V. COMMENTAIRE Dt POËME
achat comme étant, non Tachât de la personne de la femme, mais Tachât du d/roit de tutelle (mund-kaup), cette tutelle passant, de la famille où la femme était née, à celle qui Tavait adoptée. Le maximum et le minimum du prix d'achat étaient fixés par la loi. Comme, à Tépoque où vivait notre poëte, les Scandinaves n'avaient pas encore de l'argent monnayé ^ mais prenaient, comme dans l'ancien état pastoral, le prix d'une vache pour étalon ou mesure de la valeur vénale, le maximum, à ce qu'il paraît, pour l'achat d'une femme légitime, était fixé à douze fois la valeur d'une vache; et le prix d'une amante ou femme illégitime ne devait pas atteindre celui de l'épouse légitime. Le maximum du prix d'achat d'une amante ou concubine était, donc, tout au plus, onze fois la valeur d'une vache. Ensuite, comme l'argent monnayé n'existait pas encore dans le Nord, on donnait à la valeur de la vache, qui était l'étalon par excellence de presque toutes les grandes valeurs d'échange, différentes formes plus ou moins commodes, ou plus ou moins symboliques. Ainsi, aux enfants riches on donnait, comme présents, des billes d'or, qui leur servaient également de joujou. Au lieu de ces billes , Skirnir office à la fille Gerdur des pommes d'or, au nombre de onze, et chacune de la valeur d'une vache laitière. Ici , comme dans la mythologie et dans la croyance populaire, les pommes offertes par Skirnir avaient, outre leur valeur intrinsèque, encore une signification symbolique. En effet la
pomme, qui, dans les langues germaniques et keltiques, porte un nom signifiant sphkre (apcd p. svcd, enflé, arrondi, rebondi), devint le symbole du globe du soleil (sansc. 8val, arrondi, soleil, voy. p. 8); et surtout la pomme-orange était consacrée au dieu du soleil ou à Apollon (Apali-uns; étrusque Afl-uns, Aime-soleil; grec Apolions, Apollon). D'un autre côté, la pomme , étant, de tous les fruits, le plus charnu, le plus substantiel, le plus mangeable, a eu, dans les langues italo-grecques, le nom depdmuim (p. potmum, mangeable; cf. gr. pateomm) et de melon j mâlum (broyable, manducable, mangeable); elle devint le symbole de la nourriture, et de la restauration des forces vitales, et, par suite, le symbole de la longévité ^ et de VimTMyrtalité. De là les pommes-oranges d'or des Hespérides ou Filles du Soir, qui donnent l'immortalité, et les pommes d'or de la déesse Scandinave Idunn, dont mangent les Ases, chaque année, pour redevenir jeunes et vigoureux (voy. Fascination de Gulji, p. 274). Comme symbole de vie et de force productive, la pomme est, ensuite, encore devenue le symbole de l'amour. Chez les Grecs la pomme était consacrée non-seulement à Apollon, mais surtout à Aphroditi, AvLBsi jeter des pommes (mèlobolein) à une personne, signifiait la provoquer à l'amour. La pomme, jetée par le beau Paris à l'une des trois déesses, était d'abord un symbole de l'amour, avant de devenir une pomme de discorde. La pomme jetée par Galatée à Damoetas, et les dix pommes d'or
y. COMMENTAIRE DlT POfiHE. 145
envoyées parMénalkitô à Taimable AmjnttuB^ ont, dans la troisième églo^ne de Virgile , la même signification symbolique, de rapportant à l'amour. Aussi Properce (lib. n, eclog. M) , se rappelant, peut-être, ces vei-s de Virgile, dit-il :
« Que dix pomme» puissent corrompre une fillo »,
et:
< Heureux, toi, qui achètes, avec des pommes, de faciles amours».
Nous compreQons maintenant pourquoi Skirnir, afin d'engager Gerdur à se donner à Freyr, lui offi'e, comme présent, <mze pomme» d'or. Gerdur les refuse, De voulant pas se faire acheter, à ce prix, pour être Vamante (frilla) de Freyr. Au Banquet d'Œgîr (voy. Poèmes islandais, p. 321), le malicieux Loki reproche à Freyr, devant tous les Ases et Amies des Ases (Asviniur) assemblés, qu'il a tenté d!acheter la fille de %mir avec de l'or; et, par malice, il n'ajoute pas, à Thonneur de cette fille, qu'elle a refusé ces offres, ni qu'elle a déclaré, comme ici, qu'aussi longtemps qu'elle vivra, elle n'habitera pas avec Freyr.
b) Second moyen de persucuion; promesses de richesses. — Voyant que Gerdur ne se laisse pas vaincre par le premier moyen de persuasion, par les onze pommes d'or, Skirnir a recours à un second moyen ; il tâohe de la persuader moyennant le charme qu'exerce, généralement, sur les femmes, la possession de riches bijoux.
146 LE MESSAGE DE SKIRIflR.
n lui promet le précieux anneau nommé DiginUioad (Draupnir). Dans Torigine, cet anneau avait une signification essentiellement symbolique. En effet, dans la mythologie norraine, la semence et la moisson appelées précieuses j en tant que richesses, et dorées ^ par rapport à la couleur des céréales, sont représentées sous le symbole de riches bijoux ou de joyaux d'or. Aussi la suivante de Freyia, qui est la personnification de la moisson dorée, est-elle nommée Hnoss (Joyau). Pour la même raison, la semence, qui donne la moisson, a pu être symbolisée par Tanneau d'or Draupnir, Et, en effet, dans la poésie norraine, cmneau d'or est une expression poétique pour désigner, en général, l'or et les richesses, puisqu'on se servait, dans le Nord, de petits cercles (baugr, bague) ou anneaux d'or et d'argent, en guise de monnaie. Le mythe attribue l'anneau Draupnir à Baldu/r, dieu du soleil estival, qui fait mûrir, annuellement, les moissonsy considérées comme ses richesses. Comme la semence ou. les graines d'or sont confiées à la terre en automne, afin de se reproduire en se multipliant, le mythe exprime cette reproduction en disant que l'anneau Draupnir (les graines d'or), cette richesse de Baldur, est, à la mort de ce dieu en automne, mis en terre avec lui, ou emporté par Baldur dans le séjour de Bel (Mort), ou dans le séjour souterrain, oh il acquiert, de plus en plus, la propriété de se reproduire. Or l'idée de reproduction s'exprime, dans le langage mythologique, par celle défendre, verser,