II. — DESTINEES DE LA PROPAGANDE
Au premier siècle de notre ère, ces promesses ont paru près de se réaliser par le merveilleux élan de la propagande juive. Taine a dit (1) quelle force d'expansion extraordinaire se révélait chez de petits peuples qui avaient eu l'énergie de repousser, par une lutte héroïque, l'assaut d'une grande puissance. Tels les Athéniens après Salamine, les Hollandais sous Louis XIV. Le petit royaume juif, menacé dans sa foi par Antiochus Épiphane, avait su d'abord recouvrer son indépendance, puis faire quelque figure dans le monde par l'alliance des ïiomains.
Si l'on en croit Josèphe, la construction du Temple avait été l'ouvrage du monde entier (2). Il est assez probable que cette époque marqua l'apogée de l'attrait ou de l'engouement des gentils pour les usages juifs. Le prosélytisme s'étendit dans tout l'Empire, et même au delà. Josèphe répondait aux attaques d'Apion : « Le goût pour notre culte est répandu partout depuis longtemps, et il n'y a pas de ville grecque ni barbare où n'ait pénétré l'usage du sabbat que nous chômons, et les jeûnes, et l'allumage des lampes, et on y observe beaucoup de points au sujet des aliments qui nous sont interdits » (3).
Ce tableau ne paraît pas exagéré.
Les faits particuliers ont été coUigés avec soin par MM. Schûrer {'* et Bertholet (5). Nous ne pouvons songer ni à reproduire, ni à augmenter ces matériaux. Ce qui importe ici davantage, c'est de iixer l'attitude du judaïsme à l'égard de ceux qui avaient des velléités plus
(1) A son cours de l'École des Beaux-arts.
(2) Ant. XIV, VII, 2.
(3) Contre Apion, ii, 39.
(4) Geschichte..., 3" éd., III, 102-13.-).
(5) Die Slelluwj (1er Israeliten uud der Juden zu den Fremden, p. 295-303.
LE- MESSÏ.VMSME. 18
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ou moins sérieuses de se joiudre à Israël ; <mi tlautres termes, d'avoii' des idées nettes sur les dillerentes sortes de prosélytes. Au moment où M. Scliilrcr semblait avoir fait une complète lumière, M. Bertliolct a élevé une j^'ravc contradiction. .Xssez souvent la confusion n'est que dans les termes; raison do plus pour essayer d'en préciser le sens.
La hase de la propagande juive, c'étaient naturellement les nomhreuv trroupoments juifs répandus dans tout le monde gréco-romain. Cétait 1;\ un point d'appui d'autant plus solide que les Juifs de ces petites communautés étaient étroitement liés entre eux, d'une solidarité IxNuicoup plus étroite que celle qui rassemblait les sectateurs dlsis ou de .Mitlira, puisqu'ils s'estimaient unis par le lien du sang. Ce traita été noté par Tacite (1). Lorsqu'il s'agissait de se soutenir entre eux, leur soumission habituelle faisait place à la turbulence; on le savait si bien, même à Home, que Cicéron n'a pas de honte à baisser le ton à cause d'eux : tant leur troupe était puissante, tant ils se tenaient entre eux, tant ils étaient puissants dans les assemblées (2). Cependant ce qui faisait la force des .luifs était aussi une cause de faiblesse : on n'end)rassait la religion juive qu'en devenant juif, c'est-à-dire en acceptant la circoncision, qui était précisément le signe qui permettait de distini;uer la race. Mais alors on cessait d'appartenir à la patrie romaine, d'abord parce qu'on adorait un Dieu qui ne soutirait pas de partage, — et il en fut de même des chrétiens, — mais aussi parce qu'on était aflilié par une marque personnelle et normalement indélébile à un peuple demeuré distinct, malgré sa dispersion. Or ce peuple ne consentait pas à fusionner avec les païens dans un très grand nombre de circonstances où les chrétiens eux-mêmes ne s'en faisaient pas scrupule, par exemple pour des cas nombreux de pureté ou d'impureté, de nourriture permise ou défendue (3).
Les païens étaient disposés à faire beaucoup d'avances et auraient accepté des transactions. Les premiers siècles de notre ère sont des t temps de fusionnement, dans les idées et dans les mœurs. Les Romains • décidés à se cantonner dans la pure tradition des ancêtres étaient peu nombreux; on était àl'alTùtdes idées nouvelles; des mœurs étrangères étaient un attrait, plutôt qu'un obstacle. Mais on ne se donnait pas
(1) Ilist., V, I') : et quia apnd eos fides ohslinata, misericorrlia in promptu.
'21 Pro Flacco, c. xwni, § GG : Sequihir ouri illa invidia ludaici. Hoc nimirum est illiid f/uod non lonrje a gradibux Aureliix haec causa diciiur; ob hoc crimen liic locus ahs le. Laeli. alque illa lurba quaesila est : scis quanta sit inanus, quanta concordia, quantum valent in concionibus. Summissa voce arjam, tanlum ut indices audiant...
.3; Les chrélicDS ne mangeaient pas les viandes immolées, mais ne distinguaient pas entre les différentes espèces d'animaux, etc.
ATTITUDE DU JUKAISMU R.NVUKS UES C.E.NTir.S. 27o
non plus tout entier, et pour la même raison. Rien n'empêchait un païen, séduit par les sévères aspects (1) du judaïsme, de s'arrêter au culte d'un seul Dieu l^); ou, s'il n'éprouvait qu'une crainte superstitieuse, de ne pas même aller jusque-là. Pour les hommes, la circoncision était un pas qu'on ne franchissait qu'après mûre réflexion, et c'est peut-être pour cela, selon la fine remarque de M. Bertholet, que les i'cmmes étaient beaucoup plus nombreuses parmi les prosélytes. Mais les degrés, pour elles aussi, ne devaient guère être moins nombreux. La confession d'un Dieu unique ne faisait donc pas grande difficulté. Les stoïciens panthéistes eux-mêmes n'y répugnaient pas, du moins en apparence. C'était là une vérité qu'on regardait comme acquise à la philosophie, quoique sans portée pour le culte. On notait certains aspects particuliers du Dieu des Juifs, plutôt que son universalité comme Créateur et maître du monde. Dans le premier cas connu du prosélytisme à Rome, on s'imagina que les Juifs, probablement les envoyés de Simon, frère de Judas Macchabée (3), recrutaient des adhérents à Jupiter Sabazios (ï). Les fables les plus ridicules circulaient sur ce Dieu.
Au contraire les témoignages sont nombreux et unanimes quand il s'agit du sabbat, qu'on prenait d'ailleurs souvent pour un jour déjeune, ce qui n'était pas une erreur si grossière, puisque les Juifs ne faisaient point de cuisine chaude ce jour-là. Le chômage des Juifs qui avaient probablement, alors comme aujourd'hui, l'usage de fiàner dans les rues en grande toilette, ne pouvait manquer d'attirer l'attention — ni même de contrarier bien des personnes. L'usage de chômer
(1) Tristes deos. Hor., Sat. I, v, 102-103.
(2) Ua des points les plus intéressants serait de déterminer la portée et le sens exact du mouvement religieux caractérisé par le culte du Dieu Très-Haut. D'après M. Tli. Reinach art. Judaei, col. 624 : « aucun texte officiel ne nous montre jamais, en pays grec, les communautés juives proprement dites oftlcielleinent ([ualiriées de t/tiascs, tout au plus peut-on revendiquer cette dénomination pour les confréries vouées au culte du Weô; {i']>i(j-o;, dans le Bosphore cimmérieu (notamment à Tanaïs) et ailleurs, associations qui jiaraissent être, les unes des synagogues déguisées, les autres des sodalicia païens plus ou moins imprégnés d'éléments juifs ».
Il faudrait citer aussi les communautés autonomes de ôeoTcêsT; (Cyr. Alex., P. G., LXVllI, 282J. Les caelicolae sont de la même famille au iv" siècle. M. Reinach ajoute enfin : « 11 n'est pas sûr qu'il ne faille pas voir dans certaines de ces associations (ainsi à Gorgippia) de véritables synagogues juives sous un masque païen adopté par prudence » [art. cité, p. 629, n° 8).
(3) T Macch. XIV et xv.
(4) Cn. Cornélius Hixpalus praelor peregrinus, M. Popilio Laenato, L. Calpurnio consulibus... Idem ludaeos, qui Sahazi Jovis cultu romaaos injicere mores conati eraul, repetere domos suas coegil (VALi;iiE .M\ximi:, d'après le résumé de Julius Paris; Th. Reinach, Textes..., p. 258 s.).
270 l.l-: MESSIAMSMI-: EN Ar/IION.
!.• sa'.jbat s'étendit rapideiucul dans lEmpire, et il n'est guère douteux (lue la division du temps par semaines ne vienne des Juifs.
C'est à propos du sahhat que Sénèque, cité par saint Augustin (li, se plaint cpic « les prati(|ues de cette nation scélérate ont si bien prévalu «inelles sont reçues dans tout l'univers : les vaincus ont donné des lois aux vaincpieurs ».
Le succès du sabbat tient vraisemblablement à deux causes. Les Juifs étaient partout, et ils avaient alors sans doute comme aujourd'hui le monopole (le cei-taius commerces, sans parler du maniement de Tarirent. Quand ils se livraient à leur grève hebdomadaire, beaucoup d'industries étaient paralysées. Le plus simple était de chômer avec eux. On constate aujourd'hui en Orient un phénomène analogue. De grandes villes musulmanes, comme le Caire, ont pris l'habitude de célébrer le dimanche. A Jérusalem, le samedi est pratiquement un jour de repos pour une foule de petits métiers. Dans l'antiquité on n'était guère plus actif au travail que dans le monde de l'Islam. Le principe des jours néfastes était reconnu de tout le monde. Les Pontifes avaient diminué la rigueur de ces chômages forcés; on trouva assez naturel, et même plus logique, de les répartir également le long de l'année, de semaine en semaine. C'est surtout l'oisiveté du sabbat qui frappe Ovide; c'est un jour où l'on fait peu d'affaires (2i; ce n'est pé^s le moment de voyager (3) ; les femmes y sont désœuvrées (4).
Donc pour le païen l'idée du chômage était naturellement liée à celle d'un jour néfaste. Violer le repos était s'exposer à quelque disgrâce. Plus d'un païen a dû penser que les Juifs n'étaient si scrupuleux observateurs du sabbat qu'à la suite de funestes expériences. Ce leur fut une raison de joindre la pratique du sabbat à leurs superstitions sur les mauvais présages. C'est ainsi que l'entendait ïibulle :
J'alléguais tantôt le vol des oiseaux, tantôt de funestes présages ; tantôt je prétendais célébrer le jour du Sabbat (ô).
C'est aussi le cas de l'interlocuteur d'Horace :
(1) De civilale Dei, vi, 10.
(2) Ov., Arx amatoria, I, il5 s. : Qaaquz die redeunt, rébus minus apla gerendis, Cultn Palestino septima festa Syro.
(3) Hemcdium amoris, v. 217 s.: Necpluvias opta, necie peregrina morenhir Salibnta, ner dainnis Allia nota suis. Le rapprochement est intéressant. Le jour de la bataille de l'Allia élaif le plus strictement chômé de tous les jours néfastes.
;i) Ars amatoria, I, 75 s. : .Vec le praetereat Vmcri ploratus Adonis Cultaque Iiidaeo icptima sacra Syro.
[U) lAégiPs, I, III, 1718 : Aut ego siun causants aves, aut oinina dura, Saturnive sacram me tenuissc dicm. Les textes sont emprunlf-s au recueil de M. Théodore Reinach, Textes d auteurs grecs et romains relatifs au Judaïsme.
Pendant que mon fâcheux me tient ces discours, survient P'uscus Aristius. mon ami... « A propos, lui dis-je. tu avais je ne sais quel secret à me dire? — Je m'en souviens bien, mais je prendrai mieux mon temps; c'est aujourd'hui le trentième sabbat: voudrais-tu faire la nique aux Juifs circoncis? — Oh! dis-je. je n'ai pas de superstition. — J'en ai, moi; j'ai l'esprit un peu faible, comme bien d'autres. Excusemoi; ce sera pour une autre fois » (1).
Ce dialogue, pris sur le vif, a toutes les apparences d'un trait de la vie romaine, trait fréquent, nous assure le satirique. Ce n'est point là une de ces calomnies atroces que le populaire Ou les gens d'esprit répandaient contre les chrétiens. Il est impossible de douter que le judaïsme simposAt à plus d'un Romain comme une autre superstition orientale, que du moins il ne fallait pas braver.
C'était aller plus loin que d'inaugurer le sabbat d'une façon positive, en allumant des lampes le vendredi soir et de se contenter d'une maigre cuisine. C'est ce que décrit Perse (2, :
Mais au 'retour des jours d'Hérode. lorsque sur les fenêtres dégouttant d'huile les ampes en rangée et ornées de violettes ont vomi une fumée grasse, quand une queue de thon nage au fond d'un plat de terre rouge et que la cruche blanche est remplie de vin, tu remues les lèvres en silence, et lu te pâmes aux sabbats des circoncis (3).
TertuUien est témoin des mêmes faits, s'il est permis de compléter ce qu'il dit des usages empruntés par les païens aux Juifs par la description des usages des Juifs (4).
Il juge, encore plus nettement qu'Horace, l'observation du sabbat compatible avec la profession de la religion païenne : c'est un emprunt fait à une religion étrangère, dans un temps où l'on ne croyait pouvoir prendre trop de précautions pour s'assurer la protection des dieux étrangers en participant à leurs rites.
(1) Sut. I, IX, 60 ss. : Haec dum agit, ecce Fuscus Aristius occiirrit... « Certe nescio quid secrelo velle loqui te Aieban mecum ? — Memini bene, sed meliore Tempore dicam : hodie iricesima sabbata ; vin' tu Curlis judaeis oppedere? — Nulla mihi, inqiiam, Relligio 'st. — At mihi :sii7n pcnillo infirmior, unus Multorum. Ignosces ; alias loquar ».
(2) Satire V, t76 ss. : At ciim Herodis venere dies unctaque feneslra Disposilae pingucm nebulam vomuere lucc.rnae Portantes violas, rubrumque amplexa catimnn, Cauda natal Ihijnni, tumet alba fidelia vino : Labra moves tacilus recutitaqiie sabbata pâlies.
(31 Nous sommes obligé d'abandonner la traduction de M. Reinach : « paie encore du sabbat », car on allume les lampes avant, non après le sabbat. Aujourd'hui encore les Juifs mangent de préférence du poisson le samedi.
(4) Tertcll., Ad nationes,\, 13 : Vos certe eslis, qui etiam in lalerculum septem dierum solem recepistis, et ex diebus ipso priorem praelegistis, qno die lavacrum sublrahatis aut in vesperam differatis, aut otium et prandium curetis. Quod quideni facitis exorbitantes et ipsi a vestris ad aliénas religiones. ludaei enim fesli sabbata et coena pxira et ludaici ritus lucernaruin cum azymis et orationes litorales, quae utique aliéna sunt a dits vestris.
^;v< l.K .Ml'SSlANIS.Ml' i:.N ACTION.
I.a foinnio siii)crstiticuso do .luvénal prête l'oreille aux prêtres et aux charlatans île tontes les religions (1 :
Voici qu'arrive quittant son panier et son foin, une .Juive qui toute tremblante lui nu-ndio mystérieusement à l'oreille : c'est l'interprète des lois de Solyme. la grande prt'tresse de l'iirbre. la fidèle messagère des décrets du ciel. Elle aussi, on lui remplit 1,1 main, mais moins gcnéreusement : les .Juifs vendent au rabais autant de songes [-2) que vous voulez.
Le dernier trait est assez dur. Le poète nomme des songes ou des chansons ce qui n'est peut-être que le pur enseignement de la Loi. Il rst assez remarquable qu'il n'accuse pas sa juive de sortilèges ridicules.
Dans quelle mesure les Juifs se prctaient-ils à ce mélange.' Une certaine tolérance était suggérée par l'intérêt même de la propagande. Qui avait seulement commencé avait chance d'aller jusqu'au bout. Et comme toujours en pareil cas, on comptait surtout sur les ell'ets de l'éducation. L'enfant nourri dans le respect du sabbat n'éprouverait plus aucune répugnance pour la circoncision. C'est un peu l'histoire de tous les apostolats que Juvénal a décrite dans les vers célèbres (3) :
Celui-ci a eu. par hasard, un père observateur du sabbat : il n'adorera que les nuages et la divinité du ciel; il ne fera aucune différence entre la chair humaine et celle du porc, dont s'est abstenu son père : bientôt même il se fait circoncire. Elevé dans le mépris des lois romaines, il n'apprend, n'observe, ne révère que la loi judaïque, tout ce que .Moïse a transmis à ses adeptes dans un volume mystérieux : ne pas montrer la route au voyageur qui ne pratique point les mêmes cérémonies: n'indiquer une fontaine qu'au seul circoncis. Et tout cela parce que son père passa dans l'inaction chaque septième jour, sans prendre aucune part aux devoirs de la vie.
Le nouveau circoncis fait du zèle; il est plus juif que les Juifs, et c'est sans doute ainsi qu'il faut expliquer la parole de Jésus : « quand
(1) satire VI, 5'i2 ss. : Cophino foenoque relicto, Aicanam ludaea tremens mendicot in aitrem, Inlerpres legum Solymarnm et magna sacerdos Arboris ac summi fida internuntia coeli. Implel et illa nianum, aed parcius : aère minuta Qualiacumqne voles ludaei somnia vendunl.
';ij Dans la Iraduclion lleinach « visions », ce qui aggraverait le cas des juifs, accusés de rendre dfs révélations privées fausses.
(3) Satire XIV, 90 ss. : Quidam sortiti mctuenlem sabhata patrem Ail praeter nubea cl coeli numen adorant, Xec distare putant liumana carne suillam Qua pater abstiniiit; inox et prarpulia ponunt. Jlomanas autem soliti contemnere leges, ludaicum rdiscnnt et servant ac meluunt tus Tradidit arcano quodcninqne volumine iloses : Aon monslrarr vias cndem nisi sacra colenli ; Quaesilinn ad foatem solo^ deducere verpos. S''d pater in causa, eut septiina quaeque fuit lux Ignava et partem vilae non altigit ullain.
ATTITUDE or .llItAlSMl- ENMjlS |.i;s (.ICNTILS. 270
VOUS avez trouvé un prosélyte, vous en faites un (ils de la géhenne, deux fois plus que vous » (1).
Le circoncis est bien un prosélyte complet. On se défie encore de lui, nous l'avons vu ; mais il n'eu est pas moins incorporé à la race. Son père évidemment ne l'était pas.
Ce n'est point par hasard que Juvénal a employé deux fois en quelques vers le terme de crainte. Dans son te.xte il n'a pas de sens technique, mais l'emploi en était suggéré par l'expression devenue courante : un craignant, metuens, était celui qui révérait et craignait le Dieu des Juifs. L'expression se retrouve fréquemment dans le Nouveau Testament (2 où l'on voit apparaître, comme une classe distincte, les « craignants Dieu ». Jusqu'à ces derniers temps on les appelait « prosélytes de la porte », par opposition aux « prosélytes de la justice », mais M. Schûrer a rejeté avec raison ce terme, qui n'apparait dans le rabbinisme qu'au xm" siècle, et qui ne s'applique même pas à eux. Cette qualification abolie. M. Bertholet a fait un pas déplus et proposé de les assimiler complètement aux prosélytes. Mais c'est là une exagération manifeste. Les textes indiquent assez clairement que ces « craignants » n'étaient pas circoncis. Or, qui n'était pas circoncis n'était pas vraiment prosélyte, c'est-à-dire rattaché à Israël. Et il ne pouvait vraiment pas en être autrement. C'était beaucoup qu'un païen abandonnât le culte des idoles et l'adoration de plusieurs dieux pour se convertir au dieu d'Israël, qu'il confessait être le seul vrai Dieu. Peut-être tous les craignants Dieu ni surtout tous ceux qui envoyaient des offrandes au Temple de Jérusalem n'en étaient-ils pas là (3). Mais cela même ne suffisait pas.
Reconnaître le Dieu d'Israël, ce n'était pas encore lui rendre un culte ; or le culte seul constituait l'association religieuse ; et comment lui rendre un culte si ce n'est sous la forme qu'il avait lui-même jirescrite? Nous l'avons dit : le dogme judaïque, comme dogme religieux, n'était pas seulement la conviction théorique de l'unité de Dieu, c'était l'affirmation qu'il avait donné une loi à son peuple. On
(1) Mt. XXIII, 15.
(2) çoooûjiEvoi Tov Oîov, Acles, X, 2. 22; xill, 16. 26; (jîSôtxsvoi xov Osôv, Actes, Xlll, 45. 50; XVI, 14; xvii, i; xvii, 17; xviii, 7, ou même <7£o6u.£voi tout court, Actes, xiii, 50; xvii, 4; XVII, 17. Une seule fois (7£66[j.îvo'. TTpoar.XuTo;, Actes, xiii, 43. iîSoixai signifie dans le grec classique la piété; mais les Septante l'ont souvent employé pour traduire la crainte religieuse; de là cette synonymie.
i^S Josèphe distingue ces trois catégories : les Juifs, les craignants Dieu et ceux qui ont fait des offrandes probablement par une vague sympathie ou par politique : Wayfiaffr, 6È |i.r,ôî{;, eI TOffoÛTo; f,v 7t),oyTo; h 7w fifiîTÉpw Icpw t:xv-wv twv xatà Trjv otxoy|ji£vr,v 'louSaîuv •/.aï cegoijLÉvMv ràv Oeov éti ôi y.al tûv à;tô "rii; 'Aaîa; xai Tr)î EOpwnr,; s!; aÙTÔ aujiicpôvxwv Ik 7to),).wv Trâv'j /pôvwv {Ant. XIV, vu, 2,.