‹ Le Messie d'après les prophètesChapitre 1 sur 10 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Un des groupes les plus considérables dans l'histoire religieuse du monde, et l'on peut dire aussi dans l'histoire morale et littéraire, ce sont les prophètes hébreux. Leurs écrits, outre les Psaumes et le livre de Job, font toute la beauté de la littérature hébraïque. On ne saurait dire s'ils furent des poètes, des orateurs, des politiques; ils furent tout cela en même temps. Tribuns et prédicateurs, conseillers des rois, instituteurs du peuple, apôtres de Jéhovah, défenseurs des coutumes nationales contre l'envahissement des mœurs et des superstitions étrangères, ministres et réformateurs de la religion, parfois en lutte ouverte avec les prêtres, les princes et les magistrats; parfois fustigeant de leurs sanglants reproches les masses populaires, ils ont occupé au milieu des leurs une place dont les autres nations ne nous offrent aucun exemple. Eschyle et Démosthène, Pindare et Socrale, G. Gracchus et Gaton, saint Paul, saint Ambroise, saint Bernard, Savonarole, Luther et quelques autres génies, puissants par la parole ou l'action, en reproduisent vaguement quelques traits épars. S'ils n'exercèrent qu'une faible in- ^uence sur leurs contemporains, plus accessibles aux entraînements de la mode qu'à la voix sévère des prophètes, ils n'en furent pas moins, dans la suite, par le souvenir de leurs paroles et par leurs écrits, les fondateurs ou les restaurateurs de la piété Israélite. G'est grâce à eux que leur peuple a été une des plus vives lus. 1

mières du monde. C'est eux qui furent les vrais préparateurs du christianisme. Jésus aimait à méditer et à expliquer leurs livres. La prédication apostolique est pleine d'idées et d'images qui leur sont empruntées. Ils ont répandu à flots sur la chrétienté des trésors d'éloquence et de poésie. Ils ont inspiré tous les grands orateurs de l'Église, les Pères, les moines errants du moyen âge, les réformateurs, les Puritains et les Camisards, Bossuet, Whitefield et Parker.

Malgré cette notoriété éclatante, les prophètes sont mal connus. On confond leur doctrine avec celle des apôtres et des théologiens. On les voit, non tels qu'ils ont été, mais tels que la tradition les représente. Il est un point surtout, le centre et le nœud de leur enseignement, que d'épaisses ténèbres recouvrent: ce sont leurs idées sur l'âge messianique, sur le Messie et sur son œuvre. Non pas qu'ils n'aient clairement et assez longuement développé leur pensée à cet égard ; mais on n'a pas cherché à la connaître. On s'est contenté d'extraire de leurs écrits des oracles détachés, des mots, des versets, pour en composer une description prophétique, une préfiguration des événements de la vie de Jésus-Christ et de l'histoire de son Église. On s'est jeté en pleine allégorie; on a vu partout des tjpes; on a détourné de leur sens les expressions les plus simples pour y lire des prédictions biographiques ou les dogmes de l'Église. Ce procédé était certainement conforme aux habitudes d'esprit qui ont régné pendant tant de siècles; mais il ne pouvait être qu'une source d'erreur et d'obscurité. Aujourd'hui qu'on a plus de souci de la vérité historique, d'autres méthodes doivent prévaloir. Pour avoir une idée nette et précise de la doctrine

messianique des prophètes, voici ce que nous avons fait: nous avons pris chacun d'eux selon son rang chronologique, et nous l'avons interrogé, en dehors de toute prévention et de tout parti pris; dans ce but, il fallut les traduire complétenient et à nouveau. Après avoir recueilli tour à tour les réponses de chacun, nous les avons rapprochées et comparées; nous en avons constaté les ressemblances et les différences; nous avons cherché dans les événements du temps l'explication des unes et des autres, et nous avons exposé simplement ce que nous avions loyalement découvert. Il se peut que nos résultats ne soient pas irréprochables, mais notre méthode est bonne. C'est la seule que des hommes de sens suivent désormais en ces matières.

L'ordre chronologique n'est pas celui dans lequel les prophètes ont été rangés par les rabbins qui ont recueilli leurs oeuvres. Elles sont pêle-mêle; c'est la taille, et non l'âge des livres qui a déterminé leur position : les trois plus gros précèdent, les autres suivent un peu au hasard. Il y a cependant comme un essai de chronologie dans la série des petits prophètes, ainsi appelés parce que leurs écrits sont moins volumineux. En tout cas, rien de plus naturel que de chercher à rétablir l'ordre véritable, dût-on changer la disposition adoptée par les rabbins. D'ailleurs la plupart des prophètes indiquent eux-mêmes sous quels règnes ils ont vécu; lorS' que ces indications (soit de leur main, soit d'une main étrangère) sont absentes, le contenu des écrits met facilement sur la voie. Ainsi, qu'un prophète ne connaisse à son peuple d'autres ennemis que Tyr et Sidon, les Philistins et l'Egypte, il est tout simple d'en conclure qu'il précède les grandes invasions assyriennes et chai-

déennes; qu'un autre exalte les victoires de Cyrus et qu'il en tire des sujets de joie et d'espérance, on reconnaît aussitôt qu'il vit à la fin de l'exil; qu'un autre nous parle du temple reconstruit, qu'il condamne tout ensemble les mariages avec les femmes étrangères et les divorces trop facilement consentis, ce sont là des traits, entre plusieurs autres, qui annoncent l'époque d'Esdras et de Néhémie. C'est en s'appuyant sur les principes les plus élémentaires de la critique qu'on est parvenu à établir la date approximative de chaque prophète.

Comme les rabbins avaient mêlé les dates, ils ont aussi confondu, sous un même nom d'auteur, des œuvres très-diverses : en revenant à la réalité historique on est amené à distinguer, par exemple, trois Esaïe, trois Zacharie, où ils n'en avaient vu qu'un seul. Des trois Ésaïe, l'un^ vécut sous les règnes d'Achaz, d'Ézéchias, et fut témoin de la chute du royaume d'Éphraïra, dans le huitième siècle; un autre- vivait dans l'exil, au sixième siècle, et fut contemporain de Cyrus : les faits racontés, les idées, le langage, les déclarations expresses de ces deux prophètes indiquent clairement leur époque; un troisième Esaïe ^ qu'il faut placer entre les deux autres et qui est moins important, nous montre la terre sainte ravagée, les habitants partis pour l'exil ; il est resté pour maudire l'odieuse conduite des Moabites, qui ont lâchement profité des désastres

* Ésaïe -1 à 39.

2 Ésaïe 40 à 66.

3 Ésaïe 24 à 27. Nous ne voulons rien préjuger ici sur d'autres fragments qu'on pourrait contester encore au premier Ésaïe ou à Jérémie. Ces détails n'importent pas à l'objet spécial de notre étude.

d'Israël, et pour prêcher l'espérance aux quelques Israélites demeurés dans leur triste patrie. Cet Esaïe ne peut raisonnablement se confondre avec aucun des deux autres, ni les deux autres ensemble. On ne peut plus soutenir l'identité des trois que par amour du paradoxe. Il y a aussi trois Zacharie : le premier en rang est le dernier en date; il a prophétisé sous Darius, fils d'Hystaspe, vers 520^. Il suffit d'une étude même superficielle pour distinguer les huit premiers chapitres, qui lui appartiennent, des chapitres qui suivent : c'est un autre ordre d'idées, d'autres faits, une autre forme littéraire, un autre âge. Le plus ancien des trois ^ connaît déjà les Assyriens; mais il prophétise dans un temps où les deux royaumes d'Éphraïm et de Juda subsistaient encore côte à côte : tous les traits de son livre concordent parfaitement avec ceux d'Osée; ce sont les mêmes craintes, les mêmes dangers, les mêmes ennemis, les mêmes menaces, les mêmes perspectives. Il convient donc de le placer à peu près dans la même époque. Les détails confirment ce que nous ne faisons qu'indiquer. Le second Zacharie^ ne dit plus mot du royaume du Nord; il ne connaît, il n'aime que Juda; il ne craint que pour la montagne de Sion; il vit donc après la ruine de Samarie, avant la prise de Jérusalem, peu de temps après la bataille de Mégiddo, où Josias perdit la vie (609), et dont le souvenir lui arrache encore des larmes*. Il prévoit que Jérusalem va être assiégée; il semble même assister du dehors au siège.

1 Zacharie 1 à 8.

' Zacharie 9 à i ^ .

3 Zacharie 42 à 14.

* Zacharie XII, 41.

Gela ne signifierait rien chez Zacharie, fils de Béréchie, contemporain de Darius. On est ici au début de l'inva sion chaldéenne, au temps de Nébucadnetzar, de Jérémie^

Au reste, ce sont là des problèmes d'histoire, de critique, de pure érudition. On assure qu'il y a des gens qui apportent à ces questions de la passion et de l'amertume. Gela paraît difficile à croire. L'intérêt de la religion, disent-ils, est enjeu. Nous ne voyons pas ce que la religion peut avoir à craindre du plus ou moins de sagacité des rabbins qui se sont chargés de réunir en un seul corps les livres hébreux. Eussent-ils commis les plus grossières méprises , la religion n'aurait rien à perdre à ce qu'on les corrigeât. Bien plus 5 comme l'intérêt de la religion ne peut se séparer de celui de la vérité, il nous semble qu'elle ne pourrait qu'en tirer profit. Et même, s'il faut tout dire, c'est au nom de la religion chrétienne et avec une intention apologétique, que nous avons commencé cette étude sur les prophètes, et que nous en livrons au public les résultats. Voici comment nous l'entendons.

Pendant longtemps, ceux qui entreprenaient la défense du christianisme vis-à-vis de ses détracteurs, ne connaissaient pas de meilleure démonstration que les miracles et les prophéties. Ils disaient : l'établissement de la religion chrétienne a été accompagné de miracles éclatants; or un miracle est un signe manifeste de l'intervention divine; donc la religion chrétienne est d'institution divine. Mais on s'est mis à contester les prémisses de ce raisonnement, et la conclusion s'est trouvée dans le vide. On a nié que ces miracles eussent

^ Voy. les intéressants travaux de Knobel , d'Ewald.

réellement eu lieu , que les documents qui les rapportent fussent des garanties suffisantes pour des faits si extraordinaires; on a constaté que toutes les religions s'appuient également sur des miracles; on a soutenu que des faits matériels, quelque inexpliquables qu'ils soient à la science humaine, ne peuvent témoigner en faveur de la vérité et de l'excellence d'une doctrine religieuse et morale, parce qu'il convient que les preuves et la chose prouvée soient de même ordre; on a protesté enfin que Dieu est également présent dans toutes ses œuvres et que le cours régulier de la création est la marque de son intervention permanente. Les apologistes de la religion chrétienne disaient aussi : la plus grande des preuves, ce sont les prophéties. Une suite d'hommes inspirés, pendant quatre mille ans, ont annoncé dans tous ses détails la naissance, la vie et la mort de Jésus-Christ, son œuvre et son Église. Toutes ces prophéties se sont réalisées, et témoignent, par cet accord surnaturel entre la prédiction et l'effet, de la divinité du christianisme. Mais il se trouve qu'on peut tourner la défense en attaque: on répond qu'un examen attentif des prophéties démontre qu'elles ont eu lieu dans un sens tout ditïérent de celui où les prend l'Eglise; que la plupart ne se sont pas réalisées parce qu'elles étaient irréalisables; qu'il faut faire une singulière violence aux textes hébreux, pour y lire le Nouveau Testament; que dans ce dernier l'on reconnaît, à ne s'y pas méprendre, un effort réitéré pour introduire dans l'histoire de Jésus certains traits de la prophétie; et que même la rencontre entre les vues messianiques des prophètes et celles de Jésus, si elle était certaine, tournerait au préjudice du fondateur de

la religion chrétienne, parce qu'elle le rabaisserait au niveau des préjugés et des erreurs de la nation juive.

Ces objections sont considérables. Ce qui ajoute encore à leur force, c'est qu'elles ne proviennent pas d'ennemis de la religion chrétienne, mais de ses plus intelligents et dévoués adhérents. Ils pensent que cette vieille méthode apologétique est usée , comme la conception particulière du christianisme, à la défense de laquelle on l'employait. Pour eux, le christianisme n'est pas un ensemble savamment construit de dogmes qui s'enchaînent, et qu'il faut accepter en bloc sur la parole de l'Église, sur la garantie des Écritures, et en vertu d'un syllogisme fondé soit sur les miracles, soit sur l'accomplissement des prophéties, soit sur la corruption native et la misère de l'homme. Ce n'est point une série de faits merveilleux ou de doctrines mystérieuses, si étroitement et solidairement unis que qui touche l'un touche l'autre. Le christianisme tel qu'ils l'entendent est un principe de vie religieuse que l'histoire fait remonter jusqu'à la personne et à l'enseignement de Jésus-Christ, mais qui a ses attaches dans le cœur humain, qui n'a besoin d'autre apologie que luimême, qui se démontre aux âmes pieuses comme la lumière aux yeux clairvoyants, qui est confirmé par des miracles incessants d'abnégation , d'enthousiasme , de vertu, d'austérité, d'amour, et qui a été prophétisé dans tous les âges, dans tous les lieux, dans toutes les langues par l'instinctive aspiration de l'humanité vers Dieu.

S'il en est ainsi, la tâche des défenseurs de la religion chrétienne est transformée. Loin d'entrer en lutte avec la critique pour conserver intactes toutes les doc-

Irines de l'Église, loin de craindre les objections, les doutes, les innovations, ils doivent nnontrer que la religion chrétienne n'a rien à redouter des investigations quelconques de la science, de l'histoire, de la philosophie; qu'elle ne peut que briller d'un plus pur éclat à mesure que se fera la lumière sur toutes les questions débattues parmi les hommes; qu'elle ne peut que gagner à se dégager d'une solidarité compromettante et injuste avec les traditions et les systèmes, quelque ingénieux, vraisemblables et respectables qu'ils soient d'ailleurs; que même, à vrai dire, elle appartient dorénavant à l'humanité tout entière, qu'elle en est l'âme, la gloire, la consolation, et qu'à ce titre elle ne peut avoir pour adversaires que ceux qui ne la connaissent pas ou ne se connaissent pas eux-mêmes. Les défenseurs de la religion chrétienne ne se laisseront donc devancer par personne dans la recherche, dans la critique; ils ouvriront eux-mêmes la voie et pousseront plus loin que les autres; ils auront tout intérêt à découvrir sur tous les points la vérité et l'erreur, non que leur foi dépende de l'authenticité d'un écrit, de la réalité d'un fait, de l'interprétation d'un texte, mais parce que la religion chrétienne, étant l'éternelle vérité, satisfait d'autant mieux les cœurs et les esprits, que plus d'illusions s'évanouissent, que plus de voiles tombent et nous la découvrent plus complètement dans sa simplicité.

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