LE M ESN I L- A II-BOTS
tout le Mesnil, el que tapissaient, qu'eticadraicnl à l’envl toutes les plantes grimpantes de la façade. Une guirlande fleurie coupait même a deux reprises l'ouverture et la subdivisait ainsi qu’un Uvlle gothique, dont la lumière intérieure faisait ressortir les moindre ornements. Il y avait enfin, vers le centre, une large feuille de vigne, qui s’étalait avec une sorte d’art, et de loin ressemblait ù une transparente emcruude. C’était bien là la fenêtre de Bernardine.
Assis tous les deux, ou plutôt couchés dans l'herbe, mais ne parlant qu’à demi-voix de peur de trembler le calme si profond de cette belle nuit, et comme enivré* par les pénétrantes senteurs qui s’en exhalaient, nous restâmes b rêver en regardant cette fenêtre, et, bien après que ta lumière s’y fut éteinte, nous rentrâmes.
En ce moment même, minuit sonnait au rustique coucou qui décorait la salle basse.
— Que ferons-nous demain? demandni-jo ou vicomlc, tout en prenant l’un des deux bougeoirs préparés pour nous.
— Demain ? fit Roger. Oh ! oh ! demain nous nous reposons, car la fatigue d’aujourd'hui m'a brisé, et. pour mon compte, je veux redormir enfin une grasse matinée. Reste donc trèstard au lit, je ferai de même, et puis après... nous verrons!
Je serrai la main de Fontanelle, el je montai dans ma chambre.
Un superbe lit m'attendait, un lit d'une telle hauteur qu'une échelle n’cùl pas été de trop pour y mouler.
J’escaladai nonobstant cet édifice, ou milieu duquel je disparus, submergé dans la plume.
Quelques minutes après, rêvant à\|cmi déjà, je me disais:
— Mon Dieu*! graliliez-mol doue aussi d'un naufrage sur cette verte côte... Faites que j’y sois recueilli par une autre Bernardine... s’il en est... que je l’épousé, et qu’à mon tour, je devienne un fermier normand. C'est là lo bonheur!
— Où donc, que vous allez? ine cria le lendemain matin Pétronille, au moment où j'enjambais la première marche de l’escalier conduisant à la chambre de Fontanelle.
— Oii je vais? répondis- je. Eh parbleu, réveiller mon ami.
— Ce n'est |K>int la peine de vous déranger pour ça, monsieur.. Y a déjà longtemps qu'il est décampé.
— Depuis quand donc? demandai-je, tout surpris que Roger n'eut pas fait le paresseux, ainsi qu'il le désirait si fort, ainsi qu’il me l avait annoncé lui-même.
— Eh 1 pardine, monsieur, depuis le
c’esl-à-dire depuis le lever du soleil !
— Oui, monsieur.
De plus en plus stupéfait, je me récriai, el, avec un accent de commisération profonde :
— Pauvre garçon I
— Fait est que ça n’avait p8s l’nîr do lui aller du tout, reprit narquoisement Pétronille. C’est nu*: qui la réveille.
— Toi, malheureuse I
— Dame!... c’est la tante Ruse qui me l'avait dit.
— La tante Rose?... Ali!... al»!...
— V là donc que j’entre dans la chambre à M. Roger comme c'est mon accoutumance’ depuis qu'il est paysan comme il me le recommande lui-même chaque soir...
— Excepté hier!
— Eeepté hier, oui... Mais il y a le liolteînge aujourd'hui, el ça presse, vu l'orage qui menace... La taule Rose en répond; elle a son rhumatisme. J’entre donc. Ohé... ohé! il ne lioiigeait pas plus qu’un soliveau... en vous respectant ! j’avance jusque dans son oreille, el bien plus fortement encore je lui crie: ohé donc.,, ohé donc! voici le jour... Il entrouvre lin œil, et d’un ton tout cncoléré : Je veux qu'il fasse nuit pour moi jusqu'à neuf heures ! qu'il ine répond. Mais je ne m’intimide |>ointde cette première rebuffade, et je reprends : monsieur, vous m'avez enjoint de vous tarabuster, de vous bousculer, et même, au besoin de vous inonder, jusqu'à ce que vous soyez debout... Je suis dans mon droit. Primez garde ! Il n'en tient compte el se renfonce dans son lit, ni plus ni moins qu’un blnireaiç dans son trou. Je ne fais ni une ni deux; je commence à lo bourrer d’une main, de l'autre à tirer les couvertures. Il marmotte des gros umts à mou égard: je ne l’en secoue que plus fort, et finalement, comme il se fâche, je lui llanque » la tête une grande potée d'eau. Il me l’avait dit, monsieur; j'étais dans mon droit...
— Mais pas hier soir t observai-je en guise de parenthèse, mais pas pour ce matin t
Pétronille ne parut point remarquer celle interruption : mais elle quitta la fiêrc attitude qu elle avait prise, et se campant les deux poings sur les hanches, elle se pril à rire aux éclats:
— Ah ! ah! ah! monsieur, la drôle de figure qu'il me fit... je crois la voir encore. Il me disait des choses... Mais ça m’était bien égal à moi, je suis-t-uu garçon! Et retranchée derrière le grand fauteuil qu'il a fait monter dans sa chambre, avec le restant de ma potée, bravement je le menaçais encore: Habillez vous vivement, notre maître, ou je redouble.
Et, prenant une chaise qui sç trouvait sous sa main, elle simula la mise en scène de la situation.
— Décidément, lui dis-je. vous êtes impitoyable. Pétronille, el vous devez avoir rendu mon pauvre ami bien malheureux.
— Je U* croirais assez, repril-olle sans le moindre remords, car il avait une (1ère envie de se recoucher. Mais pas moyen, la couchette était toute mouillée. Fallut bien si* résigner à vêtir scs hardes. .Valiez pas croire, cependant, qu’il renonçât encore ail sommeil. Oh! que non. En avait-il uueeuvic, mou doux Jésus I mais en avait-il uuel
— Pauvre Roger!
— Je n’en aurai pas le démenti, dit-il, je m’en vas dormir dans la grange 1 Et il y allait, monsieur, tout eu bougonnant sous son grand chapeau, qu’il avait enfoncé jusque sur scs oreille*, ni plus ni moins qu'un fuit d'un bonnet de coton par une rude nuit d'hiver. On eût quasiment dit qu'il ne voulait pas voir le jour. Mais voilà que. sur le seuil, il se rencontra face à face avec la laute Kose, et, bon gré mal gré fallut bieu se rendre au lioUelnge.
— Vraiment... quel moyen employa-t-elle donc? lime semble qu'a près les tiens...
— Oh! monsieur, elle ne lui jeta point d'eau... mais elle lui dit des choses...
-Qu elles choses?...
— - Des choses 1 res- bien, monsieur, et surloiil très-polies . qu’elle lui demandait, humhlm • i pardon de l'avoir fuit réveiller comme a l'ordinaire, bieu qu il ue m en eut pas renouvelé
l’ordre lu veille au soir;., qu elle nvnil |>ensé que c’était par oubli;... qu'elle croyait qu'il voulait persévérer dans son apprentissage, et que ça pressait, vu le* prochain départ de Jacques;.*, que lorsqu'on renonce à la fortune, il faut savoir se mettre immédiatement au travail ; qu’il est de ccs jours dans l’année où les plus riches cultivateurs, où les plus paresseux eux-mêmes, retroussent la manche et se mettent à la besogne, car l’orage n’attend personne, et souvent une seule heure de retard occasionne de grandes pertes! Que sais-je encore, moi ? Tout ce que je puis vous garantir, c’est qu’il n’a plus songé au chemin de la grange; et qu’il a pris directement celui du pré.
ie n’en demandai pas davantage, j’avais compris, et je plaignais à part moi le vicomte ; les malignes excuses de la taule Rose avaient dû lui sembler bien autrement cruelles que tes bourrades cl que l'aspergement de Pétronille]
Voyant que je ne l’interrogeais plus, la rustique servante avait repris son balai pour achever le lavage des nbord* de la maison, et, les jambes nues, la colle retroussée jusqu'aux genoux, les sabots a demi-su bmerges, elle s'escrimait d'estoc et de taille avec une sorte de fougue vigoureuse, qui n’eut pas manque d'exciter l'enthousiasme de M. Courbet, si d’aventure il eût passé: pur là.
Après quelques minutes d'incertitude, l’idée me vint d’aller tout d’abord souhaiter le bonjour à Bernardine, et pour demander où je pourrais la trouver, je repris In parole.
— Elle est itou dons le pré, répondit Pétronille. V’Ià pas tant seulement un quart d'heure qu’elle est partie avec Jean, qu'est aol’ domestique, et Martin, qu’est notoaudet.:. sauf vol’ respect... pour porter la collation aux botteleurs. l> n'était pas, cependant, raccoutumance à mademoiselle; mais, celle loisci, parmi les botteleurs, il y u M. Roger!
Et, satisfaite de ce coup de patte, la maritorne normande se fendit la bouche jusqu'aux oreilles : elle souriait.
— Il n’y a donc personne a In ferme? Ils-je avec un commencement de mauvaise humeur.
— Il y A moi ! riposta dignement Pétronille, moi seule, car, tout aussitôt après sou petit sermon d'à oe matin ! la tante Ituse est sortie pour sa grand’coursel
bans ce dernier mot, qui ine revenait pour la seconde fols à l'oreille, U y a\ail eu cette fois une importance qui tenait presque du mystère.
*- Quelle grand»* course ? fis-je donc avec une certaine curiosité.
— Eh!... pardinc... sou pèlerinage!
— Quel pèlerinage?
*— Sa ncuvaine, donc... sa grande ncuvaine a Nolrc-Dainodt'-Gruce !... Croiriez-vous, monsieur... croiriez- vous qu'a son âge, et presque toute perdute quelle est, elle s'en va chaque matin, toute seule, à pied, pieds nus, jusqu’à la chapelle de la cote!.,.
— Mais il y a plus do deux lieues d’ici là! me récriai-je, » y pouvant croire encore.
— Deux lieues et demie, monsieur! tout aillant pour revenir. En tout cinq. El voici déjà quatre jours quelle tient bon ! Ht ça doit durer ainsi jusqu’au neuvième, qui s*; trouve être précisément celui du mariage de mademoiselle Bernardine.
— Mais comment Jacques n'a-t-il pas. exigé que quelqu’un l accompagnai, la soutint?...
— Elle no l a pas voulu, monsieur; elle prétend que ru regarde uniquement le bon Dieu, qui n’exaucc que ceux qui
ont le courage, dit-elle, et qui donne la force à tous ceux uuo met en marche In ferme volonté de la prière.
— Mais pour qui cotte prière? mais dans quel but cette ncuvaine?
— Ah ! conclut Pétronille en retrouvant aussitôt son visage bête et ses quatre notes favorites. Ah ! je ne sais point.
Puis, comme enchantée qu’une occasion lui permit de ne point être questionnée davantage :
— Tenez! s'écria-t-elle en étendant le liras vers In barre de l’enclos, tenez, monsieur, si vous doutez de mes paroles... voici justement In tant** Rose qui revient! Faut bien vrai que le l>on Dieu la soutienne, car elle n’a pas mis plus de cinq heures aujourd’hui, et, comme vous le pouvez voir, constante à son vœu jusqu’au boul, elle porte encore ses chaussons et ses sabots à la main I
C’était vrai : l’héroïque pèlerine s’nvançnit pieds nus. et quelques gouttes de sang figé sur une peau jaunie romme un vieil ivoire, attestaient, hélas! que les cailloux du chemin n’avaient pas respecté leur courage. Ses pas étaient courts, saccadés, mais vils encore et , j’oserais presque le dire, alertes. On eut pu croire qu’uu ressort secret la faisait mouvoir, et que, secousse par secousse, elle était attirée en avant par quelque magnétisme inconnu. Par sa pose aussi, par la rigidité de tout le haut de son corps, elle tenait du sumnambulismo : le plus puissant de tous les lluides u’esl-il pas la foi ? Bref, elle marchait la tète légèrement inclinée vers le sol, et l'iune tellement absorbée «la 11s la dernière oraison de son vœu, que, grâce au ciel, j'eus le temps de l’examiner tout à l’aise.
Vous sou venez- vous du portrait de la iu< re de Rembrandt peint par lui-mèuie ? Eli bien ! lu tante Ruse, celait celte bonne et grave vieille-là!... Son visage, d’un bistre propret, 84 - siHonnuit d'une multitude de rides, monui's. effilées, extrêmement mobiles, et par conséquent très-expressives. Elle avait le front haut et étroit de toutes les personnes pieuses, le nez mince et busqué qui dénote les mœurs austères, la bouche très-rentrée et le menton très-saillant, signes infaillibles d’une volonté patiente et tenace. Dans ses yeux, parfois vifs et pétillants comme des yeux de toute jeune fille, mais le plus souvent voilés, soit par les paupières elles-mêmes . soit par de grandes lunettes de forme antique, il y avait une tendresse infinie, une douce sévérité , une tout attrayante droiture, et souvent aussi, alors que son sourire 1111 peu étrange venait accentuer son regard incisif, une malicieuse bonhomie, une causticité toute gauloise. It ne faisait pas bon être son ennemi ; bien qu’elle n’eût plus do dents, elle mordait ferme. Pour ceux qu'elle estimait, qu’elle aimait, c’était le dévouement incarné; pour tout un chacun, c'était une bonne vieille de haute expérience et de sage conseil.
Ce ne lut que plus lard que j'analysai tout cela; mais, dès la première rencontre, je le devinai, et je un 1 dis aussitôt ; Bien décidément l’instinct ne trompe jamais, j'ai eu raison do dire que j'aimerais la tante Rose! Brave vieille, va... bonne, gruiid-mumau bon sens, comme l'appelle Jacques, à ton approche, j otai respectueusement mon chapeau, et plus encore de cœur que de la tête, je te saluai, en ajoutant il part moi : Voici quatre-vingts ans de droiture et de bouté qui passent!...
En recevant ce juste hommage, Hle rejeta tout à coup sa haute taille, que jusqu'alors oüc avait tenue quelque peu voûtée, et tin* fit celte méthodique révérence dont m'avait parlé le vicomte, une vraie révérence de princesse douairière! Puis, sans dire un mot, sans me regarder, sans même discontinuer la prière qu’elle marmottait tout bas. elle poursuivit son chemin avec une telle raideur automatique que pas un pli ne bougea ni dans sa courte jupe noire, ni dans son noir mantelei doublé de blanc, ni dons son blanc bonnet à demiruche saillant d'un étroit bandeau noir, un bonnet de veuve!
Depuis la mort de son mari, sombré en mer la semaine même du mariage, c'est-à-dire depuis plus de soixante ans, elle n’avait plus quitté le deuil t
Ce fut Pétronille qui me glissa ce dernier renseignement à l’oreille, tandis que la tante Kose arrivait à la maison, et s'asseyait sur le bauc de pierre qui en flanquait hospitalièrement le seuil.
Une fois assise, elle secoua proprettement ses chaussons noirs, puis se pencha pour les remettre, et, se relevant dans ses sabots, rentra définitivement à la ferme.
Tel était probablement le texte littéral de son vœu : Sortir du Mesnil et y rentrer pieds nus. Oh ! oh ! la tante llose n’èquivoquait pas avec la promesse quelle avait faite au bon Dieu.
Quant à ce qu'elle lui demandait avec tant d’instance, une fois encore j'interrogeai Pétronille, une fois encore Pétronille se renferma dans sou impénétrable je ne sois jxnnf.
ic pris le chemin du prc.
I; xn
lin doute, cependant, ne larda pas à m'inquiéter : était-ce bien le même pire que le pré de la veille?
Là, dans un repli de terrain, dont quelques pommiers faisaient une sorte d’oasis, un joyeux spectacle sc dévoila presque inopinément a mes regards.
Diversement assis sur des bottes de foin, les travailleurs formaient un cercle animé, au centre duquel se tenait Bernardine, armée d’une grande cuiller de bois, quelle plongeait de temps en temps dans une ample marmite placée devant elle; une marmite d’où s’échappait à foison l’appétissante fumée de la soupe au choux !...
Bien que la situation fût quelque peu triviale, la belle fiancée du vicomte avait su trouver l'art de s'y montrer charmante encore, et c’était avec une distinction réelle, avec uno toute communicative gaieté, qu elle présidait a cette scène ou plutôt à celle cène champêtre, que complétait le baudet, déjeunant d'autre part à même une meule aux trois quarts éventrée sur l'éminence voisine, et dans la compagnie de laquelle il su? profilait pittoresquement, sur l'azur du ciel, avec se» deux paniers sur les hanches 1
— Il en reste encore, répliqua gracieusement Bernardine ù mon compliment; en voulez-vous?
j — Comment donc t me récriai-je vivement, mais avec cn- I thousiusme!...
En même temps, et avec des façons de convive romain, je pris place sur la fraîche litière. Bernardine me fil large part, mon voisin de gauche courut me laver une cuiller au ruisseau, mon voisin ch* droite me passa Iccuclle, et tout aussitôt j’attaquai vaillamment la pyramide parfumée qui la surmontait.
Roger ne parut nullement satisfait de ma pantagruélique humeur.
J'avais l’expérience maintenant des recherches à travers la campagne normande, et déjà la peur me prenant, j'allais retourner sur mes pas, lorsque fort à point, je fis la rencontre de deux grandes charretées de loin qui regagnaient eu toute hâte le Mesnil. «
Grâce au ciel, j étais dans la bonne roule. Je dis grâce au ciel, parce que la chaleur devenait plus insupportable encore que le jour précédent; sauf une grosse nuée noire qui moulait à l'horizon , on eut pu dire que l’azur était complètement en feu.
Par bonheur, la prairie n'était plus qu’à peu de distance; en moins de dix minutes, j’y fus arrivé.
Roger m'avait aperçu de loin; il accourut au-devant de moi.
Bien qu'un reste de fatigue se bit sur ses traits, et que h* gros yeux bouffis que Pétronille m'avait dépeints ne fussent pas encore parfaitement éveillés, il affectait un air vaillant et réjoui.
— Paresseux!... me dit-il en guis** de bonjour. Oh! oh! ce n’est pas comme moi. Vois plutôt!... Maigre ma fainéante velléité d’hier soir, je me suis levé de moi-même à quatre heures du matin, et depuis ce temps-là je travaille. Ah! ah! c’est qu'il ne faut pas badiner avec les foins I
Sous cette effrontée bravade, pour moi surtout qui connaissais le dessous des cartes, il y avait un reste de dépit, presque do colère.
— Oh ! oh ! pensai-je à part moi. Tu ne me dis pas toute la vérité, mon cher vicomte, et, dans le fond de ion cœur, il existe donc des recoins où tu ne m'as pas encore laissé lire, i
Je ne laissai rien paraître de cette impression, et je suivis ^ Roger, qui, cérémonieusement, me conduisit vers l'autre j extrémité de la prairie. |
— Comment!... fit-il, tu aimes ça, toi?...
— La soupe aux choux... j'en raffole I
— - Depuis quand ça?
— Depuis toujours... C’est ma première passion gourmande, et je lui dois la vie!...
— Oh ! par exemple... quant à celle-là...
— C'est la vérité pure... écoule plutôt. Je fus un enfant très-chétif, et pour me faire vivre, en dernier ressort, ou m'avait envoyé à la campagne, avec recommanda lion trèsexpresse que je ne fusse nourri que de laitage, de petites choses très-légères, de presque rien. C’était un très-fameux docteur qui avait imaginé ce traitement; tu penses s'il était suivi à la lettre ! Aussi je continuais de m’étioler, de dépérir à vue d'ociL.. Mais voilà que tout à coup je découvre dans le voisinage une certaine mère Üerlinguiu, qui avait de longs poils au menton, et qui fabriquait quotidiennement de la loupo aux choux... dans le genre de celle-ci ! Alléché par l'cdeur, j’en demande. On m’en donne en cachette. J’y retourne le lendemain, j’y retourne tous les jours... cl avec le plus profond mystère!... car la mère Beriinguin me disait : Si tu ne dis rien, j'augmente la dose!... Elle l'augmenta tant et si bien que je repris des forces, des couleurs, et qu’au bout d’un mois à peine, j'étais devenu gros et gras comme un petit moine. Et le médecin de se glorifier de ce superbe résultat! Et toute la famille de s’incliner devant un tel faiseur de prodiges! Mais plus tard, quelle stupéfaction! quel revirement, lorsqu’on découvrit que ce qui m'avait sauvé... c’était tout aimplem ïnt la soupe aux choux de la mère Beriinguin !... Il est vrai qu'elle était fameusement bonne... mais pas plus que celle-ci, je le reconnais... et je demande bis!
Bernardine remplit de nouveau mon éeuelle, et l’assistance égayée se releva pour retourner au travail.
Roger seul resta près de moi ; lut seul U pavait pas ri,
LE MES VJL-AÜ-BOÏS.
— BafTre à Ion aise, me dit-il d’un ton quelque peu goguenard. Quant à moi, outre que je ne suis pas en appétit d'aussi tKvune heure, et que je n'ai pas les^ mêmes motifs de reconnaissance envers la soupe aux choux, mon estomac reste gentilhomme, je to l'avouerai franchement, et répugnera toujours à de semblables encanaillemenls. Ce n'est pas un mets cela, c'est une pâtée... Pouah !
— Pouah... tant que tu voudras... Mais c'est dommage qu’il n'en reste plus. Voilà ma conclusion. Et puis, dis donc, j’y pense, Bernardine en a mange tout comme nous autres I...
Le vicomte ne répondit rien; mais je remarquai qu’il avait rougi.
Nous remontâmes au niveau de la prairie.
C’est encore un pittoresque et réjouissant tableau que le tottelage I Ceux-ci montent à l’assaut des moulons, et les centrent, et les renversent, et les mettent en pièces, ainsi ^‘autant de fortins conquis ; ceux-là préparent les liens, rouk?nt Urs bottes et les empilent dans les grandes charrettes Mcues, tout à l'entour desquelles Unissent par se dresser inttssantmcnl de grosses masses d'herbes enfourchées. Et puis 3 y a de bon chevaux gris, les chevaux de labour, qui, le feou de travers et l’œil presque en goguette, s'en donnent h Mur-joie du foin vert qui leur monte jusqu’au ventré. Il y a «tin des femmes et les enfants qui manœuvrent çà et là du rsieau, afin que rien ne se perde. C’est charmant.
Roger et moi, nous nous étions enrôlés comme volontaires parmi ces espèces de tirailleurs, et pour ma part je n'y allais p de main-morte; on eût dit, Dieu me damne, que Je vouai* mériter de l'avancement.
— C'est l'effet de la soupe aux choux! ricana Fontanelle, «près duquel je vantais orgueilleusement mon entrain au h va il.
— Mon cher vicomte... lui répliquai-je en remettant ma japette, mais nlors que Unit fut parachevé, mon cher vicomte,
? ii** prétends pas dire que lu ne deviendras pas bientôt un «rronome des plus distingués, mais ce dont je réponds, c'est ftc, jusqu’à présent, le plus paysan de nous deux, c'est mol.
Et là-dessus nous enboilàmes le pas derrière les deux derwi* charrettes, qui, comparables à des navires levant l'ana» pour rentrer au port, s'ébranlaient avec de lourdes oscilj lions vers les granges.
Au moment même où la dernière botte de foin était h l’abri, «âge éclata tout à coup, et la tante Kose, s'approchant de lui dit avec son air de malicieuse bonhomie :
— Vous voyez bipn. monsieur, qu’il ne faut pas m’en vouur, et que j'avais raison.
Lorsqu’on n’habile qu’accidentelh ment la campagne, et Mu milieu d'une pure et riante journée, toute lesplendisantede soleil, le ciel s’assombrit tout à coup, lorsqu.- la pluie - met à tomber, non pas une pluie d'été, mais une pluie Tiiver, une pluie grise, une pluie continue, une pluie muette 3 y a des pluies qu» parlent, il en est même qui chantent!), une aussi se voile, s'attriste, se consterne, et, sans s’en renrr compte à soi-méme, on devient d'une humeur d'Anglais ai a le spleen.
Roger et moi, nous éprouvâmes tous les deux cette maussade impression. Roger surtout; la journée pour lui avait commencé mal I
Nous étions dans sa chambre, et nous fumions, ou plutôt nous chorbonnions des cigares, tout en regardant pleurer les vitres.
— Pourquoi ne me caus<&-tu pas, toi, qui dois avoir à dire tant de choses! m’écriai-je enfin. A quoi penses-tu donc?
— Moi ? lit-il langoureusement, je ne pense à rien. J'écoule.
— Qu’écoutes-tu ?
— En* moi-même, il me semble qu’il y pleut aussi.
Puis, se prenant à bâiller :
— Ah ! fit-il. Ce doit être bien triste à la campagne... tes semaines de pluie t
— Prends garde... observai-je en riant; le Mesnil est en Normandie, cl, c'est notoire, en Normandie il pleut pour le moins un mois sur deux.
Il se leva sans me répondre, et fit plusieurs tours dans la chambre.
— Puis, du ton de quelqu’un qui sc raccroche aux branches :
— Descendons, dit-il soudainement..' Peut-être trouveronsnous en bas Bernardine.
Il était écrit que ce jour-là, aucun des rêves du vicomte ne se réaliserait : la grande salle était deserte.
Au bout de quelques minutes, cependant, la porte vers laquelle chacun de nous tournait de temps en temps les regards, s’ouvrit enfin, et, précédée de Pétronille, Bernardine entra.
Elle avait la demi-toilette des pnysnnncs aisées qui s'en vont à la ville, et, chose à remarquer, il sembla qu’elle ramenait avec elle le soleil. Au même instant qu’elle saluait en souriant, il y eut une éclaircie dans le ciel, et sur le seuil un soudain rayon, qui transforma toutes les gouttelettes suspendues aux alentours en autant de perles de cristal.
— Àhî... s’écria Fontanelle, ravi jusqu'aux larmes, ah! décidément, Bernardine, les gens du pays ont bien raison de le dire, vous êtes une fée... la fée du beau temps! Venez vite vous asseoir auprès de nous, et faites revenir aussi le soleil dans nos âmes... et causons!
— Je le voudrais, fit-elle avec un geste de regret ; mais c'est après-demain la Fête-Dieu, et notre bon vieux curé* m'attend pour convenir ensemble de la décoration des reposoirs et de l’église. Il faut que je parte à l'instant...
— Soit, fit avec empressement Roger, je vous accompagne.
— Oh ! merci, monsieur, vous me remplacerez, s'écria Pétronille, en lui tendant le gigantesque riffiard écarlate dont elle était armée. Vous tiendrez le parasol en cas d’averse, et vous trottinerez à côté de mademoiselle, qui tout naturellement va monter sur Martin, qu’est notre baudet... sauf votre respect!
Déjà le vicomte avait reculé, déclinant du geste ce grotesque rôle.
L'indulgente Bernardine ne se formalisa nullement de cette lèze-galantcrie champêtre, et, avec un tout gracieux sourire:
— Restez, dit-elle ; restez, mon ami ; vous devez être fatigué. Reposez-vous, je serai bientôt de retour.
Et sur la pointe de ses pieds mignons, marchant à travers les (laques d'eau, elle traversa la cour, au bout de lauueii»
LE MF^NIL-AÜ-BOÎS.
Martin, tout lier do l'honneur qu’il allait avoir; entonnait par avance une triomphante fanfare.
— Au fait, conclut Roger, dès qu'elle eut disparu do l’autre côté de la haie, au fait, elle a raison, je m'eu vais dormir une petite heure.
Cette petite heure dura jusqu'au souper ; et encore, lorsque tout le inonde se trouva réuni, fus-je obligé d aller réveiller le vicomte.
— Eh bien? lui dis-je. A ton tour, es-tu rassasié... rassasié de sommeil?
— Tu en parles bien h ton aise, toi ? répliqua-t-il. Tu t es levé ii l'heure où il fuit jour à Paris, tandis que uioi...
— Daiue... que veux-tu ? Les foins avant tout?
— Les foins... les foins! Il n’y a plus à s’en occuper maintenant, et j'espère bien que demain matin...
Au même instant, Jacques entrait, des papiers à la main.
— Monsieur Roger, dit-il, il faut que j'aille demain matin chez le notaire, pour taire? préparer le contrai... Ça me regarde. Mais j’ai retenu les journaliers pour le sciago de nos colzas, et je crois que ça presse. Serez-vous ussez bon pour me remplacer jusqu'à midi?
— Moi? balbutia Foulenelle tout confus. Mais... je Ae sais pas.
— Raison de plus, interrompit Jacques, vous apprendrez. C’est une culture très-importante, et je crois qu'elle n beaucoup d’avenir dans ce pays. Vous n'aurez pas de fatigue, d'ailleurs; H ne s'agit que d’une simple surveillance... Mais elle est nécessaire. Puis-je compter sur vous?
Ne pouvant faire autrement, Roger se vit bien forcé de cousenlir.
Mais lorsque Jacques fut redescendu le premier ;
— Les colzas ! inaugréa-t-il à demi-voix. Les colzas, maintenant!... Et ça presse aussi... Ah çâl... tout presse donc ou agriculture...
— O poète pastoral !... déclamai-jo en soifriant. Souviens-loi donc des recommandations contenues dans le premier livre des fitvj'pè/Me* /
— Va-fen au diable !
— Merci. J'aime mieux aller souper.
A notre tour, nous descendîmes.
La soirée ne différa en rien de celle de la veille. Aux champs, tous les soirs se ressemblent... niais l’entretien et le concert qui suivirent le repas se ressentirent quelque peu de l’influence atmosphérique. Les amours sont comme les oiseaux : pour quelques gouttes de pluie, ils cessent de chanter et reploienl leurs ailes.
Et puis, Jacques, la tante Rose et Pétronille étaient In. Il semblait qu'une sorte de contrainte planai dans la grande salle, et le timbre du coucou n’eut pas besoin de sonner le couvre-feu pour quu chacun regagnât sa chambre, hormis cependant le vicomte et moi. Ainsi que la veille, nous passâmes dans le verger, pour taire du lyrisme sentimental au clair de la lune.
Elle était parvenue à se dégager de la brume ; elle faisait briller sur la terre l’herbe humide et les feuillages encore chargés de pluie, elle argentait dans le ciel une myriade de petites nuées capricieuses et charmantes.
Et puia il y avait toujours l'idéale fenêtre, avec ses vertes
arabesques, suspendues au-devant d'une chaste et douce lumière.
Quelques instants d’une muette contemplation suffirent pour rendre à Roger toutes scs illusions, toutes ses espérances.
— O Bernardine 1 se prit-il à murmurer avec une recrudescente exaltation, j’ai été 16 :lic aujourd'hui., pardonnemoi!... J’eu arriverai à vaincre toutes m is répugnances, toutes mes irrésolutions, toutes mes faiblesses. Je deviendrai ce quu j'ai promis d'être; je le veux t et cola sera, car je t’aime, Bernardine... Oh! oui... je t'aime!...
Le lendemain matin, effectivement, aux premiers éclats de la voix de Pétronille qui nous sonnait d'en bas le réveil. Fontanelle était delKHil, et, comme j'avais promis de raccompagner, nous nous acheminions vaillamment ensemble vers le champ de colza.
'Réculte intéressante encore, mouvementée, joyeuse il voir. Mais, comme je ne veux pas faire de colle simple nouveilo un cours d'agriculture, je passe la description.
Toute trace do l'orage avait disparu: la journée s’annoncait comme devant être superbe, et, durant les premières heures matinales, le vicomte tint bon.
Mais lorsque le soleil commença à monter à l’horizon, lorsque la chaleur lit ruisseler le front des travailleurs, lorsque nous-mêmes, qui n’avions qu’à iioüs promener de long en large, nous nous en ressentîmes à notre tour, je no tardai pas ii m’apercevoir que, malgré tous scs efforts, Roger faiblissait.
Pauvre garçon ! il était vraiment épuisé, éreinté, à bout d< forces. J’essayai de le faire asseoir; mais sa tète se renversai forcément en arrière, mais ses yeux se fermaient malgré lui
—-Allons! lui dis-je, rernbourse-tui de l’arriéré... fuis ui somme. Il lie s’agit que de surveüler, upres tout; c'est Jai que» lui-méiue qui l’a dit. Compte sur moi, je suis de Bonn garde.
Fontanelle n’avait même plus la force de me remercier : i se contenta de me serrer la main, et, avec un sourire de rc connaissance, il s'endormit, étendu dans l’herbe cl le brus gra eieuaement reployé sous sa te le blonde,
Il était réellement charmant à voir ainsi. Oii eût dit un tar ger de Laoeret, un Eodyiuion-Pompadour, et je me pris songer pour la première fois que, s'il aimait Bernardine, Ber nardine aussi devait bien l'aimer.
•Pour l’un comine pour l'autre, hélas! cet amour n'était-il pa une fatalité?
Je secouai bien vite cette vilaine pensée, et je relourn; joyeusement à mes colzas.
L’heure du premier repas arriva. Roger sommeillait encor dans son lit de mousse et. soit contagion de l’exemple, so habitude normande, les travailleurs, aussitôt qu'ils furent ro: sosies. s’étendirent à qui mieux mieux sur tous les tertre d'alentour, de manière ù jouir aussi d’un peu de repos, lu têt à l'ombre et les pieds nti soleil.
Seulement, comme c'étaient des gens consciencieux , i m'avaient dit préalablement :
— Nous avons jusqu'à huit heures, monsieur. Vous regnt durez ù votre montre, n est-ce pas?... cl, si c'est uecessair vous nous réveillerez.
Une minute tout au plus après. H y avait des ronfîemcn tout à l’entour de la pièce de colza.
Par trente degré» de chaleur, et pour un habitant de Paris qui s’est levé à trois heures du matin, avec une si communicative harmonie dans les oreilles, avec un si engageant spectacle devant les yeux, il est assez difllcile de tenir les siens ouverts. Çu devient une vraie tentation !
J’avais un devoir à remplir, cependant, j’étais comme en sentinelle... H y allait de mon honneur I
— Marchons! me dis-je, jusqu’à l’heure du réveil, éloignonsnous d'ici.
Là- dessus, je me dirigeai héroïquement vers l’ouverture occidentale de la haie. l)e l'autre côté, c’était un beau champ de trèfle rouge ; au-delà du trèfle rouge, un grand monticule jaune : du seigle déjà l’auché, sans doute; enfui à l'extrémité de ce chaume, une seconde haie, dominant tout le coteau et du pied de luquelle, par conséquent, on devait jouir d’une vue superbe.
Je montai donc jusque-là. Un frais murmure, qu’il me semblait reconnaître, arriva d'abord à mon oreille. J’écartai le feuillage, et de l'autre c£té de la haie, je reconnus mon fumeux raidillon de l'a va ni- veille.
Mais, apparition bien autrement intéressante encore, tout en haut de co raidillon, j'aperçus la tante Itose.
Elle revenait, sans aucun doute, de son pèlerinage quotidien, de sa matinale et mystérieuse neuvaine; car elle marchait exactement do la mémo allure que lors de notre première rencontre, car elle portait de mémo ses chaussons et ses sabots à la main, cor, de même, sur cette pente extrêmement caillouteuse, elle était pieds nus.
Mais un bruit soudain rnc fit tourner la tête, le bruit d'une vigoureuse sabotée di -bouchant au bus du raidillon.
C'était, par ma foi, Pétronille, qui accourait avec de grands gestes effarés au-devant de la tante Dose.
A quelques pas en arrière de la servante essoufflée, chevauchai! un homme, auquel elle semblait servir de guide.
, Dans ce troisième personnage, une chose tout d’abord me frappa : la discordance qui existait entre le cheval et le cavalier.
Celui-ci était vêtu en paysan : hantes guêtres, blouse bleue, grand chapeau rabattu jusque sur les yeux : celui-là, tout au contraire, était une superbe bête de race, harnachée à l’anglaise. *
Pressentant un mystère, je me' blottis contre ma haie, et, plus curieuse ine u L encore, je plongeai mes regards dans In ravine.
Malheureusement, Pétronille se rencontra par trop loin de ma cachette avec la taule Rose, et je ne pus rien entendre de ce qu’elles se disaient.
Mais lorsqu'à son tour le cavalier arriva près d’elle, et lorsque, pour la saluer, il ôta son grand chapeau, je faillis jeter un cri de surprise : ce prétendu paysan, monté sur un si beau cheval, n’était autre que M. Maniquet.
— Pourquoi ce déguisement? me demandai-je à part moi. Pourquoi ce conciliôbule ? csl-ce que. par hasard, l’oncle aux millions n'aurait pas dit son dernier mot?
El je laisse à penser si j’ouvris les yeux et les oreilles.
Le père d’Anastaaie était descendu de cheval, et parlait à la tante Rose avec une grande animation de gestes, mais avec une voix prudemment contenue. Je n'entendais rien, 'absolument rien, et j'en étuis réduit à envier le sort de Pétronille,
qui, les deux mains en arriére, le haut du corps en avant, les yeux écarquillés e t la touche souriante, paraissait ouïr le Manique! avec de gloutonnes délices.
Quant à In tante Rose, elle écoulait avec une taciturnité recueillie. mais en branlant déjà quelque peu ln tète, comme pour indiquer que la proposition n’était nullement de son goût.
Bientôt enfin elle rompit la conférence par un catégorique geste de refus, lit uu Maniquet une de ses plus belles révéré*), ces, et reprit tout à ta fois son chemin et son oraison.
Mais elle était préoccupée maintenant; j'en eus pour prouve cel étrange lambeau de litanie que je pus saisir au passage :
— Am Maria/... Non, non, point de ces Intrigues!... çràtûg ptena... je ne veux avoir d’autre complice que Dieu... Domittut tecum... etc., etc.
La suite se perdit dans le murmure du ruisseau,
Je reportai les; yeux vers le haut du sentier.
L’oncle Maniquet remontait à cheval, après quelques derniers mots échangés avec Pétronille, dans la main de laquelle il mit deux napoléons.
Car je la vis bientôt repasser auprès de moi, tout en les faisant sauter dans ses mains, tout en criant avec une exhilarante
allégresse :
— De l'or!... do l'or! c'est ton de l’or! Ôh! tant pis, ma foi I... je ferai tout ce qu'il me dira de faire... C’est de la belle cl tonne or!
El tout on elle semblait en jubilation, jusqu’au triomphant vacarme de ses gros sabots parmi les cailloux du chemin.
Quant au Maniquet, il avait déjà disparu.
N'ayant plus rien à voir dans le ravin, je me ressouvins de mes dormeurs, et, regardant à ma montre, je inaperçus avec effroi que le moment de les réveiller était plus que venu; ils avaient déjà dix minutes de gralillcation.
— Alerte! me dis-je en m’empressant de retourner vers le champ de colza. Mais qu’espère donc l’oncle Maniquet? A quelle intrigue refuse de participer la tante Rose? EHc ne
veut que le ciel pour complice... complice de quoi? Quel est ^ donc... mais quel est donc ce mystère ?
— Promeltez-mol de consentir à ce q ,,n je vais voua- demander? dit Bernardine à Roger.
Comment aurait-il pu lui refuser quelque chose en ce moment?... Occupée aux guirlandes et aux bouquets de la fête du lendemain, elle était assise devant une fhüchc jonchée de feuillage et de fleurs qui lui montait jusqu'aux genoux; il y en avait aussi sur la table placée à sa droite, et parfois son coude y disparaissait à demi; il y en avait encore de l'autre côté, sur le giron et dans les mains de la tante Rose, accroupie sur uu bas escabeau; il y en avait jusque dans les bras de Pétronille, qui, debout derrière sa jeune maîtresse, lui essayait, et)
L B MK$NIL-AL'-B01$.
Depuis le potron-minctte. (Pape 18.)
souriant, m plus belle do toutes les couronnes, une couronne blanche qui venait (l'être terminée pour la reine du ciel.
Ainsi entourée par les charmantes dépouilles du printemps, die rappelait ces adorables têtes de madone que les vieux peintres flamands encadraient dans un ovale de roses, au milieu desquelles elles semblent elles-mêmes une rose de plus, une vivante rose.
Avant que l'extatique admiration dans laquelle était plongé le vicomte lui eîU permis de répondre, Bernardine ajouta cependant encore :
— Il s’agit d’une chose dont j’ai cru pouvoir répondre d avance... Hoger, mon ami, ne me laites pas manquer à ma promesse!...
— Parlez! s’écria enfin le vicomte. Mais parlez donc... vos moindres désirs ne sont-ils pas des ordres pour moi ? N' 'êtesvous donc pas certaine d’être obéie avec bonheur? El tenez, vous êtes si belle ainsi, mon amour est si grand, que je sens en moi des forces inconnues, un courage surhumain, une foi capable d’accomplir des miracles!... Oui... Bernardine... oui... vous pouvez me demander de ces choses impossibles, telles que les capricieuse dainoisellcs du temps jadis en commandaient à leurs aventureux chevaliers... Faut-il aller vous conquérir un royaume ? faut-il aller vous cueillir un supplément de fleurs au jardin des étoiles ?
— Oh f répondit-elle en souriant, je ne suis pas si exigeante que cela. Il s'agit tout simplement de chanter demain la prose de la Fête-Dieu.
— Moi?
— Oui... Notre bon vieux curé* a appris que vous êtes uft j très-remarquable virtuose, et il désire bien vivement que vous I
honoriez de votre talent le modeste lutrin de notre pauvr e petite église. Jacques a précisément une voix do basse...
— Ali ! Jacques en sera I
— Certainement. Vous êtes un charmant ténor! ce sera parfait. Allons, mon ami... pas de fausse bonté. Notre digne pasteur sera si content! Et puis, sougez-y donc. Roger... ce sera pour le bon Dieu lui-même que vous chanterez : c’est demain sa fêle I
Ainsi qu’on vient de le voir, Fontanelle ne s'était pas trop empressé de répondre; il eut probablement préféré quelque chevaleresque équipée dans le soleil ou dans la lune.
— C’est pourrons surtout que je chanterai, dit-il enfin, ce sera pour vous seule, Bernardine!...
Cette restriction, presque impie, ne fut nullement du goût de lu laute Bose.
— Il ine semble, observa-t-elle entre les dents, que Dieu mérite pour le moins un peu plus de respect, et qu'il est assez grand seigneur pour qu’on se puisse honorer de faire ici-bas pour lui ce que pour lui dans le ciei font les anges.
— Bien dit, ça I approuva sur le même ton Pétronille.
Mais cette double leçon passa inaperçue, et Bernardine cllemétne, tout entière è la joie d'avoir réussi, ne parut pas l’entend re.
— Roger, vous "consentez donc? venait-elle de s'écrier en battant des mains.
Le vicomte les lui saisit toutes les deux, au moment où elles se trouvaient réunies, et sur le dos de chacune d'elles, mettant un baiser ;
Vous tiendrez le parasol. (Page 21.)
— Tout ce que vous voudrez, dit-il.
— Merci! s'écria Bernardine; oh! merci; Je suis bien contente de vous ! Mais il vous faut de suite le gros livre de Jacques, où il y a la musique notée de tous nos saints cantiques.
— Je m’en vas le cri (quérir), lit Pétronille.
Quelques minutes après, elle reparut avec un formidable in octavo, un vrai Missel.
Fontanelle le prit avec unè répugnance mal dissimulée, et lorsqu'après lui avoir donné une leçon de plein-chant, Bernardine et Jacques se furent retirés, il me dit :
— Ça ne m'amuse pas du tout, tu sois, cette complaisancelà... Chanter au piano, tant qu'on voudra... mais au lutrin, et avec accompagnement de bombardon... quelle perspective!
— Bah! répliquai-je en souriant. A la campagne... puisque tu veux être paysan, sois donc paysan... et puis, d'ailleurs, est-ce que Barruilhet et Dupré ne chantent pas souvent à Saint-Boch ?
Le lendemain, c’était un dimanche, et, celle fois enfin, le vicomte put dormir à la parisicune.
Aussi se réveilla-t-il d’une toute souriante humeur, et, sitôt descendu dans la grand’salle, s'empressa-t-il de demaudei Bernardine.
Depuis longtemps déjà. Bernardine était partie pour le village, alin de présider à la décoration de l'église et des repo soirs.
— La charrette va revenir nous prendre tous les trois, dit Jacques; mais déjeunons'tout de suite, il ne reste plus qu’une heure avant le commencement de la messe.
— Ah! diable... dépéchons! se récria Roger; il me faut du temps pour ma loileUe.
— Au fait, conclut-il, ce n’est qu'un mauvais moment à passer, et les gens du village seuls me verront.
El il recommença bravement à travailler son Salve, dieu festa. El, comme nos fenêtres étaient en face l’une de l’autre, je m'endormis en l’entendant qui chantait encore :
— Exultant jusli in conspectu Dei... Et ikkdaiitur in UatitiA... à... à... d...
Effectivement, le vicomte se frisa, se pommada, sc mit tout en noir, cravate blanche et gants blancs : on eût dit qu’il allait au bal.
Tous ces préparatifs cérémonieux fùrent naturellement assez longs, et, depuis longtemps déjà, Jacques et moi, la charrette et Jean qui venait do la ramener, nous attendions lorsqu'il parut enfin.
— Eh bien I me demanda-t-il avec une certaine fatuité, comment ine trouves-tu ?
— : Superbe! répondis-je. Trop superbe même... Ou le prendrait pour un amoureux de vaudeville..,
— Allons donc !
— Parole d'honneur ! Tu me rappelles Emile Taigny.
— Oh ! fit-il avec un involontaire frisson, c’est que j'ai si grand’peur d’ètrc ridicule!... Tu inc conuais, ce serait pour moi le plus grand des désespoirs!...
— Quel anachronisme, mou boni... mais n'oublie donc pas que tu n és plus un dandy.
Nous primes place dans le rustique véhicule, dont les fréqueuts cahots arrachèrent plus d'une grimace au vicomte.
— O mon léger tilbury ! en arriva-t-il même à soupirer avec regret. O mes fringants chevaux !... O ma coquette livrée! où êtes-vous t
La locomotion, à la vérité, manquait de moelleux, mais elle était très-supportable ; et le brave Jeun, qui se prélassait voluptueusement à (‘arriéré sur la paille, afiirmn même un instant <me la charrette du Mesiul était la plus douce de toutes les carctics.
Quant à Jacques, il conduisait debout et tout à fait à lavant, à la maniera normande. Jamais encore peut-être, jo ne l'avais vu plus beau, plus magistralement campé qu'ai nsi. Avec sa simple blouse hltue, tout battant neuve, qui flottait au vent, il ressemblait à un uulomcdou romain conduisant un quedrige.
îl si. l'inlerpellnat tout à coup, je dcmamluis lo nom do quelques-uns des villages qui sc laissaient un instant apercevoir, ou plutôt deviner, au milieu des horizons verts : Vasouy, Pou lied epie, Criquebouf, Villerville. toujours Jacques trouvait ù ajouter a ces noms quelques détails intéressants, et qui parfois même révélaient une certaine érudition locale. En passant en vue de Barnevillc, frais hameau bâti à la naissance d'une, admirable vallée qui se prolonge jusqu'à la mer, il sut trèsbien me faire remarquer son église romaine; en me montrant ou loin, sur un, vaste plateau qu'encadre pittoresquement la ibrèt de Touques, la plus grande et lu plus belle /orme de l'arrondissement, il uic dit du tou le moins prétentieux du monde ;
— Voilà le mont Saint-Jean, un ancien rendez-vous de chasse des Templiers. Philippc-ie-Bcl en (il don à Bertrand de Bamevitlo. Les dur» rie Montpensicr agrandirent ensuite cette magnifique terre; puis elle passa aux ducs de Longueville, aux ducs d'Estou ville...
— Ah çà ! Jacques, interrompis-je assez maladroitement, mais vous êtes donc de la société des archéologues de Normandie?
— Non, répondit-il simplement, mais je connais l'histoire du pays où je suis né, ce qui uie semble presque un devoir.
Il y eut un silence.
— Eh bien ! lis-je en me retournant tout h coup vers Fontanelle. qui fredonnait à mon coté du plain-chant, eh bien! où en es- tu de ton Salve f esta ?
— Tu verras! répondit-il avec le ion d‘un homme certain du Succès. Tu verras... mais, je dois t’en prévenir, j'ai introduit quelques petits changements dans ces vieilles mélopées, quelques petites liorilures pour faire briller inn voix de tête. Je te recommande surtout nue certaine cadence sur le eoutre-ré .bémol... tu mVu diras des nouvelles...
Nous arrivâmes à l'église.
L'e>*i une modeste chapelle, dont certaines parti - paraissent fort antiques, et que drape presque eniî TemcrU . * épais man-
teau de lierre. Située tout à fait au dehors du village, elle est bornée de deux côtés par la route qui la contourne, des deux autres par un paisible étang, sur lequel des luindes de cannetons. vivantes flottilles, naviguaient parmi des archipels de végétations aquatiques qu'étoile ça et là de ses blanches Heurs le mélancolique nénuphar. En quelque endroit qu’on se place, le clocher gothique se découpe gracieusement sur d'admirables perspectives : ici la mer et ses horizons infinis: là le cap do la ilève ou lu côte de Grâce; partout ailleurs, de joyeux paysages ou de splendides masses de verdure. El tout cela sous un ciel bleu, et tout cela éclairé par un réjouissant soleil. Jamais, non, jamais, je n'ai vu si pittoresque, si coquet le et si charmante paroisse! Heureux Roger... là... vrai... ça vous donnait envie d'élre marié là-dedans 1
Quant aux paroissiens, quant aux paroissiennes, tous et toutes, dans leurs plus pimpants babils, ils animaient fort agréablement, ma foi! le tableau, bans l'intérieur de l'église, dont la porte restait toute grande ouverte, ce »' 'était que hauts bonnets blancs et tètes nues, grouillant «ms de vifs rayons que faisaient mouvoir de l'extérieur les incessantes ondulations des feuillages remués pur le vent, et que teignaient en rouge, en jaune, en violet, en vert, en bleu, los vitraux vigoureusement colorés des quatre ou six ogives. Mais toute l’assistance n'était pas là, à beaucoup près. Lh majeure partie des lldèles, ou du moins la partie la plus curieuse à voir, n’ayant pu trouver place dans la chapelle trop exiguë, s’était établie sur l'esplanade qui lui sert de base, et sous l'herbe si drue de laquelle on devine encore les formes tumulaires de l’ancien cimetière du village. Kh bien ! dans ce gazon nourri par la poussière des ancêtres, sur ces tombes sans nom, des hommes et des femmes, des jeunes filles et des jeunes gens étaient assis, agenouillés, ou bien, demeurant encore debout, formaient des groupes babillards en attendant le premier coup de sonnette de la messe. Là et là, il y avait même des enfants, de ces beaux et roses bloiidins comme on en trouve surtout en Normandie, qui riaient et folâtraient , qui s'nntre-jelaient de grosses poignées de fleurettes... qui soit?... peut-être cueilli. -s au-dessus delà rosse d'un aïeul 1... Oh! la nature est merveilleusement consola ii te dans sa fécondité : pas plus quelle ue permet à l'hiver de laisser ses brumes sur le printemps. pas plus elle ne laisse à l’enfance les tristesses du passé; cl c’est surtout dans les vieux cimetières perdus sous l'herbe, c'est surtout au-dessus des morts oubliés, qu'elle sème comme à plaisir puur les petits enfants le plus de sourires el de fleursl
Nous pénétrâmes dans la cliop”V,c, mais non sans en déranger une sorte d’escadron volant qui en obstruait l’entrée, et dont les chaises, évidemment mises en réquisition dans les fermes voisines, (Iront volte-face sur deux rangs pour nous livrer passage. Dans cet empressement, il y avait pour le moins autant de curiosité que de déférence.
Des deux côtés de la nef. s’alignent méthodiquement de massifs bancs en chêne noirci, tour, scellés dans la muraille, Ions fermés au loquet par iine porte basse, tous portant inscrit sur une planchette de bois blanc le nom de la famille à laquelle, de temps immémorial, ils appartiennent. Cette sorte d'hérédité, cette -hérédité de la prière, a quelque chose de louchant, kes précédentes générations ont creusé de vagues formes dans lesquelles leurs derniers descendants viennent s'asseoir, et c'est souvent dans les pjguscs empreintes des genoux de sa graud'uière, que la pclile-lllle à son tour s'agenouille.
Le transept est occupé par deux chapelles, l'une sous l’invocaliou protectrice de la Vierge, l'autre hu*jeniiil d’un culte particulier le saint patron du village.
Os deux autels, uinsi que celui du chœur, étaient transformés ce jour-là en trois véritables corbeilles de fleurs, tout* constellées de bougies et de ciorgcs,
Aux murailles, simplement recremes à La chaux, ou voit
quelques naïves peintures à deml-eflacées par les uns, les douze stations vulgairement coloriées, cl surtout une j grande quantité (Tomba», la plupart reproduisant des embarcations en péril. Il y a aussi des modèles de vaisseaux, qui pendent aux rustiques solives arc-boutées en travers do la voûte, où restent quelques traces d'azur jadis cnlresquê d'étoiles.
Le chœur enfin est orné de stalles neuves, que les notables de la paroisse occupaient majestueusement, mais dont quelques-unes encore demeuraient vacantes.
Pensant qu'elles nous étaient réservées, le vicomte s'empressa d*v prendre place; il avait hâte de se soustraire à l'attention générale dont il était l'objet. Tous les yeux se braquaient encore sur lui, et, d'un bout de IVglise à l'autre bout, celait à qui se lôveraildtioessauimcul pour le mieux voir.
Jacques, cependant, venait de se retourner, et comme surpris que nous ne le suivions plus;
— Vous ne venez donc pas saluer notre digne curé ? dit-il.
— Non, non; je reste ici, murmura Fontanelle, avec la pantomime de quelqu’un qui désire vivement ne pas être remarqué davantage.
Jacques poursuivit son chemin, je m’assis auprès de Roger.
Mais, après quelques secondes à peine de aliénas, un enfin il de chœur sortit tout à coup de la sacristie, et venant droit b nous :
— Quel est celui des deux qui est un vicomte ? demandat-il à demi- voix.
— C’est moi, murmura Fontanelle, en lui faisant signa de parler encore plus bas. Que me veux-tu?
— M. le curé vous prie de venir lui causer un brin... et ça presse, vu que le troisième coup de la messe à cloché déjà.
Roger hésitait encore; je pris le parti de l'initiative, et je dis a l’enfant:
— Va devant, mon ami, nous te suivons.
— Encouragé par mon exemple, le vicomte se résigna.
Grand mouvement dans l’église, de tous les points de laquelle on avait suivi ces pourparlers avec uu redoublement d'intérét.
Nous entrâmes dans la sacristie.
C'est une sorte de caveau, voûté 1 en ogive, ot tout boisé d'armoires grises.
Au milieu d’un brillant état-major de chantres et d'enfants de chœur, tous revêtus du costume des grandes cérémonies, le curé nous attendait.
C’était un doux et vénérable vieillard, à la physionomie vraiment pastorale, au grand front couronné de cheveux blancs, au regard fait pour lire dans les mues, au sourire fait pour les consoler.
— Monsieur le vicomte, dit-il, je vous demande pardon de ne point être allé à vous, et je vous remercie d'avoir bien voulu nous prêter le concours de votre talent. Dieu, dont vous allez implorer dans quelques jours les bénédictions, vous en récompensera. Mais il vous faut chanter sous sa livrée; c’est ici Posage et l'on pourrait se scandaliser si vous ne vous y conformiez point. Veuillez dono être assez bon pour revêtir* cette chape, que je vous ai fait réserver... C’est notre ptua belle...
Hâtez-vous, mes paroissiens n’ont pas i habitude de m attendrai •
Le pauvre Roger était devenu rouge jusqu’aux oreilles. Mais le moyen de refuser? El d ailleurs, il u eu eut pas le temps. Déjà le suisse et le bedeau lui passaient lu fameuse chape... une chape oronge, avec de grands ornements verts et rouges. Jamais plumage de perroquet n'avait brille d aussi éclutaules couleurs!
— Du courage... Allons donc!... lui dis-je plus encore du regard que de In voix Aux yeux de tous ceux qui sont là, tu n’es nullement ridicule ainsi.
Malgré ceUe réconforta lion, qui portait cependant à l'endroit sensible, Roger n’était qu’à demi-convaincu; et lorsqu'au même moment retentit la sonnette de l'enfant de chœur,
Formant l'avant-garde; lorsque le curé se mit en marche, lorsquo les chantres s'ébranlèrent en ligne de bataille, il eut trois mouvements de terreur bien distincts, puis finalement sc déroba le plus possible derrière la haute taille de Jacques, vraiment superbe à voir sous sa longue dnimalique violette à Heurs d’or. On eût presque dit un évêque des premiers âges du christianisme.
Les chantres, y compris Roger, se groupèrent devant le lutrin; le saint office commença.
Jamais je n’ai assisté à In messe dans une église de village, sans être profondément ému. Celle simplicité, ce recueillement, celle ferveur unanimes; toutes ces mains jointes, tous ces genoux eu terre, tous ces fronts inclines, tous ces chapelets égrené*, toutes ces voix réunies dans un même murmure; cette champêtre perspective encadrée par la haute porte toute grande ouverte sur le ciel ; ces têtes d’arbres qui remuent en dehors des vitreaux. et parfois semblent se pencher vers l'église comme s ils s'agenouillaient aussi ; tous ces bruits de la nature qui viennent se mêler aux harmonies religieuses... tout cela, alors surtout qu'on pense qu'à la mémo heure, à la même minute, dans toutes les églises de la chrétienté, jusque devant les autels élevés par les missionnaires au milieu des tribus sauvages, le même symbole se représente, la même croix domine rassemblée, les mêmes mots sc répètent, lès memes chants s'élèvent et dans une même langue, le même encens fume, la même hostie est «dons?, la même prière monte vers Dieu, la prière de l'humanité chrétienne... ohl tout cela vous fait comprendre la grandeur de la religion qui propage la fraternité jusqu'aux confins de la terre, tout cela vous inspire le saint magnétisme de la communion universelle di s âmes, tout cela vous rajeunit étrangement le cœur et vous lait venir des larmes dans les yeux!
Soit quo Roger lui-inème se ranimât sous cette sainte in* fluence, soit qu'en ne regardant plus que l’autel, il eut oublié qu'un millier d’yeux le regardaient, il reprit peu à peu toute son assurance, et lorsque le moment de briller lut arrivé, ce fui avec un parfait aplomb qu'il entonna se partie.
Sa voix était fort agréable, nous l'avons dit, et il savait la conduire avec beaucoup d'art; mais c'était un urt de théâtre, une voix de salon. Dans une église, reflet en devenait presque nul. Et puis, les chantres ordinaires se piquaient d'hou- * neur ot déployaient h l’envi toutes les richesses de leurs rébus- • tes poumons. C’était la lutte de la force contre la «race; la
•vjl
grâce devait infailliblement succomber. Lorsqu' arrivèrent les fioritures inédites, dont Roger m'avait fait la pompeuse confidence, elles se perdirent complètement au milieu du formidable chorus.
Un vieux marguillicr, qui se trouvait être son voisin de gauche, se pencha il mou oreille, et me dit :
— Pourquoi donc que votre ami chante si menu et si pointu que ça? on dirait d'un movjneau. Parlez-moi de Jacques, voilà un timbre d’homme, à la bonne heure t »
Le fait est (pie Jacques avait une superbe voix de basse-taille, pleine, veloutée, vibrante, et qui convenait admirablement à lu majestueuse simplicité des lis mines saints. Bien qu'il chantât fort, il chantait juste et doux. Parfois même, il avait dans les notes du médium des accents d une rare harmonie, d’une mâle tristesse, qui vous remuaient l'âme. Enfin, c’était tout simplement ce qui était écrit, ce que les paysans avaient l’habitude d’entendre... et le bon Dieu aussi.
Une seconde fois, cependant, le vicomte essaya de percer cette avalanche vocale qui l’écrasait, mais il ne parvint à faire entendre qu’une note aigrelette, qui presque aussitôt s’éleignit, furtif rayon entre deux tempêtes.
— Décidément, murmura le marguillier, votre ami chante par trop en rossignol, il va se casser yucyue chose.
Tout à coup, il se fit un grand mouvement dans l’église. Tout le monde se leva, s’agita ;ies bannières et le dais, comme marchant doux-mêmes, sortirent des chapelles; le lutrin tout entier fit volte-face, et je pus un instant me rapprucher du vicomte.
— J’ai fait four, n'est-ce pas? me dit-il d’un air tout contrit.
— Mais non, niais non... ça va très-bien, lui répondis-je avec l’accent de la condoléaucc amicale.
— Très-bien !... je n’ai pas seulement pu placer ma cadence t sur le contre-ré bémol ! •
— Bah ! tu vas le rattraper à la procession...
— La procession !... Comment !... c’est pour cela...
Il n’acheva pas ; d’une part le bedeau qui faisail former les rangs, de l’autre les chantres qui emboîtaient le pas, le contra ignirent à avancer.
Pauvre vicomte !... Il ne s’était pas souvenu de ce qu’est nu village la Fête-Dieu, et maintenant il fallait aller jusqu’au j bout S’y refuser, c’eût été* presqu’un scandale ; fuir, c’était impossible : la masse pressée des fidèles formait des deux côtes de la nef une infranchissable barrière.
Je le vis, cependant, si éperdu, si rougissant, si dépité, que je eraignis qu’il n'osàl quelque sottise, et je trouvai moyen île me rapprocher pour lui dire :
— Fais donc meilleure mine que ça... Tout le pays était à . l’église, et déjà t’a vu ainsi. Il ne U; reste? plus à affronter que ^ les haies du chemin et les oiseaux du ciel.
Roger ne me répondit que par un regard désespéré. Puis, comme il arrivait à son tour sur le seuil, il ferma les yeux, afin de ne plus voir sa fameuse chape qui, comme s'enflammant tout à coup aux ardents rayons de ce tieau jour, resplendissait ainsi qu'un autre soleil... un soleil... couchant t
La procession contourna la chapelle, et descendit tout d’abord jusqu’à la mer, nu bord rnéinc de laquelle un premier repoSoir avait été dressé par les pêcheurs. Celait un simple autel. Tait d’une barque renversée, que recouvrait en guise de nappe, une voile neuve, et qu'ornaient deux pittoresques trophées composés chacun d’une ancre, d'une paire d'avirons et de quelques lUcts. Là, le vieux curé bénit les flots et oria
pour qu’ils fussent cléments aux marins jusqu'à la Fête-Dieu prochaine. Sous ce beau ciel, et avec l'Océan pour horizon, celte pieuse halle fut vraiment sublime I
Puis, on remonta par ces vertes campagnes que j’ai décrites, et qui, resplendissantes de soleil et toutes pleines do chants d’oiseaux, semblaient elles-mêmes en fête. Il n’y avait pas jusqu'aux bestiaux, attirés par le bruit vers les haies, qui ne regardasssent passer la procession avec une sorte de respect. Eh!.,. pourquoi non?... L’âne et le bu-uf notaient -ils pas dans la crèche ?
On atteignit enfin le village, tout drapé de blanc, tout en guirlande, tout émaillé de verdure et de fleurs, qui formaient par les rues comme un pieux lapis, sur lequel de gracieuses petites filles blondes faisaient encore pleuvoir des roses.
Roger, cependant, commençait à se remettre de son premier effroi ; il avait rouvert son gros livre de plain-chant à la page du Salve, festn <tm; il me parut même que scs prétentions musicales lui revenaient peu à peu.
De loin, je lui adressai à peu près cette pantomine.
— Tu le vois bien... tout marche à merveille I
Il me répondit en hochant la tête avec une sinistre incrédulité.
Pauvre garçon ! c'était un pressentiment.
Au moment où la procession se déployait à l’autre extrémité du bourg, où les deux routes d’Honfieur et de Trouville se réunissent en une sorte de rond-point planté d'ormeaux, les chantres faiblirent tout à coup, comme si leur attention venait d’être détournée pur un accident imprévu. Roger s'empressa de mettre à profit ce demi-silence pour lancer enfin son fameux contre-ré-bémol, et, je dois le reconnaître, ce fut avec une parfaite réussite, avec un retentissant éclat.
Il releva donc la tête pour jouir de son triomphe... Horreur t... stupéfaction !..., consternation!... Il y avait là, tout près de lui , devant lui, dans trois élégantes calèches a rrivant de Trouville, une bande de baigneurs goguenards, des baigneuses narquoises, qui toutes et tous le connaissaient, qui toutes et tous l’applaudissaient du geste, et ne dissimulaient qu’à demi leurs sourires sous les chapeaux de paille et sous les ombrelles.
Enfin, pour surcroit de fatalité, dans la plus luxueuse des calèches, une calèche conduite à la Daunion, l’oncle Maniqucl se tenant debout auprès de la cousine Anastasic!
A ce foudroyant aspect, le visage du vicomte se métamorphosa soudainement en pivoine. Il était ridicule, lui !... ridicule aux yeux de ses pareils... ridicule aux yeux de tout Paris, qui lui semblait représenté là, et qui bientôt connaîtrait l’aventure, c’était certain... ‘Qui sait même si les petits journaux n’en feraient pas des gorges chaudes.
Durant un instant, le pauvre vicomte était resté immobile, béant, et comme pétrifié dans sa maudite chape. Deux oh trois jumelles de théâtre, qu’il dut prendre pour autant de paires de pistolets, se braquant sur lui, apparurent aux mains des railleurs. O fut le coup de grâce. Il acheva de perdre complètement la tète, et avisant une porte de chaumière entrouverte, il s’y précipita avec la folle panique d'un grand criminel aperçu tout à coup par les gendarmes.
Celte étrange fugue fut diversement interprétée par ceux qui m’entouraient; voici l’explication qu’imagina le vieux marguillier qui, depuis la sortie du chœur, n’avait pas discontinué de me marcher sur les talons :
— Je l’avais bien prévu, me dit-il, que votre ami chantait trop en moigneau.,. C'est ça qui l'aura incommodé à la tin des fins.