‹ Le Messianisme chez les JuifsChapitre 31 sur 118 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

ESCHATOLOGIE MESSIANIQUE TRANSCENDANTE. 95

dirait d'une scène de l'apocalypse de saint Jean. « Et le Seigneur des esprits demeurera sur eux, et avec ce Fils de l'homme ils mangeront, ils se coucheront et se lèveront pour les siècles des siècles » (1). Puis on revient à la scène du jugement. C'est en vain que les puissants reconnaissent leur faute ; ils sont entrailles loin de ce Fils de l'homme avec les anges corrupteurs. Ceux qui ont maltraité les élus sont châtiés et les élus se réjouissent de la colère qui les frappe (2).

Et dès lors il n'y aura rien de corruptible, car ce Fils de i'Iiomme a apparu et s'est assis sur le trône de sa gloire, et tout mal s'éloignera et s'en ira de devant sa face: mais la parole de ce Fils de l'homme (3) restera devant le Seigneur des esprits. Telle est la troisième parabole d'Héuocli.

Chaque fois que reparait ce Fils de l'homme, les termes eux-mêmes sont plus voisins de l'Évangile, ce qui ne s'explique bien que si ces passages ont été ajoutés par une inspiration chrétienne. Ma's cette addition fût-elle prouvée, elle suppose nécessairement le rôle de l'Élu, le même dans les grandes lignes, et cet Élu est bien, lui, d'origine juive. Il est donc certain que dans le monde juif on a conçu cette idée hardie de transporter les espérances messianiques dans une sphère toute céleste. Ce Fils de l'homme existe avant la création du monde; il jugera au moment fixé par le Seigneur des esprits et sera le chef de la société des élus. Et cependant cet Élu ou bien est celui qu'attendait l'ancien Israël, ou il est destiné à le remplacer et à le faire oublier. Or il n'y a, dans tout le livre des Paraboles, aucune trace de fusion. L'auteur n'a pas voulu combiner son Élu avec un Messie temporel ou le faire naître ou même paraître sur la terre ; il a donc plutôt entendu le remplacer.

On dirait qu'il a voulu faire plus grand qu'un Messie né de David, et pourtant, d'autre part, il a fait moins grand que dans Daniel. L'Élu ou ce Fils de l'homme, en se précisant, s'est un peu éloigné de la Tète des jours. 11 est vrai que son nom a été nommé devant le Seigneur des esprits avant que le soleil et les constellations fussent créés (4), mais cette préexistence du nom, même chez les Sémites, n'est cependant pas synonyme d'une existence réelle. Ce qui est beaucoup plus fort, c'est qu'il a existé auprès de Dieu avant la création (5), et qu'il n'est jamais question de sa naissance.

(1) Lxu, 13. Cf. Luc, xxu, 29-30.

(2) Lxix, 29 (Trad. Martin;.

(3) Me. xni, 31 et parallèles.

(4) Eén. XLvui. 3; cf. xxxix, 6; xux, 2; lxii, 7. \5) Hén. XLViii, 6.

l'elle est cette eschatologie des Paraboles, assurément très confuse dans le détail, et altérée par des interpolations de toute sorte. On n'en peut méconnaître cependant le sens général et la haute spiritualité. Le nom même de Seigneur des esprits, qui ne reparait presque nulle part ailleurs, lui donne son empreinte. L'existence actuelle des âmes auprès de ce Seigneur est nettement affirmée ainsi que leur capacité d'intercéder avec les«justes de la terre. La fm de toutes choses sera l'apparition de ce monde céleste, et la transformation du monde actuel pur cet envahissement de la lumière et de la justice. La résurrection manpiera le passage de Tordre corruptible du péché à l'ordre (le la justice absolue. Un être mystérieux préside à ces changements; il n'est pour rien dans le salut des justes, si ce n'est que sa figure, qui leur est révélée, les éclaire et les soutient. Le sentiment nationaliste est voilé sous les apparences du sentiment moral. Il est sous-entendu que les justes et les élus sont la fleur d'Israël dont l'Élu est comme le prototype céleste. La nouveauté de cet ouvrage consiste dans le développement unilatéral de Daniel, Le Messie, — qu'il soit ou non nommé dans le texte primitif, — élevé à ces hauteurs, est désormais au niveau des conceptions eschatologiques les plus étendues et les plus spiritiialisées. Il y pourra figurer beaucoup plus aisément que le Messie, fils de David, roi d'Israël et conquérant. Mais il faut constater aussi que ce n'est plus le même personnage. Ce n'est pas une solution du problème posé par des conceptions nouvelles et par la tradition sur l' homme-Messie; c'est l'option exclusive d'un des deux éléments qu'il eût fallu concilier.

Ainsi nous ne doutons pas que ce messianisme céleste ait été créé par des Juifs sans qu'ils aient été provoqués à s'élever jusque-là par la concurrence du christianisme, mais il ne laissa pas de les embarrasser, lorsque les chrétiens curent reconnu en Jésus le Fils de l'homme de Daniel.

Ils ne virent point d'autre solution, semble-t-il, que d'assimiler Hénoch lui-même au Fils de l'homme. Il monte au ciel et pénètre jusqu'à l'ancien des jours (1). « ^^ Et cette Tête des jours vint avec Michael et Gabriel, Haphaêl et Plianuel, et des milliers et des myriades d'anges innombrables. '' Et elle vint à moi, et elle me salua de la voix et me dit ; << Toi, tu es le fils de l'homme qui a été engendré « pour la justice, et la justice demeure sur toi, et la jusiice de la Tête " des jours ne t'abandonnera pas ». Ce sont précisément les prédicats accordés plus haut au Fils de l'homme (-2). Assurément tout ce chapitre

1; Lxxi, 13 s. (Irad. Martin;.

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