Scène IV. — Les mêmes, Maniqiiel
Oiii... j’axais raison, c’est bien la scène IV.
Le bonhomme Mnniquet était vraiment supcrtic dans son rôle d’oucle d'un neveu prodigue et dans son costume châtelain trouvUlais : lins escarpins vernis o grosses bouffeilcs Louis XIV, chaussettes rayées rouge et hieu, large pantalon de nankin très-jaune, vareuse écarlate, et tout petit panama coquettement orné d'un voile vert, l u Dnumicr vivant, un vrai .Nudar... H 3, rue Saint-Lazare, pas de succursale.
A l'aspect du vicomte, il recula de trois grands pas en arrière, panlomiina successivement lu surprise et lo courroux, puis comme cédant à la voix de lu nature :
Digitiz»
— Roger! lnrinoyo-t-il... Roger... je ne puis pas oublier que lu es le fils de ma sœur, de ma pauvre chère Nais!..# Âh ] dans mes bras... dans mes bras ..
Je me retournai pour ne pas Irop rire ru nez de cet apprenti Ferviile; mais le vicomte prit In chose au sérieux, el comme poussé par le tendre regard réconcilia leur de Rose Chéri... je me trompe, de mademoiselle Maniqiict, il alla par saccades émues vers son oncle, et l'embrassa par dessus l'épaule. On se serait cru décidément au Gymnase; rien n’y manquait, pas mémo- la table au milieu.
Il y eut un silence, occupé par les mouchoirs.
Quant à moi, je m'attendais naïvement à coque l'onde Maniquet allait reprendre la scène par un cadeau d’une centaine Je mille francs, contenus dans un portefeuille vert.
Mais l’oncle Maniquct ne songea nullement à se servir de cet accosoire, et se contenta d étre généreux en prifcmcssc :
— Je ne te parle pas d'argent, dit-il ; tu dédaignes ce vil métal... et je commence à te comprendre, depuis que, moi aussi, je me suis fait colon sur la côte normande. Les champs, la verdure, les foin», les colzas, le pain bis, la simplicité, une lionne et franche ménagère... un toit de chaume... Eh ! mon Dieu!... c'est peut-être là té bonheur! Sois donc heureux... cl, sans le secours de personne. Mais plus tard, pour tes enfants... je ferai quelque chose. Nous verrons... nous verrons... je ne le dis qtfe ça... Th connais mon cortir!
A cette réplique, Anaslasie crtt devoir se jeter au cou de son père. Mais ta mise en scène avait été mai calculée sans (Initie, relativement è moi du moins, car je surpris, dans une gfoce traîtresse, nn /eu de physionomie, que te Maniquct seul eût dû voir el qui, clairement, lui disait avec Un regard impératif el sec :
— Taisez-vous... c'est assez... Je sais mieux que vous rnmme il faut s'y prendre.
Lorsque cette ingénue de dix-sept ans, plus rouée cent fois qu'une vieille coquette, se retourna vers son cousin, elle avait déjà repris les yeux languissants et le sourire attristé de sou rôle.
On s'assit alors et la conversation se généralisa. Le Maniquet et sa fille paraissaient considérer la mésalliance de Roger comme un fait accompli, et même l’approuver, celle-ci avec une héroïque résignation, celui-là avec une toute paternelle indulgence ; il encourageait son neveu au travail, il lui faisait entrevoir l'espérance de devenir un jour maire du village, et Roger, se laissant entraîner sur cette pente perfide, s'étendait naïvement sur ses projets d'améliorations, sur tous ces beaux rêves champêtres. De temps en temps, mademoiselle Maniquct disait aussi sa petite hypocrisie sentimentale ; c'était une vraie bucolique.
Tout à coup, lu pendule sonna cinq heures, et Fontanelle se leva; il venait de se rappeler Bernardine.
— Eh quoi ! fit Anaslasie avec l’accent d‘uu doux reproche; ch quoi 1... Roger vous nous quitus si U»U •
Le vicomte essaya quelques banales excuses; mais elle uc ic laissa pas achever.
— Ce n’est pas bien, poursuivit-elle, nous avons précisément pour ce soir une petite fête, une réunion musicale. • Vieuxteinps, arrivé de ce matin à Trouville, doit s’y faire én* tendre... et tioraza aussi... sans compter M. Vnnstraet, qui chante assez bien. Mais vous avez une bien plus jolie voix que la sienne, monsieur le vicomte, et, je vous l'avouerai, je comptais sur vous.
En insistant ainsi, Annstasic avait pris des airs de sirène.
Le vicomte cependant cul le courage de résister encore, mais il eut le malheur de dire ;
— J’ai promis de rentrer de bonne heure.
— Avez-vous donc crainte d’être grondé? interrompit-elle avec un regard qui était une flèche, et qui frappa droit au but.
— Moi ! s’était superbement rebiffé Fontanelle.
— Ab ! s crria-l-ellc comme avec un Involontaire élan de Time, un élan douloureux, amer et tendre, ah ! vous lui donnez toute votre vie... à elle... Na me refiisez pas du moins quelqucs heures f
Roger était vaincu.
— Je reste, dil-ll.
— Merci | conclut-elle, ofin sans doute de terminer comme elle avait commencé. Oh! merci!
Et. sous le prétexte de donner quelques derniers ordres, die lit, avec aoii père, b ne tort belle sortie.
— Gmimont l me récriai-je aussitôt que nous nous retrouvâmes seuls dans le salon, comment!... nous ne retournons pas an Mesnil f
— Plus lard... fit-il avec quelque embarras... ce soir... aussitôt après le concert... Tu juges bien que je ne puis pas refuser cette petite complaisance à ma cousine, qui nous a si bien reçus, et qui parait si bien disposée pour moi. .fli ! je ne m’attendais pas a cela de sa part, et vraiment die a bien changé... à son avantage. D'aiHcttrs, nous retrouverons probablement ici quelques-uns de mes railleurs d'hier, je liens à tour prouver que si je chante à la procession, si je veux devenir un paysan, je n'en reste pas moins un homme du inonde. Que te dirai-je enfin ? Je ne suis pas fâché de voir un peu mon successeur... ce monsieur Vnnstrncl, et puisqu'il rossignoliso aussi... ma foi... moque-toi, si tu veux, de ma vanité... je inc fais un vrai plaisir de me rattraper à ses dépens de uft>o échec d’hier.
— Ah! Roger... Roger..,
Malheureusement je fus interrompu par le brusque retour de M. Maniquct. Sa fille l ovait. Rans doute, renvoyé en toute liàte, dans la crainte que je ne fisse revenir Roger sur sa promesse, ou tout au moins que je ne lui montrasse le dessous des caries.
Le trop hospitalier châtelain nous promena pendant une heure dans tous les recoins de sa nouvelle propriété, cl no nous fil pas même grâce des plans de son futur diàlel et do sa future pagode, auxquels je fui conseillai très-sérieusement d'ajouter une pyramide égyptienne cl des montagnes russes, afin que sa cacophonique olla-podrida fût au grand complet.
L'heure 'du diner arriva.
Ici je renonce à décrire. C'était d'un luxe éblouissant r Lucullus dînait chez Lucullus.
Anaslasie, qui présidait superbement le festin,* avait à sa droite Roger; h sa gauche M. Vanstraët, un quadragénaire fort présentable, sur nia parole, et vraiment pas trop bête... pour un Hollandais.
C'était à lui que la fine mouche adressait scs regards les plus coquets el scs plus minaudiers sourires; le tout nu dépit naissant du vicomte qui, semblable à Unis les galanltns, avait quelque peu la nature du chien du jardinier. Lorsqu'on servit lé dessert, il arrivait presque à devenir jaloux, jaloux d'Anastasiel... Oh!... ohl... tout avait été prévu à point, tout était parfaitement calcule d'avance.
Quant à moi, j'avais ma large part., bien entendu, dans les attentions et dans les caressantes prévenances de l’adroite atnphitryounc ; elle sentait que je pouvais devenir pour elle un précieux allié, mais aussi peut-être un terrible adversaire.
Il faut être juste, cependant; dans tout ce marivaudage,
t,E MESNIL-AU-ROtS.
mademoiselle Mauiquet dépensait un grand art. Je ne sais pas si on lui avait fait ses mots d ‘avance, ni si l'entrain avec lequel elle tenait le dé de lu conversation était de bien bon nloi, mais elle paraissait vraiment avoir beaucoup d’esprit... trop d’esprit même : parfois Vanstraél eu rougissait.
Enfin, on se leva de table, et Roger s'approchant de moi :
— Hein ? fit-il, j’espere «iue voilà un diner I
— Ma foi! répondis-je, et avec sincérité; mu Foi!.., j'eusse tout autant aimé la soupe aux choux du Mesnil.
Il inc tourna le dos sans répondre, et passa dans le salon.
De nouveaux invités arrivant, la réunion ne tarda pas à devenir très* nom b reuse, assez bien choisie même; et le vicomte, heureux de se retrouver dans son élément favori, se montra plus brillant et plus papillonnant que je ne l'avais jamais vu.
La préludo du concert se fit entendre.
Les amateurs, ainsi qu’il csl d'usage, commencèrent, et le tour de Yanstruél arriva bientôt, puis celui de Roger. Je me rapprochai curieusement, afin de ne rien perdre de la lutte qui allait s'engager, et qu'Anaslusic sciait réservé le malin plaisir de diriger en personne. Elle tenait le piano avec un talent un peu sec peut-être, mais réel.
Le Hollandais avait un baryton cotonneux, et chantait correctement; voilà tout. Et puis sou visage bilieux sa colorait ii la moindre émotion, et rappelait alors les rouges et ronds fromages dont il était le compatriote; il n’eut qu'un succès d'estime.
Roger, tout au contraire, étail un charmant chanteur de romances; et, ce soir-là, pique d’honneur, il se surpassa iuiméme. Aussi ce furent des applaudissements, des trépignements, une ovation... qui me semblèrent même suspcctcmcnt exagérés; jeu répondrais, il y avait de la duque.
Et parmi les plus complimenteurs, parmi les plus enthousiastes, se distinguaient en première ligne mademoiselle et M. Monique!. A les entendre, leur cher neveu, leur cher cousin était un Ponchard, un Duprez, un Ruhiui. (Vêtait à qui ferait chorus parmi les intimes, je pourrais presque dire les complices.
Aussi le pauvre Roger ne se sentait pas de joie. Il saluait par ici, il faisait In roue par là; il se complaisait aux étreintes et aux accolades de tous, voire même à celles de l'onde Maniquet; il embrassait et rcmbrassail les mains de la cousine Auastasie... oh! maintenant elle pouvait les lui abandonner sans crainte; ses lèvres enivrées par le poison de l'orgueil n'ovaieul plus la conscience des dimensions.
Le concert, cependant, continuait, et loin de ressembler au fameux festin de Roileau, son programme était une vérité. On entendit d'éminents artistes, et notamment Viuuxtemps, cette *yre vivante.
Ma U les heures n’en marchaient pas moins, et, plusieurs fois déjà, j’étais ailé dire à l'oreille de Roger ;
— Tu sais, il se fait tard !
— Oui, oui, me répondit-il, quelques minutes encore, et tous parlons!
Puis, comparable! à l'ivrogne dont la soif semble augmenter à mesure qu’il boit, il retournait s'enivrer à la dangereuse coupe des succès de salon.
Une fois enfin je parvins h le retenir, et, le contraignant à se retourner vers ta pendule, je lui montrai que l'aiguille allait marquer minuit.
Mnis. au fli-hne instant. Auastasie arrivait do l'autre côté. Cl lui disait avec lu plus câline voix
— Cousin... un dernier tnorceuu... tout le monde le de mande I
— J’en suis vraiment désolé, cousine... mais...
— Le duo (Ut rvtfWon de Lunjumcau... oh! je me le rap pelle... c’est votre triomphe 1...
— Je ne dis pas non... ma chère Anastnsle... mais...
— Je le chanterai avec vous, na... #
Le moyen de refuser! mademoiselle Maniquet ne s’était point encore fait entendre.
Roger retourna au piano.
lo auo que venait de choisir Auastasie cachait encore un piège.
Tout le inonde connaît 1rs spirituelles partitions d’ Adolphe Adam, ce compositeur si vraiment français, et entre autres le Postillon de Lonjnmvuit; tout le monde su; rappellera sans aucun doulc les pimpantes mélodies qu’échangent uu premier acte Madeleine et (lhapelou, ainsi que la situation qui les motive.
Tous deux . mi moment dp contracter un mariage d’amour, sont travaillés par l'ambition d'un sort plus brillant ; ils s’entr'avouent tous deux qu’ils ont etc* consulter le vieux berger, devin du village, et quu
Se démenant rumine un vrai diable, Après avoir lu dans leur main... etc.
C’était, bien entendu, Roger qui faisait Chapelou, et qui, par conséquent, continua ;
Il m'a dit que, dans un village, J avais tort d’enchatner ma main Et que, sur un autre rivage.
M’attendait un brillant destin.
Bref, pour parler avec franchise, Il m*a prédit qu’eu t’épousant Je fai s... je fais une bêtise I
Anaslasie chantait Madeleine, et en fut avec une hypocrite colère, très-finement soulignée, qu'elle accentua la réponse;
Tou sorcier n'est qu'un imbéciiie.
Qui ue sait vraimeut rien de rien...
L’application se faisait d’elle-méine, elle vicomte lui-même, la sentit parfaitement. Mais c'était un de ees humilies qui ont pour devise : le succès avant tout! Et ce fut, eu poussant davantage encore à l’effet, qu'il répliqua :
Non... c'cst un hoiiône fort h.thilo, Fort habile.. . et qui parle bleu.
El Roger devait, par deux fuis, répéter cette recommandation de lui-même'... El, Roger, sans la moindre hésitation, renchérit encore sur le point d'orgue obligé.
Il y eut un tonnerre d'a,»plaudissemenls mêlés de rires signilicalirs et de plaisanteries il demi-voix.
— I /allusion est piquante I... dit un vieux monsieur ii Vanstraël, qui so trouvait précisément à mes côtés.
— Je ne comprends pas, ftl le Hollandais.
Durant ce temps, Anastasie et Roger modulaient déjà la chamaillerie de l'ensemble : cclui-lâ avec un chaleureux enthousiasme pour l'aveniç doré, celle-ci avec une incisive et mordante raillerie des ambitions du volage. C'était juste, en ce moment, le contre-pied de leurs positions respectives; mais comme Anastasie savait bien le faire comprendre 5 son public, et avec quel verveux contre-sens elle chantait 1
Puis, toujours dans le duo, ce fut à son tour de faire la coquette. de dire quelle aussi pourrait ne songer qu'ii la richesse, et, laissant il l’infidèle aller retrouver une certaine tante qui habitait les colonies... les colonies hollandaises, je Vruis. Et toute l’assistance de rire à ce dernier mol, hormis toutefois le Hollandais, qui continûail à ne pas comprendre.
Vint enfin la dernière reprise’, où Madeleine et Chapclou renoncent réciproquement à toute idée de séparation, sc raccommodent et s’embrassent. II fallait voir avec quel entrain, avec quel brio ce finale fut enlevé des deux parts. Pauvre vicomte î... c’étaient ses propres illusions qu’il semblait traiter de folie ; c’était ses beaux rêves que la prosodie de M. de Leuven le contraignait à avoir l'air d'abjurer, c’était sur le cadavre de Bernardine qu’il finit par danser avec les grosses bottes du postillon de Lonjumcau I Quant à la cousine, sa voix était éclatante, ses yeux étincelaient, toute sa petite personne bondissait d’orgueil, et la joie du triomphe, quelque imaginaire qu’il fût, la transfigurait nu point quelle finit par en devenir presque belle... oui, belle d'une sorte de beauté diabolique... la beauté de Racbcl dans Roxanc!
Aussi, quel succès! On fit bisser la reprise, cl quand revint le baiser, on cria Us encore. C’était décidément une conspiration générale.
Je parvins cependant a fendre In presse, à rejoindre le vicomte au milieu de la pluie de fleurs qui lètait de toutes parts son prétendu rapa triage avec sa cousine, ü l'arracher, nouveau saint Auloiuc, u cotte autre tentation infernale !
Justice lui soit rendue, cependant. Je n'eus qu’un seul mot à lui dire : Bernardine ! pour le réveiller de son égarement, et, maigre tout, cette fois il me suivit aussitôt.
Mais dans l'antichambre, nu moment où nous remettions nos par-dessus, l’inévilablo Anastasie se trouva comme par enchantement entre nous.
— Adieu, cousin ! déclnmad-eltc avec un accent qui présageait quelque nouvelle trame. Adieu !... ou plutôt, au revoir... A bientôt !
— A bientôt! répéta Roger avec une courtoisie questionneuse.
— Oui, daigna-t-elle expliquer, je compte vous rendre Visite... au Mesnil.
•- Vous?
— El dès demain... oui, si toutefois vous ne vous y opposez point : je inc suis imposé l’amère obligation d aller inoiméme offrir à madame lu vicomtesse de Fontanelle son vuile, sa couronne et son bouquet de mariée.
Le vicomte eut un premier mouvement pour décliner ccl honneur, pour combattre l’idée de ce rapprochement qui ne Douvail être que pénible pour tuut le monde.
Mais l'astucieuse comédienne ne lui laissa pas le loisir d’un refus, et avec la naïveté d'une jeune chatte qui égratigne sous une apparente patte de velours :
— Cousin, reprit-elle vivement, permettez-vous que j’emmène avec moi M. Vanslraët.
Roger fit la mine d’un homme mordu jusqu’au sang, et ce fut avec un dépit mai dissimulé, qu’il répondit :
— Soit, cousine... mais ii condition que, la veille de votre mariage avec ce monsieur, vous accepterez ii votre tour, do ma main, la même parure... Oui, n'csl-ce pas? Les petits cadeaux entretiennent l'amitié I
Ces derniers mots avaient été motivés parle silence d’Anaslasie, qui se faisait un nouveau masque et une nouvelle pose pour le baisser du rideau. Elle porta la main ù la place du cœur, elle retrouva son sourire de martyre, elle ferma douloureusement les yeux, et, de sa voix la plus élegiaque, elle répliqua :
— Oh! Roger! Roger I vous êtes cruel! Mais nous n’en sommes pas encore là, grâce ii Dieu! J'ai obtenu de différer mon consentement... définitif., jusqu’au jour où vous conduirez à l’autel ma rivale préférée; et ce jour-lâ, Roger, je serai présente... non pas dans l’église... oh! non... ce serait 'trop!... mais sur votre chemin, derrière quelque haie, tout au fond de ma voiture, cachant mes larmes et de mes vœux vous suivant. Oui. Roger, la religion commande de prier pour ceux qui vous font souffrir... et même ppur celles qu’on envie. Je prierai pour vous, je prierai pour elle !
Et. comme épouvantée d’en avoir trop dit, comme craignant de montrer davantage oneorc de désespoir et d'amour, elle s’enfuit, les mains sur les yeux. .
— Allons!... allons!... en route!... dis-je à Roger, qui, Dieu me pardonne, allait s’élancer à sa poursuite.
Nous sortîmes enfin du palais de celle fée perfide.
Durant toute la côte, qu'il nous fallait remontera pied. Fontanelle ne prononça pas une parole.
Mais lorsque nous eûmes retrouvé notre carriole, lorsque le mouvement et la vivacité de l’air curent secoué l'espèce de torpeur dans laquelle il semblait plongé, je sentis qu’il se ranimait peu à peu. Bientôt, tout en rouclUinl le cheval, il se mit ii fredonner les motifs du Postillon. Puis, tout à coup, il me demanda :
— Gomment la trouvcs-lu?
— Qui ça ?
— Anastasie, parbleu I
— Hum! hum!
— Ce n’est pas une réponse, ra... Voyons, lii, franchement, que penses-tu de ma cousine?
— Beaucoup de mal !...
— Alors, ne m’en dis rien... car tu ne serais pas juste, raie n’est vraiment pas sans mérite, et surtout... tu ne saurais soutenir le contraire... elle a un bien lion petit cœur !
Pour toute réponse, je me mis à chanter à mon tour ;
' Oh ! ob ! oh! ob! qu’il était beau,
Le postillon de Loujumeau !
Roger me tourna le dos d’un nir boudeur, et. durant tout le restant de la route, chacun de nous ne causa pluÿ qu’avec sa propre pensée.
C'était une triste nuit, oragouse et sombre. Pas une étoile ou ciel : sur la terre, pas d’autre lueur que celle que notre lanterne projetait sur le chemin. L’n silence de mort planuil
sur les campagnes ensevelies dons la brume, et n'était absolument trouble que par l'aigre bruit des rimes de notre carriole, par le grondement lointain de la mer agitée, par les sinistres lamentations des grands arbres courbés sous le vent et tout chargés de pluie : il y avait eu une bourrasque durant
10 Pète.
Au moment où nous passions devant la chapelle au lierre, la vieille horloge, plaintive et grinçante, sonna trois heures du matin.
— Bigre! fit Roger.
Et le pauvre cheval qui notait pas cependant le coupable, dut prendre le galop.
Un quart-d'heure plus tard nous entendions un chien qui hurlait ; ce devait être le vieux Fidèle. Mais pourquoi dune hurlait-il ?
Enfin, la silhouette accidentée du Mesnil commença à sc dégager des ténèbres, contre lesquelles luttaient déjà les premières lueurs du matin.
I/O regard de Roger se porta do suite vers la fenêtre de Bernardine; il avait le pressentiment qu’une luuiiere y brillait encore.
Mais non... celait la vitre de la salle basse qui seule étoilait la nuit...
— Elle dort., et c'est Pétronille qui m'aura entendu, flt le vicomte avec un soupir d'allégement.
C’eut été, en effet, un remords de moins.
L'illusion ne fut pas longue. Eu approchant de la maison, nous entendîmes le piano qui se plaignait doucement, et comme à peine effleure par une inain rêveuse.
Quelque mourante que fut cependant cette voix isolée dans le silence, on pouvait reconnaître ce qu elle murmurait ainsi.
C’était la douce mélodie qui avait bercé la convalescence de Roger* et le premier épanouissement des -tendres émotions partagées avec Bernardine... C’était comme racine harmonique de leurs amours... Celait la dernière pensée de Wejerl»,
— Ah ! fil le comte, touché au cœur, ah ! je suis un misérable !
Et bondissant vers In porte, il l’ouvrit tout à coup.
Surprise et frissonnante, Bernardine se redressa vivement. Tout d’abord elle avait eu peur. Mais elle reconnut aussitôt son fiancé, elle mit un doigt sur ses lèvres, et sans que le moindre reproche pût être interprété dans son regard, sans qu’aucune arrière-pensée perçut dans son sourire :
— Chut ! fit-elle, je les ai tous envoyés dormir depuis longtemps. Toisons-nous... Il est inutile de leur faire savoir que vous rentrez si tard.
El. comme blessée par la lumière qui se rcllétait trop vivement dans ses yeux, elle se les voila des deux mains, et tout
11 coup détourna la tète.
Mais, inspiré par l'instinct du cœur, Roger devina, à ce mouvemenl, un tout autre motif. Il se précipita vers elle, il la contraignit à sc retourner, il lui écarta violemment les mains.
Hélas! il ne se trompait pas: l’angélique visage de Bernardine reparut tout inondé de larmes.
A cette vue, le vicomte eut un retour complet sur lui-mème. Les quelques mauvaises pensé**, les quelques lâches regrets qui pouvaient lui rester encore dans le cerveau s'évanouirent à l'instant, ainsi que des fantômes nocturnes épouvantés par le soleil. Il tomba spontanément aux genoux de Bernardine, et ce fut avec du vrai repentir, avec de la vraie passioq, avec de vrai** larun* aussi, qu'il lui, cria, les mains 'ointes, et du fond de t’ànio •
— ■ Pardon, Bernardine, pardon! Oh ! ne crains rien... va.. Je l’aime... Je t'aimé!
Ce qui n’cmpéehn .pas que. un peu plus tard, lorsqu’il fut remonté dans sa chambre, où je lui tenais compagnie pour un instant, il dit en me montrnul la chaise de paille sur laquelle il allait s'asseoir :
— Décidément, il faudra que je fasse venir ici de bons fau teuils comine ceux de lii-bas.
— Prends garde ! rne récriai-je aussitôt, prends garde do te remettre en tête ces dangereux souvenirs. Le Mesnil est une simple ferme, mon cher Roger, et tu n’es plus assez rtch.maintenant pour en refaire un château.
— Prlsli... comme te voilà belle!... dis-je à Pétronille, qui
semblait Taire la roule devant moi tout exprès pour attraper uti compliment. •
— J’cré bien! fit-elle, j'ni mis mon biau dcianliau de soie., mon apoion tout neuf, et ma cauiptlie des dimanches...
— Qu’entendez-vous par votre demiiiau, Pétronille?
— Quicu... c’est mon tabcüer.
Et qu’est-ce que c’est que votre apoion?
— C’est mon casaquin, monsieur.
— El la canif telle?
— Ah! pour ce qui est de ça, monsieur, vous vous gaussez de moi... vous no pouvez pas ignorance*' ce que c'est qu'une canipeUe.
— Je Fignomwcc, Pétronille... ma parole d'honneur ! Voyons, Voyons, qu’esl-ce que c’est qu’une canipeUe ?
— Et... parguiïijne, monsieur!... c’est un bonnet.
— Très bien ; maintenant, pour qui sont ces frais de toilette?
— Comment! vous ne savez point?
— Je ne sais point.
— Au fait... oui... Vous notiez pas hier hwlrct (ici), et vous n’avez pu avoir apercevante des préparatifs. C’est moi que j'ai eu la peine de les faire presque toute seule, a preuve que jeu étais toute enhannte,
— Enhaméc?
— Fatiguée, si ce mot-lù vous plaît mieux. C’est seulement lorsque le soleil s’a coucM, que tout lut parc.
— Paré ?
— Prêt... Mais aujourd'hui, je iVaurai plus qu’à servir ù table... Autant dire que je inc repose... On a fait du bout-ilehaut la plus célèbre ruisitteuse du village, la femme ù Jean Baron, le ca ha relier, Jacqueline la Baronnet
Quant à ce dernier normandisme, je ne m’en étonnai nul lemenl ; j’avais déjà l'habitude d’entendre féminiser, comme désignation de la ménagère, le nom du mari. La femme à Banni, c’est la Baronne; la femme à Fontaine, c'est la Fonlainaise; la femme à Cuillernin, c'est la Guillemaine; la femme à Berger, c’est la Bergère : la femme à Grussot, ce serait la Orassotte... et ainsi de suite.
Mais, ignorant enrore le nom du saint qu’on allait fêter, j. m’en euquis de rechef' auprès de Pétronille.
— r/eal l'notaire! flt-elle, avec uue vénération mêlée d'orjucil.
— Le notaire...
— Pour le contint... Oh! d'ordinaire il ne se dérangent point, on va chez eux. Mais no!' notaire il nous, c*ost le parrain de mam’selle Bernardine. Par ainsi, vous comprenez lo dérangement... et l'honneur!
— !æ dérangement, Pétronille... et l'honuçur aussi. Mais à quelle heure le festin f
— Ça ne peut plus guère tarder, monsieur... Sitôt l'arrivée du notaire, on se inet à table.
— Ah !... le repas précède la lecture du contrat?
— Oui, monsieur.,. Avant d'ouïr les actes, on mange toujours... et fermé... il faut ça.
Et. se prélassant dans ses beaux atours, elle s'en retourna voir si tout allait bien du côté de la Baronne.
Quelques instants plus tard, un vrai cabriolet noUrritü s'arrêtait devant le Mesnil, et lo parrain de Bernardine faisait une superbe entrée dans la grande salle, avec sou ministériel portefeuille noir sous le brus. «
Le notaire de campagne est un type des plus intéressants, des plus pittoresques. Bien mieux que le curé, bien mieux que le médecin, il comiuiL le paysan, car il le voit, pour ainsi dire, à travers un rouleau de papier timbré, magique lorguclle qui pénètre jusqu'au Ün fond des consciences et pour laquelle ii n'est réellement pas de secrets. C'est lui qui partage le patrimoine entre les frères» et meurs, c’est lui qui dresse le contrat .itre les époux, c'est lui qui garde les testaments, c'est lui qui p.iso les scellés après la mort. Quand il voit venir l'un «le ses dicuts, il sait d’avance ce qui l'amène et quel sera son avenir ; quand il traverse un champ, quand il entre dans une maison, il pourrait vous en raconter l' histoire. Le pusse, comme la voleur de toutes choses, est classé, étiqueté dans son cerveau, ni plus ni moins que dans les cartons verts de son élude. Conseiller de tous les intérêts, dépositaire de toutes les fortunes, grand-prêtre do la propriété, il In représente incarnée en lui... il est la terre vivante. Aussi, pour lo campagnard, c'est io grand personnage pur excellence.
Mais, hâtons-nous de le reconnaître, il mérite gêné râlé ment celte considération, et. sous une apparence un peu grave, cache beaucoup de bon sens, un esprit conciliateur et dos m.eiirs douces. Parfois même, il joue de la flûte, s'adonne à l'horticulture, et rime clandestinement des madrigaux, des épigrammes, des poèmes on cinq chants... J*en ni connu un qui faisait des tragédies ! Que voulez-vous ?... on n'est pas parfait... notaire.
Celui avec lequel nous faisions connaissance ce malin-là, maître Cotentin, était un excellent vieillard qui, sous des cheveux blancs connue neige, conservait une surprenante fraîcheur de visage et une toute juvénile gaieté d’esprit. Son regard était vif encore et son geste prompt; son sourire, bien que légèrement eu astique, démâtait une grande boule. Bien qu'à la manière toute paternelle dont il embrassa Bernardine et lui dit, en empruntant le patois du pays : Bonjour, mon tfant !... je me dis de suite: ç’est pour elle un sincère ami. Ensuite, il sut trouver un compliment agréable pour chacun, même pour les domestiques, ii les connaissait tous, il les appelait par leurs noms et leur demandait des nouvelles des vieux parents. Quant à ftoger, quant b moi. ii s’v prit do telle façon, nue nous nous familiarisâmes aussitôt avec lui. Pour ma part, je ne saurais dire à quel point il me plut. Mais j’on oublia vraiment de compléter le portrait par le eeetume, qui se composait d’un chapeau rond, très-bas de forme et ii très-larges bonis; d'un grand habit unira longues basques carrées, avec gilet et pantalon évidemment tailles dans la même pièce ; d'n no cravate d’une blancheur immaculée, et de souliers de daim a boucles d'argent. Gardons-nous de passer sous silence k* besicles d écaillé et ta tabatière d'or, sitrocs caractéristi-
ques de la profession. En Normandie .surtout, tous les notaires ont la vue basse, et prennent du tabac: c'est d'uniforme.
Sitôt le repas terminé. Pétronille enleva le couvert, et mil sur !a table une nappe nouvelle, uue line nappe, une nappe d’autel !
Mai Ire Cotentin y déposa solennellement son grand portefeuille unir, l'ouvrit avec une petite clé suspendue parmi scs breloques, et exhiba aux yeux de tous un volumineux cahier de papier timbré, dont les feuilles étuiont réunies entre elles par deux galantes rosettes de faveur rose.
Puis, il essuya du coin de son mouchoir les verres de ses bésiclcs, les replaça méthodiquement sur sou nez, toussota quelque peu, passa l’index entre son cou cl sa cravate, et lïtiulcmcnl commença In lecture du contrat.
Si jamais, durant les loisirs de la campagne, au retour de la promenade et de la chasse, vous avez pris l’habitude d'entrer dans une maisonnette qui se trouve au bord du chemin, et que le propriétaire de cette maisonnette ne sache pas lire, à la quatrième ou cinquième visite, il sera allé ouvrir son armoire de chêne, il en aura tiré de vieux actes jaunis, ses litres de propriété, et revenant eautcleusenient vers vous, il vous aura dit avec toutes sortes de suppliantes convoitises dans la voix et dans le regard :
— Mon bon monsieur, si c'était un effet de votre part, baillez-moi donc un peu lu connaissance de ce que disent ces écritures-là...
Notons, en passant, qu'il les connaît mieux qu : vous ne les connaîtrez jamais ; il les sait par cœur.
Mais il aime à entendre souvent répéter In phraséologie gothique et biscornue. C’est pour son oreille la plus suave de toutes les musiques, et s’il vous a obligeamment attiré chez lui ; s'il s’est empressé de vous offrir, sous le manteau de la cheminée, la place la meilleure ; s’il vous a parfois contraint d'accopter un verre de cidre ou de piquette, c'était dans l’hypocrite espérance que vous lui serviriez un jour do Halle-passion. que vous lui joueriez sou air favori.
Naturellement, surtout si vous êtes observateur, vous vous êtes prêté de bonne grâce a la manie de votre hôte. Et alors, souvenez-vous !... il a rapproché vivement sa chaise basse, il s’est campé Lien devant vous, les mains sur les genoux, le haut du corps en avant, l’oreille tendue, la bouche ouverte; il a. pour ainsi dire, aspire, bu, vos paroles... et, jusqu'au bout, il vous a dévotieiiscuient écouté, avec les yeux mi-clos ol la mine papelarde d'un chut qui digère. Hein... n’cst-il pas vrai?... c’est cela.
Malheureusement, il n’a pas toujours un lecteur sous la main ce qui fait qu'il envoie régulièrement son (ils ii l’école, et qu’il lui dit:
— Dépêche-/#! bien vite d apprendre, guerdin, tu me liras mes actes!
Quant au paysan qui sait lire, il se donne Uu-méme des vo* luples plus discrètes ; bien souvent, durant les longs soirs d'hiver, lorsque le vent ronfle dans la cheminée, lorsque la pluie grésille, il s'assied au coin de l’être, en face de sa ménagère qui, de l’autre côté, tricote à la lueur de In lampe susr pendue entre eux : il savoure conjugalement la délicieuse lecture du papier timbré, avec argumentations ot commentaires t J’en ai même connu qui, jjour en arriver la, réalisaient l'impossible à force de patiente dovfoütion, et, qui, ne sachant pas épeler dans leur livre de messe, déchiffraient- couramment leur patrimonial grimoire.
Mais quand c’est une première audition, mais quand c’est le notaire iui-inéuic qui lit, oh! oh! c’est une bien autre affaire, par ma foi t... Supposez Hossiui chantant sa propre musique, et avec la voix do Itubiui, et devant une réunion des vingt nlus extatiques dilettantes de l'Europe, U lie serait nas
LE MKMIL-AU.IiOIS.
écouté avec plus de recueillement, avec plus de vénération, avec plus de béatitude, i|ue ne l'est un simple notaire campagnard lisant un contrat au village.
En celte circonstance, cependant, il n'en fut pas ainsi, et maitre Cotentin s'y reprit à deux fois, luul étonné de ne pas sentir autour de lui son public ordinaire.
Hormis Pélronille et la tante Itosc (et encore cette dernière laissait-elle percer dans sa gravité comme une yaguo inquiétude! ce Tut il peine si on écoula les premiers articles. Jacques était rêveur, et comme embarrassé ; Bernardine et Ilogor se regardaient en souriant; je taquinais avocle Imul de ma caïuio le vieux Fidèle, aux trois quarts endormi sur le seuil.
Heureusement pour le uutaire, il arriva bienUd à un passage oinsi conçu, ou du moins à peu prés :
> La demoiselle Bernardine Duvcrnoy apporte en dot • • 1» Lu ferme dite le Mesnil.
« 2* La cour dépendant d'icelle, i 3» Les prés, terres en labours, etc. »
Maitre Cotentin fut obligé d'en rester là.
Bernardine venait de se lever et marchant vers Jacques ;
— Jacques, dit-elle, que ligniflo J
-Mademoiselle.,, lolarrompiHI en rougissant nuefeuo peu mademoiselle, ne vous offense* pas de cela. Votre père avait laisse de l'argent à la taille Rose... vous le savez beaticouo d argon!. J on al besoin, moi, puisque je vois partir Je ma sms donc permis de le prendre, cl en échange. . pardon de m- pas vous avoir consultée, j'ai cru pouvoir vous douner lo
Hoger, ti son tour, intervint tout b coup :
- Jacques, s'écria-t-il, vous meniez!... Oui... M. Duvernov n II nen laisse a sa «lie. absolument rien ! il est temps nui- Bernardine apprenne cnllu la vérité ; qu'elle vous en témoigne bulle sa reconnaissance, mais qu elle vous dise aussi nue vous n'avez été déjà que trop généreux... N'cssavez pas de te piur, la ta n U) Rose m'a tout dit I
Jnnjucs et Bernardine se retournèrent en la tante Hose. ,
mémo temps vers
A Bernardine, elle répondit :
- Oui, mon enfant... Oui... Tes dernières années de couvent, la doqce aisance donl lu jouissais ici, tu dois luui ii Jaeques.
Et pour celui-ci elle ajouta avec une malicieuse bonhomie, qui sur-le-champ me donna l’explication de sa coulldcuce au vicomte :
— C’est pas ma faute, mon garçon... Tu m’avais fait jurer le secret au vis-à-vis de tous les gens du Mesnil ; niais, que veux-tu ? nous n’avions point fait mention des étrangers qui pourraient y survenir.
Déjà Bernardine s’était élancée vers Jacques. Elle voulut parler, mais l’émotion étouffait sa voix; elle ne put que montrer ses larmes.
Puis tout à coup, comme inspirée par la reconnaissance, elle lui saisit la main, et. malgré tous les efforts qu’il lit pour Ven défendre, elle lu porta plusieurs lois à ses lèvn-s.
— Bernardine!... mademoiselle, y pensez- vous ’.bnlbuliail
le pauvre garçon, non moins ému, non moi us frémissant qu’etle-même. . «
— Jacques !... parvint-elle à articuler en lin. C’est donc bien vrai!*.. Vous avez fuit cela.., Ab! pourquoi donc ne me t'a-
voir pas dit, ou moins?.,. Moi qui ine considérais ici presque comine la maîtresse... El vous vouliez encore... Ah!... Jacques... Jacques 1 Quel cœur vous avczl Comme vous êtes bon !
El cette fols, même avant quo personne n’eût pu la deviner, elle lui jeta les deux mains aux épaules, et se grandissant tout à coup jusqu'à son visage, elle l’embrassa bel et bien sur les deux joues.
Il n'étall personne dans la grande salle qui ne fût profondément louché. La tante Rose, les mains juinles et les veux levés vers les solives du plafond, semblait prinr en même temps quelle pleurait. Pétronille sanglotait à narines ouvertes, avec le bruit do doux tuyaux d’orgue engorgés. Roger serrait la main de Jqcquos avec un sincère attendrissement, et inoi, de Tantro coté, j’attendnis mon tour. Lo notoire luimême, un notaire royal, se cachait derrière sou portefeuille, ol d’une voix entrecoupée disait :
— Mes enfants, voyons, voyons, du calme, ceci n’est plus do mon ressort, que diable! On ne s’émotionne pas ainsi... par devant notaire!
Le calme, cependant, se rétablit peu à peu, et ce fut comme en se parlant à elle-même, mais avec une ardente soif de reconnaissance, que Bernardine dit encore :
— Ah t Jacques... Comment pourrai-je jamais m’acquitter avec vous t
— En acceptant ce contrat tel que je l’ai fait préparer, tel qu'il est, s’empressa de répondre Jacques.
Elle fit un signo négatif; il poursuivit avec chaleur :
— Mais souvenez-vous donc do ce que votre père'a fait pour moi... de ce que je dois à sa fille I... Vous ne vouiez pas, vous ne voudrez jamais ? Eh bien l voyons... il reste à M. Roger dix mille francs... Je les prends... là... ce sera le prix du Mesnil.
— Combien le Mesnil vaut-il? demanda lo vicomte au notaire.
— Cinquante mille francs ou bas mot, répliqua maître Co-. tentin.
Jacques eut un geste vraiment désespéré. Puis, comme avec une inspiration soudaine ;
— Eh bien!... reprit-il, vous me devrez le reste... avec Hypothèque. si vous l'exigez. Arrangez cela vous-même avec M. le notaire... Tout coque je demande, moi, c’csl que mademoiselle Bernardine rentre en possession de cette ferme, qui a appartenu à son père... Il faut ça pour que je parte coulent... il lo faut I
— Soit! consentit enfin le vicomte. Je n’y mets qu’une seule condition : c’est que vos intérêts seront parfaitement réservés.
— Faites. •
Roger se rapprocha du notaire; et, après quelques minutes de conversation à voix bas»», ce dernier commença la réduction d’un long paragraphe additionnel.
Durant ce lemps-là, la tante Rose* et Pélronille chuchotaient sous le manteau de la cheminée ; de l’autre côté, sur le seuil. Jacques et moi nous étions debout auprès de Bernardine, qui venait d’aller s’asseoir en dehors, sur le banc de pierre, avec lo vieux Fidèle à ses pieds :
— Ainsi, dit-elle, comme suivant à haute voix le cour* d’un entretien commencé avec elle-même... ainsi, Jacques, bien décidément vous vouiez punir?
— Oui, Bernardine. No lo sa vos- vous pas? n’cst-co doua oas convenu ?
to
LB MBSNIL-Al-UOIS.
Pour Bernardine. (Page 30.)
— Et... quand parlez-vous?
— Aussitôt après votre mariage... le lendemain... le jour même peul-étre...
— Oli !... quant à rr»la, non !... je ne le veux pas... Je vous en prie, restez au moins ce jour-lit.
I n douloureux frissonnement parcourut tout le corps de Jacques, mais nêuiimoins il répondit :
— Soit, Bernardine, je ne partirai que le lendemain.
II y cul un silence.
— C’est en Amérique que vous allez vous établir? reprit-elle, en relevant tout ii coup vers lui ses beaux veux attristés.
— Non ! lit-il avec un sentiment national des plus dignes. Non... la France a des colonies qui demandent des défricheurs intelligents cl des citoyens nouveaux; c’est en Algérie que je vais.
— Mais pourquoi vous exiler ainsi de votre pays, de celte ferme où vous êtes né?... Jacques, pourquoi donc parlez-vous?
— Je vous l'ai déjà dit, le désir des voyages s'est éveillé tout à coup en moi ; le besoin de plus larges horizons, lu passion de lu grande culture duus une terre vierge encore de la charrue. El puis, là-bas, ou peut faire rapidement fortune. Jo veux devenir nu grand propriétaire... Que voulez-vous. Bernardine ? il ne faut pas lutter contre ces choses- là ; je suis umjilieux t
— Ambitieux! répéta lentement Bernardine.
El elle demeura pensive.
— Eli quoi? disait Bernardine à Maître Cotentin, qui s’apprêtait au départ... eli quoi!... vous ne voulez pas revenir après-demain, pour conduire à l'église votre filleule ?
— Écoule donc, mon enfant, répondit-il avec une tendresse dans laquelle perçait cependant une certaine susceptibilité blessée, lu as fait demander le notaire, et le notaire s’esl empressé d’accourir àton appel; mais lu n'avais pas consulté le parrain et ses occupations...
— Sois tranquille, Bernardine, interrompit tout ü coup la tante Itose. Je vais lui parler, moi... et il viendra.
Elle prit, en effet, le bras du notaire, et, après quelques tours de verger, elle le ramena disant à Bernardine :
— . Je reviendrai, mon enfant... Oh! oui, je reviendrait
Puis, sans s’expliquer davantage, il embrassa sa filleule avec- une émotion étrange, et partit aussitôt.
Aucun outre incident ne marqua la journée; mais, vers la brune, Pétronille fit soudainement irruption dans la salle basse, et d'une voix tout essoufflée, nous crin :
— V*là... v'Ià que vient de s’arrêter h la barre # de l’enclos une calèche toute reluisante d'or !
— Après?... demanda je ne sais plus lequel de nous.
— Après... une superbe demoiselle est descendue de la voilure... Ça doit être pour le moins une princesse... Puis un Linu monsieur... Il a croche la princesse.
Elle y pion, ea sw regards. (Page 41.)
— Croche?
— Oui... il lui o donné le bras, et tous les rtatsse ils viennent par ici... Tenez, tenez, les v*lii !
Le biau monsieur, c'était le Hollandais Vanslraél; la princesse... c'éluit mademoiselle Mnniquct.
Elle avait parfaitement choisi son heure pour risquer la confronta lion avec Bernardine, et non contente encore des voiles du crépuscule, elle s'etait tellement embéguinée de dentelles et de gaze, qu'on ne distinguait plus guère que ses yeux.
Quant au reste de la toilette, jamais modiste parisienne n'avait chiffonné plus séduisante capote, jamais plus élégante robe n'avait fait chanter ses volants de soie sous un plus qdendidc cachemire.
Pétronille était pleinement justifiée : c'était là vraiment une princesse.
Elle entra, légère et superbe, marcha droit h son heureuse rivale, s'inclina gracieusement devant elle, et lui dit :
— On a dû vous prévenir, mademoiselle, que j'étais dans l'intention de vous apporter moi-méme mon cadeau de noces, nii !... je veux que vous l'acceptiez de ma main, cousine... l/est mon droit... Permettez-moi donc de vous l'offrir...
Et, se tournant à demi vers un petit groom, dont j'oubliais de mentionner la présence, elle lui lit signe de déposer sur la table le carton dont il était porteur, puis de l'ouvrir.
Bernardine, bien que tout d’noord un peu interdite, sut trouver une réponse pleine de tact et de dignité modeste. .Mais lorsqu’Annstasie Peul contrainte à voir qu'il s'agissait de (leurs adra-liaes et d'un niaguilique voile de denlellu elle se récria
avec un étonnement candide, avec uno toute charmanto dou< ceur :
— Y songez-vous, mademoiselle ? d'aussi riches choses à moi, une simple mariée de village... presque une paysanne... Oh ! non, non, c'est impossible.
— Les refuseriez-vous? interrompit mademoiselle Mnniquet, presque, avec le désir qu'on lui fit ccd affront aux yeux de Roger.
Mais Bernardine ne lui donna pas cette joie; elle répondit :
— Je les accepte, mademoiselle... mais pour en faire hommage h la Vierge de notre église, hommage en votre nom comme au mien, cl fjc la prierai pour que vous aussi, vous soyez heureuse t
Anastasie se mordit les lèvres.
Mais elle n'était point lille à se rebuter pour si peu. Elle reprit aussitôt son aplomb, elle sourit de rcehef, et se tournant à demi vers Vanslraél :
— Charmante 1 lui dit-elle. N'eslfce pas, monsieur, qu’ello est charmante*.
Le Hollandais s'inclina gravement.
Puis, mademoiselle Maniquel reporta scs regards vers Bernard inc, et, comme entraînée par une svmpathique admiration :
— Cousine, s'écrio-t-clle, il faut que je vous embrasse !
Ce baiser do Judas fut donné... Amstasie dut se retenir a quatre pour ne point mordre.
Ou s'assit. 1
Le vicomte, uui ne s'était encore mêlé à la scène aue car
LE MB*NIL-AIMU)16.
quelques paroles inintelligibles, paraissait île plus en plus embarrassé.
Quant à Bernardine, elle était vraiment admirable de convenance et de simplicité: pour lu Maniquette, ainsi que n’eût pas manqué de dire Pétronille, elle semblait parfaitement ù l'aise, et Ion eut dit quelle no conservait aucun souvenir amer, aucun pénible regret. Elle plaça fort h propos deux ou trois phrases heureuses dont elle s'était sans doute munie d’avance ; elle fut d'un enjouement vraiment enfantin, d’une cordialité vraiment charmante; et lorsqu'enlln elle se leva pour le départ t Pétronille allait allumer la lampe!) ce fut en petite personne tout à fait décidée, et tout à lait contente de l'être, quelle présenta triomphalement ton Hollandais à Bernardine, puis à Hoger en leur disant :
— Cousine... cousin... je ne veux pas sortir d’ici sans vous faire port d'une grande nouvelle, qui interesse toute la famille... M.Vaustract, d'Amsterdam, mon futur mari!
— Ah ! lit le vicomte, avec un mouvement très-marqué de surprise eide dépit, qui n’avait de signification que pour mai seul, mais qui pour moi bien clairement signifiait : Déjà !... Je n’aurais pas cru qu'elle se décidât si tôt... ci* n’est pas là ce qu'elle m'avait promis, etc., etc.
Il y a tant de choses parfois dans un uh !
La Maniquette n’eut garde de manquer l’interprétation de celui-ci, et sc crochant à l’Amslerdamois, qui venait de saluer solennellement la vicomtesse et le vicomte de Funlanelle, elle reprit avec une intraduisible impertinence :
— Roger... ne vous reste-t-il pas quelques affaires à régler avec mon père ? S’il vous plaisait de nous accompagner jusqu’à Trou ville, vous pourriez tout terminer dès ce soir, cl je vous renverrais avec lu voilure. Voulez-vous ?
Ül»! lâcheté humaine ( Fontanelle s'empressa d’acccplcr, et comme excuse vis-à-vis de nous tous :
— Il s’agit de ces dix initie francs que j’ai promis à Jacques, dit-il très-vite, Jacques eu a besoin, et sans retard, puisqu'il va partir. Ma foi, je prollte de l’occasion. Voua permettez, Bernardine 1
— Roger, lit-elle en souriant, est-ce que vous n 'êtes pas libre f
— Je vous le renverrai de bonne heure, s'empressa de dire Anastasie à Bernardiub, mais avec uu tout autre sourire.
Puis, après un cérémonieux salut, après une seconde embrassade aussi sincère que la première, après un dernier mol à effet, elle sortit uu bras de Vanstraét.
Roger les suivait, le groom suivait Roger.
Je me Ils uu devoir, un plaisir, do rester auprès de Bernardine; et, dans la crainte que son calme apparent ne cachât une secrète blessure, je m'appliquai à lui prouver que le vicomte avait eu raison. Bien plus, tue rappelant la longue attente et les larmes de l’avant-veille, je lui persuadai d’avance que son fiancé ne pouvnitxcntrer que fort tard, et, finalement, je la contraignis à remonter chez elle, en lui disant :
— Dormez en paix celte nuit, Bernardine, et ne faites que de dbux rêves... J ai des Litres à écrire, moi... J'attendrai Roger...
Mes prévisions ne me trompaient pas, il ne rentra que longtemps if()rès minuit.
Son visage était pâle et profondément altéré. Il y avait en lui la préoccupation inquiète et la brusque tociluruité d’un homme mécontent do soi-mème, et dans l'âme duquel il se livre un grand combat. A peine parvins-je n lui arracher quelques mots.
Le lendemain arriva, la veilla du mariage.
Dès le matin, je rencontrai Jacques dans le verger; il me prit a part et me dit :
— Vous avez paru me témoigner quelque amitié, monsieur; je crois pouvoir vous demander uu service.
— Parlez, Jacques, m'écriai-je avec empressement, je suis tout à vous.
— Merci, répondit-il. Mais allons un peu loin, et parions bas. Voici ee dont il s’agit. Vous m'avez entendu donner à Bernardine la promesse de ne partir que le lendemain de sou mariage. Mais bien décidément, non... voyez-vous... c’est impossible!
— Pourquoi ?
Il hésita un moment, puis il reprit :
— Le paquebot qui va du Havre à Marseille part demain soir, et il faut absolument que je me mette en route aussitôt après la cérémonie terminée à l'église.., absolument! Mais je n'ose pas dire cela moi-même, et j'ai compté sur vous pour lui faire entendre raison...
— Ah ! Jacques, vous allez lui faire bien du chagrin.
— Ce sera la première fois, lit-il avec un amer sourire, et ce sera aussi la dernière. D'ailleurs, pourquoi s'attristeraitelle tant de mon départ? Est-ce que le jour où elle se marie, une Aliéné quitte pas ordinairement son père ? J’étais comme qui dirait son père.., et c’est moi qui m’eu vais. Voilà toute la différence !
Mais, quelque effort qu’il fit pour dompter sa douleur, il fallut qu'il se détournât pour essuyer une larme.
— Jacques ! m’écriai-je, tout attendri.
Mais il m'écarta du goslc, et avec une laconique brusquerie :
— Voulez-vou^ faire ce que je vous demande, conclut- il, oui ou non?
— Je parlerai à Bernardine, Jacques.
— C’est bien... merci l
Il serra expressivement la main que je vends de lui tendre, et s'éloigna à grands pas.
Un instant je restai immobile, lant rémotion de celte calme nature m’avait étonné, tant les pleurs de cet homme si fort m'avaient attendri. Puis, impatient d’éclaircir le doute qui venait de me venir à la pensée, j'eus uu mouvement pour m'élancer à la poursuite de Jacques.
Mais, en ce moment, j 'aperçus tout à coup le vicomte qui venait à moi.
Bien que la fatigue empreinte sur son visage révélât une longue et fiévreuse insomnie, il semblait s’être retrempé aux sources vives de la jeunesse cl de l'amour ; il était alerte, joyeux ol lier comme on doit l’élrc à vingt-cinq ans, lorsqu’un libre avenir s’ouvre devant vous, lorsqu'on aime et qu'on est aimé, lorsque Unis les enchantements d’une splendide matinée de juillet vous font cortège!
Jamais, eu effet, le Mesnil n'avait été plus charmant qu< ce matin-là. Sa pi Uo reloue lucadu disparaissait Uuêral».
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r*’ 1 ' i sous les fleurs, dont quelques-unes, clochettes hardies, 1 gi.npaient en se balatiçaui avec grâce jusqu'au faite de scs clochetons pointus. Le ciel était d’une incroyable pureté ; l'herbe était d’un beau vert brillant, qu'enijicrliiii encore la rosée, A travers les haies, toutes pleines de gazouillements, on apercevait d’un coté la mer, oresque bleue, de l'autre les campagnes inondées de soleil. Mas?, quelque ardents que fussent déjà sw rayons, à peine parvenaient-ils à allumer quelques tremblotantes éclaircies dans l'épais feuillage des vieux pommiers, légèrement ifgilés par la brise, et dont les grosses ombres joutllues semblaient jouer ensemble sur le lumineux tapis du verger. Tout était d'une frnicheur et d’une joliesse indicible; tout avait un charme à la fois matinal et printanier, qui pénétrait l'aine, égayait l'esprit et gagnait jusqu’aux animaux eux-mémcs de la Ferme : quadrupèdes et volatiles, çh et là s’ébattaient tout en joie. Pour reproduire sur la toile un semblable paradis, et surtout pour en faire revivre la délicieuse impression, il eût fallu la chatoyante et magique palette de Daubigny, ce Beethoven du paysage!
— Eh bien! me cria de loin Roger, eh bien! est-co que ce j n’est pas ici le vrai luxe? Est-ce que ce n’est pas ici la sagesse? Est-ce que ce n’est pas ici le bonheur?
Et, nouveau Tilyro, revenant à ses moulons, il ine défila tout d'un trait une bucolique normande.
— Bravo! bravo!... interrompis-je enfin. Et maintenant que* le voici en riante humeur, coule-moi donc un peu ce qui s'est passe* hier soir entre toi et la belle Anaslasie...
A ce nom le front de Roger se rembrunit tout à coup, et wn enthousiasme s'éteignit ainsi qu'une fusée tombant dans Tca u.
— Ne me demande pas cela!... fit-il, avec une volubilité nerveuse. Je ne m'en souviens plus ; je ne veux plus m’en souvenir Ne me parle jamais de ma cousine... ne m’en dis surtout jamais de mal. Ange ou démon, je dois du moins la respecter... Elle souffre, et elle m'aime... Oui... elle m'aime !...
Tu es vraiment par trop injuste h son égard. Pauvre fille! il j a surtout en elle une sensibilité... une poésie...
— Insensé! m'écriai-je, en lui montrant Bernardine, qui venait d'apparaître sur le seuil de la ferme... insensé et ingrat.. . la véritable poésie, la voilà!
A co mot, à cet aspect, une nouvelle transformation s’opéra rhez Roger. Le sourire lui revint, ses yeux brillèrent de nouveau; de nouveau l’aurore du bonheur illumina son visage. Puis il fit le geste d'un homme qui chasse de son Aprit une enséo importune, et écrasa entre ses lèvres quelques paroles inintelligibles. Enfin, ine serrant la main ; {tk
— - Tu as raison, me dit-il; merci !
Et il s'élança en courant vers sa fiancée.
— Qu'a-t-il donc? me domandai-je, tout étonné de ces brusques revirements. Oïl dirait que quelque chose comme
ui remords l'enfièvre, et la main qu’il vient de meure dans f a mienne, était brûlante.
La tante Rose, qui s’en revenait de Notre-Dnme-dc-Gràcc, tossa eu ce îpoinent devant mui et m'honora de sa révérence ordinaire; mais, contrairement à l'habitude, elle fit un petit emps d’arrêt, et parut tout d'abord vouloir me faire une conidenoG. Je le crus ainsi du moins, et sans doute jo me trompai, cor elle se contenta de m'apprendre que c'était l'nvantlernier jour de sa neuvaine. Puis, elle poursuivit son chemin.
La matinée s'écoula, sans amener aucun incident remarquable. .Mais Roger était vraiment d’une irritabilité, d'une nubilité d'esprit singulières. A chaque instant il changeait (humeur, dévisagé, et, saus transition aucune, passait do enthousiasme a l’énervement, de la tendresse à la colère, il emporta contre Pétronille, qui venait de jeter une grosse lourde narquoise à travers un de ces accès de lyrisme, et lumardinc ayant voulu prendre, en souriant, la défènso’do j j pauvre servante, contre Bernardine elle-même il eut un Qouvemcnt de brusquerie.
Elle pâlit aussitôt ; elle norta la main à son cœur blessé.
et. bien qu'avec une extrême douceur, elle lut bien ubligée de lui dire a sou tour :
— Mais qu'avez- voua donc, Roger? depuis deux jours voua n 'êtes plus le mémo.
Le vicomte alors eut un repentir d'enfant. Ainsi qu’au premier retour du pavillon des Hortensias, il se précipita aux pieds de Bernardine, et il eut des larmes dans les yeux.
Une gracieuse réconciliation s'en suivit, et les deux fiancés se reprirent à gazouiller ce charmant duo d'amour qui ne se chante qu’une fois dans la vie, la veille du mariage*, et qui so résume dons deux seuls mots : c’est demain, c'est demain !
Après le repas de midi, cependant, Bernardine écarta de la inaiu le vicomte, et lui dit :
— Je m’eu vais à l'église, Roger, j’y désire aller seule, et jusqu’à l’heure où la cloche de la cérémonie nous appellera pour y retourner ensemble, rester seule en retraite dans ma chambre. C’est une pieuse coutume du pays. A demain donc, Roger, vous voulez bien, n'est-ce pas ?
Je m'attendais, sinon à un refus, du moins à quelque résistance de la part du vicomte. Bien loin de là, il consentit avec empressement, presque avec joie.
Bernardine partit.
Alors la préoccupation do Roger, son étrango enfièvremont, parurent s'accroître encore. Sans même s'inquiéter si je le suivais ou non, il s'était mis à marcher à grands pas dans le verger; il murmurait de sourdes patates entrecoupées de gestes et d'exclamations; on eût pu le prendre pour uu maniaque, pour un possédé, pour un fou.
Fuis, tout à coup, il vint à mol, et brusquement :
— Je vais à Trou ville, me dit-il.
— Comment! inc récriai-je. Encore...
— Eh 1* pourquoi pas?... interrompit-il avec une sorte de fureur; mon oncle était absent hier soir... je n'ai pu toucher l’argent de Jacques... Il faut que j*y retourne, il le faut l et d'ailleurs je suis mon maître, ce me semble, je suis libre...
— Assurément.
— C’est fort heureux... A ce soir. donc... je pars...
— Tu ne veux pas que je l’accompagne?
— Non.
— Cependant...
— Non, te dis-je... non!
Et, rapidement, il s'éloigna.
Quo s’étâit-il donc passé la veille au pavillon des Hortensias ? qu’allait-il s’y passer encore ?
Tout le restant du jour, je me posai ces deux questions, et j’en arrivai jusqu’à me dire :
— Il ne reviendra pas.
Mais uon. Avant même, la nuit, le vicomte était do retour.
— Par ma foi! dis-je à Fontanelle, qui venait d’achever sa toilette, par ma foi ! tu es un marié charmant, et tout à ruutu-e. en allant à l’égUae, il n’v aura pas une filio, deuioisoUo-ou paysanne, qui n'enviera le sort de Bernardine.
Tout à coup on frappa discrètement à la porte.
— Ouvre, fit le vicomte, en donnant un dernier coup d’œil au modeste miroir de lu cbambretle.
— J'obéis... et reculai tout étonné.
C'était la tnntc Rose, mais plus grave encore ot plus solonnclle que do coutume. Elle arrivait sans doute de terminer
son pèlerinage, et le motif qui. pour la première fois, la fai suit monter chez le vicomte devait terriblement absorber son esprit, car elle avait oublié de remettre ses chausses et se tenait pieds nus sur le seuil.
— Entrez... entrez donc, tonte Rose, dimes-nous en même temps. Fontanelle et moi.
Elle reforma la porte, puis s'avançant lentement, suivie du vieux Fidèle, qui, sitôt qu'elle s'arrêta, s'accroupit à ses pieds.
— Monsieur le vicomte... commença-t-elle, après s'être un instant recueillie... je ne suis qu’une pauvre vieille paysanne, mais j’ai bien prié le bon Dieu... Peut-être m'inspirera-t-il les paroles qu’il faudrait pour vous convaincre... et pour vous ramener dans votre vrai chemin. Écoutez-moi...
De plus on plus surpris l'un et l’autre, mais déjà tous les deux subissant l’influence de celte auguste simplicité, nous eûmes un même mouvement pour engager la tante Rose à s’asseoir.
Elle refusa du geste, et poursuivit :
— Jusqu’au dernier instant, monsieur le vicomte, j'ai espéré que vous m'épargneriez cette démarche... et lorsque je vous ni vu passer hier, je croyais bien que ce serait pour toujours... ou du moins que, si vous reveniez, ce sérail pour tout rompre.
* — Moi, voulut interrompre Roger.
— C’était votre intention, reprit avec plus de force la tante Rose. N’essayez pas de le nier... je sais tout... vous en aviez fait la promesse ü votre cousine !
A cette déclaration inattendue, qui justifiait mon propre pressentiment de la veille, jo me retournai vivement vers Roger.
U avait tout d’abord baissé les yeux et rougissait.
Mais, reprenant presque aussitôt toute son assurance :
— Soit, dit-il, je l'avoue... Mais, vous le voyez bien, inr voici prêt à marcher à l'église ?
— Oui ! répliqua vertement la tante Rose. Ou*, mais vous avez hésité... vous n'aimez pas Bernardine l
— Oh ! quant à cela...*
— Vous ne l'aimez pas, monsieur... non... vous ne l’aimez pas!-... car, à la veille de devenir son mari, vous vous étiez laissé séduire par un autre amour, parle luxe, par la fortune... Que sais-je encore, moi? Voua aviez peur de h pauvreté, peur du travail, peur du pain bis !... Oh ! oh ! je sais bien ce que vous allez me dire : c’était un dernier moment de faiblesse, et j’en ai triomphé!... aujourd'hui... soit... Mais vous vous en repentiriez dès demain et pour Bernardiue, pour tous les gens de celte maison, pour vous-même, ce serait le malheur 1
Et, comme le vicomte essayait vainement une réponse pleine d'embarras, la vieille paysanne poursuivit, avec plus encore de conviction eide touchante autorité dans la voix :
— Monsieur le vicomte, il est des caprices que les jeunes gens de votre classe peuvent se permettre, mais il en est d autres que l'honneur leur défend, fit le jour où vous vous êtes embarqué dans la tempête avec le pauvre Pierre Terruel, le jour où vous l’avez fait périr... lui, un père de famille... ce jour-là, vous commettiez une moins mauvaise action que celle que vous voulez accomplir aujourd’hui !
A ce terrible souvenir, Roger se voila la tète dans les doux mains, et poussa un cri étouffé.
Quant à la taule Rose, sublime de lion sens et de foi, elle lova ses yeux suppliants vers lo ciel, et, dans ce moment su prèfnc, une fois cnqpre elle pria.
Mais, tout a coup, la porte se rouvrit violemment du dehors, et PWronille, tout effarée, se précipita dans la chambre, en criant :
— Tante Rose! tante Rose I en voici bien d’oie au'rc main-
tenant! Jacques qui veut partir, avant même la cérémonie! Maître Cotentin le retient depuis un instant, mais je doute qu’il y suffise, le cher homme! Qu'cst-ce qu’il faut faire?
La tante Ruse ferma les yeux, comme pour mieux encore se recueillir. Puis, avec un accent bref et résolu :
— Fais descendre Bernardine ! cornmnuda-l-elle. Bernardine seule peut retenir Jacques... El s’il s obstinait encore au départ, ch bien... dis tout !
— Enfin? souffla joyeusement Pétronille.
Et, précipitamment, elle disparut.
Nous allions demander une explication.
— Silence ! fit la tante Rose, en approchant une oreille du plancher, comme pour chercher à entendre ce qui allait se passer en bas.
Puis un vague souvenir paraissant la frapper tout à coup, elle se pencha davantage encore, promena sa main sur les vieilles planches vermoulues, et, sous l’étroit tapis placé devant la table, finit par retrouver un ancien judos, dont elle lit aussitôt, mais sans bruit, sauter la planchette avec la pointe de son couteau.
Curieusement inclinés vers elle, nous suivions en silence chacun de ses mouvements.
L’ouverture une fois rétablie, elle y plongea ses regards la première ; mais, apres quelques secondes ù peine, la démasquant pour nous :
— Regardez... et écoutez !... dit-elle à voix basse.
AiV
Le vieux judas, oublié sans doute depuis des années, don nait précisément au-dessus do la grand’salle, mais pour ceuï qui se trouvaient en bas, devait rester invisible et comiiu perdu dans les sombres embrasures des grosses solives enfumées.
Nous t’aperçûmes tout d'abord que deux personnes : maître Cfljpntin et Jacques.
Jattes tenait sa valise de voyage à la main droite, et d< l'autre cherchait à écarter le notaire, qui, très-énergique* ment, lui défendait le passage.
— Non ! disait-il en même temps, non, Jacques... je ne vous laisserai pas partir encore... c'est ma consigne! Un peu plu; tard, je ne dis pas... mais avant que le oui lu tnt ne soit prononce, ce serait par trop fort !
— Il le faut, vous dis-je, répliquait avec une fiévreuse irritation l’obstiné voyageur. J'avais espéré pouvoir. être présent nu mariage. Je l’avais même promis, j’en conviens... Mais dé cidèmenl je ne veux pas.... Je ne puis pas!... Voyons, maître Cotentin, voyons... je vous en supplie!
— Inflexible, vous dis-je!... ripostait le notaire. Lu garde meurt mais ne se rend pas... Soyez donc raisonnable... Attendez nu moins que...
U n’acheva pas. Nous ne pouvions voir toute l’étendue d( In grand'satle, mais au brusque changement des physionomies, au bruit surtout des gros sabots de Pétronille nous coin primes aussitôt que Bernardine était là.
r- Ma filleule 1... s’écriait effectivement le notaire. Ali ! ni: filleule, venez donc à mon aide, et laites entendre raison b e entêté-là, qui veut à toute force prendre la fuite...
'es derniers mois étaient superflus, Jacques ne songeai
plus h fuir. Tourné maintenant ver» l'autre porte, ii restait immobile, charmé, comme en extase.
I oh ! je ne m’en étonnai nullement, allez... car Bernardine arrivait déjà dans l'espace exposé à nos regards... Bernardine en mariée... et sous cette blanche robe, sous ce voile blanc, le front ceint de la chaste couronne de fleurs d’oranger... Jamais, non jamais encore elle ne m'était apparue si belle!
Elle marchait lentement, comme ees séraphiques fiancées que l’on voit en rêve, et, sans avoir dit un seul mot, elle vint poser une main sur l’épmile de Jacques, qui tressaillit à ce contact, et devint plus pàk*ucore. 9 Puis, les yeux dans les yeux et d'une voix triste, elle lui dit:
— Jacques... mon ami... mon frère... Ah ! c'est mal. et vous m’affligez bien le cœur... Mais pourquoi donc cct empressement?... pourquoi donc vouloir me quittqr ainsi ?
— Pourquoi ?... fU Jacques, avec un premier élan involontaire, avec un vrai cri de douleur arraché de l'ânie... Pourquoi ?...
Mais, effrayé sans doute du mot qui lui montait aux lèvres, il se cacha tout à coup le visage dans ses deux mains, et se tut.
Oui... Mais Pétronille était là, Pétronille avait carte blanche, et sa grosse et franche voix fit spontanément explosion au milieu du silence, afin d’achever l’aveu de Jacques :
— Eh pardinc!... s'écrin-l-cllc enfin, c’est parce qu’il ne se sent pas la force de vous voir en épouser un outre, parce qu’il avait espéré que votre mari, ce serait lui... parce qu’il vous lime!
A ce dernier mot, qui, pour Bernardine, éclairait soudainement le passé-, elle se recula comme au bord d’un abîme, et, les mains en avant, le corps tout palpitant, la voix toute brisée :
— Jacques, fit-elle. O mon Dieu t Jacques... Jacques, est-ce vrai ?
Jacques eut un dernier thouvement potw fuir; une dernière fois, le notaire l’arrêta. Puis, répondant à sa place :
— Bernardine, dit-il, oui, mon enfant, c’est la vérité.
Alors, alors Jacques devint vraiment sublime. Il démasqua tout à coup son visage magnifiquement crispé par la douleur ; il se redressa vaillamment de toute la hauteur de sa taille, il secoua sa crinière de lion, et de toute la puissance de ses forces, luttant avec héroïsme contre l’évidence qui l'écrasait, contre les révoltes désespérés de son propre cœur :
îfc les croyez pas, Bernardine ! s’écria-t-il. Ils vous trompent, ils mentent... Ce n’est pas vrai... Non... je ne vous aime pas! Comme un ami, comme un frère, oui... oh! oui! Mais autrement, est-ce que c’est possible?... Est-ce que les loups songent a épouser les colombes?... Non... non... je veux m’en aller... mais tout simplement parce que mon heure est venue, parce que la marée n’attend pas, parce qu’il y va de mon intérêt... et l’intérêt, pour moi, c’est tout... parce que je dois partir!...
I s’arrêta tout à coup. *
Dans le lointain, les cloches de l’église commençaient à sonner pour lu mariage.
A ce bruit, toute l’énergie factice de Jacques tomba comme par enchantement. Son front sc courba, ses genoux ployèrent, tout son corps se prit à trembler, toutes les larmes amassées dans son cœur jaillirent de ses yeux. Le géant était vaincu.
— Ces cloches I s'écrin-t-il d’une voix convulsive, haletante, éperdue, ces cloches... oh! je le savais bien, moi, que je ne pourrais pas les entendre!... Elles m’entrent dans les oreilles... elles me sonnent dans le cœur!... Et ils sc sept tous conjurés pour me retenir ici... Oli !..* les méchants, ils mit voulu voir olcurer un homme ! Eh bien ! eh bieu ! sovez sa-
tisfaits... Oui, je l’avoue... j’aimais Bernardine... oui je l’aime... je l’aime 1 et je souffre horriblement... oh ! ces cloches... ces cloches... et j’en deviendrai fou... et j’en mourrai... j’en mourrai t
Puis en proie à la terrible crise de la force terrassée par le désespoir, il tomba aecroup’i sur le seuil, et sc prit à sangloter comme un enfant.
Quant h Bernardine, elle s’agenouilla lentement auprès do Jacques, et, le cœur brisé, les yeux au ciel :
— Mon Dieu 1 dit-elle, comment avez-vous pu permettre que je ne devine rien... que je lie comprenne rien ? Oh mon Dieu ! pardonnez-moi !
A l otage supérieur, la tante Rose referma le Judas, et se relevant en face du vicomte ;
— Souvenez-vous des roches Noires, lui dil-cllo. Il vous a sauvé la vie 1
Peindre l’émotion de lloger, ce serait impossible,
— Ne me parlez par de cela, voulut-il répondre à la tante Rose. Oh! no m’en parlez pas...
— Pourquoi donc me tairais-je ? reprit-elle avec une émotion croissante. C’est votre devoir de m'entendre, et c’est le mien de continuer. 0.ii, — car j’ai ma part de faute aussi dans tout cela ; — j'aurais dû me défier do vous, pressentir ce qui résulterait de votre séjour trop prolongé au Mesnil..; Mais non... bien loin do là , connaissant l’amour de Jacques, je me suis bercée de l’espoir que votre reconnaissance lui viendrait en aide auprès de Bernardine, et voilà pourquoi j’avais commencé à vous prendre pour confident. Aveugle que j’étais t
Lorsque la façon dont tournaient les choses s’est révélée à moi, il était trop lard pour vous avertir ; mais il est temps encore aujourd’hui de vous supplier. Monsieur le vicomte, vous êtes léger, mais vous êtes l>on. N'éternisez pas le malheur dans cette maison où vous aviez été reçu comme un fils. Pitié pour Jacques, qui vous a arraché à la mort. Pitié pour Bernardine, qui ne saurait être longtemps heureuse avec vous. Oh ! vous le savez bien !... Pitié pour une vieille femme de quatre-vingts ans, qui n'est pas votre ennemie, vous le reconnaîtrez plus turd, et qui se prosterne devant vous, des larmes plein les yeux et les mains jointes !
— Mais, demanda Roger tout éperdu, mais que voulez-vous doue que je fasse ?
La tante Rose se releva lentement, et alla ouvrir la fenêtre, qui, donnant sur les derrières de la maison bâtie cil pente, se trouvait à peu de distance du sol.
Non loin de là, de l’autre côté de la haie il y avait une calèche découverte.
Dans celte calèche, Anastasie et son père.
Au bruit du la fenêtre, celui-ci se releva vivement, et. par un geste éloquent, montra sa fille, qui tendait lus bras au vicomte.
Fontanelle eut un premier mouvement très-marqué vers elle.
— Voici ma i épouse! dit la taule Rose.
Roger tressaillit, passa les mains sur son visage, puis fièvreusement demanda :
— Mais comment faire comprendre à Bernardine... quel moyen employer uuiourd’hui, au moment même du mariage?
— Ce qui no peu! se dire, on l'écrit? répondit la tante Rose, en indiquant la laide ou se trouvaient précisément du papier blanc, de l’eucre et des (dûmes.
— Écrire... quoi ? balbutia Roger.
Et il me regardait.
— Es-tu bleu décidé ? questionnai-je.
Il y eut un silence.
— Oui... dicte.
— Oh ! quelques mots seulement..
« J'ai tout entendu, et je pars... épousez Jacques !... »
Apres un dernier temps d'arrêt, le vicomte écrivit cl signa.
Je passai lo papier à la tante Rose.
— Fidèle I appela-t-elle aussitôt.
Déjà l’intelligent animal s'était redressé devant elle, l'œil en joie, la queue frétillante et la gueule entr ouverte pour recevoir la lettre. On eût dit vraiment que, lui aussi, avait pris part à la scène, et qu’il était tout glorieux d'y jouer à son tour un rôle.
— Pour Bernardine ! commanda la tank* Rose.
Fidèle jappa en guise de réponse, prit délicatement la missive entre les dents, courut tout d'abord à la porte, et, la trouvant fermée, sauta lestement par la fenêtre.
— Vite ! vite î hnllmtin le vicomte avec une sorte d'effroi. Fuyons... mais par où ?
— Eh... parbleu ! m'écriai-je. Fidèle vient de te montrer le chemin.
Et je le poussais en même temps vers la fenêtre.
Il baissa les yeux vers le plancher, comme (>our adresser un dernier regard d’ndieu ù Bernardine... Il eut un soupir, une larme, puis il sauta.
Et presque aussitôt, ou milieu du bruit de la calèche qui l’emportait au galop, nous entendîmes retentir le double cri triomphant du Maniquet et de la Muniqucltc.
Mais déjà mon attention était ailleurs, mais déjà j'étais retourne vers la tante Rose, qui, pour la seconde fois, venait de soulever le judas.
Bernardine et Jacques étaiertt encore dans la même attitude, ou du moins à peu près.
Fidèle arrivait auprès de sa jeune maîtresse. Il se frotta contre elle à plusieurs reprises; à plusieurs reprises il lui souleva le coude du bout de son museau.
Bernardine enfin se retourna vers le chien, et, dans le sourire de ses lèvres joyeusement retroussées, aperçut la lettre.
Avec étonnement, elle la prit, la déploya lentement, la lut, la relut encore.
Comprenant enfin, elle se redressa tout n coup, porta la main droite à son cœur, et de l'autre se cacha le visage dans son voile de mariée.
Puis, au bout d’un instant, elle reparut, un peu pâlie peutêtre, mais calme déjà, rassérénée, souriante... et frappant sur l’épaule de Jacques, elle lui présenta la lettre en disant ;
— Lisez, Jacques... lisez !
Jacques obéit machinalement, et lorsqu'à son tour, il cul tout deviné, à son tour il se releva avec ce cri :
— Partir... lui!... et dans ce moment, et ce serait pour moi... Oh! mais non !... Vous I aimez... je cours, et je vous le ramène...
Bernardine l'arrêta.
— .Non !... d:t-elle avec une douce voix dans laquelle semblait s'éteindre une illusion perdue, mais aussi reuaitie une
volonté généreuse, non... Jacques... il a sagement agi... C'était un rêve ! J’oublierai... Mais il me faut un peu de temps... Partez aussi, Jacques... non plus comme un malheureux qui s'exile à tout jamais, mais comme un nrni auquel l'amitié réserve un heureux retour, mais comme un Qauct qui sait que . sa fiancée l’attend I
Puis, comme Jacques la «gn niait, frémissant et incrédule encore, elle détacha de sa ceinture sou bouquet de mariée, et lo lui tendit en disant :
— Ropportez-Ie-moi dans six mois, Jacques.
En même temps, à mes cités, la tÉite Rose s'agenouillait, en s'écriant :
— Oh ! Xotre-Dame-de-Grèce, soyez bénie, vous avez exaucé ma neuvainc 1
A près d’une année de là, vers les premiers jours du printemps, on me remit une carie de visite, sur laquelle je lus ce nom : Jacques Giunoc.hami'.
Je m'empressai de faire entrer.
C'était bien le fermier du Mesnil, mais tellement dégrossi, tellement civilisé, tellement changea son avantage, qu'avant même qu'il n’cut pris la parole, je m'empressai de lui adresser mes sincères compliments.
— Que voulez-vous ? me répondit-il, avec une souriante mélancolie. La douleur épure, et l'espérance fait des miracles. J’ai beaucoup voyagé, beaucoup réfléchi, beaucoup travaillé. Je rapporte en moi de quoi métamorphoser aussi le Mesnil, car si Bernardine n'est pas complètement heureuse, je veux du moins qu'elle .soifcriclie et considérée dans le pays... Croyezvous qu'il soit temps de retourner là-bas?... voulez-vous y revenir avec moi?
— Oui... pour vous, Jacques. Mais non... pour moi. Il y a des délicatesses dans le cœur des femmes, qu’il fout savoir respecter, et quelque morts que soient les souvenirs, on ne doit jamais réveiller leurs ombres. Passons ensemble cetto journée, demain vous partirez seul.
— Merci, fit-il en me serrant la main. Mais sitôt do retour, je vous écrirai.
Quelques jours plus tard, effectivement, je reçus à peu près cette lettre ;
• Vous aviez raison. Bernardine est un ange, et je crois fer niemcnt que nous serons heureux. »
Puis, en post-scriptum, il y avait :
« Quand je suis arrivé, c’était le soir, et Pétronille, qui mettait le couvert, a Ibissé tomber une assiette. Mais pour me prouver qu’elle ne In regrettait pas, celle-là, dans l’excès de sa joie, elle a volontairement... triomphalement cassé la soupière. •
Dos années s'écoulèrent, et j’eus occasion de voir que Jacques se tenait glorieusement parole.'
D'abord, ce furent les journaux de Normandie qui m'apprirent que Jacques s»rundchump devenait l’un des premiers
griculleurs, l’un des premiers éleveurs de la vallée d'Augc.
Puis, un jour, el celle fois dans le Moniteur, je lus :
« M. Jacques Grandchamp vient d cire élu membre du coiv eil général. »
Un autre jour :
« M. Jacques Grandftamp vient d’ôtre nommé chevalier de la Légion-d’Hnnneur.*» *
El je me disais en me frottant les mains :
— Bravo I ce sont là des honneurs aussi, cl Bernardine ■u' aura pas même à regretter son litre de vicomtesse !
Mais, quelque envie que j’eusse de revoir le Mesnil, je me rappelais ce que j’avais dit à Jacques, et je tenais bon.
D’un nuire côté, pour des motifs h peu près identiques, j'avais perdu de vue Fontanelle, lorsqu'un hasard me ramcua cet automne à Trouviljp.
Naturellement j’allai visiter l’église nouvellement construite; et là, un spectacle assez étrange m'était réservé. *
Une petite baigneuse, outrageusement crinolinéc, s’était prise entre deux bancs ni plus ni moins qu’un ballon/mtre •leux branches, et l'on riait, autant toutefois que le permettait ta sainteté du lieu, des infructueux efforts que faisait pour se dégager la trop ample prisonnière.
Enfin, le sauvetage fut opéré.
Et sous un amas de volants, de falbalas à faire reculer une des biches de Brédn-Squnre, je reconnus avec stupeur la vicomtesse de Fontanelle.
Mais elle n'avait plus besoin de jouer la comédie maintenant pour piper son vicomte, el sa disgracieuse humeur s'étalait en toute liberté sur un visage revêche, anguleux, cl’déjà couperosé comme celui d une Anglaise affligée d’on faible aboulique. Pour des yeux naïfs, les articles et les pompes de la toilette dissimulaient encore, tout cela, mais il ne fallait avoir qu'un regard tant soit peu connaisseur pour sc dire ini* média tentent :
— Voilà une de ces femmes qui, au moral comme au physique, ont toujours des cors en été*, toujours en hiver des engelures.
Pour sureroit de surprise, elle était escortée du même Hollandais qu'il y avait dix ans, du mémo Vanstraët, toujours aussi majestueusement solennel que par lq passe.
Il va sans dire qu'il rentrait dans la catégorie des yeux naïfs.
— Tiens... tiens!... pensai-je aussitôt. Est-ce que par hasard il prendrait sa revanche ?
Au même moment, une main me frappa sur l'epaulc. Je me retournai... c’était le vicoinlel
Pauvre Fontanelle ! lui aussi, il n'avait pas changé à son# 5 rn otage, et, bien n* . toujours très-élégamment accommodé, l’était pimpant et joliet vicomte d’autrefois !
Son teint avait déjà perdu les fraîches couleurs de la jeuiesse; ses cheveux allaient sc raréfiant sur les tempes, son regard surtout révélait un incurable el profond désenchunretaent de toutes choses I
Hélas t ses confidences (et cette fois encore il m’en conta fort long) ne me liront nullement revenir sur son compte. Quelle différence avec celles d’il y a dix ans I
La Maniquelte était une véritable harpie, qui le rendait horriblement malheureux, et, qui plus est, fort ridicule... ui î •
Il n'y avait pas jusqu a la fortune... ce prétendu bonheur,
si chèrement acheté, qui n’eût été pour Fontanelle un faux clinquant, qui ne menaçât même de lui devenir une déception complète !
I/oncle Maniquet, qui avait cru devoir conserver l’administration de la doi de sa fille, s’étoit lancé dans des spéculations hasardeuses, et le soir même on attendait une lettre (pii peutêtre serait la ruine.
— Ah! soupira le vicomte, en terminant son douloureux’ récit, ah ! tiens... je veux revoir le Mesnil...
Bien que celte singulière fantaisie s’accordât avec mon propre désir, tout d'abord et vertement je m'y opposai.
Mois le pauvre Roger insista tellement... mais il me promit tant et si bien de rester à distance, d'être prudent, de ne pas se laisser voir, que je finis par consentir.
La nuit d'ailleurs approchait.
Nous nous mimes en route par le chemin de la falaise
Jamais la mer n'avaît plus doucement caréné la plage; jamais le ciel n'avait été plus pur, ni plus caressante la brise ; jamais les campagnes ne s’étaient endormies, plus vertes et plus délicieuses, aux derniers rayons du soleil ; jamais, dans les taillis et dans tes haies, les oiseaux n'uvaicnl plus mélodieusement chanté leur prière du soir !
— Il me semble que je chemine à travers un paradis perdu I dit le vicomte.
il faisait nuit close, lorsque nous arrivâmes. Mais, comme durant la riante semaine d'autrefois, la lune brillait à travers les vieux pommiers, et nous permit de reconnaître que, tout en conservant sa pittoresque originalité, le Mesnil s’était enrichi de nombreuses améliorations. Jacques en avait presquo refait un château.
— Personne dans le verger! dit le vicomte, qui regardait avidement par-dessus la haie ; rien que les animaux de la ferme. On dirait que ce sont les mêmes, et qu'ils sont encore h la même place que le dernier soir où nous avons tous les deux rêvé sous la fenêtre de Bernardine I
Puis, entrevoyant un passage à travers la clôture :
— Si nous allions plus loin? fit-il tout à coup. Il y n de la lumière là-bas.
Vainement je voulus le retenir... il était déjà de l'autre côté*
Nous nous avançâmes précautionneusement vers la maison*
Trois fenêtres étaient éclairées, les fenêtres de la gramlo salle.
Les deux premières s’ouvraient sur le devant de la maison ; l'autre, uii peu plus exhaussée au-dessus du sol, dominait uit monticule couronné de noisetiers.
De cette éminence, facile à l'accès, on devait parfaitement voir dans l'intérieur.
Déjà Roger commençait à monter sans bruit. Ne pouvant l'empêcher, je le suivis de même, mais tout en me disant à part moi : •
—Ml faut que Fidèle no soit plus do ce monde... il n'aboie pasl
Je me trompais.
Dès mon premier coup d’œil dans la grande salle, plus confortablement ornée qu'uutrcfois, mais qui gardait encore son cachet patriarcalement rustique, je reconnus tout d'abord le « vieux Fidèle, endormi devant le grand fauteuil de la taulo Rose.
Mais l’auguste centenaire, ainsi que sou vieux favori, conservaient tous les deux une étrange immobilité.
Seulement, les yeux de la tante Rose étaient ouverts, les veux de Fidèle étaient fermés.
LE MKSNlL-AU-DOIS.
Tout à coup, une porte s’ouvrit dans le fond de la grande salle, et. précédée d’une joyeuse troupe de superbes enfants, Bernard ii ie entra.
Les années, en passant sur elle, n'avaient fait qu'ajouter rncore à sa resplendissante beauté.
Elle alla regarder l'heure à la gothique horloge, qui avait 4ù sonner celle de la naissance de Jacques; puis elle eut un mouvement d’épaules gracieusement boudeur. M. Grand- :hamp, sans doute, était en retard.
Alors, elle revint sur scs pas, embrassa pieusement la tante Rose, et la fil embrasser tour à tour par chacun des enfants; elle avait soulevé dans ses bras les plus jeunes.
Enfin, elle appela.
Un valet de ferme parut, et derrière lui... Pétronille, Pétronille devenue grasse et rubiconde ii faire pâlir une tritotme do Rubens.
Sur un signe de Bernardine, les deux serviteurs soulevèrent le fauteuil de la tante Rose, et l'emportèrent dans une autre pièce, suivis de l'ainé des enfants qui, dans ses liras, avait pris Fidèle.
Ni Fidèle, ni sa vieille maîtresse n'avaient bougé.
Je compris tout.
La tante Rose était paralytique et complètement tombée en enfance. Mais, alin de ne pas affliger la faible lueur d'intelligence qui restait dans ses yeux, ou avait conservé pieusement an pauvre animal les apparences de la vie. Il ne japait [dus a son approche, il ne léchait plus sa main, mais elle pouvait encore le voir, mais de scs doigts inanimés elle le caressait encore.
Bernardine revint s'asseoir, et les enfants sc groupèrent autour d’elle.
En ce moment, Jacques apparut tout à coup, précédé «U deux grands épagneuls qui gambadaient autour de lui sur k seuil.
Il n'est personne qui n’ait vu le Retour rlu jM're tic famille de Greuze ; il n’est personne qui ne sc rappelle cette admirable jeune mère, tout enguirlandée de beaux et roses blondius... ce brave et joyeux père, arrivant de lp chasse,. et qui s'épanouit en admiration devant ce qu'il aime, ce vivant idén du bonheur domestique, cette sublime apothéose du foyer !
Eh bien! le tableau qui s'étalait k iqs regards, c'était cela.
— Et voilà quel pouvait <*lre. mon Tïcslin I murmura Roger tout en larmes ! Oh I cm nu* ne-moi... emmène-moi d'ici bien vite!
Pendant tout le reiour, il no dit pas un mot.
La pompeuse villa des Hortensias était muette et vide. Nous appelâmes... personne. Nous entrâmes... il me fallut recourir à mon arsenal de fumeur |H>ur éclairer le salon.
Deux lettres, étalées comme à dessein sur la table, frappèrent nos regards.
La première, de l’oncle. Ma niquet, ntait apporté la confirmation d une complète ruine.
La 'seconde était de In Mnniqucttc qui, Irès-cffrontêmenf. annonçait que, pour sa santé délicate, les médecins venaient de lui, conseiller un voyage en Hollande.
Roger se laissa tomber sur un fauteuil, et murmura :
— Ici, le luxe menteur, In vanité vaincue, la ruine!... Làbas, lè travail, l’amour, le bonheur! Oh! Dieu est juste !
Et, cachant sa tête dans ses deux inaius, sans doute il revit [lasser à travers ses paupières humides la paradisiaque vision du Mesnil-au-Bois...
Sceaux. — Typographie de K. Ucpvc