‹ Le Messianisme chez les JuifsChapitre 9 sur 118 · I.KS FAITS · texte numérisé non relu

I.KS FAITS

Pas plus dans Josèphe que dans les deux livres des Macchabées, qui dailleurs lui ont servi de source, on ne voit le messianisme jouer un rôle actif dans la guerre religieuse entreprise par les Juifs fidèles contre Antiochus Épiphane. Il ne représente môme pas le gouvernement de Simon 'li2 à 135 av. J.-C. ; sous les couleurs caractérisées, qu'on peut dire messianiques, mises en œuvre par le premier livre des Macchabées il . Il note seulement à bon droit que c'est de Simon que date rindépendance, quand on cessa de payer le tribut aux Macédoniens, 170 ans après Séleucus Nicator (2).

A partir de ce moment, il y eut encore des guerres contre les Svriens, mais elles n'avaient plus le caractère de guerres religieuses d'où dépendit l'existence même du culte juif. Antiochus Soter (3), assiégeant Jérusalem, envoie des taureaux aux cornes dorées et des coupes d'or et d'argent remplies d'aromates, <( par piété envers le Divin ^i). Combien ditierent de cet Antiochus Épiphane qui avait immolé un porc sur l'autel et souillé le Temple, obligeant ainsi les Juifs à une résistance acharnée s'ils ne voulaient renoncer à leur foi!

JeanHvrcan (135 à lOi av. J.-C.) sut profiter des sentiments religieux d' Antiochus; il devint son allié et l'amena à respecter la loi juive qui interdisait les marches militaires les jours de fête et de

sabbat 5). i i i * i

Grand prêtre et chef du peuple, Hyrcan agrandit notablement e territoire des Juifs. Ses guerres, à lui, étaient bien des guerres de

(1) I Macch. XIV, 4-15.

(2) Anl. XIII, VI, 6.

(3) Ant. XIII, vui, 2.

(4) TÎ) Tlfyb; TÔ ÔEÎOV £-jff£Oîia.

(5; Anl. XIII. viii, 4.

8 I.E MESSlAMSMi: I»AI'1U;S I.i:S KCilINAI.NS .11 IIS lll- I.LÉMSTIQUES.

prosélytisme. Il conquit Sichcm cl dctiuisil le temple schismatique du (iarizim; juiis il annexa ridumrr <l força les gens du pays à se faire circoneiie.

Sous un prinre (|ui rl.iK en inrme temps ,i;raud pi'ùtre, et qui combattait si (•iier-iipi.iii.iit les ^-ucrres du Seii^neur, on ne devait pas se préoccuper lieaucoup du Koi-Messie, à moins d'admettre que Hyrcan lui-mùnn' nen i<'m|)lll «lans une certaine mesure les fonctions. Aussi Josèj)li.' lui altiiliuc-f-il avec quelque emphase trois prérofratives quon peut (jualilier de messianiques : le pouvoir, le sacerdoce et la prophétie, supposant un commerce habituel avec Dieu (1).

Si on caressa cette pensée dans certains cercles (2), ce ne fut assurément p;i- p.irnii < iu\ cjni connaissaient le mieux la tradition nationale, puixpie le Messie devait descendre de la race de David. Et en ellrt c'est (!.' ce temps que date l'hostilité des Pharisiens contre les Asmonéens. Pourtant ce qui leur déplaît dans cette famille, ce qu'ils ne peuvent supporter, ce n'est pas qu'elle détienne le principat : on y consentirait volontiers; mais, au gré du Pharisien Éléazar, Hyrcan aurait dû renoncer au pontificat (3), parce que sa mère aurait été captive au temps d'Antiochus Kpiphanc.

Ce grief sera soulevé de nouveau, et avec plus de violence, contre Alexandre Jannée (ï). Ce n'est donc point une question de prétentions messianiques qui sépare les Pharisiens et les Asmonéens, mais une i)nre formalité cultuelle. La difficulté soulevée par Éléazar n'était pas fondée en droit écrit 5,, : Hyrcan, d'abord disciple des Pharisiens, en conçut une vive haine contre leurs traditions surérogatoires. Le contlit était né entre deux tendances qui s'accuseront de plus en plus par le jeu de l'opposition entre deux principes et deux partis politiques.

Aristobule H)ï à 103 av. .I.-C.i, fils de Jean Hyrcan, se déclara roi en prenant le diadème. Son frère et successeur, Alexandre Jannée (103 a 70 av. J.-C), aimait à se donner comme Philheilène. Il n'en était pas moins un roi juif, poursuivant lui aussi la conquête des viHes ♦'t des trdnis voisines pour les contraindre à la circoncision. Les Pharisiens refusèrent de nouveau de le reconnaître comme grand prêtre,

^ (I) Bell. I. „, 8 : tp;» yoCv xà x?aT.ar£:ovTa ,xdvo; û^s, r/-v te àpx^.v toC I9vov; xai t^v (2) Voir plus loin p. f.8 .s., c. qui .sna dit .les Testa.n.nls do. dou.c patriarches.

(•>j AHi . A 1 1 1, X , 5.

<i) Ant. llll. xMi, 5.

(5)/..r. xxt l.eiiKoail .seulement que la femme du ,rand pr.Hro fût une vierge Israélite ■ cf. /. tnv •'I.JosèplH. ajoute dailieurs que le fait lui-mCme .Hait faux. '«' '^'**'"'^ '

• I.E MESSIANISME EN ACTION D'APRÈS JOSKl'llE. 0

l)arce qu'il descendait d'une captive, mais ne lui contcsti-rent pas le titre de roi, même au temps des sévices atroces qu'il exerça contre eux. D'après Josèphe, il en crucifia huit cents, faisant tuer sous Icuis yeux leurs femmes et leurs enfants, tandis que lui-mrnie l'estovait avec des courtisanes (1). Et ce})endant Pella rtait détruite de; fond en comble parce que les habitants ne voulaient pas acce})ler les coutumes juives (2i. Cette cité ne lut apj)aremnient j)as la seule aussi maltraitée, et Josèphe a sans doute atténué la dureté de la conquête juive : c'est seulement par une sorte de j)arenthèse que nous a[)prenons que les cités prises étaient demeurées désertes jusqu'à Pompée (3).

En dépit des discordes intestines et de quelques sanglantes défaites, le Judaïsme était en progrès. Les Sadducéens pouvaient estimer que l'idéal messianique était en voie de se réaliser. Il eût été très naturel que les Pharisiens l'opposassent au règne profane du belliqueux Jannée. Josèphe ne nous dit pas qu'ils en aient eu la pensée ; mais ce n'est pas en un jour que se produisit la réaction en faveur du messianisme davidique, si fortement nuancée de haine contre les Asmonéens, telle que nous la trouverons dans les Psaumes de Salomon.

Le règne d'Alexandra (7G à 67 av. J.-C.) marqua sans doute un temps d'arrêt dans ce développement inévitable. Elle régna, les Pharisiens gouvernèrent (4), soit qu'ils aient abusé de la simplicité d'une femme dévote, — et c'est la version de la Guerre iiy], — soit que cotte femme peu scrupuleuse ait vu dans cette tactique le seul moyen de satisfaire son ambition, — et c'est la version des Antiquités (G).

Les dissensions entre Hyrcan et Aristobule, les deux fils de Jannée, l'un mou et débonnaire, l'autre actif et énergique, permirent à Pompée d'intervenir dans les affaires de la Judée. Pour la première fois la nation élève la voix, Hyrcan avait pour lui les personnes en charge, dressées par Antii)ater qui inaugurait alors son vizirat toutl)uissant; Aristobule était soutenu par l'aristocratie, surtout par une jeunesse élégante et amie des armes. Les députés du peuple se prononcent contre tous deux. Aucune trace de prétentions chimé-

;n Ant. XIII, XIV, 2.

(2) Ant. Xm, XV, 4.

(3) Anl. XIV, V, 3. Gabinius restaure Samarie, Azot, Scylliopolis, Anllit-doii, Uora. Marissa cl Gaza 7:o)ùv -/pôvov èp-ôfAou; ■^^'io\i.h<3.',. Évideimiient depuis la tonqucMe juive.

'i) Ant. XIII, XVI, 1 : To u.£v o-Lv ôvoaa -c-/;; pacO.eia; c'./.îv a-kri, Tr,v ci ôv/aixiv ol çaptffaïoi.

(5) Bell. I, V, 2.

(6) XIII, XVI, G. Alexandra préfère les biens présents à ceux de l'avenir, sans doute la vie future.

10 I.K Mi:S>lAM>Mi: l»AI'Hi;S I.KS KCHIVAINS JllFS IIKI.LLNISTJOI ES.

riijuos, ni iik'Iih' d'aspirations Ir^ilimes vers un g-ouvcrnemcnt nouveau. Ils SI' i)lai,:;nonl (ju^on no soit pas resté iidèle à rancienno constitution; ils se sniivirunciit avoc regret du temps où le peuple était gouverné pai- d<' simples .i^rands jirétres (1 ; le titre de roi a été nu prétexte à les asservir. IN-nt-ètrc comprennent-ils déjà que ce titre fait ombrage aux Uomains, et se contentent-ils davance d'une honnête autonomie sous la direction des giands prêtres, comme à l'époque persane. Kt c'est bien en ell'et le régime qu'établit Pompée après avoir ])ris Jérusalem et le Temple (automne de 03 ap. J.-C). C'était la rétrocession des c<Hi<piéles. la perte de l'indépendance, la fin de la rovaulé nationale héréditaire, une organisation que Joscphe nomme d'un t<Mme bien pompéien « le régime aristocratique », installé par Cabiuius. l/historien allirine (piil l'ut reçu avec satisfaction (2).

C'est cependant vers celte même époque que furent composés le>. Psiiumes de Salomon, (puvre de haine contre les Asmonéens, de vengeance contre Pompée, mort sans honneur, d'espérance en le roi descendu de Davi.l. (jui doit relever la monarchie et faire régner Dieu par les .lu ils.

Josèphe a donc ignoré cette manifestation ou il l'a tenue pour négligeable.

Autant (|u'on peut conq)rendre la situation, elle se présente ainsi. Les Sadducéens, c'est-à-dire les grandes familles sacerdotales et l'aristocratie, demeuraient fidèles aux Asmonéens, soient qu'il> prissent le parti du i)lus habile, c'est-à-dire d'Antipater, agissant au nom d'Hyrcan, soit qu'ils s'attachassent à la fortune d'Aristobulc. Nous connaissons déjà les sentiments des Pharisiens. Le peuple ne pouvait que recevoir l'impulsion d'un des deux partis. Dans l'ordre politique, il penchait vers les Asmonéens qui paraissaient alors le dernier refuge des esj)érances nationales. Il était habitué, dans les choses religieuses, à suivre les Pharisiens, mais jusqu'alors la religion n'était ])as en cause. Or, les aspirations messianiques, même dans les Psaumes de Salomon, avaient encore conservé leur caractère religieux. On ne pouvait songer sérieusement à s'en servir dans la mêlée de> ambitions et des intérêts, tant (jue le i)eaple n'y verrait rien de phl^ que des luttes pour s'emparer du pouvoir. Une seule cause était digne que Dieu intervint par le miracle attendu, c'était la cause religieuse.

(1, Ant. XIV, tri, 2 : flirpiov ykp eîva: toî; Uosùt*. -Oj iiixiunÉvou nap' aOroT; (-)îovi uîtOaf. - /tîv, ôvxa; ô: toCto-j; à-oyovov; twv Upetuv el; â/./Yiv |i£TiY£'v à^yr,y xô eOvo; ;;r,Tr,<7ï'., Srw; /.a

(2) Hell. I. VIII, .'i : 'Aa[Jiiv(.>; ôk Tr,; i; évo; kr.:Y.^,%-t,i; IXî-jflîpuOÉvrc; to /oi-ov àpi-TTOxpaTia ôiwxo'jvto. Cf. .l»)/. .\IV, \. I.

■ I.E MESSIANISME EX ACTION I)"AIM{ES .lùSEIMIK. 1 j

ou même la cause nationale, à la condition (ju\'lle se conl'onilii avec la cause reliî^ieuse.

Il est donc vraisemblable que les Pharisiens s'abstinrent alors de remuer le peuple en faveur de leurs convictions messianiques, ou ({ue ce fut sans succès. Eux-mêmes se refroidirent et jugèrent que \o règne d'IIérode, à ses débuts, indiquait des desseins bien dillV-reuls (le la part de Dieu.

Tout fut extraordinaire dans l'avènement de cet honiinc, d'une naissance obscure, demi-juif, demi-étranger, et les conjonctures telles que les chefs relig-ieux du peuple, ceux qui faisaient l'opinion. y virent le doigt de Dieu. Josèphe insiste à plus d'une reprise sur la chance inespérée d'IIérode, sorti vainqueur des circonstances les mieux combinées pour amener sa perte (1).

Quelquefois son salut est fortuit au point de paraître miraculeux. A Jéricho le toit de la maison qui l'abritait s'écroule aussitôt apiès (ju'il est sorti (•2); des hommes armés qui auraient pu facilement le tuer ne songent qu'à prendre la fuite (3).

Ces réflexions n'émanent pas seulement du populaire. Les l'harisiens durent donner le ton, nous le savons expressément de PoUion et de Saméas, leurs principaux maîtres (4). A la vérité, ils ne pouvaient regarder Ilérode comme le Messie de Dieu, môme au sens où Cyrus l'avait été. Il était plutôt l'instrument de sa colère, mais un instrument quand même, que la soumission à la volonté divine obligeait à tolérer: c'est pour cela que Saméas, trahissant la cause des Asmonéens, avait conseillé d'ouvrir à Hérode les portes de Jérusalem (5).

11 est certain, cependant, que cette attitude contrariait les aspirations nationales. Le dernier des Asmonéens, Antigone, était doublement cher aux partisans de l'indépendance, comme descendant des rois de cette lignée, et comme ennemi-né des flomains, ayant été mis sur le trône par les Parthes. Hérode, avec son véritable génie politique et militaire, ne put en triompher que par l'apijui qu'Antoine, après les longues tergiversations de Sosius, se décida à lui accorder très effectivement. Même à travers le récit de Josèphe, qui reflète sur plus d'un point celui de Nicolas de Damas, courtisan d'Hérode et l'avocat

(1) AiiL XV, VI, 7.

(2; A)it. .XIV, XV, 11 : o)(7TE T^ivTa; -rf.TTîvTa- tov 'Hpo».v elva: 6îo?i),r„ [J.fvav ovtw xal 7:apâ5oÇov ôtaçuyôvTa xîvouvov.

(3) Ant. XIV, XV, 13 : ïv6a -/.y.': ■/•.■//ôyvo; a^Ti [j.i-y.'Jio; <juvÉ-£TE-/. ôv -/.x-à 0:oO rpovoiav otsqpyyE-

(4) Ant. XV, I, 1.

(5) Ant. XIV, IX, 4 : T:aç.ryzai -<.> or.jjLw c,é',OL<jH'. tbv 'Hpo»,v. zl-:.,-j ôir tx; aaaf.Tia; O'^ Sûvaffôai Siao'jY'ï^ aO-ôv.

12 II-: .Mi;^^iAMsMi; ii.\i'iii:s i.i;s i:(,i;i\ \i\> .mis iii-i.i.kmstiqi'KS.

(le sa famille, on sent peicer r.ittacluMiuut du jK'iiplc puui' la dynastie dos grands prùlrcs. Antoine lit lrap|)ei' de la hache Antigone, malgré la répngnanee des Komains .ï sévir contre ceux qui avaient porté la couronne, parce (pic c'était le seul moyen de décourager les Juifs (1). Ils ne se découragèrent pas encore tout à fait, et leurs sympathies se reportèrent sur le jeune Arislohule. (ju'IIérode, cédant à l'obsession de s.i helle-iiièrr Ale\;iiidr;i . nu re de ce jeune prince et de Mariamne, avait nommé i:ran(l prêtre, L(> tyran s'en olfensa; sous prétexte de jouer et de faire l'enfant avec sou beau-frère, il le fit noyer dans Il piscine de Jéricho [i>.

Kntre les Pharisiens ({ui regardaient peut-être le règne d'IIérode comme un stage préliminaire à la période messianique, comme un temps de préparation, d'expiation et de puritication, mais qui renonçaient du luoins à une action immédiate, et l'aristocratie engagée avec les Asnionéens, ou le peuple touché de leurs malheurs et sensible aux anciennes gloires, il n'y avait pas encore de place pour un parti messianiijue agissant. Si la cause religieuse paraissait liée à l'un des partis »mi lutte, c'était [)lut(')t à celui des rois nationaux. C'est dans ce sens (pie nous relevons à ce moment un léger indice de confiance dans une intervention surnaturelle de Dieu. Au moment où llérode et Sosius assiégeaient Jérusalem, les Juifs de l'intérieur de la ville " prophétisaient au sujet du temple et faisaient des vœux pour le peuple, convaincus que Dieu les délivrerait du danger » (3). iMais cette espérance vague, la même (jue du temps de Jérémie, ne se coh»re de rien de précis. Le salut de la ville c'eût été alors celui d'Antigone. Pollion etSaméas, les chefs des Pharisiens, faisaient des vœux pour Hérode. Personne ne songeait à demander le salut à un inconnu, 1 élu de Dieu pour la délivrance d'Israël.

Le régne d'IIérode (37 à i av. J.-C.) sembla d'abord donner satisfaction aux exigences légitimes de ceux qui faisaient passer avant tout la religion. Les coups du nouveau maitre frappaient l'aristocratie attachée ;l l'ancien régime. Quoi(jue les comparaisons de ce genre soient rarement utiles, ou peut rappeler ici les premières années du règne de .Napoléon III, boudé par les légitimistes, accueilli avec une ardente sympathie par les catholi((ues indifférents aux luttes des partis. Hérode s'exprimait alors comme un Judas Macchabée. Dans une grave circonstance, après un tremblement de terre affreux, battu par les Arabes, il

(2) Ant. -W, III, 3.

(3) Ant. .\IV, XVI, '.► : T:r//,Ào: te tTttfr.ii'.Çov Tiipi tô Upov xal no/.Àà 'nz' eùOu|Aia xoO orifioy «î*; pu<!o\Litvj Tûiv x'.vôvvcav aOiov; toû Oeoû (Niese).

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