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XVIII BIBLIOGRAPHIE

SKABAILLANOVI M. — Le temple mystérieux d’Ezéchiel (en russe), dans Les études de l'Académie ecclésiastique de Kiew (Trudy Kiewskoj Duchownoj Akademij), 1908, p. 519 à

SOARES T. S. — Ezekiel's temple, dans Biblical World, 1899, p. 93-103.

SULLEY H. — The temple of Ezekiel's prophecy, 1888.

TOUZARD J. — L'âme juive au temps des Perses, dans Revue biblique, 1918, p. 31-88.

Pendant longtemps la science biblique s’est peu occupée d’Ezéchiel. «Le monde savant, écrivait Reuss (1), surtout celui de PEglise protestante a négligé Ezéchiel». Ce prophète passait pour obscur (2) et peu original, pour quelqu'un qui a répété ce qui avait été dit avant lui. On s’intéressait à Isaïe et à Jérémie; Ezéchiel restait dans l'ombre. Mais la révolution que la théorie évolutionniste de Wellhausen a provoquée dans la conception de l’histoire religieuse du peuple juif attira d’une manière toute spéciale l'attention des biblistes sur le prophète des exilés (3). Depuis lors Ezéchiel est au premier plan des études relatives à la religion de l'Ancien Testament.

L'intérêt qu’on porte au fils de Buzi s’explique d’un côté par le fait qu’il a vécu à une époque de transition et qu’il y a joué un rôle prépondérant. D’après Cornill et beaucoup d’autres exégètes modernes, «aucune période peut-être de l’histoire d’Israël n’est d’une importance et d’une portée aussi grandes que le demi-siècle de lexil babylonien» (4). De tout temps il fut reconnu que le per-

(1) Geschichte der heiligen Schriften des Alten Testamentes,

# (2) Talmud, Sabbath, fol. 13b, et Hagiga, fol 13a, rapporte que le Rabbi Hanania ben Hiskia a brûlé trois cents cruches d'huile pendant les veilles consacrées à l’étude d’Ezéchiel. Saint Jérôme écrit dans l’avant-propos de son commentaire (P.L. t. XXV, col. 17). «Aggrediar Ezechiel prophatam, cuius difficultatem Hebraeorum probat traditio. Nam nisi quis apud eos aetatem sacerdotalis ministerii, id est, tricesimum annum impleverit, nec principia Geneseos, nec Canticum Canticorum, nec huius vo'uminis exordium et finem legere permittitur, ut ad perfectan scientiam.….. plenum humanae naturae tempus accedat.> Comp. l’aveu de Schleiermacher, cité par Herrmann, Kom., p. XII.

(3) Voir Cornill, Das Buch Ezechiel, p. 3.

(4) Geschichte des Volkes Israel, p. 153 (cité par E. Klamroth, Die jüdischen Exulanten in Babylonien, p. 1). Voir aussi

sonnage le plus marquant de cette époque fut Ezéchiel. Après avoir passé une bonne partie de. sa vie probablement comme prêtre à Jérusalem, il arriva avec les premiers déportés, ceux de l’année 597, en Babylonie, où, quatre ans plus tard, il fut appelé au ministère prophétique. Là, il avait été témoin de l’infidélité d'Israël envers Jahvé qui devait amener la catastrophe de l’année 586; ici il eut la tâche de consoler les exilés, de maintenir leur foi et de donner à leur vie religieuse une nouvelle orientation. Par son génie et son courage, Ezéchiel était de taille à remplir son devoir avec succès. Aussi Cornill n'hésite-t-il pas à écrire: «L'importance et l'influence de cet homme ne peuvent guère être estimées trop haut; il a donné l’impuision à tout le développement postérieur et en a posé le fondement théologique» (5). Smend va jusqu’à dire: «<Dominer le livre d’Ezéchiel, c’est dominer l’histoire d’Israël» (6).

Cependant beaucoup d’exégètes, tout en exaltant ainsi et avec raison l’influence d’Ezéchiel durant l’époque si critique de l’exil, la déprécient d’autre part. D’après eux, le fils de Buzi n’est plus un vrai prophète, mais seulement, comme s’exprime Wellhausen (7), «un prêtre revêtu du manteau prophétique». Ils le rendent responsable de deux innovations dans la vie religieuse d'Israël: la pratique du légalisme et les spéculations de l’apocalvptique.

À les entendre, cette époque vit naître la quatrième source du Pentateuque, le Code sacerdotal, avec ses multiples lois rituelles qui auraient donné aux pratiques religieuses une forme schématique et presque exclusivement extérieure au détriment de la vie intérieure, de l'âme de

Stade, Biblische Theologie, p. 275; Dürr, Die Stellung, p. 4, Wollen und Wirken, p. 25 sq.

(5) Der isnaelitische Prophetismus, p. 114.

(6) Der Prophet Ezcchiel, p. 8. Des jugements semblables se rencontrent aussi chez Wellhausen, Proleg., p. 420, d’après qui Ezechiel est «le chef des prophètes postérieurs», et chez Orth (cité par Wellhausen, tbidem), d’après qui le fils de Buzi est, à cause de quelques chapitres de son livre, «la clef de l’Ancien Testament».

(7) Proleg., p. 58 sq. Voir aussi Ed. Meyer, Die Entstehung des Judentums, p. 219; Gressmann, Der Messias, p. 124.

la religion. Le principal auteur de ce nouveau code serait précisément Ezéchiel. C’est lui surtout qui aurait introduit le formalisme et le pharisaisme dans le culte de Jahvé. Sous ce rapport on l’appelle le père du judaïsme.

Plutôt prêtre ritualiste qu’interprète spontané des desseins de Dieu, le fils de Buzi aurait, en outre, décrit l'avenir de son peuple tout autrement que ses prédécesseurs. Dans la littérature prophétique, il aurait inauguré un nouveau genre, le genre apocalyptique.

Pour ces deux raisons, les partisans de Wellhausen témoignent peu d’estime au fils de Buzi. Arndt, par exemple, a écrit à son sujet: «Bien qu’on reconnaisse de plus en plus l’importance d’Ezéchiel, notre sympathie pour lui diminue. Nous nous enthousiasmerons toujours pour un ÎIsaïe et un Jérémie, dans les prophéties desquels souffle un vent évangélique. Ce ton chaud et cordial manque à Ezéchiel; c’est pourquoi nos cœurs restent froids pendant la lecture de son livre qui ne nous ouvre pas les larges parvis du règne de Dieu ici-bas, mais qui dirige plutôt notre regard effrayé vers les champs déserts du judaïsme raidi par son légalisme lévitique» (8). Bref, Ezéchiel serait, comme Peloux s'exprime, «un homme au dogmatisme froid, abstrait, responsable de la réaction cléricale, qui marqua le retour de la captivitée» (9).

Les deux griefs allégués contre Ezéchiel sont l’un et l’autre dénués de tout fondement. Aussi plusieurs auteurs ont-ils déjà vivement repoussé le premier. La réaction qui se manifeste de plus en plus contre le système de Wellhausen en raison de son évolutionnisme et de l’ori-

(8) Die Stellung Ezechiels in der alttestamentlichen Prophetie, p. 6. Voir aussi Duhm, Die Theologie der Propheten, . 263: «(Dans Ezéchiel) nous nous trouvons déjà dans l'air du judaïsme et du Talmud... Ezéchiel a le mérite d’avoir transformé les idéales des prophètes en lois et dogmes et d’avoir détruit la religion jusque-là spirituelle, Jibre et morale» Voir aussi, Smend, Bertholet, Budde, Kautzsch et d’autres dont quelques citations sont reproduites dans Herzog, Die ethischen Anschauungen des Propheten Ezechiel, p. 2 sq. Sig

(9) Revue de théologie et des questions religieuses, 1902, p. 191-193. M. Elisée Peloux y parle d’ailleurs «des dénigreurs» d’'Ezéchiel.

gine exilienne (10) qu’il attribue aux lois rituelles du Pentateuque a ramené un grand nombre d’exégètes à une plus juste appréciation du caractère et de l’œuvre d’'Ezéchiel. Quelques-uns parmi eux ont rendu pleinement justice au fils de Buzi. L’un des premiers fut Gautier, qui dans son livre intitulé La mission du prophète Ezéchiel, 1891, a écrit, p. 54 sq.: «Notre prophète a été grandement méconnu et calomnié. Nous nous demandons... si dans ce procès de tendance intenté à Ezéchiel, afin de le proclamer sacerdotaliste, ritualiste, cérémonialiste, légaliste, on n’a pas été inconsciemment amené de le rendre responsable des fautes de la postérité. On a, croyons-nous, tiré parti contre lui, d’une façon injuste ou tout au moins très exagérée, d’un fait que nous ne songeons pas à contester, à savoir du fait qu'il a été le père spirituel de la communauté postexilique. Ezéchiel peut être le père de ce qu’il y a de bon dans ce long développement postérieur à l’exil, et non pas uniquement de ce qu’il y a de mauvais.» Heinisch, un des plus récents commentateurs, affirme: «Dire qu’'Ezéchiel est le père du judaïsme est un propos non justifié» (11).

La seconde thèse par contre, d’après laquelle Ezéchiel aurait introduit un nouveau genre dans la littérature prophétique et développé un messianisme différent de celui des prophètes antérieurs, est loin d’être abandonnée. Lajciak entre autres estime «que le prophète des exilés est le créateur de l’apocalyptique, on peut s’en convaincre si on l’étudie sans parti pris» (12). Un peu

(10) R. Kittel, l'historien et exégète connu, a dit ouvertement dans sa récente publication Gestalten und Gedanken in Israel, p. 346, que le système de Wellhausen, comme beaucoup d’autres hypothèses, appartiendra bientôt à l’histoire.

(11) Op. cit, p. 10. Cette opinion est partagée par Nickel, Grundriss der Einleitung, p. 198; Herzog, op. cit., p. 1 sq., 158 sq.; Klostermann, Ezechiel, ein Beitrag zu besserer Würdigung etc., loc. cit., p. 399 sq.; Dennefeld, Le messianisme, p. 121 sq. D’autres cependant, p. ex. Kraetzschmar, Das Buch Ezxechie!, p. VIII; Norbeck, Den messianska profetian hos Hesekiel, p. 67; Sellin, Der alttestamentliche Prophetismus, p. 77; Cornill, Der israelitische Prophetismus, p. 110; Steuernagel, Lehrbuch der Einleitung, p. 602; Kittel, Ceschichte des Volkes Israel, IN, 1, p. 180, persistent à le désigner comme auteur du légalisme.

(12) Ezéchiel, sa personne et son enseignement, p. 165.

plus loin (13) cet auteur affirme même qu’Ezéchiel «peut être considéré comme un écrivain apocalyptique au sens pléin ‘du mot. Son penchant pour l apocaly tique ne peut nüllement être considéré comme un élément ‘accessoire de ce qui constitue sa personnalité, mais il est en tout état de cause un trait essentiel de son âme. un élément constitutif de sa personnalité». J.A. Mesnard a écrit dans ce sens toute une brochure: Les tendances apocalyptiques chez le prophète Ezéchiel, étude des influences qui en ont déterminé le développement, 1909. Des auteurs catholiques eux-mêmes se croient obligés d’accepter et de soutenir cétte opinion. C’est ainsi que Dürr l’a approuvée et développée dans une étude assez étendue (14) et que tout récemment Peters a écrit: «Ezéchiel est le père de l’apocalyptique» (15). Avec plus de réserve Touzard prétend qu’on rencontre chez lui des traits, <qui bientôt se feront jour dans la littérature apocalyptique» (16). Très peu nombreux sont jusqu'ici ceux qui ne partagent pas cette manière de comprendre l’œuvre d’'Ezéchiel. Parmi eux il faut noïimer Heinisch (17), Sellin (18), Nickel (19) et Dennefeld (20). Ce dernier surtout s’est opposé énergiquement à cette nouvelle théorie et l’a réfutée brièvement dans ses principaux points.

Il'n’est; par conséquent, pas inutile d’entréprendre üne étude'détaillée du messianisme d’Ezéchiel. D’autant qu’elle se recommande encore pour d’autres raisons. Tout d’abord élle comble une lacune. Non pas que ce domaine soit de tous points inexploré jusqu’à présent. Au contraire, les recherches spéciales, qui se rapportent d'üné manière plus ou moins directe à notre sujet, sont

(14) Die Stellung etc.

(15) Unsere Bibel, 1929, Le 384. Voir aussi Cornely-Merk, Manuel d'introduction, t. Ï, 30, 3; Duhm, Theologie der Propheten, p. 259; Hitzig, Ez het: P- XIV; Sménd, Ueber jüdische Apokalyptik, loc. cit.; p. 246; Bertholet, Hesekiel, p:°188; Norbeck, op. cit: p. 17; ‘Steuernagel, Op. cit. p. 601 sq.

(16) L'âme juive au temps des Perses, loc. cit., p. 62.

(17) Op: cit, p. 14.

(18) Einleitung, p. 100.

(19) Grundriss der Eïinleitung, p. 198.

assez nombreuses. L. Gautier, par exemple, dans La mission du prophète Ezéchiel, 1891, a traité bien des questions qui entrent dans le cadre de la présente étude (21). En 1901, Olof Norbeck a publié un travail sur le messianisme d’Ezéchiel (22). Mais il se place trop au point de vue évolutionniste et, comme il a écrit en suédois, son étude n’est nulle part prise en considération. En 1904, K. Begrich a consacré un article à l’étude des oracles qui se rapportent à la conception d'Ezéchiel sur le Messie (25). J, Lajciak, dans sa thèse: Ezéchiel, sa personne et son enseignement, 1905, s’est également prononcé sur le messianisme d’Ezéchiel (24). Herrmann, dans ses Ezechielstudien, 1908, a été amené à s'expliquer brièvement sur le même sujet (25). Touzard, au cours de son étude sur L'âme juive au temps des Perses, a donné un aperçu assez vaste des prophéties du fils de Buzi (26). La dernière en date des études qui se rapportent d’une façon plus spéciale à notre matière, est celle de Dürr que nous avons déjà mentionnée.

Tous ces travaux, auxquels s’en ajoutent quelquesuns de second ordre (27), ne rendent pas le nôtre inutile; car aucun, à l'exception de celui de Norbeck, n’est

(21) Voir surtout les chapitres intitulés: Le temple d’'Ezéchiel,

P 118 sq.; La conversion et le salut, p. 261 sq.; Tyr, l'Egypte,

dom, p. 285 sq.; Gog et Magog, p. 310 sq.; La restauration d'Is-

raël, p. 319 sq.; Les perspectives messianiques, p. 367 sq. (22) Den messianska profetian hos Hesekiel, paru à Upsala.

L'étude de Norbeck comprend 72 pages. Les pages 3-9 con-

tiennent PA 1 L'étude même se divise en trois parties.

La première, p. 10-20, se rapporte à la personne et au livre d’'Eze-

chiel. La seconde partie, p. 21-46, traite des oracles messianiques

contenus dans les chap. 1-39; la troisième, p. 47-72, de ceux des

chapitres 40-48. Aux yeux de Norbeck, entre l'espérance messia-

nique des chapitres 1-39 et celle des chapitres 40-48 il y aurait

une telle différence qu’on ne pourrait guère parler d’un tableau

d'avenir d’Ezéchiel, mais de deux (voir p. 69).

(23) Das Messiasbild Ezechiels.

(24) P. 120 sq.

(26) Dans Revue biblique, 1918, p. 31-88.

(27) P. ex. M. Kamrath, Der messianische Teil der ezechie-

lischen Prophetie, loc. cit.; Bühmer, 750 und NI bei Ezéchüel, loc, cit.; voir dans la bibliographie les études relatives au messianisme,

une monographie sur le messianisme d’Ezéchiel et plus d’un invite à la discussion.

En second lieu, la conception qu’on se fait aujourd’hui de l’origine et de la composition de ce livre est bien différente de celle qu’on adoptait précédemment. Il n'y a pas encore longtemps, on ne connaissait point de problèmes littéraires par rapport au livre d'Ezéchiel. On le regardait non pas comme la reproduction d’oracles prononcés de vive voix, mais plutôt comme le produit immédiat d’un écrivain. En réalité le fils de Buzi n’aurait jamais été un homme d’action, un orateur haranguant la foule. «II n’y a pas, a dit Reuss, dans tout ce livre une seule page que nous devions supposer avoir été lue ou débitée publiquement. Ezéchiel n’a pas été orateur, il a été écrivain. Ce qu’il nous donne, ce sont des élucubrations littéraires, le produit d’un travail de cabinet, le fruit du recueillement et de la contemplation. Il faudrait fermer les yeux à l’évidence pour arriver à soutenir qu’il ait jamais eu à se mêler activement aux affaires, à sortir de sa retraite pour paraître sur la scène, où s’agitaient les passions et où se déroulaient les événements. La prophétie ne parle pas chez Ezéchiel par la bouche à l'oreille, mais à l’œil par le pinceau; l'esprit s’est fait chair, la rhétorique devint tableau» (28).

Une des raisons principales pour lesquelles on regardait Ezéchiel avant tout comme un écrivain était l’idée exagérée et fausse qu’on se faisait de la structure de son livre. On le regardait comme un ouvrage d’une seule venue et, dans ce genre, comme «un chef-d'œuvre des plus parfaits» (29). D’autres cependant soutenaient qu'Ezéchiel était à la fois écrivain et homme d’action. Gautier par exemple écrivait: «Les deux rôles de prophète et d'écrivain n'étant point incompatibles, Ezéchiel

(28) Les prophètes, t. II, p. 10. Voir aussi Segond, dans Encyclopédie des sciences religieuses, t. IV, p. 660; Knobel, Der Prophetismus der Hebräer, t. Il, p. 298 sq.; Kuenen, Historischkritische Einleitung, W, p. 294 sq.

(29) Cornill, Der Prophet Ezechiel, p. 4 (246), 38, 40. Comp. Trochon, Les prophètes, Ezéchiel, p. 4; Gautier, Introduction, t. 1, p. 425; Lajciak, op. cit., p. 160.

était à la fois l’un et l’autre »(30). A l’appui de cette opinion, ils faisaient valoir le fait que bien des chapitres contiennent des propos des exilés que le prophète prend comme point de départ de ses discours. Ce qui prouve que sa vie était plus mouvementée que son livre nous le ferait croire aujourd’hui. En second lieu, on observait que les actions symboliques, si fréquentes dans son livre, n'auraient point de sens, si le fils de Buzi n’avait pas déployé une activité publique. Enfin les indications chronologiques qui attribuent certains morceaux à des dates bien déterminées montrent qu'Ezéchiel était prédicateur.

Mais si le fils de Buzi. a été un orateur, comment concevoir la composition si parfaite de son livre? Smend (31) l’expliquait en supposant que le prophète a été d’abord exclusivement orateur. Seulement vers l’année 573, date indiquée en 40, 1, il se serait occupé de la composition de son livre qu’il aurait écrit «d’un seul jet». D’autres pourtant tenaient pour plus probable qu'il a fixé ses discours aussitôt après les avoir prononcés de vive voix. Un.moment donné, probablement à la date indiquée 40, i, Ezéchiel aurait transformé le recueil de ses notes en un livre composé d’après un plan méthodique (32).

Cette explication .de l’origine du livre d’Ezéchiel coupait cours à toute tentative de contester l’authenticité de n’importe quel passage. Cornill a pu écrire ces mots si caractéristiques pour la critique littéraire de son temps: «Si quelque livre de l'Ancien Testament porte sur le front le sceau de l'authenticité et nous est parvenu dans la forme dans laquelle il est sorti de la main de son auteur, c’est le livre d'Ezéchiel. Aucun autre n’est d’une unité aussi magnifiquement conçue et aussi fermement appliquée au plan une fois choisi, aucun autre ne montre au même degré, de la première lettre jusqu’à la dernière, la même main, le même esprit, la même individualité; il est d'autant plus regrettable que

(30) Introduction, t. I, p. 425.

(31) Der Prophet Ezechiel, p. XXI.

(32) Voir Cornill, Das Buch des Propheten Ezechiel, p. VI; Bühmer, Die prophetische Heilspredigt Ezechiels, loc. cit., p. 177, note 1, et p. 185, note 1; von Orelli, Das Buch Ezechiel, p. 8.

le téxte en soit fort corrompu. En face d’un tel livre, on ne peut que l’admettre en entier ou le rejeter en entier» (33). L’homogénéité absolue du livre a été indirectement confirmée par les rares critiques qui ont contesté au fils de Buzi l’origine de tout le livre (34). C’est pourquoi Gautier pouvait encore en 1914 écrire cette phrase significative: «Si, dans sa généralité, le livre d’Ezéchiel est d'Ezéchiel, il est de lui jusque dans les détails» (35).

Combien étrange devait paraître l'opinion de H. Winckler qui, en 1902, affirmait tout juste le contraire: «Il était clair pour moi depuis longtemps que le livre d’'Ezéchiel est le produit d’une combinaison d’éléments hétérogènes, comme Isaïe et Jérémie, et que d’un bout à l’autre la distinction des sources peut être faite souvent avec plus de facilité que dans ces deux derniers livres »(36). L'opinion lancée par ce critique ne passa pas inaperçue. D'autant que-Kraetzschmar (37), à la suite de D. H. Müller (38), avait déjà cru devoir s’opposer à l’opinion courante d’après laquelle Ezéchiel luimême est le premier et définitif rédacteur de son livre.

(33) Einleitung (3° et 4° édition), 1896, p. 176. Déjà en 1905, dans la cinquième et sixième édition de son Introduction, p. 196-198, il se voyait obligé de modifier son opinion.

(34). Zunz, Die gottesdienstlichen Vorträge der Juden, p. 157- 162, Bibelkritisches, loc. cit, p 676-681, 688, suivi par Geiger, a reculé la composition du livre d’Ezéchiel jusqu'aux années 440-400. Seinecke, Geschichte des Volkes Israel, t. I, p. 138, et surtout t. II, p. 1-20, a placé le livre en 164-163. L'opinion de ces critiques a été réfutée par Kuenen, op. cit., t. IT, p. 293; Toy, Encyclopaedia biblica, 1901, t. IT, col. 1460. Voir Bigot, Ezéchiel, loc. cit, col. 2035; Gautier, Introduction, t. I, p. 452 sq.

Rares aussi sont les auteurs qui, dans le passé, ont contesté à Ezéchiel l’une ou l’autre partie du livre. Aïnsi en 1798 un anonyme anglais, suivi par Gabler (1799), mettait en doute l’authenticité des chapitres 25-32, 35, 36, 38-39. Oeder et Vogel (1771) par contre rejetaient les chapitres 40-48. Mais les objections de ces critiques furent aussitôt réfutées. Il était d’ailleurs d’autant plus facile de les réfuter que des critiques tels que Ewald, de Wette, Reuss, Gesenius admettarent l’authenticité du livre d’Ezéchiel dans toutes ses parties. Voir Trochon, op. cit., p. 7 sq.

(35) Introduction, t. I, p. 452.

(36) Altorientalische Forschungen, 1902, p. 135 et note 1 (cité par Bigot, loc cit.). Voir aussi Herrmann, Ezechielstudien,

4, (37) Das Buch Ezechiel, 1900.

(38) Ezechielstudien, t. I, 1895.

D’après lui, au contraire, ce livre serait le produit d'un travail rédactionnel plus compliqué qu’on ne ladmettait. À l’entendre, on ne pourrait pas attribuer tout ce travail au prophète lui-même pour cette raison que la structure du livre n’était pas aussi harmonieuse ni aussi parfaite qu’on se plaisait à le dire; partout on découvrirait des liaisons maladroites, des ruptures brusques, des élargissements et des appendices, des répétitions et surtout des doublets. Ces constatations ont amené Kraetzschmar à supposer que le livre actuel est le produit d’une fusion de recensions parallèles du texte, fusion qui serait due à un rédacteur plus tardif (39). Cet auteur ne regardait pourtant comme inauthentique que 3, 16b-21 (40). L'opinion de Kraetzschmar fut adoptée par Steuernagel, qui la modifia sur plusieurs points (41). En particulier, il observait que le travail du rédacteur avait provoqué quelques changements dans la forme primitive du livre. Pour cette raison, le livre actuel ne pourrait pas être considéré comme tout à fait identique à celui qui sortit de la main d’'Ezéchiel. Cependant ce critique affirme expressément que tous les morceaux, sauf quelques rares exceptions, remontent aux notes écrites par Ezéchiel lui-même (42).

Récemment trois nouveaux commentaires d'Ezéchiel ont paru dus à Rothstein (1922), Heinisch (1923), Herrmann (1924). Les trois auteurs ont repris sur ce livre le travail minutieux de la critique littéraire. Tout en étant en désaccord sur plusieurs détails, en particulier sur la date de maints oracles, ils sont unanimes à reconnaître l’authencité de la majeure partie des textes. Le dernier en date a écrit: «Somme toute il faut dire que, dans une large mesure, le livre doit être pris pour la

(39) Voir op. cüt., p. XII.

(40) Zbidem, p. XIV.

(41) Edzard Kreipe, Das litterarische Problem des Buches Ezechiel, 1913, a attaqué la position de Kraetzschmar en montrant (voir p. 4-8, 49-51) la faiblesse de sa solution. Il conclut en citant Cornill, Jewish Enclyclopedia, t. V, p. 318a; «That the book consists of two divergent versions compiled by an editor, a hypothesis recently advenced by Kraetzschmar, has yet to be demonstrated.»

(42) Op. cit, p. 595 sq.

collection de ce qu’'Ezéchiel a fixé par écrit et qu’Ezéchiel a personnellement fait cette collection» (43).

Ces trois commentaires ne sont pas les seuls travaux d'ordre critique entrepris au cours de la dernière dizaine d’années au sujet du livre d’Ezéchiel. Bientôt après le volume de Herrmann, parut une étude de G. Hôlscher, intitulée Hesekiel, der Dichter und das Buch, 1924. Tenant pour insuffisante la critique faite jusqu'ici, l’auteur reprend l’opinion de Winckler pour se livrer à une critique excessivement radicale et négative des oracles attribués au fils de Buzi. D’après lui, l'écrit qui les renferme serait un ouvrage pseudépigraphe, composé d'éléments hétérogènes qui proviennent de différents auteurs et de différentes époques. La part qui en reviendrait à Ezéchiel serait minime. En particulier, tout ce qui est écrit en prose et tout ce qui se rapporte à la restauration et à l’avenir messianique d’Israël serait inauthentique. Seules quelques rares poésies devraient être attribuées au fils de Buzi. La plupart des discours réunis dans le livre actuel seraient composés par des rédacteurs postérieurs à Ezéchiel. Le livre qui porte son nom aurait reçu sa forme actuelle seulement au v° siècle. Il serait un écrit polémique, lancé sous le nom du fils de Buzi par le sacerdoce sadokite (44).

La critique destructive de Hôlscher, qui est le pendant de celle qui fut entreprise en 1901 par B. Duhm sur Jérémie (45), a provoqué la plus vive contradiction de la part de beaucoup d’exégètes, par exemple de Sellin (46), Kittel (47), Dennefeld (48). W. Kessler a pu-

(43) Kom., p. XXXIV (cité par Dennefeld, op. cit., p. 115); comp. Ezechielstudien, p. 4, 7, 61-63. Pour les morceaux que Herrmann considère actuellement comme inautheéntiques, voir Kom., p. XXVIL, I, 16; XXIX, II, 5; XXX, III, 6, XXXIII, IV, 10.

(44) Voir p. 1-6; 26-34; 40-42.

(45) Das Buch Jeremia erklärt. En 1903 Duhm publia Das Buch Jeremia in den Versmassen der Urschrift übersetzt. Comp. la critique que fait de ces travaux Condamin, Le livre de Jérémie, 1920, . 1 sq.

(46) Einleitung, p. 101.

(47) Geschichte des Volkes Israel, IL, 1, p. 152, 154, 166.

(48) Op. cit., p. 115.

blié une brochure spéciale pour la réfuter (49) et S. Sprank, dans son étude sur Ez. cc. 1 et 10 et 8, parue Îa même année que celle de Kessler, a également démontré combien peu elle est fondée (50). Dennefeld a eu raison d'écrire le verdict suivant: «G. Hôlscher n’aurait pas eu besoin de relever dans son introduction que l’analyse qu’il entreprend, en vue de séparer les parties authentiques des morceaux secondaires, n’est pas toujours juste., Sa critique est tellement subjective et radicale qu’on peut prouver par elle tout ce qu’on veut. Il n’est pas. donc nécessaire d’en tenir compte »(51). Il est d’autant plus nécessaire de prendre en considération les résultats de la critique modérée de Pothstein, Heinisch, Herrmann et de mettre au point sous ce rapport l’étude du messianisme d’Ezéchiel.

__ Comme dans toute la littérature prophétique, Île messianisme aura ici un double sens. Au sens large, nous entendons par idées messianiques toute conception qui a pour objet «l’attente d’un nouvel état de choses réalisé sur la terre et nettement différent de l’ordre actuel,” qui consistera du côté de Dieu dans une manifestation de Jahvé, suivi de l’établissement définitif de son règne, du côté de l’homme dans un attachement fidèle au Très-Haut, dans une sainteté parfaite et dans ün grand bonheur. Cette ère nouvelle se réalisera par l’achèvement de la théocratie d'Israël, de sorte que le peuple juif en bénéficiera en premier lieu, les autres nations seulement par son intermédiaire et sous son hégémonie». (52). Parmi ces conceptions, célles' qui visént «un roi idéal, le Messie, qui doit gouverner le monde en substitut visible de Dieu» (53), sont les idées proprement, messianiques. Lorsque le messianisme concerne l’état définitif dans lequel doit se trouver Israël et le

… .(49) Die. innere Einheitlichkeit des Buches Ezechiel, 1926. Voir.p. 93.(conclusion), 24,.27, 34.

(50) S. Sprank et K. Wiese, Studien zu Ezechiel . und dem Buch der Richter, S. Sprank, Ezechielstudien, p. V et VI.

(51). 1bidem.

(52) Dennefeld, op. cit. p. 8.

(53) Ibidem, p. 9.

monde, c’est-à-dire la fin des temps, il fait partie de l’eschatologie. Il représente l’eschatologie terrestre par opposition à l’eschatologie ultra-terrestre. C’est dans ce sens que nous ferons entrer les idées messianiques aux idées eschatologiques.

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Qu'il nous soit permis de remplir ici le plus agréable des devoirs en offrant, malgré ses imperfections, ce travail à tous les maîtres de la Faculté de théologie catholique de Strasbourg en hommage de reconnaissance pour les leçons dont nous avons bénéficié pendant quatre ans. Nous tenons à remercier tout spécialement MM. les professeurs Colon et Rivière, dont les directions nous furent si profitables, et surtout M. le professeur Dennefeld, qui nous a initié aux langues orientales et à l’exégèse de l'Ancien Testament et dont les encouragements et les conseils nous ont permis de mener ce travail à bonne fin.

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