‹ Le Messianisme chez les JuifsChapitre 28 sur 118 · Et Dieu te haussera · texte numérisé non relu

Et Dieu te haussera

et te fixera au ciel des étoiles, au lieu où elles résidenr. et tu regarderas d'en haut, 10. Et tu verras tes ennemis sur la terre, et tu les reconnaîtras et tu te réjouiras, et tu rendras grâces et hommage à ton Créateur.

Les circonstances nous expliquent le nationalisme aigu de cette apocalypse. Il n'y est pas question de la résurrection individuelle, et l'opposition n'y est pas marquée entre les justes et les pécheurs. C'est d'Israël qu'il s'agit, ce sont les destinées religieuses de la nation qui sont en jeu, c'est Israël qui sera sauvé par un coup de théâtre. II est vrai qu'il sera transféré au ciel des étoiles, et la révolution qui le sauve a tous les caractères d'une révolution cosmique. Ce qu'il y a ici d'extraordinaire, c'est que l'avenir existe déjà avant de succéder au passé, et qu'il lui sera substitué d'un seul coup, comme un décor en remplace un autre; ce sera la inanilestation du règne de Dieu.

(1) Tune implebuntur manns minlii qui est in srnnmo consti/utus. D'après Clemen, Luecken, Volz, il s'agit d'un ange, par exemple Michel. Mais Moïse lui-même, qui est un hoinmp, est vingims niintitis, xi, 17, ot il faut se souvenir du mngni consilii angélus des LXX, Is. IX, 0. L'image (le « remplir la main » (cf. Ex.wvin, 40 conduite l'idée d'onction. Il s'agit donc ici d'un Messie exislanl au|)rès de Dieu, à la façon du Livre des Paraboles, qu'on idenliûail peut-être avec le Male'ak de lahvé. Son rôle consiste uniquement à vaincre Ie8 ennemis.

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L'auteur de l'Assomption de Moïse est un croyant, on dirait presque un fanatique; ce n'est point un théoricien. L'intervention de Dieu, l'ange ou le messager, sont des objets de foi sur lesquels il s'abstient de raisonner. Nous serions fort embarrassé de dire ce qu'on entendait par là dans les cercles apocalyptiques, si ces énigmes n'avaient été longuement agitées dans un ouvrage spécial, le Livre des Paraboles, la pièce la plus importante du Livre d'Hénoch(l).C'est aussi le plus mystérieux de ces livres, et un des plus ardus à dater. Il parait difticile de remonter au delà de Tan 40 avant Jésus-Christ, à cause d'une allu-

(1) Hén. xxxvii-LXxi.

En corrigeant les épreuves, je suis heureux de signaler l'article de M. Léon Gry, dans le Muséon (1908, p. 27-71), sur La composi/ion tiUéraire dfs paraboles d'Hénoch. Après M. Appel [Die Komposilioa des aelhiop. Henochbuches, dans les Beiirage z. Farder, d. christl. Theol., 1906, III), mais avec plus de modération et de lact, et en faisant d'expresses réserves sur la certitude des résultats, M. Gry distingue dans le livre des Paraboles, outre les fragments noadiiques déjà reconnus de tous les critiques : 1) quelques fragments du Livre des Secrets célestes, xli, 3-9; xuii, 1-3; xuv; lix; — 2) une source I qui aurait fourni les cliap. xsxix, 12-xli; xliii, 3 ss.; XLVi; Lii, 1-5; lxi, 1-3; peutêtre aussi xxxviii; xlv, 1-3; Lviii; XLViii, 8-xlis; — 3) une source il contenue dans les chap. LU, 5-Liv, 7;'lv, 3-lvi, 6; Lvn, 3-lxiii, 2..., 11 et 12; — 4) une source III, ou source de Sagesse, xxxix, 3-12; xlviii, 1 et xlii. L'intérêt messianique de cette analyse est que M. Gi-j croit reconnaître dans la source I un Messie qui « em|)loie les moyens naturels d'action. C'est lui qui |elte à bas le trône des rois (xlvi, 4) : il se sert des métaux cachés que connaît Henoch, et il devient puissant sur terre (lu, 1-3). En un mot, il reste roi vainqueur. En II, le Messie est, avant tout, un juge, doué, il faut le dir«, de qualités surnaturelles, puisque les métaux qui sont la ressource des pécheurs fondent à son approche » (lu, 5) (p. 55). — S'il nous est permis de diie ici noire sentiment, la di>linclion de ces deux sources, qui parait surtout fondée sur la présence de deux anges, « l'ange de paix » et « l'ange qui était avec moi », n'est gu.re probable, d'autant qu'il faudrait supposer que le rédacleur a identifié ces deux anges pour cacher son jeu, car ils sont idenliiiés dans le livre que nous possédons. Quant à attribuer à deux sources les deux allusions, qui se suivent, aux montagnes des métaux, cela est tout à fait invraisemblable, et M. Gry nous indique lui-même, après M. Martin, comment on peut concilier lopi)Osilion apparente des versets 4 et 6 du chap. lu. Les métaux dont les méchants comptaient se servir sont anéantis à l'arrivée du Messie. Le v. 4 est le seul indice d'un Messie se servant des moyens naturels. « 11 me dit : « Tout ce que tu as vu servira au pouvoir de son Mes.>ie pour qu'il soil fort « et puissant sur la leire ». Mais M. Mai tin nous avertit que le ^ens de l'éthiopien peut être aussi bien « sera au pouvoir », en harmonie avec le v. 6 : « Les montagnes que les yeux ont vues, la moniagne de fer, la montagne de cuivre, la montagne d'argent, la montagne dor. la montagne d'aiiain et la montagne de plomb, elles seront toutes devant l'Élu comme la cire devant le feu... ». A supposer que le v. 4 n'ait pas été interpolé, comme le pense M. Martin, l'allusion à la terre n'implique pas l'emploi de moyens naturels pour obtenir la victoire. Et il en est de même au chap. xlvi, 4; le Fils de Ihomme est un vainqueur, cela va de soi, mais un vainqueur céle»le. Il renversera ses ennemis de leurs trônes (v. 4 et 5), mais aussitôt les ténèbres seront leur demeure et les vers leur couche (v. 6). Il s'agit donc encore ici uniquement du dernier jugement, quoique la scène en soit sur la terre, d adleurs comme dans Daniel, et non point du Roi Messie à l'instar des Psaumes de Salomon. Signalons encore une divergente entre les idées exprimées dans ce livre et l'opinion très

autorisée de M. Gry. Dans le chap. rxxi où Hénoch devient liis de llionme. il pense qui! faut parler de la piédeslination d'Hénoch, non de vocation messianique. « Pour le redac-

sion à l'invasiou des Parthes (1). Non que Tauteur en soit nécessairement le contemporain. Mais, pour la première lois, ces hardis cavaliers pénétrèrent alors à Jérusalem et acquirent ainsi un titre à remplacer Gog et Magog dans les calamités de l'avenir. De plus les rois et les puissants, que Tauteur hait et réprouve, sont des idolâtres (2). La haine des Pharisiens contre les Asmonéens ne pouvait guère aller jusqu'à les accuser formellement d'idolâtrie. On a cru que ce livre reflétait l'animosité des Pharisiens contre Alexandre Jannée; mais tout ce qu'on peut alléguer dans ce sens s'applique encore mieux à Archélatis, que les Juifs firent déposer par Auguste pour sa tyrannie et sa cruauté (3).

Donc si notre apocalypse ne peut guère remonter plus haut que 10 avant Jésus-Christ, elle peut descendre sensiblement plus bas. On a même soutenu qu'elle était toute entière d'origine chrétienne, à cause du Fils de l'homme qu'elle met en scène [h-]. Cette opinion est rejetée à bon droit par la grande majorité des critiques : aucun chrétien ne pouvait songer à décrire un Fils de l'homme qui n'aurait jamais paru sur la terre avec les apparences de Jésus de Nazareth. Mais il serait plus aisé de soutenir que tous les passages relatifs au Fils de l'homme ont été interpolés 5), car ils introduisent sans nécessité un second aspect de la même figure, exclusivement nommée l'Élu dans la première des trois paraboles.

leur on l'interpolaleur de Hén. élh. lxxi, 14, le « Fils de l'homme » serait donc, non point le Roi-Messie qui est ainsi désigné dans le document I, non point l'homme même que l'on apostrophe comme il en va dans le fragment noachique indiqué, mais celui-là spécialt-ment qui est prédestiné à la gloire et sait qu'il l'est » (p. 64, note). Avant de juger trop sévèrement notre hypothèse dune atténuation de parti pris du litre de (ils de rhomine, dérivé sur Hénoch |iour éviter Jésus, nous demandons qu'on se souvienne des nombreuses falsificalions de textes si audacieusement perpétrées par les Juifs dans la iill 'rature grerque et présentées par eux avec une audace encore plus sui prenante dans un but apologétique.

(1) LVi, 5 : « En ces jours, les anges reviendront et se jetteront vers l'Orient, iliez les Parthes el les MèJes; ils secoueront les rois, et un esprit de trouble les envahira (les rois); et ils les renverseront de leurs trônes et (ces rois) s'enfuiront comme des lions de leurs tanières au milieu de leurs lroui)eaux » (Trad. Martin).

(2) xi.vi, 7 : « Leur puissance réside dans leur riche.-.se, et leur confiance (va) aux dieux qu'ils ont fait de leurs mains; ils renient le nom du Seigneur des esprits; el ils persécutent ses assemblées et les fidèles qui sont attachés au nom du Seigneur des esprits » (Trad. Martin).

(3) JosÈPHE, Ant. XVII, XIII, 2; cf. Bell. H, vu, 3.

(4) C'est encore l'opinioa de M. Nathanaël Schmidt, dans Encyclopaedia biblica: Son of man.

(5) xLvi, 2. 3. 4; XLviii, 2 : walda sab'e, filius hnminis; lxii, 7.9. 14; lxiii, 11; lxix, 26. 27; Lxx, 1 : walda 'eguâla 'emoliaydw, équivalent de ô vilb; xoù àv^pojnou dans le N. T. ; LXII, 5; LXIX, 29 [bis) : walda be'esl, filius viri, changé dans les moins bons manuscrits en walda be'esîl, « fils de la femme »; cf. F. C. BiiRniTi, dans The journal o/ Iheological sludies, 1907, p. 446 s.

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Ces interpolations pourraient être d'origine juive. Un juif a pu être tenté d'inlroduire le Fils de l'homme dans le livre des Paraboles, pour empêcher les chrétiens d'argumenter du Fils de l'homme de Daniel en faveur de Jésus. Si le Fils de l'homme, assimilé ù. l'Élu, n'avait eu aucune existence terrestre, ce ne pouvait donc être le charpentier de Nazareth. Nous avons une preuve certaine que les Rabbins juifs ont argumenté dans ce sens. Rabbi Abahou de Césarée (vers 280 ap. J.-C.) disait : « si un homme dit : je suis Dieu! Il ment; s'il dit : je suis Fils de l'homme! il finira par s'en repentir; s'il dit : je monte au ciel, il ne fera pas ce qu'il a dit et ne pourra pas accomplir ce qu'il a énoncé ». La polémi(iue anti-chrétienne est évidente (1).

Elle n'est guère moins claire dans ce même livre des Paraboles, lorsque Hénoch est enlevé auprès de l'ancien des jours qui déclare solennellement (ju'il est le Fils de l'homme (2). La contradiction est si flagrante avec ce qui précède qu'il est impossible d'attribuer ce passage à l'auteur principal. Gène peut être qu'une retouche intentionnelle pour reporter sur Hénoch les prédicats glorieux du Fils de l'homme. Or cette interpolation a pu être précédée d'autres retouches faites dans le même sens. Cette polémique très déguisée serait assez dans le goût des Juifs qui ont toujours préféré procéder contre les chrétiens par des allusions voilées.

D'autres pourraient estimer que ces interpolations — si ce sont bien des interpolations — sont d'origine chrétienne. Un chrétien n'eût pas eu l'idée d'écrire tout ce livre sans faire allusion à la vie de Jésus, mais voyant l'Élu investi de la qualité déjuge suprême, il était assez naturel qu'il l'appelât de temps en temps Fils de l'homme, en suppo'^ant connues ses destinées telles qu'elles étaient racontées dans les Évangiles. L'Élu était ainsi assimilé à Jésus qui avait pris le titre de Fils de l'homme; le voyant antédiluvien était censé n'avoir décrit que sa gloire, non sa carrière mortelle. Ce qui confirme cette supposition, c'est que cette partie du livre d'Hénoch est la seule, parmi toutes les apocalypses (3), qui offre des rapprochements frappants avec les

(1) Reconnu par Bachek, Die Agada der Pal. Amoriier, II, p. 118. Ce passage qui se trouve dans Michna Ta'anif/i a élé mal com|)ris par Schwab, Talniud de Jérusalem, \i, p. 156. Avec son radicalisme accoulumé, M. Schmidl {Enc. bibl., loc. laud.) suppose une alléraiion du texte du Talmud et voudrait faire accroire que, d'après R. Abahou, Jésus se donnait seulement pour un homme. Nous reviendrons sur ce texte; cf. p. 226 s.

(2j Lxxi, 14 : « Et elle (la tête des jours) vint à moi, et elle me salua de la voix et me dit : « Toi, tu es le (ils de l'homme qui a été erigendré pour la justice, et la justice detneure sur toi, et la justice de la tête des jours ne t'abandoujira pas » (Trad. Martin). Cela est bien durèrent du litre de fils de l'homme donné à Hénoch (i.x, 10) sans aflectation spéciale, comme à Daniel lui-même (viii, 17) ou à Ézéchiel {passim}.

(3) Sauf bien entendu les Testaments des Xll Patriarches, qui ne sont pas proprement

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Kvangiles. Sont-ce tous les évang'élistes qui se sont inspirés de ce livre d'un commun accord, ou un chrétien, connaissant les Evangiles, qui l'a interpolé?

On en jugera si l'on veut suivre la liste des passages fournie par .M. Martin, et en notaiil surtout combien les ressemblances entre le Nouveau Testament ot les autres parties d'Hénoch sont plus éloignées (1).

Une très grande réserve est donc imposée lorsqu'on entend argumenter du livre d'Hénoch, surtout lorsqu'il s'agit du titre de Fils de l'homme. Cependant il faut reconnaître que l'ensemble du livre s'e.xplique assez bien comme inspiré uniquement par Daniel. Et quand bien même les passages relatifs au Fils de l'homme seraient interpolés, il resterait l'Élu qui marqueiviit à lui seul une importante transformation dans le concept du Messie, que le titre de Fils de l'homme ne fait que compléter en le rattachant plus expressément à une expression déjà connue. Or cette conception peut très bien se ranger comme date entre le passage déjà cité de la Sibylle (iO av. J.-C.) et l'Assomption de .Moïse (G ap. J.-C), ou suivre de près cette apocalypse.

Nous nous plaçons dans cette opinion, pour analyser le livre des Paraboles.

Première parabole (xxxviii-xLiv). Le premier mot est caractéristi- (jue : « Lorsque apparaîtra l'assemblée des justes, et que les pécheurs seront jugés ». Dès le début, c'est l'opposition de deux mondes : le monde d'en haut, celui des saints, présidé par l'Élu; celui d'en bas, où dominent les pécheurs. Tout se terminera par le jugement, et le jugement, ce sera la manifestation du monde d'en haut qui est même nommé le royaume : « Ensuite je vis tous les secrets des deux, et comment le royaume sera partagé (2) ».

Avant la grande crise, les justes de la terre prient et souffrent, et

une apocalypse, <'t où les interpolations clirétiennes sont adTnises de tout le monde.

(1) Sauf pour le ch. cvm dllenoc.h qui est précisément très interpolé dans le sens thrétien. Nous citons sfulrinenl les r.i|ipro(he;i!enls les plus évidents : Mt. xix, 28 : « Lorscjue, au jour du renouvellement, le Fils de 1 homme sera assis sur le trône de sa gloire »; Hèn. Lxir, 5: « Quand ils verront le Fils de l'homme assis sur le trône de sa gloire ». — Ml. XXVI, 2i : « Mieux vaudrait pour lui riue cet homme-là ne fût pas né »; Hcn. xxxviii, 2 : M 11 eût mieux valu. pour eux qu'ils ne fussent pas nés ». — Mt. xxvm, 18 : « Toute puissance rn'a été donnée dans le ciel et sur la terre »; Uén. lu, 4 : « Tout ce que tu as vu servir au pouvoir de son Messie, pour qu'il soil fort et puissant sur la lerre ». — Me. xii, 25 : « ils seront comme des anges dans le ciel » ; Uén. li, 4. ix Tous deviendront des anges dans le ciel ». — Le. L, 52 : n II a renversé de leur trône les potentats » ; lien, xlvi, 5 : a II renversera les rois de leurs trônes». — Le. xxi, 28 : « Votre délivrance approche »; Hén. li, 2 : n 11 est proche le jour où ils seront sauvés ». — Joa. v, 22 : Il a donné au Fils le jugement tout entier »; Hén. txix, 27 : n La somme du jugement a été donnée au Fils de l'homme ».

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