j’acquitte ainsi ma dette ? — Là-dessus, j*- l'embrassai une seconde luis,, et sur les deux joues encore. Pais Las dessus bras dessous, et tous les deux le cœur bien content, nous primes le chemin du Mcsnil-au-Bois. Voilà ce qu'a fait Jacques, monsieur. N'est-il pas vrai que c’est un honnête homme, et qu i! mérité bien qu’on l’aime?
— Assurément, tante Rose; mais depuis ce temp$-là, depuis... •
— Bernardine est restée au couvent do Lisieux jusqu a Page Afi dix-huit ans; puis, comme elle était déjà une grande et •ilc demoiselle, Jacques s'est fait un devoir de donner suite * son pieux mensonge, et il lui a dit : Mademoiselle Iternardine, la tante Rose a encore de l'argent à vous, et vous pourriez aller demeurer avec elle à la ville. Mais outre les amers avenirs qui rena tiraient sous chacun de vos pas, deux femmes seules... c’est bien triste, et peut-être aussi c’est imprudent. il vous faut un protecteur; voulez-vous permettre que je sois le vôtre? Il vous faut une demeure bien animée, bien vivante, voulez-vous consentir à habiter le Mesnil-au-Bois ? Lu ferma et le fermier sont tout à vous... venez!... — N’alutellomenl. Bernardine a accepté, et depuis tantôt deux années, j‘ - ne crois pas qu’il y ait sous le ciel un petit coin de terre où Ion vive plus tranquillement et de meilleur accord qu'ici!
— Je vous crois sans peine, tante Rose, üli 1 oui, certes... je vous crois.
— Mais, comme tant d’autres, vous vous étiez figuré que Ui-rnarditie était ici propriétaire et maîtresse. Propriétaire, aon; maitresse, oui... maîtresse ohéic avec bonheur, maîtresse hien-aiuiêe. Elle est si savante, mu Bernardine, si
douce et si bonne ! Et puis, que de talents, que de savoir, que de charmes! Sa présence a fait de cette ferme un vrai château; les enfants du pays la regardent comme une fée, cl les pauvres comme une sainte. Si vous saviez les soins qu’elle a pour moi. et combien elle m'aime! Si vous saviez quelle reconnaissance elle a pour Jacques I Et cependant elle ne connaît pas la vérité tout entière. Faut rien lui dire : c'est un secret.
En prononçant ces derniers mots, la tante Rose eut un accent et une physionomie si étranges, que je ne pus m'empéchcr de lui dire ;
— Mais d'où vient donc que ce secret vous nie le confiez ainsi, à rnoi, un étranger, un inconnu ?
• — Ah I voilà* fit-elle avec un clignement d’yeux, avec une grimace si enlanliiieuienl malicieuse que je ne pus m'empêcher de sourire.
Elle reprit aussitôt son sir digne, et se leva.
Mais ce fut en vain que je chercha» h obtenir l'explication de ses dernières paroles : elle sembla ne pas m’entendre, et conclut ainsi :
Aimez bien mon Jacques, monsieur, et si jamais vous prouvez fuire quelque chose pour son bonheur, n’oubliez pas qu’il vous a sauvé la vie. Je suis bien votre servante.
El elle se relira.
Pétronille aussitôt rentra de la pièce voisine, dans laquelle la tante Rose l’avait préalablement congédiée, et, s'approchant du lit avec de grands airs stupéfaits :
— Ah ben ! vous pouvez vous vanter de faire des miracles... Jamais la vieille n’en a tant dit!
— Tu écoutais donc, loi ?
— Non. monsieur, se récria Pétronille, mais en rougissant * un peu. Je n'ai entendu que le bruit de sa voix... En a-t-elle dégoisé, mon doux Jésus! Elle qui reste qtièque fois toute une semaine sans dire un mol... Ah ben! oh ben!... en v'tà une sévère ! •
Et la digne Pétronille n’en pouvait revenir encore.
— Dis-moi, lui detnandai-je, comprends-tu, loi, comment et pourquoi la tante Rose m’a fait tant honneur?
— Ali !... je ne sais point.
Décidément, lubie de vieille femme ou but coché, lo bavardage de la tante Rose restait un mystère.
Ce mystère,* à l'heure qu’il est, je ne l’ai point encore deviné; si lu es plus habile que moi, mon cher ami, tu ui'en ■ feras part.
En ce moment, d’ailleurs, j’oubliai complètement la tnnto Rose et son histoire. La porte venait de s’ouvrir de nouveau, Bernardine entra.
— Déjà réveillé!... dit-elle. O mon Dieu... c’est peut-être moi, avec mon piano?... Oh! je n’y toucherai plus maintenant.
— Gardez-vous bien de cela ! me récriai-je. Bien au contraire, faites de la musique pour moi, faites-en très-souvent, et les heures que je dois passer ici me paraîtront encore plus douces!...
— Vraiment I fit-elle avec 'une toute charmante complaisance. En cc cas, il faudra me dire les airs que vous aimez.
Le sujet de la conversa lion était tout trouvé; Bernardine ne tarda pus u me prouver quelle était tout simplement une grande artiste, et comme, ainsi que moi, elle oréférait les
LE MB8NIUAU-B0IS.
C'ét»it Pierre qui méritait le salu», et c'est mol seul qui fus sauvé. (Page *.)
maîtres allemands, U fut convenu que chaque matin, chaque <ioir, elle me ferait entendre quelques-uns des chefs-d'œuvre de Beethoven, de Weber ou de Mozart, ce Raphaël de la musique.
Presque tout le reste du temps, elle le passait è mon chevet, et nous causions; elle assise, et les yeux presque constamment fixés sur son ouvrage; moi, accoudé sur l'oreiller et ne regardant qu’elle.
Tu ne saurais te figurer, mon ami, que de trésors ignorés de tous, que d’enchantements inconnus, je découvris ainsi dans celle adorable et candide enfant. Fleurs enfouies dans l'herbe, son âme ainsi que son esprit, son esprit ainsi que sa beauté, c'était tout autant de violettes t
Puis, elle ployait son ouvrage, et me disait adieu. Mais elle ne tardait pas à se mettre au piano. Le plafond seul nous •(‘parait, un plafond de ferme, quelques planches... il me semblait que nous étions encore ensemble!...
Au bout de quelques jours, d’ailleurs, je pus me lever, descendre dans la salle basse. Il ne m'était pas permis de sortir encore, mais le piano était là. Nous nous y mettions tour à tour, parfois même simultanément, et lorsque notre pensée ne trouvait plus de mots, nous causions avec des mélodies : ce doit être le langage qui se parle au ciel.
Le jour se passant ainsi, la nuit arrivait bien vite. Tous les gens de la ferme rentraient pour le souper, je m'attablais avec eux, et chacun de dire : il n'est pas fier, lmbécilles! la place d'honneur me revenant de droit, j’étais assis auprès de Bernardine.
Après le repas, qui durait une demi-heure environ (mais quelle demi-heure bien employée!) valets et servantes allaient ne coucher. Il ne restait plus dans la grande salle que Bernardine, la tante Rose, Jacques, Pétronille et moi. Jacques s'asseyait dans la cheminée, et fumait sa pipe : Bernardine l'exigeait ainsi. La tante Rose lui faisait vis-à-vis, avec sou rouet ; car, malgré son grand âge, l'infatigable travailleuse
ne demeurait jamais inoccupée. Pétronille adossait sa chaise à la muraille, et, s'accoudant au buffet, ne lardait pas à risquer un premier somme. Bernardine enfin. Bernardine et moi, nous faisions de la musique. Une bougie sur le piano, une rustique lampe suspendue à la cheminée, une joyeuse flambée dans l'àtre, car déjà les soirées étaient fraîches, éclairaient bizarrement ce tableau. Parfois le concert se prolongeait assez avant dans la nuit, et lorsque la lin de chaque morceau ramenait le silence, on n’entendait plus rien outre chose dans la vaste salle que le marmottement de la tante Rose qui n’en disait pas moins ses patenôtres, et parfois l'aboi plaintir d’uu grand chien de chasse appelé Fidèle, qui se brûlait les pattes au foyer, dont il s'était endormi trop près. Quant à Pétronille, elle s'e taisait, et pour cause.
Jacqtf*s nous écoutait et nous regardait de loin, mais sans jamais se mettre en tiers dans notre duo. Nous étions seuls tous les deux, seuls à penser, seuls à réver : c'était charmant!
Vint enfin le jour de ma première sortie. Mais j étais bien faible encore, il me fallait un soutien; ce fut au bras de Bernardine que je franchis pour la première fois le seuil de la ferme, que j'essayai mes premiers pas dans la verte cour plantée de pommiers qui l'environne ; qu’un peu plus lard, déjà redevenu plus ingambe, je lis connaissance avec ces admirables campagnes, avec la lisière de la lbrét, avec le bord de la mer.
C’était la fln de l’automne, il fut splendide cette année-là ; jamais je ne reverrai plus douces et plus mélancoliques journées, jamais la nature fie me semblera plus chatoyante et plus belle
Et puis, tu l’as peut-être éprouvé, au sortir d'une longue maladie, aux premiers temps de la convalescence, il semble que tous les sens soient rajeunis, que toutes les impressions soient nouvelles. C’est comme une seconde enfance.
C’est plus et mieux encore ! Cette vie, qu’on a failli perdre, ou s’en ressaisit, avec une indicible joie, avec une folle ivres*’ L'esclave qui vient d’être rendu à la liberté, le prisonnier qui
Lli MESNIL-AU-B01S.
Je sortis de celte maison. (Page 7.)
sort d’un cachot, doivent avoir de ces émotions-là I On marche avec une sorte de fierté; on respire avec béatitude; on se surprend à parler aux nuages, aux étoiles, aux oiseaux; on embrasserait volontiers chacun des arbres du chemin comme uulant de vieux amis retrouvés tout à coup ; on rit et l'on pleure à propos de riens ; on est heureux enfin. Oh I oui, bien heureux I
Et tous ces bonheurs, tous ces enchantements, Bernardine les partageait avec moil El cet homme nouveau que j’étais, cet homme sans passé, cet homme tout avenir, cet homme redevenu enrant, cet homme digne d’elle... Ah!... que le dirais-je de plus, mon ami?... J’aimais bernardine!
Mais je ne le lui avais pas dit encore; mais je n’avais pas même offensé d’un baiser la main si loyale et si pure qu'elle me tendait ainsi qu'à un frère.
Il était temps de parler, cependant ; il le fallait, car ma convalescence touchait à son terme, et je n'allais plus avoir de prétexte pour rester à la ferme.
Un soir, nous étions tous les deux assis auprès d’une grande haie vive, qu empanachait un bouquet d'ormeaux tordus par lesquels nous étions abrités du veut. De là, le regard planait au-dessus des bois, marbrés de toutes les chaudes nuances de l'automne, et qui, par une pente moutonneuse, semblaient descendre jusqu'au bord même de la mer, en ce uiomeut comparable à une gigantesque opale. L'horizon se perdait dans une longue nuée violette, çà et là trouce par le soleil qui se couchait derrière, tandis que, plus haut, dans la partie orangée du ciel et dans l'infini de l'azur ; s'éparpillait une myriade de petits nuages ailés. Dans cette dernière heure du jour, dans cet immense panorama, enflammé vers un seul point, sur tous les autres s'assombrissant déjà, il y avait un tel calme, un tel silence, que I on entendait au loin ce dernier cri mélancolique des mouettes, qui peut-être est leur prière du soir.
Depuis tjuelquo temps... était-ce des minutes, était-ce des
heures?... nous nous taisions, la main oubliée dans la main, le regard se perdant dans une même rêverie; les deux âmes confondues eu une seule âme.
Tout à coup, Bernardine se leva, et, comine étonnée du chemin qu’avait fait son esprit :
— Il est tard! dit-elle. Voici la nuit; rentrons...
Je la retins par la main, et d'une voix profondément émue:
— Bernardine, lui dis-je, encore quelques instants! C'est un des derniers soirs que nous passons ensemble... L'heure approche où je devrai m’éloigner de vous. Avant de partir, permCtlcz-moi de vous faire l'aveu de ce qui se passe là!... Bernardine, je vous aimej...
— Monsieur! fit-elle, toule palpitante d’effroi, monsieur...
Je ne la laissai pus achever, et, du geste la calmant :
— Pourquoi vous offenser de ma franchise? repris-je avec plus d'animation, pourquoi donc imposer silence à mon urur? C’est lui qui vous parle, Bernardine, et il est tout à vous. Ne me laissez pas partir sans emporter une espérance... Oh ! je serais trop malheureux! PermcUez-moi du moins de me dire : elle m'attendra, je reviendrai. Elle sait maintenant que je ne puis plus vivre loin d'elle... Faites plus encore : ayez comme moi le courage de la vérité... Avouez que, pour vous aussi, ces quinze jours passés ensemble ont été une révélation de l'amour !
Bernardine, que craignez-vous? Ayez foi dans mon serment. C'est loyalement et saintement que je jure de vous aimer toujours. Bernardine, c'est à la face du ciel... Bernardine, c'est devant Dieu ! •
Et je tombai à ses genoux, les yeux suppliants et les mains, jointes.
Elle me regarda longuement, et comme si charmée par mes paroles, «-Ile en écoutait encore en cl le- même le lointain écho. Puis, son visage s'empourprant tout à coun. elle le cacha dans ses mains.
— Bernardine! murmurai-je toujours à sc> pieds. itépou-
dez, Bernardine... :
Kt doucement j'écartais ses deux brus ; sou visage ine réapparut, inonde de pleurs.
— O mon Dieu ! balbutia-t-elle enfin avec l’adorable confusion de la pudeur qui. pour lu première foi», laisse parier l'aninur, ô mon Dieu ! que me demandez-vous lu t Je ne suis pas, moi... je ne puis pas... Mais le jour ou vous quitterez le Mesnil... oh! n’en doutez pus, monsieur Roger, ce jour-la, moi aussi, je serai bien triste!
Et craignant d’en avoir trop dit, honteuse de ce qu’elle aurait pu dire encore, «die s'enfuit.
Innocente et candide Bernardine I je ne songeai pas mêmeà le poursuivre... lion! lum... 4« rustai-la, toujours agenouille, pleurant de bonheur u mou tour, et comme immobilise dans M, ie délicieuse .extase.
Elle m'aimait! elle m'aimait!
Mais tout à coup, un bruit de feuillage froissé, de branches brisées, me réveilla.
Je retournai vivement la tête vers l'endroit d’où venait ce bruit.
lin homme de haute stature se frayait un passage à travers la haie.
Cet homme c’était Jacques I
Je crois ne pas t'avoir suffisamment parlé de Jacques.
C’est un paysan, mais il a reçu une certaine éducation, et. tu a» pu le voir, il est doué d'une rare élévation de sentiments. Son visage, rude et même un peu sauvage au premier aspect, ne torde pas, pour peu quoi» s’y habitue, à vous paraître d’une beauté puissante cl virile. C’est une sorte d' Hercule normand ; et plus d’uue fois, en lo regardant aux lueurs vacillantes du foyer, il m'a semble voir renaître eu lui quelqu'un de ces hardis* compagnons du vieux Guillaume, qui liront en une seule campagne ta conquête de l'Angleterre.
Comme tous les hommes vraiment forts, il parle peu, et il >st d’une extrême timidité, qui va parfois jusqu'à la gaucherie; comme ces bons gros chiens de Terre-Neuve, chez lesquels I»* dévouement existe ii l\ laud'instincl, il est extrêmement doux; mais, comme eux aussi, dans une velléité de cob*re, ou sent qu'il est capable d'anéantir d'un seul bond ceux-là mêmes qu’il a sauvés la veille..
Tel fut précisément l'effet qu'en ce moment me produisit Jacques.
Il avait traversé la baie, il s’élait rué sur moi ainsi qu'un taureau furieux. Mais au moment mémo de m'atteindre, il s'arrêta tout à coup, recula d’un pas qui lit résonner la terre, enfouit convulsivement son visage dans ses doux mains, et, redevenu maître de lui-même, mais affreusement pale :
— Monsieur! me dit-il d’une voix heurtée, c’est mal... c’est très-mâl... (Mi ! si j'avais pi vu çe|» dülis le» roche* noires, si j'avais pressenti que vous abuseriez ainsi de notre hospitalité...
— Jacques, interrompis-je enfin, n’achevez pas des paroles que vous regretteriez plus tard. Je ne suis pas un vil séducteur, et je le prouve à 1 instant. Vous êtes en quelque sorti- le père de Bernardine?
— Son père ? fit-il avec une singulière amertume. Mais je
n'ai pas trente uns. monsieur. *
— Son frère... soit. Eh bien ! frère de Bernardine, voulezvous m’accorder la main de voire sueur?
— I, 'épouser... vous)...
Dans le cri d'étonnement qu’il venait de jeter, il y avait eu comme une recrudescence de colère.
Mais elle s'apaisa bien plus rapidement que la première, cl ce fut avec une touchante bonhomie, une bonhomie presque triste, qu'il ajouta ;
— Au fait, elle l'aimèt
Ces derniers mois me parurent un consentement, et, dans ma joie, qui se réveilla plus folle encore, je ine précipitai au cou de Jacques en lui criant ;
— Mon ami I mon frère... oh ! soyez-en certain, Bernardine
sera heureuse.
Il se dégagea doucement de cette étreinte, et me répondit :
— Bernardine ne dépend que d'elle- même; c’est à Bernardine, elle seule, qu’il faut demander cela.
— À l'instant... allons I
— Allons I... conseil lit- il.
Et nous réprimes ensemble le chemin du Mesnil.
Mais, durant toute la route, je fis à moi seul les frais de la conversation. Jacques avait repris son air taciturne et grave.
Quanta moi, j’étais si heureux de rêver tout haut que, faute d'un compagnon, j'eusse parie de mon bonheur aux arbres du chemin.
Nous ne tardâmes pas ü arriver. ^
La tante Rose filait comme d’habitude auprès de l'ùtre; Bernardine aidait IV trouille n mettre le couvert.
— Écoutez toust... criai-je dès le seuil. Et vous, Bernardine, répondez- moi. Un incident imprévu précipite la demande que je. comptais vous adresser plus tard ; Jacques était derrière la haie. Jacques sait tout, Jacques consent à tout. Il ne me reste plus qu’ii vous obtenir de vous-méjne. Bernardine, voulezvops être ma femme ? A cette brusque conclusion, la tanin Rose cessa tout a coup de liler, et leva ses deux mriW au ciel. Quant à P. trouille. de stupéfaction, elle laissa tomber sur le carn au l'assiette qu’elle était en train d’essuyer.
Bernardine, cependant, ne me répondait pas. Mais il lui avait suffi de se retourner vers moi, pour me faire comprendre qu'une complète métamorphosé venait de s'accomplir en elle.
Elle était très pèle, cl sur tous scs traits, étrangement Contran* s. se lisait la douloureuse contrainte d'une tune lièrequi vient d'être hle»sée dans ses illusion» le» plu» chères.
Tout d’abord, j'étais resté muet de surprise et de déception.
— Bernardine, qm-stionnai-je enfin, que s*cst-il donc passé ?. . . qu'avez-vous ?
Au Imtit de quelques secondes seulement, elle parvint à recouvrer assez d'empire sur elle-même pour me repondre :
— Pourquoi vous jouer ainsi d’une pauvre fille à laquelle vous deviez au moins du respect? Je sais maintenant que voit - été» lia iré a une autre, à volro cousine.
— Mais comment savez-vous? qui vous a dit?...
Silencieuse et digne, clic étendit le bras vers un angle déjà
obscur de la grande salle, et seulement uiors je remarquai qu’il s’y trouvait un sixième personnage, dans lequel io reconnus tout aussitôt mou oucle et tuteur, M. Maniquet.
Comment nvnit-fl pu savoir mon ficellent, mou séjour au Mesnil t Lest encore un mystère pour moi.
LE MESNIL-ÀU-BOfS.
U y avait environ dix jours, j'avais envoyé l'un dos valets de ia ferme chercher uia malle au Havre. Peut-être uies anus avaient-ils fait jaser ce garçon. Peut-être avatent-ils cru devoir avertir mon cher oncle que, naufragé sur la côte normand»*. j'avais été recueilli, j'ciais soigna par une jeune et jolie fille. Or, il n'en fallait pas davantage pour faire immédiatement accourir M. Mamquct.
Tu dois t’en souvenir : l'Idée fixe de cet ambitieux bourgeois fut toujours de me faire épouser sa fillo, et tel était son calcul : Ma sueur s'était appelée madame la vicomtesse de Fontanelle ; il faut qu'a sou tour ma chère Anastasîe change eu Fontanelle son alTreux nom de Mamquct, et me fasse des petils-üls vicomtes I
L'espérance de mon cher oncle se basait sur la prodigalité avec laquelle je dépensalsjnon mince héritage, et sur le gros chiffre de sa propre fortune. Le bonhomme est trois ou quaire fois millionnaire.
il comptait en second lieu sur les attraits de ma cousine Anastasîe. h laquelle il a fait donner à l'avance une éducation aristocratique, et qui. dés f âge de dix ans, se mourait d'envie de devenir vicomtesse.
La dernière fois que nous not • sommes rencontrés, il y a dix huit mois de cela, c’était encore une petite pensionnaire, ui trop bien, ni trop mal, avec un grand aol maigre, et des engelures à tous le» doigts, mais déjà prétentieuse et coquette eu diable ; une digne elève de monsieur ion père.
Qu'est-elle devenue depuis lors? Je l'ignore complètement et lu'en soucie fort pf*u, bien que, je le présumé, elle ail du se m-’llre en grands Irais et passer par de rudes épreuves, alin d’arriver à la conquête du titre rêvé. La dernière présentation se lui avait pas été favorable ; elle s’était rendu cette justice. IK* son côté, M. Mauiquet avait très-bien compris que c'était une exhibili >n mauquec. Une éclipse totale s'en est suivie; mais mon cher oncle n'a nullement renoncé n- su marotte. Il a fait remettre sa Qlle à neuf, voilà tout.
Tu dois comprendre maintenant son empressement. Juste au moment oii le chef-d'œuvre était parachevé, où je ne pouvais manquer celle fois d’être ébloui, il avait eu connaissance de mon aventure, et, dans cette aventure, Il y avait une héroïne de roman : lu juges I
Aussi, dès que j’eus aperçu le petit papa Maniquet, dès que, reportant nies regards vers Bernardine, j'eus analysé cette fois les divers sentiments qui se combattaient sur son visage, j»; compris aussitôt tout ce qu’avait pu dire mon cher tuteur, et bien résolu à lui signillcr immédiatement ma volonté, je repris ainsi la purole :
— Relevez la tête. Bernardine, et que le sourire vous revienne. Jacques, ne ino regardez pas ainsi. Ki vous, mon cher oncle... j’en suis bien lâché pour Anastasîe, mais votre indiscrétion elle-même ine dispense de tout ménagement : voici la vicomtesse de Fontanelle I
Et d’une main enlaçant Bernardine, de l’autre main je la présentais à M. Maniquet.
Te rappelles-tu ces diablotins h faces grotesques, qui saillent hors de leur Imite aussitôt qu'on l'ouvre, et qui nous faisaient tant rire dans notre enfance, après nous avoir (oui d'abord fait si grand’peur? Oui, n est-ce pas? Eh bien! je ne •aurais mieux comparer le Maniquet qu'à cesdiablotins-ià.
Il avait spontanément bondi en arrière, la bouche béante, la face écarlate ei les yeux démesurément ouverts. Son gros ventre haletant faisait sonner à se» breloques une Sorte de tocsin désespéré, cl sa perruque elle-même, preuant part à son émotion, s était hérissée.
— Mais... put-il articuler enQn, mais Anastasie a un million de dot I
— Eùt-elle en dot tons les trésors du inonde, repartis-je superbement, j’aime Bernardine!
lx*s bras de mon cher oncle tombèrent à ces mots, et son front s'inclina consterne, .
Se va pas croire au moins qu'il s'avouât encore désarçonné de son dada favori! Non, non... lu vieux têtu ue songeait qu’à trouver un biais, qu’a gagner du temps ; et lorsque Bar* nurdine et moi nous nous fumes rapprochés de lui, lorsque nous l'eûmes fait asseoir ; „
— Mademoiselle, dit-il, ne voyez pas en moi un ennemi. Roger, je ne contrarierai pas ton inclination, je la comprends; et »i, par sa persistance, elle mérite mou approbation, colle approbation toute paternelle... eh bien, je te la donnerai. Mais..
A ce mms do mauvais augure, je dressai l’oreille, et plus attentivement encore j écoutai le vieux renard. %
Il poursuivit :
— Mais en bonne conscience, lu ne peux pas exiger que je consente, séance tenante, à un mariage aussi disproportionné*... Ne voyez rien d’offensant pour vous dans ce mot, mademoiselle; c’est à vous surtout que j’ai l’honneur de m’adresser, c’est à votre délicatesse... c'est dans votre propre intérêt. Il s’agit de votre avenir, do votre bonheur » Trop de précipitation pourrait le compromettre...' Vous me comprenez, n’est-il pas vrai?... Il vous faut une garantie sérieuse... j’ai de l'expérience, voyez-vous bien... et... et...
Le cher oncle commençait à s’eiubarlwmiller. Fort heureusement pour lui, Bernardine clle-méine intervint :
— Expliquez-vous sans crainte, monsieur, dit-elle... expliquez-vous.
— Et brièvement t... et catégoriquement! ajoutai-je avec une certaine impatience.
Mon machiavélique tuteur omis regarda tour h tour. Puis, afin de se donner une contenance, il ouvrit sa tabatière d'or, et, loul en massant une prise, à l’absorption de laquelle il ue songeait nullement : ,
— Mes enfanta! reprit-il d’un ton cauteleux, mes pauvres enfants, c’est dur ce que je vais vous demander là; uiuis enlin, ii le faut... croyez- moi... il le tant I
— Parlez donc! ne pus-je me défendre de lui crier. Que demandez-vous?
— Je demande que Roger quille immédiatement avec moi le Mesnil, et durant six mois voyage... en Italie, eu Allemagne, où bon lui semblera... Quant a ec détail, je lui laisse liberté tout entière.
— Je vous remercie bien, fis-je ironiquement; après?
— Au bout de ces six mois d’épreuves... nécessaires!... si Roger persiste encore dans son intention de vous épouser, mademoiselle, je m'engage... et sur l'honneur 1... à vous servir de premier témoin. Mais si, au bout de ce laps, le vicomte do Fontanelle, éclairé par le tçmps, par la réflexion, pur...
— Dispensez-vous de la péroraison, interrompis-je enfin, jo refuse!
— Mais moi, j’accepte ! dit tout à coup Bernardine.
— Comment t... vous voudriez?...
— Je l’exige !
Et comme, sur ce mot, la passion allait m'emporter :
— Permottez-moi d’achever, reprit-elle. Je vous en supplie, Roger. Six mois d'absence ne me changeront pas, soyez eu certain. Obéissez donc à votre oncle, et partez. Il est de mon devoir de lui prouver que ce n’est ni pa.” ambition, ni par intérêt que je deviendrais votre femme... Si vous ne reveniez pas au Mesnil...
Et comme j'allais l'interrompre ;
— O mon Dieu ! fit— elle, tout est possible... et d’avance je vous pardonne! Mais si j’entre dan» votre famille, ce sera du moins la tête haute, et tous ceux qui inc repousseraient aujourd'hui, me ftmdroni alors la main. Monsieur votre oncle a décidément raison, Roger. Parlez avec lui dés ce soir... jo vous eu supplie... je le veux!
Il y avait eu tant de touchante simplicité, tant d'émotion tendre et Hère, tant de vraie noblesse, mais aussi tant d'inébranlable résolution dans ces paroles, que moi-mémc j'inclinai la tête, et je me lus.
— Bien... bien, mon enfant! dit la tonte Rose.
Jacques essuya furtivement une larme.
Pétronille eut un geste, une moue, qui signifiait bien clairement : Si jamais pareille chance m’arrivait, je ne ferais pas tant la délicate.
Quant à M. Maniquet, il aspira lestement sa prise, et, d'un air tout joyeux, conclut ainsi :
— Mademoiselle, vous êtes un ange!
Une demi-heure après, nous nous mettions tous les deux en route.
Mais, avant de partir, je m’étais approché de Bernardine, et je lui avais dit :
— N'en douiez pas, Bernardine... oh! je reviendrai!
— Dans six mois, me répondit-elle, jour pour jour, à la même heure , à la même place où vous m’avez dit : Je vous aime... j’attendrai !...
Ce furent là nos seuls adieux
L'oncle Maniquet ne les remarqua même pas. Tout entier à sa recrudescence d’espoir, il était déjà remonté dans la voiture qui devait m’emporter loin du Mesnil; il se frottait les mains d'aise, et. j'en suis bien certain, il se disait ii part lui :
— Anastasie sera vicomtesse!
En arrivant à Paris, où tu ne te trouvais pas alors, je racontai mon aventure à quelques autres amis, qui tous s'offrirent à parier pour l'oncle Maniquet.
Ceci me donna plus de courage encore et plus de volonté. Je me comparai à ces anciens amants de l’époque chevaleresque. qui se créaient à eux-mêmes de longues épreuves afin de mieux attester leur constance; et, tout fier d'exécuter à la lettre la condition qui m’était imposée, je partis immédiatement pour l'ilaiie.
O mon cher tuteur! ô mes braves amis! comme vous vous abusiez sur mon amour! Je n’étais plus le même Roger qu'autrefois, j'étais un vrai héros du Tasse ou de i’Ariosie!
Et d’ailleurs, comment aurais-je pu l’oublier? les chefsd'œuvre de l'art ne me la rappelaient-ils pas à chaque instant, sur cette terre classique de l'idéal? Aujourd'hui c'était une immortelle statue dans laquelle je retrouvais la perfection de ses traits; le lendemain, sur la toile de quelque grand maître, une admirable Vierge me représentait sa divine image ; chaque soir, en m'endormant à la lecture de quelques-uns des sublimes poèmes italiens, leurs vers harmonieux me berçaient de son doux souvenir. Partout ci toujours enfin, j’étais avec mon adorée Bernardine !
Aussi les six mois convenus s’écoulèrent-ils avec la rapidité d’un rêve. Grande était cependant mon impatience, et, dans la crainte qu’on ne me retardât à Paris, je n’y passai même pas, je courus tout droit jusqu'au Mesnil.
Seulement j'avais écrit à M. Maniquet à peu près ceci ;
• Mon cher oncle, *
« J’ai rempli jusqu'au bout nos conventions, à votre tour
de me tenir parole. J'épouse dans quinze jours mademoiselle Bernardine Duvernay, et je compte sur vous pour être l’un de mes témoins. Ne m'en veuille/, pas de n’étre point allé vous rendre visite à mon retour en France; vous comprendrez sans peine que je ne devais pas, que je ne pouvais pas me I rencontrer avec ma cousine Anastasie, avant du moins l’ac- \ compli&sement de mon mariage. Persister après l’avoir revue, | c’eût été pour elle une offense, et peut-être, j eu avais crainte, cela ne m’eut plus été possible... etc., etc. •
Au jour dit, j’arrivai à Ronfleur; mais comme j’avais encore dans l'oreille les dernières paroles de Bernardine, je patientai jusqu'au soir, et, palpitant d’espérance et de bonheur, je me dirigeai vers l'endroit quelle avait désigné en me disant : Je vous attendrai I
C’était l'automne alors, et la nature était en rapport avec la tendre mélancolie de nos âmes; c’était le printemps maintenant, et tout était on joie, et tout resplendissait comme pour célébrer la fête triomphante du retour.
J’aperçus enfin les ormeaux, je m’approchai de la grande haie, j’écartai doucement le feuillage.
Bernardine était là, agenouillée et priant.
Je passai à travers la haie par la brèche que, six mois auparavant, Jacques y avait faite, et, bien que de nouvelle*» pousses eussent sensiblement rétréci l’ouverture, je parvins à m’avancer sans bruit jusqu’auprès de Bernardine.
Elle ne m’avait pas vu venir, elle ne m'avait pas entendu.
Durant quelques secondes, je la contemplai en silence. Puis, je la louchai légèrement ii l’épaule. pile se releva tout à coup, me reconnut et tomba dans mes bras en s’écriant :
— Ah! je le savais bien... moi... qu’il reviendrait!
! Il y a de ces émotions, de ces béatitudes, qui ne peuvent pas s'exprimer par des paroles. Passons.
Je pressai Bernardine entre mes bras, ne songeant tout d’abord qu’a m’enivrer de sa vue. Puis, etnjforté par la passion, j’approchai mes lèvres des siennes.
Mais il y avait en clic tant de pudeur, tant d’immatérialité, tant de rophaelismc, quelle se recula tout à coup, pareille à cette fleur qu'on appelle la sensitive, et qui se referme d'eUemétne au moindre toucher.
— Pardon ! lui dis-je, tout ému par le douloureux effroi répandu sur son visage. Bernardine, pardon!
Mon repentir la toucha, et, lentement elle mit sa inain dans la main que je lui tendais; mais ce fut avec un regard do doux reproche, mais cc fut en frissonnant encore.
Je voulus lui parler, lui dire tout mon bonheur.
— Allons ou Mesnil, interrompit-elle ; on vous y ospere aussi.
El, les mains enlacées, nous nous mimes en marche.
En approchant de la ferme, j’aperçus Jacques, debout sur le seuil et regardant du côté par lequel Bernardine devait re venir, ou bien seule, ou bien avec moi.
Il s’avança à ma rencontre, et me tendant la main :
— Vous êtes un honnête homme! dit-il.
Nous entrâmes.
! . La tante Rose était à sa place habituelle, sous le manteau de la cheminée, exactement comme le jour de mon départ ;
| exactement comme ce même jour, Pétronille était en train dé i mettre le couvert pour le souper.
A mon aspect, la tante Rose eut un geste qui témoignait hautement du peu de foi qu elle avait eu dans mon retour. Quant à Pétronille, sa stupéfaction lut si grande, qu'elle en cassa une seconde assiette.
Après les compliments d'usage, chacun -prit place à tublc* et Jacques, faisant circuler le pichet, remplit les verres.
LE MESN1L-AU-R0U
Jamais je no l’avais vu aussi calme, aussi grave, aussi hospitalièrement solennel.
— À votre bien- venue I dit-il en élevant son verre à la manière antique. Au bonheur de Bernardine !
Au moment même où nous trinquions encore, le bruit d'une voiture nous lit soudainement prêter l’oreille, et lu porte s’ouvrant presque aussitôt, donna pour la seconde lois passage à mon très-cher oncle et tuteur.
Parmi tous les convives, U y eut un premier mouvement de stupéfaction.
Quant à moi personnellement, je me sentais si assuré de mon bonheur, que l’idée d'un nouvel obstacle ne me vint même pas à l’esprit.
— Merci d'étre venu, dis-je naïvement h M. Maniquet; merci, mon oncle. Mais ce n'était vraiment pas la peine de sous déranger si tôt; vous le voyez, nous n'en sommes encore qu’aux accordaiilcs.
— Monsieur le vicomte de Fontanelle, répondit-il en prenant l’air rengorgé d’un ambassadeur extraordinaire, je désirerais avoir l’honneur de vous dire quelques mots en particulier.
— Monsieur Maniquet, répondis-je avec le même cérémo niai, bien qu'au demeurant assez intrigué, monsieur Maniquet, pourquoi ne me diriez-vous pas ces deux mots devant tous? Je suis en famille ici, je n'y veux avoir de secret pour personne.
— Soit! consentît-il avec un geste douloureusement résigné. Mais, souvenez-vous-cn, vicomte, c’est vous-même qui l'aurez voulu.
— Allez!
— Avant de vous laisser vous engager plus loin, il est de mon devoir de tuteur de vous éclairer sur votre position réelle. Peut-être eussé-je mieux fait de parler plus tôt. J'ai craint d'attrister votre insouciante jeunesse... et d’ailleurs, je vous tenais en réserve un moyen de continuer l'existence **orée. En considération de ces deux motifs, excusez-moi...
— Je vous excuse d’avance; achevez.
— Roger... mon cher Roger... je ne puis vous le dissimuler davantage, vous êtes complètement ruiué !
•—Moi!... moi!... c’cst impossible!
— Mes comptes de tutelle sont parfaitement en règle, je suis tout prêt à vous en fournir la preuve! il vous reste à peine une dizaine de mille francs, plutôt uioius que plus.
— - Dix mille fruncsl
— Ah ! dame! monsieur votre père ne possédait absolument lusses parchemins, lorsqu' il épousa mu très-chère sueur Ana'is, ït les Maniquet étaient bien loin alors de la magnifique fortune, que leur a conquise mon industrie. Anaïs eut en dot, et défunt mon père se saigna beaucoup, cinq cent mille francs. Monsieur mon beau-frère les avait déjà passablement écornés. Monsieur mon neveu, vous avez dévoré le reste.
— Mais pourquoi ne pas m’avoir averti plus tôt? pourquoi?.,.
Je n'achevai point. La rougeur qui venait de monter au front de M. Maniquet me dévoila soudainement tout son plan. •Il s’était complu à ne jamais contrarier aucun do mes caprices, il ne m'avait jamais refusé de l'argent, il m'avait même {•oussé à la prodigalité... et tout cela, pour que j'en arrivasse è mon dernier écu, pour que je fusse contraint, par famine, à devenir l’époux de sa fille. Celait décidément un affreux tuteur que mon très-cher oncle ! ,
Il vil bien, à mon regard, que je l'avais compris, et ce fut eu mugissant davantage eucore, qu'il essaya de balbutier la réponse suivante :
— C'était pour que votre folle jeunesse fil honneur à notre... à Vjtrc nom, veux-je dire. Vous étiez si heureux, Roger, de
jeter l'argent par les fenêtres! El puis je travaillais, je spéculais encore $fin de remplacer, et bien au-delà, le capital de vos plaisirs. Vous devez me comprendre... vous savez quel était le rêve de ma vie... Ce n'est plus un million maintenant, c'est d i x millions que je donne en dot à ma fille.
Te dire avec quelle assurance, avec quel éclat triomphant le Maniquet venait de lâcher cm dernières paroles, ce serait impossible, et je ne puis raisonnablement les comparer qu’à ces formidables batteries que l’on démasque inopinément à la fin d’une bataille, et qui tout aussitôt assurent la victoire.
Deux millions ! comment résister à cela ? Comment, dès la première décharge, ne pas sc rendre à merci? Deux millions! Mais avec une telle dot, on aurait pu acheter un marquis, un duc peut-être ! Et mon cher tuteur se contentait d’un vicomte; c’était modeste. Oui. mais ce vicomtc-là, il l’ambitionnait, il le guettait, il le couvait des yeux, il l'élevait pour ainsi dire à la brochette depuis vingt-cinq ans. C’était sa proie, c’était son orgueil, c'était sa passion à lui. Passion tenace, passion vivace, passion féroce! Il fallait que je devinsse son gendre, moi et non point un autre.* Déjà les Maniquet s’étaient cachés derrière l’écusson des Fontanelle, il fallait coûte que coule que les Fontanelle absorbassent définitivement les Maniquet 1
— Réfléchissez, vicomte, conclut-il, en reprenant tout son aplomb. D'un côté, l'obscurité, la misère... de l’autre, la forluue, l'éclat, la luxueuse vie parisienne. J'en appelle à cellelà même à qui vous voulez faire un si terrible sacrifice. Mademoiselle Bernardine, si réellement vous l'aimez, au nom de son avenir, au nom de ses aïeux, rendez-lui sa liberté!... Roger, mon neveu, mou' enfant, il en est temps encore... réfléchis et décide !
Transfiguré par la puissance même de son désir, l'onde Maniquet devenait vraiment éloquent, vraiment beau. D'ailleurs, je ne songeais point à l’arrêter, et l'expression de mon visage devait le stimuler encore par l'espérance du succès. Je le l'avouerai, la révélation inopinée de ma ruine m’avait un instant atterré. Comme tous les gens habitués à l’oisiveté, au luxe, à la vie toute faite, je ne comprenais pas qu’on pût vivre autrement qu'avec beaucoup d'argent. La misère, fantôme évoqué pur mou onde, était là devant inoi, qui m 'épouvantait. Toutes mes illusions, tous mes rêves d'amour, ouvraient déjà les ailes pour reprendre leur vol, et, durant quelques instants, à loi seul je le dis, le père d'Anastasie fut bien près d'avoir raison.
Pauvre Bernardine! en un seul regard de avait lu sur mes traits tout ce qui se passait dans mon aine, et, pale, frémissante, en proie à un doute terrible, elle s'avançait pas à pas vers inoi.
— Monsieur Roger, dit-elle enfin avec plus eucore de dignité que de douleur, monsieur Roger... vous ne m’aimez pas... vous avez peur!
A ce mot, Jacques intervint tout à coup.
— Peur ! s’écria-t-il avec une superbe énergie. Peur de ne nfyis être riche... Allons donc! Lorsqu'on n vingt-cinq ans, de l'éducation, de bous bras, et dans le cœur un franc amour... qu'importe la richesse?... on a le travail!
— Le travail... répétai-je, mais en relevant déjà la tête à ces mâles accents qui vibraient à mes oreilles ainsi qu’une trompette sonnant l’assaut; mais quel travail?
— Celui qui sourit le plus à Dieu, répondit Jacques, celui que de préférence il bénit... le travail des champs. Vous ne savez pas, je vous apprendrai, moi. Il vous reste dix mille francs, c'est {dus qu’il n’en faut pour mettre en valeur les dix hectares de bruyère qui nous bornent au nord. Dites un seul mot, et je vous associe à mon exploitation... Et dès que vous serez au courant, je vous abandonne le Mesnil. Oui, j’ai des idées de voyage, d’émigration... Plus tard je vous expliquerai cela. Quant à présent, acceptez... et sans rougir au moins. J’ai oui-dire que jadis, dans et» pays, des gentilshommes, appauvris par la guerre civile, avaient eux-mêmes conduit la charrue. Celaient de vrais nobles que ceux-là; imitez-lcs!
LIS MKSNIL-AU-BOTS
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— Jacques! m'écriai-je enfin. Jacques, plus un mot... et merci! Merci surtout «le m'avoir fait entendre lu voix du devoir et de onu ur. Si je rougis, c’est d'avoir un instant hésité. Bernardine, pardonnez-moi... Vous aviez accepté la main du vioomt • de Fonlam l.e, vouiez-vous maintenant accepter celle de iiog .;r le pay a.i ?
Les yeux toujours fixés sur mes yeux, elle ne se rapprochait de moi* qu'avec un reste de doute. Ce fut Jacques lui-même qui lui prit la main, cl qui la plaça dans la mienne.
Heureux et fier, je me retournai vers mon oncle, et lui montrant uio femme :
— Monsieur Mnniquct, conclus-je, voici ma réponse.
Il n’en demanda pas davantage; mais, renfonçant son chapeau jusque sur ses yeux :
— Je ne vous pardonnerai jamais! s'écria-t-il avec une fulgurante colère, jamais, jamais !
El il sortit.
Le lendemain même, qui se trouvait être un dimanche, nos bons i-laicul publias a IVglisc, et, durant tout le jour, paysannes et paysans s’arrêtaient pour lire nos deux noms ailichès à la porte de la mairie du village.
Il y a huit jours de cela, et depuis huit jours déjà, je me lève avec l’aube, cl, connue lu l’as pu voir, je travaille.
Tu souris!... Ah... oui, je comprends, tu m'as surpris dans Un moment où la laliguo m’accablait... Dame! quand on n'en a pus l'habitude! El puis il faisait une si grande chaleur, lorsque tu es arrivé ! Oui, oui... jeu conviens, je devais faire assez piteuse mine lous mon accoutrement de faneur, avec mon grand chapeau de paille rabattu jusqu'au menton, et ma longue fourche pendante à la main... Ail! ah! nli !. .. lu le vois, j'en ris moi-même. Mais maintenant voici le soleil qui disparaît dans lu mer. 11 lait frais, il fait bon ! L’air du soir est tout imprégné de la senteur des foins, tout respire le calme, la joie, le bonheur. O fortvnatos himiwn! Je me sens alerte et fort, je suis fier de ce que j'ai fait, j'ai foi dans l'avenir I
Mais pour te convaincre, pauvre Parisien, pour t'amener à 'admiration, à l'envie, j’ai mieux que des paroles.
Tu connais le roman, il est temps de faire connaissance avec l’hêromc... Alloua au Mesnil!
Durant tout ce long récit, j'avais attentivement examiné <a .physionomie de Roger.
Il y avait en lui une chaleureuse exaltation, un poétique enthousiasme; il paraissait fermement résolu, et surtout réollemuiil amoureux.
Cependant, lorsqu’il en était venu à parler do sa fortune perdue, j'avais cru surprendre dans son regard comme un regret; lorsqu’il m'avait vanté sou courage au travail, un commencement de lassitude avait maigre lui percé dans sa voix.
Est-il bien l'homme d'un pareil dévouement, d'une aussi dure renonciation, d'une aussi complète niotamorjdiose ?
— Quand j'aurai vu 'Bernardine, me dis-je h pari moi, je me formerai à cet égard une opinion définitive.
Après quelques dernières pareil» échangées entre nous, nous avions pris le chemin de la ferme.
La prairie semMiii déserte inaintei.au t, ri les grandes moules de foin se profilaient eu noir sur le bleu sombre du
■ ciel, tout au fond duquel on commençait à deviner plutôt qu'a | voir les premières étoiles.
Le calme étnit profond, le si'ence complet; nous n’ènlen- | dions rnéinc plus le bruit de nos pas, amortis par l’herbe fraîchement coupée; nous marchions comme sur uu tapis de velours
Tous les faneurs néanmoins ne s'étaient pas encore retirés , Au moment où nous allions dépasser la dernière meule, j’aper çus, adosse contre çlle, un homme de haute taille, qui, l«» | bras croisés sur la poitrine et la tète penchée vers le sol, semblait étrangement pensif.
— C'est Jacques, me dit Roger.
Et il l'appela à haute voix.
Le fermier fit le mouvement d’un homme qm se revente cr sursaut; et, se détachant de la meule, il s'avança vers nous.
Tandis que le vicomte nous présentait l'un à l'autre, et que Jacques répondait b mon compliment par quelques paroles do bienvenue, un peu froides peut-être, mais dites avec une courtoisie vraiment hospitalière, je l'examinai tout à loisir.
Assurément, Fontanelle n’avait pas trop flatté ce premier portrait. Admirablement proportionné dans sa taille, Jacquc. avait un des plus sympathiques visages que j’uie jamais rencontrés, uri franc sourire b blanches dents, de grands yeux expressifs, et surtout un front intelligent, couronné par une magnifique chevelure brune qui crépciait sur mute la tête, a lu façon des statues antiques. Ainsi que tout pur type d'une forte race, il avait les attaches très-fines, et je remarquai que la main qu'il mit dans la mienne était relativement petite et douce. Mais ce «jui davantage encore me plut en lui, c'était sou air de dignité simple et virile, son maintien réservé, ses puissante» et austères allures. Il ninrchait devant nous, et, bien que revêtu de so blouse de travail, on eût dit un de ces gentilshommes campagnards de la vieille Écosse, que représentent si magistralement U» gravures anglaises.
Tout en cheminant, Roger lui adressait souvent In parole;
I Jacques lui répondait seulement par qu dques brèves paroles,
| mais toujours marquées uu coin du bon sens, mais toujours dictées par une délicatesse de sentiment au-dessus de sou état;
I Quand il s'egay ait, ce devait être un eburrunnt compagnon ; eu ce moment, il semblait en proie à une sorte de mélancolie amère, de tristesse péniblement dissimulée, et ce dernier trait acheva de lui concilier des ce soir-lù mon amitié.
Nous arrivâmes bientôt au McsnH. qui, b l’exemple de la j plupart des ferlin» de In cote normande, était enceint d'un haut talus de terre gmomié. sur lequel croissaient de grands urbn» destinés a former obstacle au vent de la mer.
! Après avoir franchi cette espèce de retapait que formait une simple barrière de bois point, on sc trouvait dans un vaste verger, remarquable par sa luxuriante verdure, et qu'accidenta ientçà et la les granges, les étables, le pressoir, cl je ne sais plus encore quels autres batiments, la plupart recouverts en chaume, et que l'on entrevoyait confuséineul à travers les basses ramures des pommiers.
Au pied de ces totaux arbres, dont la greffe devait remonter au trop célèbre pommier du paradis, s'étendait un immense tapis d’herbe émaillée de lleurettes. Ça et 11 broutaient, fola- I Iraient ou dormaient les divers animaux familiers de in ferme : deux bonnes grosses vaches, une jument et son poulain, quel- : quos jeunes pores, un couple de moutons privilégié», etc., etc..
J alla, s oublier le baudet, cl ce serait vraiment de l'ingratitude, car il se prit b entonner, sans doute en mon honneur, i une bruyante fanfare, à laquelle s'associèrent hospitalièrement les canards, qui barbotaient une dernière fois dans la mare, les poules et les dindons déjà presque tous perchés pour le sommeil.
Quant à la maison, h la droite de laquelle se devinait le jardin derrière sa haie vive, clic était fort ancienne, et, contint) son nom l'indiquait, elle avait dû j-Hî» être une petite eliàtei* Ionie, un manoir, un nut ntt, un » Au sommet de soit grand toit pointu, qui surplombait «Je beaucoup le premier j étage, sc dressaient encore avec fierté quelques vieilles fer-
ilatttfiries seigneuriales. Deux ou trois fenêtres conservaient «a croix de pierre et les encadrements caractéristiques de la Renaissance; l’une d'elles avait même pieusement gardé ses vieux vitraux à châssis de plomb. A l'angle gauche enliii, restait une vrajakiurdlc, surmontéç de sa haute campauillc d'arîoise, qui, ^^chant un peu de côté, la coilTait avec une sorte e coquetterie tapageuse-
Tout cela était bruni, vermoulu, quelque peu démantelé; uiais le temps qui détruit d’une main, pare toujours de l'autre, la façade tout entière était revêtue d'un splendide manteau de vigue. folle, de rosiers grimpants et de chèvrefeuilles. Au Mal, une pittoresque et délicieuse habitation!
Sur le seuil, on tombait un dernier rayon attardé, sommeillait le vieux Fidèle, son gros museau noir allonge entre ses haltes fauves. A notre approche, il se redressa tout ir coup, ilsira l'air un instant, et bondit vers son maître avec de grands Lois joyeux. Mais presqu’aussilot, nous ayant aperçus, il roula vers la purte, et se remit en travers avec de sourds grondements, comme s’il se disposait à nous eu dcleiidrc l’entrée.
— Ccst singulier! ine dit Roger, tandis que Jacques écartait et calmait le chien, chaque lois que je rentre ii la ferme, voici l’accueif que me réserve Fidel *. J’ai eu beau me meure t*ii quatre pour capter ses bonnes grâces, il s'obstine a mo huiler en eun> mi !
Nous entraînes.
Carreau rouge, rideaux blancs, ameublement en chêne noirci, vaisselle et pot* ries sur le bahut, crémaillère cl chenets do fi'r, t.iut était d 'une excessive propreté, d'une propreté flamande.
lue seule personno, une femme, se trouvait là, qui, accroupie devant faire, y ravivait une joyeuse (lumücc de bois sec.
Au bruit de nos pas, elle se retourna vivement, et, sans qu'il fut be oin de uie la nomm *r, je reconnus Pétronille.
G’< tait bien là la grosse servante normande, dont Fontain’lle m'avait esquisse la charge. Elle était vraiment superbe, *v.*e ses gros sabots, son jupon court, son pourpoint de tricot, a grande bouche rieuse, sou nez en trompette et sou bonnet «le colon.
Se redressant fout (le go, elle courut à Jacques, et lui lit graudïéte, à peu près a la meme façon que Fidcte.
Puis elle se retourna vers nous ; et chose singulière, après uiriout ce que m'avait dit Hoger, il y eut en elle un changement immédiat, une sorte d** brusquerie hargneuse qui me frappa. Oui, ce que j avals déjà lu dans le regard du vieux chien, je crus un instant le voir passer dans les grus yeux tou leurs de la servante.
Roger u'ulla pas. si loin, maïs il s’étonna nonobstant du froid accueil de Pétronille, et il lui dit :
— Qu'as-tu donc ce soir, toi ? Pourquoi diable me fals-lu la
moue ?
— La moue monsieur?
Elle sc mit à nrc d’un air bêle.
— Eh bien oui !... Pourquoi?
— Je ne sais joint?
Et oile s’en retourna à sa flambée.
— i’.a se croit en droit d'avoir dos caprices, sous prétexte
•st ttuc femme... ou o peu près, plaisants Roger, tout fli s'asseyant auprès do moi, non loin de la porte d'elitrcc.
il y eut un silence...
Roger sifflotait un air de- chasse, je regardais c'a et là, Jacques avait disparu. Pétronille soufflait toujours.
— Où doue col Bernardine > demanda tout à coup le vicomte,
— Elle a dû vous voir von , répliqua îa s . vante sans se déranger ; elle va dcsoeutirc.
A mon tour, je m’informai de la tante Rose; le type de cette presque centenaire avait vivement excité ma curiosité, lors du récit de Fontanelle.
— Oh !... oh ! (il Pétronille, vous ne la verrez point ce soir, la tante Rose. Elle était bien trop fatiguée de sa grand course d’à ce matin, elle est allée sc* coucher dès en même temps que le soleil.
Quelle était cette grande course ? Roger ne parut pas curieux de rapprendre ; je craignis d'être indiscret en le lui demandont.
En ce moment, d’ailleurs, le frôlement d’une robe se fit entendre dans f escalier sonore, un tremblotant filet de lumière encadra la porte à laquelle il aboutissait, et presqu’aussitôt, cette porte s'ouvrant, une jeune ÜUe apparut... c'était Bernardine!
Ah f pour le coup, jo compris Roger, et, comme il me l’avait promis lui-même, je l’admirai, je l’enviai. Mieux encore, je crus immédiatement à sa transformation, à son amour, à sa volonté, à tout e.* qu’il m’avait dit : la céleste créature qui venait d'entrer était bien faite pour accomplir des miracles.
Raphaël. Murillo. Rubens ont immortalisé tour à tour, dans la divine image de Marie, fid .il do la beauté chrétienne.
'Bernardine réunissait en elle quelque cijoâc de ces trois types sublimes.
Elle avait la pureté de lignes et la transparente distinction dç la vierge italienne ; la g ni ce cbasle et le charme puissant de la vierge espagnole ; les grands yeux bleus, l’ondoya n te chevelure blonde, et l’adorable carnation de lu vierge flamande.
Elle était grande, élancée, el bien qu’un peu frêle encore, mignonnerncnl arrondie dans toutes ses forme-». Ses moindres allures étaient empreintes d’une dignité simple et pudique, qui, tout aussitôt, inspirait la sympathie et le respect. Sa uibdeste robe de laine, d'uu gris presque bleu, avait ces plis longs et sévère» qui rappellent les statues antiques. Lu lumière qu elle portait en ce moment se reflétait en plein sur son visage, et, rayonnant sur l'or de ses cheveux, les encerclait d'une sorte d'auréole. Jamais je n'oublierai cette première impression.
Roger nous présenta l’un à l’autre. Elto me salua d'une façon vraiment charmante, et dans son frais sourire, j’entrevis briller des dents admirables.
Stupéfait de rencontrer à la fois tant de perfection» réunies, délicieusement ému par le charme indicible qui émanait de relie angélique jeune tille, presque interdit, j’essayai de balbutier un compliment, fort bête sans aucun doute, et dans letqiicl je dus infailliblement la comparer à une fleur, à une perle, à une étoile.
Bernardine, très-heureusement, me prit en pitié, et m'interrompit par quelques mots d'unç tiw- grande simplicité*, mois dans lesquels il y avait assurément beaucoup plus d’esprit que dons tout ce que je venais de lui dire.
Quelques minutes plus tard, elle présidait le souper, un souper .semblable à ceux que m’avait décrits le vicomte, et jamais je n’ai vu maîtresse de maison .s’acquitter plus dignement do celle tâche: on eût dit une jeune châtelaine de In vieille Normandie fondai \
Lorsque tonies ies assiettes turent remplies, KlronilJe en oréscula une dernière en disant;
LH JM ESN 1 L- \ U-B01S.
ir.
J’aime Bernardine! (Page 1 I.)
— Pour ma tante Rose?
— C’est vrai I lit Bernardine avec un doux accent de regret. J’allais l'oublier, moi., pauvre tante Rose!
— Moi, jejie l’oublie point, se récria Pétronille, et je m’en vas lui monter ça tout de suite, car la fatigue des jambes ça n’empêche point l'appétit.
— C’est bien, dit Jacques, c'eSt très-hien f ma flllo ; j’aime à le voir empressée ainsi au service de la tante Rose.
— La tante Rose ! reprit Pétronille avec un nnif enthousiasme. Ah mais! c'est que je l’aime bien... j’irais pour elle au bout du monde, et sans sabots encore... ah mais I
— Je te sais gré de ce lion sentiment-là, reprit Jacques, mais il est tout nouveau chez toi, ce me semble; car, si j’ai bonne mémoire, il y a quelques jours encore lu te plaignais sans cesse des sévérités de la tante Rose, et souvent j’ai du te réprimander à propos de ton manque de respect envers elle?
— Oh! c'est que je ne savais point alors ce que je sais maintenant..., c’est que, depuis quelques jours, elle m’a causé.
— De quoi donc?
Pétronille s’arrêta tout net, rougit jusqu'aux oreilles, et revenant à sa réponse ordinaire :
— Je ne sais point, conclut-elle.
Puis, emportant le souper de la tante Rose, qu'elle avait complété durant ces derniers mots, elle s'empressa de monter à l'étage supérieur.
Mais, avant de refermer la porte, elle lança dans In direction du vicomte un second regard pareil à celui que j’avais remarqué déjà, cl qui me lit venir inopinément à l’esprit cette déduction, plutôt instinctive que logique: Il y a au Mesnil une sourde opposition contre Fontanelle; c'est par Fidèle que cette opposition n commencé...; elle aboutit à Pétronille... Qui sait si duus le milieu ne se trouve pas la (unie Rose?
La fatigue était grande chez tous les gens de la ferme, le repas se termina promptement. Jacques ne tarda pas a ? retirer ; Pétronille était remontée pour la seconde fois auprt de l’invisible tante Rose, qui probablement lui ramait ; Bc nnrdine, Roger cl moi, nous restâmes seuls tous les trois dai la grand’salle.
Après un instant de silence, durant lequel chacun de not prêta rêveusement l’oreille à tous ces vogues bruits du crépi cule, symphonie que chantent les campagnes avant de s'ei dormir, Roger entama l't'titrclicn , et Bernardine, bien qj parlant très-peu, ne tarda pas à faire preuve d'un rare U sens, d'une vraie sapience normande. Souvent même il I échappait, mais sans quelle parut en tirer orgueil, et tout a turelicmcnt, comme des fleurs s’échappe le parfum, des e: pressions harmonieuses et poétiques.
Bientôt, sur la demande de son flancé, clic se. mil au piao| elle chanta. Celle fois encore, Roger ne m'avait pas trompl Bernardine était réellement une grande musicienne, et sa vo surtout, bien quelle ne cherchât pas à lu Taire briller, sa vo avait un timbre, une pureté, une douceur, qui pénétrais) l'âme et la transportaient dans le ciel. Et puis, quelle tend) animation dans ses grands yeux bleus ! Quel incomparab coloris sur ce charmant visage, sur cette peau si fine et blanche, ù la fraîche surface de laquelle l'inspiration faisa) pour ainsi dire, éclore des roses ! Ce n’était plus Bernait» que j’avais devant moi, c'était sainte Cécile çUe-tné'iic 1
l’ne chose surtout m'étonnait en elle : c'était la romplè naïveté de son innocence. L'amour n’y avait porté nucui atteinte, et pareille à ces neiges alpestres auxquelles la ma' de l'homme n'a jamais atteint, elle conservai! encore la Ma cheur immaculée de la première enfance. ’üh! oui, m'avait dit vrai, lui, ce Parisien, ce roué que nous !
, niions Fnuhlns, il avait été tellement intimidé, déroulé, t formé par celle austère et sainte candeur, que, tout en oiinà , Bernardine ; que. tout en s’en faisant aimer, il n'clait p sorti du respect et de redorai ion, il n'avait pas plus luit ot
ai,
sur an u té, trll
II marchait (levant nous. 14.)
bro en elle qu'un pieux pèlerin n’en fait h In Manche madone nu pied de laquelle il s'agenouille. O n était pas seulement de corps que Bernardine était vierge, c’était encore d’esprit, c’était surtout de l'âme, y
Il devait être fort tard déjà lorsqu’elle prit congé de nous et remonta vers sa chambre* comine escortée par le sillon de lumière que projetait nu loin derrière elle la lampe qu’elle tenait à lu main.
Roger ni moi u’avions envie de dormir; nous passâmes dons le verger.
— Eh bien! me demanda-t-il dès le second pommier, ch bien ! «ju’en dis-tu ?
— Je dis, m’écriai-je, qu'il n’y n pas au inonde une seconde Bernardine! Je dis que si lu as jusqu'au bout le courage de ton bonheur il n’y uura pus sur la terre un homme plus heureux que toi.
— Le courage! murmure-t-il avec un accent quelque peu fiévreux. Oh I oui, je l'aurai, ne fût-ce que pour couquérir le droit de dire à la tante Rose : Elle est à moi, bien b moi ; luissez-nous donc nous aimer en liberté I
Cette boutade inattendue me remit aussitôt eu tète mes observations, ou plutôt mes pressentiments de toute lu soirée.
— J’ai donc deviné juste ? repris-je ù demi-voix ; la tante Rose est ton ennemie?
— Mon ennemie!... non. Mais elle est là, toujours là, entre nous... ça devient insupportable !
— Il me semble cependant que ce soir...
— Ce sol •% elle .vivait bien que tu ne inc quitterai* pas, et CuiYjiiic d avoir un remplaçant, elle s’est donne contré ©our
quelques heures. Mais demain, elle recommencera, j en suis bien certain, à m’épier, à me taquiner, b me tyranniser! Plusieurs fois déjà uoqs avons eu maille b partir ensemble; mais qu elle n’y revienne plus, ou sinon...
Le vicomte paraissait furieux.
— Tout beau ! lui dis-je. un peu de pnlicncc, et grâce je l’en supplie, pour la tante Rose ! Je ne Ja connais pas encore; mais je ne sais pas pourquoi je ine sens tout disposé b l’aimer, cette pauvre bonne vieille ! C'est dans ton propre intérêt qu’elle agit ainsi: il ne faut jamais escompter le mariage ! D'uilleuis, Bernardine me semble assez bien gardée par sa propre vertu, et c’est une de ces (lancées auxquelles on peut être lier de faire sa cour devant tout le monde. N'attriste donc pas ton bonheur |M)iir une bagatelle, et jouissons sans arrière-pensée de cette belle nuit, qui semble faite tout exprès pour le doux épanouissement dos rêves d’avenir!
Effectivement, le spectacle qui se déroulait de toutes parts autour de nous était sublime. Au milieu d'un ciel tout semé d’étoiles, comparables b de grands yeux qui regardaient la terre en souriant, la lune, trônant sur quelques légers nuages d’opale, irradiait sur les masses vertes de la côte et sur l'immensité de l'Océan, comme une pluie de diamants et d'escarboueles. Il en restait de suspendus dans les arbres, H en tombait parmi les herbes du verger, il en tremblotait sur la façade du vieux Mesnil et jusque parmi les ferblanteries bizarres de son grand toit pointu. Lue douce brise, souillant de la mer, courbait gracieusement la tête des arbres, et chantait en sourdine dans leur feuillage. Dans la nature tout entière, on sentait, je dirai» presque ou entendait, cette multitude fermentation, ce travail harmonieux do la terre uu printemps, de la terre en amour!
— Tu as raison, médit Roger, ne pensons qu’à elle... Tiens, liens*.. elle veille encore, elle est là.
Uu doigt il me montrait une fenêtre, la seule éclairée de