CHAPITRE PREMIER
ang six AVANT LA CHUTE DE JÉRUSALEM (586)
Quand on lit le livre d'Ezéchiel, on constate sans difficulté une grande différence pour le contenu et le ton entre les oracles qui datent du temps qui précéda la destruction de Jérusalem et ceux qui la suivirent. Les premiers se rencontrent dans la première moitié du recueil, chapitres 1-24. Les promesses, donc les prophéties messiäniques y sont très rares. La menace, l’accusation furent longtemps le thème habituel du prophète; il ne se lassa pas d’annoncer la chute prochaine et inévitable de la ville et du royaume (1). À première vue, ce fait est étonnant chez un prophète vivant au milieu des malheureux exilés qui avaient tant besoin de consolation. Mais il faut savoir que les incriminations et les avertissements visaient en premier lieu les Juifs restés encore en Palestine qui, malgré la première déportation, se montraient toujours très impénitents et que les exilés eux-mêmes n'étaient pas, en général, animés d’un esprit parfait, de sorte que l'attitude sévère d’Ezéchiel s’explique suffisamment. En effet, les exilés se laissaient presque autant que les Hiérosolymitains emporter par une conviction inébranlable que Dieu ne permettrait pas la ruine de l'Etat théocratique et par une confiance presque superstitieuse dans le Temple saint qui ne pourrait jamais s’écrouler. Séduits, en outre, par de faux prophètes, ils espéraient revenir bientôt dans leur pa-
(1) Voir par exemple 5, 1—2, 12—17; 6, 11—14; 7, 14—16; 15; 21, 8— 9; 24, 1—14.
trie. En relevant sans détour les crimes qui rendaient inévitable la ruine du royaume, üe Ja ville sainte et du temple, il voulait d’abord faire cesser cet aveuglement et cette obstination, qui empêchaient une conversion sincère.
Comme pour cette raison, durant les premières années de son ministère, le fils de Buzi fut surtout un prophète de calamité, il ne faut pas s'attendre à trouver beaucoup de promesses consolantes dans ses discours prononcés par lui avant 586. D’autre part, il n’est nullement vraisemblable qu’elles y manquent complètement, comme l’a prétendu, entre autres, Kraetzschmar (2). Car les prédécesseurs d’Ezéchiel avaient si souvent montré des perspectives de salut que celui-ci ne pouvait pas si longtemps les écarter complètement. D’autant que, dès le commencement, il y avait autour de lui un certain nombre d’auditeurs dociles et repentants qui méritaient d’être consolés et réconfortés. Aussi une critique saine doit-elle reporter avant la chute de Jérusalem les quelques prophéties messianiques qui se lisent dans la première partie du livre et une exégèse judicieuse en apprécie facilement la valeur.
Î. — La fin de l'exil: 4, 4-8.
Au nombre restreint des prophéties qui visent au delà de la catastrophe un temps meilleur, appartient déjà l’oracle 4, 4-8. Il fait partie du récit de plusieurs . actions symboliques par lesquelles Ezéchiel voulut faire connaître d’une façon frappante la ruine prochaine de Jérusalem, 4, 1-5, 17. Dans ce but, il représenta le siège de la capitale avec ses angoisses et ses peines, l’issue de ce siège et finalement le sort du reste qui survivra au cataclysme et qui ira en exil.
À cette occasion il donna dans 4, 4-8 une indication précise sur la durée de l’exil. Et comme la fin de l’éxil était regardée par les prophètes comme coïncidant avec l’ouverture de l’époque messianique, ce passage appartient à la perspective messianique.
Le prophète y raconte qu’il reçut l’ordre de se coucher, d’après le texte hébreu, pendant 390 jours, d’après le texte grec, seulement pendant 190 jours, sur le côté gauche et pendant 40 jours sur le côté droit, pour représenter successivement le ph d'Israël et de Juda.
Pour comprendre cet acte symbolique, il faut en premier lieu savoir ce que signifie le terme 7Y . Deux sens sont possibles, celui de péché et celui de peine méritée. par le péché. Autrefois surtout, beaucoup d’exégètes (3) ont choisi le premier; mais au moins autant d'auteurs anciens et presque tous les modernes préfèrent avec raison le second. En effet, il serait difficile de comprendre pourquoi le péché, c’est-à-dire l’état de révolte contre Jahvé, qui chez Israël n’a pas duré aussi longtemps que chez Juda, aurait été symbolisé pour celuilà par une époque plus longue que pour celui-ci. Par contre, le temps pendant lequel les deux auront à porter les suites de leur infidélité peut plus facilement être conçu d’une façon aussi différente, bien que 16,51 (comp. aussi 23, 11) il soit dit que le crime de Juda est deux fois plus grand que celui d'Israël. Ezéchiel devait donc
(3) Voir les noms chez Knabenbauer, Commentarius in Ezechielem prophetam, p. 59, 60.
représentér l’époque pendant laquelle Israël et Juda auront à porter le châtiment de leurs crimes, c’est-à-dire à les expier (4). NS
Ce qui rend cet acte si surprenant, c’est l’indication de chiffres tout à fait précis. Etendu par terre pendant 390 ou 190 jours d’abord, pendant 40 jours ensuite, le prophète doit indiquer les années pendant lesquelles Samarie et Jérusalem expieront leur infidélité (5). De cette façon Ezéchiel doit présager la durée de l’époque pendant laquelle Jahvé punira son peuple, c’est-à-dire la durée de l'exil. La portée de cette action symbolique est donc absolument la même que celle de l’annonce de Jérémie 25, 11, savoir que les Israélites «seront asservis soixant-dix ans». Aussi cet oracle est-il précieux pour élucider les indications de chiffres chez Ezéchiel. Jérémie prenait comme point de départ la date de la bataille de Karkémish (605) et il voulait dire que les Judéens seront en servitude à peu près pendant la durée d’une vie d’homme: 70 est un chiffre rond (6). Il faut comprendre d’une manière analogue les 40 ans qu’'Ezéchiel prévoit pour le temps de l’expiation de Juda. Comme la date qu’il prend pour point de départ est sensiblement plus récente et que le chiffre 40 n’est pas non plus un chiffre exact, il fait à peu près la même prédiction que Jérémie. Il est surprenant que les deux prophètes, bien que la situation politique les invitât à supposer une durée très longue de la puissance babylonienne, prédisent une durée relativement
(4) Il va sans dire qu’'Ezéchiel, par lattitude qu'il avait à prendre, n’avait pas à fournir une expiation réelle du péché d'Israël et de Juda, comme le suppose F. Vigouroux, Manuel biblique, t. 11, p. 736, La Sainte Bible Polyglotte, t. VI, 1906, p. 19, mais qu'il devait seulement la symboliser. Voir Buzy, Les symboles de l'Ancien Testament, p. 229, note 1.
(5) Moins importante que cette indication des chiffres est celle des côtés gauche et droit sur lesquels Ezéchiel doit se coucher. Celle-ci s'explique du reste sans difficulté: le Juif s’orientait en regardant vers le Levant (voir 16, 46). Dans cette position il avait à sa droite le Sud, à sa gauche le Nord. Or Juda était le royaume méridional, Israël le royaume septentrional. Il était donc tout naturel qu'Ezéchiel, couché sur le côté droit, figurât Juda, couché sur le côté gauche, Israël.
(6) Voir Condamin, Le livre de Jérémie, p. 197; Kônig, Die messianischen Weissagungen, p. 33, et Norbeck, op. cit., p. 22.
courte de l’exil de Juda, fait dont la meilleure explication est donnée par la révélation divine (7).
Il n’est pas aussi aisé d'expliquer le chiffre par lequel Ezéchiel détermine l’exil des dix tribus du Nord. Car il y a en premier lieu la grande difficulté que l'indication du chiffre n’est pas la même dans les différents textes. En hébreu ainsi que dans les versions d’Aquila, de Symmaque et de Théodotion on lit 390, dans la version des Septante 190 (8).
De tout temps les exégètes se sont dem'andé lequel des deux nombres il fallait préférer. Aujourd’hui encore ils ne s’entendent pas là-dessus. Cependant l'accord se fait de plus en plus sur un point. On admet communément que la fin de la période qui correspond, soit au premier, soit au second chiffre, coïncide avec le terme qu'Ezéchiel prévoit pour l’exil de Juda. En effet, au chapitre 37 le prophète mentionne Juda et Israël comme formant immédiatement après le retour de l’exil un seul royaume. Le terminus ad quem étant donc le même pour la période de 390 ans que pour la période de 190 ans, il faut préférer celui des deux chiffres qui fournit le terminus a quo le plus naturel. Or, le commencement de l'exil d'Israël est l’année de la destruction de Samarie (722). De cette date jusqu’à la fin de l’exil (538) il y a 184 ans. Il s’ensuit que le chiffre 190, qui est naturellement lui aussi un chiffre rond, est celui qui correspond le mieux à l’idée qu'Ezéchiel a pu se faire de l'exil des tribus du Nord et qu’il doit donc être regardé comme chiffre original.
Une nouvelle solution de la difficulté soulevée par la différence des chiffres a été proposée par le dernier
(7) Voir Heinisch, op. cit. p. 43, et Condamin, op. cit. +197, £ (8) Quelques rares manuscrits contiennent 150. Mais le chiffre n’est guère primitif. On l’a sans doute dérivé de 190, chiffre qu’on prenait pour chiffre total de la durée de lexil commun et dont on déduisait 40 ans: durée de l'exil de Juda. Parmi les commentateurs modernes, il n’y a que Bertholet, Das Buch Hesekiel, p. 25, et Kraetzschmar, op. cit., p. 47, à préférer, à la suite de Théodoret, P. G. t. LXXXI, col. 856, le chiffre 150. Voir Buzy, op. cit., p. 228.
commentateur d’Ezéchiel, Herrmann (9). Il la tente en prenant, comme il dit, p. 35, le problème par un autre bout. Son point de départ est la constatation de plusieurs
faits. Tout d’abord il relève que l’expression Gamma employée en 4, 4-8, a là une autre signification qu’en 4, 1-3. Ici, l'expression désigne Juda, comme d’ailleurs dans le reste du livre (10), là par contre, elle signifie les dix tribus du Nord. Ensuite l’apparition inattendue d'Israël à côté de Juda dans 4,4-8 montrerait que ce passage a dû primitivement se trouver dans la proximité du chapitre 37, qui date d’après 586 et dans lequel le salut commun de Juda et d’Israël est largement décrit, de sorte que le morceau 4,4-8 appartient à une époque bien postérieure à celle que fait supposer sa place actuelle. En troisième lieu, le verset 9b prouverait que le passage 4, 4-6 n’est pas conservé sous sa forme originale. D’après ce verset, qui fait partie du récit d’un autre acte symbolique, il serait pour Ezéchiel question de se coucher seulement pendant 390 (ou 190) jours et uniquement sur un côté. Enfin le verset 6 lui-même étonnerait, parce qu’il répète d’une manière prolixe et nouvelle l’ordre de se coucher, contenu au verset 4 et qui rendrait son authenticité suspecte.
Toutes ces considérations amènent Herrmann à supposer que le texte primitif de 4, 4-6 ne comprenait que les versets 4 et 5 et qu’en plus au verset 4 il faudrait regarder le mot «gauche> comme ajouté après coup, c’est-à-dire à prétendre que le prophète a dû se coucher pendant 390 ou 190 jours «sur son côté», mais non pendant 40 jours de plus, et qu'il a dû symboliser exclusivement le 719 de Juda, désigné sous le nom d'Israël, et non pas, en outre, celui des dix tribus. En ce qui concerne le choix entre les deux sens de 71) et les deux chiffres, Herrmann préfère le sens de péché et le grand chiffre du texte hébreu. Ezéchiel n’aurait donc pas reçu l’ordre de symboliser la durée de l'exil, mais la longue époque de la révolte d'Israël.
(9) Kom., p. 35 sq.
(10) Par exemple 4, 13; 5, 4.
Par cette manière d’arranger et d'interpréter le texte de 4, 4-8, Herrmann veut en même temps résoudre l’énigme si souvent discutée (11) du chapitre 4, où deux genres de symboles sont mêlés, savoir celui du siège et celui de l’exil. Le symbole de l’exil aurait été introduit après coup, peut-être par Ezéchiel lui-même (12).
Que penser de cette hypothèse? D'abord il n’est pas tellement surprenant que, dans 4, 4 l'expression: maison d'Israël serve à désigner Israël, tandis que, au verset précédent et d’ailleurs habituellement dans le livre, elle désigne Juda. Car les prophètes désignent souvent (13) les dix tribus du Nord par le terme Israël, surtout quand ils parlent simultanément de Juda et du peuple de Samarie, On comprend donc aisément qu’'Ezéchiel emploie Israël d’abord dans un sens large et ensuite dans un sens plus restreint, d'autant plus que toute équivoque était exclue. Il n’est pas non plus étonnant qu’à côté de Juda, dès le commencement de son ministère(14), Ezéchiel mentionne aussi Israël. Car tous les prophètes sont unanimes à relever qu’au temps messianique les tribus du Nord se joindront à celles du Sud et qu’ensemble elles obtiendront le salut. Il n’est donc aucunement nécessaire de rapprocher chronologiquement notre passage du chapitre 37. D’autant moins qu’il est difficile d’expliquer pourquoi il aurait été séparé de l’ensemble des prophéties d’après la chute et enclavé dans le chapitre 4 pour en rendre le symbolisme si enchevêtré. En ce qui concerne ensuite le verset 9b, il faut avouer qu’il ne cadre pas avec le verset 6; mais, comme le désaccord résulte uniquement du chiffre 390 (190), le plus simple est de le regarder avec Heinisch (15) comme ajouté après coup. Il n’est pas nécessaire de prendre, avec Rothstein,
(11) Voir Buzy, op. cil., p. 181 sq.
(12) Kom., p. XXV, 2.
(13) Voir Osée 5, 1; Amos 5, 1; Michée 1, 5; Jérémie 3, 21. (14) Voir Ez. 20, 40.
(15) Voir sa traduction dans op. cit, p. 45.
Buzy (16) et autrefois Herrmann lui-même (17), tout le verset pour secondaire et encore moins d’éliminer avec Herrmann le verset 6. D’autant que l’autre argument que ce dernier fait valoir contre l’authenticité de ce verset, savoir la répétition de l’ordre de se coucher déjà donné au verset 4, n’est aucunement valable.
En définitive, la manière dont Herrmann veut ainsi déméêler le mélange des deux genres de symbole n’est ni heureuse ni nécessaire. À ce sujet, Toy a très bien écrit <qu’en somme il ne faut pas être choqué outre mesure de ce mélange, car le prophète lui-même semble l'avoir voulu» (18). Certes, Ezéchiel aurait été plus clair en séparant nettement les deux symboles; mais il ne faut pas oublier que <le prophète, comme le remarque à juste titre Buzy, apercevait souvent deux choses à la fois, et il n’est pas rare qu’un symbolisme se complique chez lui par la superposition d’un autre symbolisme. Pris séparément, ces deux symboles seraient très simples; mèêlés, entrelacés, presque fondus ensemble, ils vont parfois jusqu’à paraître inextricables» (19). Du reste, précisément l’entrelacement des deux symbolismes dans le chapitre 4 n’est pas trop choquant et s’explique par leur affinité. Les misères du siège inaugurent celles de l’exil et le prophète qui symbolisait le siège se trouvait déjà en exil. Buzy a relevé de la façon suivante la facilité avec laquelle le prophète a réuni les deux actes symboliques: «Au chapitre 4, Ezéchiel doit rester couché sur le côté pour symboliser le châtiment d'Israël et de Juda, mais il doit simultanément, par la fixité de son regard et l’attitude menaçante de son bras, jouer le rôle d’assiégeant de la brique symbolique» (20).
(16) pe cil., p. 187.
(17) Ezechielstudien, p. 11.
(18) The book of the prophet Erekiel, 1899, p. 47, cité par
Buzy, op. cil., p. 183: it seems lo by the Prophet's purpose to combine the two.
(19) Zbidem, p. 26.
(20) Zbidem, p. 26 sq.
Il n’y a donc aucune raison ni de tronquer ni de transplanter le texte de 4, 4-8. Il prouve que, dès le commencement, Ezéchiel a été non seulement prophète de calamité mais aussi prophète de salut en prédisant la fin de l'exil (21).
(21) Il n’est pas nécessaire de tenir compte de Hôlscher, Hesekiel, der Dichter, p. 61 sq. qui déclare tout simplement inauthentique le symbole de l'exil et qui prétend qu’il est impossible d’exécuter l’action décrite en 4, 4—8. On peut soutenir qu’'Ezéchiel l’a réellement exécutée sans qu’il ait besoin d’admettre la théorie de Klostermann, Ezechiel, ein Beitrag zur besseren (Würdigung seiner Person und seiner Schrift, loc. cit. sur la prétendue catalepsie d’Ezéchiel. Voir Condamin, Prophétisme israélite, loc. cit., col. 412 sq.; Gautier, La mission, p. 56 sq.; Norbeck, op. cit., p. 13, note 1; Dürr, Die Stellung, p. 32 sq.; Dickhoff Dr. med. Der Prophet Ezechiel, loc. cit. p. 205; Buzy,
CE TD 19; 13, 16, 159—177, 224-226; Kittel, Geschichte,
Op.
HI, 1, p. 151 sq, 157.